SCÈNE I
Le devant de la grotte de Prospero.
PROSPERO entre avec FERDINAND et MIRANDA.
PROSPERO
Si je vous ai puni trop sévèrement, le prix que vous recevez le compense bien ; car je vous ai donné ici une part de ma propre vie, ou plutôt celle par qui je vis. Je la confie encore une fois en tes mains. Toutes les peines que je t'imposai n'étaient que des épreuves à ton amour, et tu les as merveilleusement endurées. Ici, à la face du ciel, je ratifie ce don précieux. Oh ! Ferdinand, ne souris pas si je la vante, car tu trouveras qu'elle est au-dessus de tout éloge, et que la louange s'arrête bien loin derrière elle.
FERDINAND
Je le croirais, même contre un oracle.
PROSPERO
Alors reçois ma fille comme un don que je te fais,
et aussi comme un bien que tu as dignement mérité. Mais si tu oses rompre le nœud de sa chaste ceinture avant Taccomplissement de toutes les cérémonies consacrées, le ciel ne bénira pas cette union.
FERDINAND
Seigneur, je vous le promets. Je tiendrai ma parole. (Une douce symphonie se fait entendie. Le chœur des esprits aériens représente un drame allégorique.)
FERDINAND
Voilà la vision la plus majestueuse, les chants les plus harmonieux, les plus ravissants... Puis-je oser croire* que ce sont là des esprits?
PROSPERO
Des esprits que par mon art j'ai évoqués de leurs demeures, pour exécuter les jeux de mon imagination.
FERDINAND
Oh ! que je vive toujours dans ces lieux I un père, une épouse si rares, si merveilleux, en font un paradis.
Prospère se fait reconnaître, grâce à Ariel, pour le duc de Milan, chassé de ses États et réfugié avec son enfant dans cette île. Il reconnaît Gonzalo à qui il a du les bienfaits de ses livres, où il a appris la puissance de la philosophie.
GONZALO
Tout ce qui tourmente, trouble, émerveille et confond habite ici. Que quelque pouvoir céleste nous guide hors de cette contrée redoutable I
PROSPERO
Regarde, seigneur roi, le duc outragé de Milan, Prospero! Pour mieux te convaincre que c'est un prince vivant qui te parle, je te presse dans mes bras; je t'adresse un salut cordial, à toi et à ceux qui t'accompagnent; soyez les bienvenus I
ALONZO
Es-tu Prospero? ne l'es-tu pas? es-tu .quelque enchantement trompeur qui m'abuse comme je l'ai été tout à l'heure? Je ne sais : ton pouls bat comme s*il était formé de chair et de sang; et, depuis que je te vois, je sens s'adoucir Taffliction de mon esprit, qui, je le crains, était mêlée de démence : tout cela (si tout cela existe réellement) nous promet d'étranges récits. Je te remets ton duché, et je te conjure de me pardonner mes torts. — Mais comment Prospero pourrait-il être vivant et se trouver ici?
PROSPERO, à Gonzalo.
D'abord, noble ami, laisse-moi embrasser ta vieillesse, qui ne saurait être assez honorée.
GONZALO
Je ne saurais jurer que cela soit ou ne soit pas réel*
PROSPERO
Vous êtes encore livrés à quelques-unes des illusions ressenties dans cette île; elles ne vous permettent pas de croire même aux choses certaines. Soyez tous les bienvenus, mes amis! (a pan, à Antonio et à sébastien.) Quaut à VOUS, jc pourrais ici faire ouvrir sur vous les regards courroucés de Sa Majesté, et vous démasquer comme des traîtres; en ce moment je ne veux rien rappeler.
SÉBASTIEN, à part.
Le démon parle par sa bouche.
PROSPERO
Non. — Pour toi, le plus pervers des hommes, que je ne pourrais appeler mon frère sans souiller, ma bouche, je te pardonne tes plus noires trahisons, oui, toutes; mais je te revendique mon duché, qu'aujourd'hui, je le sais bien, tu es forcé de me restituer.
ALONZO
S'il est bien vrai que tu sois Prospère, racontenous quelques particularités sur la manière dont tu as été sauvé. Comment nous rencontres-tu ici, nous
qui, seulement depuis trois heures, avons échoué sur ce rivage, où j'ai perdu (combien Taiguillon de ce souvenir est aigu!), où j*ai perdu mon fUs bien-aimé, Ferdinand.
PROSPERO
Je suis affligé de cette mort, seigneur.
ALONZO
Cette perte est irréparable, et la résignation ne pourra m'en guérir.
PROSPERO
Je croirais plutôt que vous ne l'ayez pas appelée à votre aide ; pour une perte semblable j'ai obtenu de sa douce assistance de puissants secours, et je repose satisfait.
ALONZO
Vous, vous avez fait une perte seriiblable?
PROSPERO
Aussi grande pour moi, aussi récente; et, poui* supporter la perte d'un être aussi cher, je n'ai autour de moi que des consolations bien plus faibles que celles que vous pouvez appeler pour vous consoler : j'ai perdu ma fille.
ALONZO
Une fille? Plût au ciel qu'aujourd'hui ces deux
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enfants fussent vivants dans Naples ! que n'y sont-ils roi et reine I Pour obtenir qu'ils y fussent, je voudrais être enseveli dans ce lit de fange où est étendu mon fils. Quand avez-vous perdu votre fille ?
PROSPERO
Dans cette dernière tempête. Je le vois , ma rencontre ici a frappé ces seigneurs d'un tel étonnement qu'ils en dévorent leur raison , croient à peine que leurs yeux leur montrent la vérité, et que leurs paroles soient les sons ordinaires de leur voix; mais, quel que soit l'égarement qu'aient éprouvé vos sens, soyez assurés que je suis Prospero, ce même duc qui fut chassé de Milan, et qu'une étrange destinée a fait arriver ici pour régner dans cette île où vous avez fait naufrage. C'est assez pour le moment; car c'est une chronique à conter jour par jour, non un récit qui se fait dans le cours d'un repas, et qui puisse convenir à cette première entrevue. Vous êtes le bienvenu, seigneur, cette grotte est ma cour : là j'ai peu de serviteurs, et point de sujets hors de son enceinte; regardez au dedans, je vous prie. Puisque vous m'avez rendu mon duché, je veux m' acquitter envers vous par quelque chose d'aussi précieux ; du moins je vous montrerai une merveille, dont vous serez aussi content que je puis l'être de recouvrer
mon duché. (La grotte s'ouvre, et laisse voir Ferdinand et Miranda jouant aux échecs.)