‹ Shakspeare et son œuvreChapitre 7 sur 46 · KO SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

KO SHAKSPEARE

JULIETTE

Ohl ne jure pas par la lune, Tinconstante lune dont le disque change chaque mois, de peur que ton amour ne devienne aussi variable !

ROMÉO

Par quoi dois-je jurer?

JULIETTE

Ne jure pas du tout; ou, si tu le veux, jure par ton gracieux être , qui est le dieu ^e mon idolâtrie , et je te croirai.

ROMÉO

Si l'amour profond de mon cœur...

JULIETTE

Ah ! ne jure pas ! Quoique tu fasses ma joie , je ne puis goûter cette nuit toutes les joies de notre rapprochement; il est trop brusque, trop imprévu, trop subit, trop semblable à Téclair qui a cessé d'être avant qu'on ait pu dire : il brille!... Doux ami, bonne nuit ! Ce bouton d'amour, mûri par l'haleine de l'été, pourra devenir une belle fleur à notre prochaine entrevue... Bonne nuit, bonne nuit! Puisse le repos, puisse le calme délicieux qui est dans mon sein , arriver à ton cœur !

ROMÉO

Oh ! vas -tu donc me laisser si peu satisfait?

JULIETTE

Quelle satisfaction peux -tu obtenir cette nuit?

Le solennel échange de ton amour contre le mien.

JULIETTE

Mon amour! je te l'ai donné avant que tu Taies demandé. Et pourtant je voudrais qu'il fût encore à donner.

ROMÉO

Voudrais- tu me le retirer? Et pour quelle raison, mon amour?

JULIETTE

Rien que pour être généreuse et te le donner encore. Mais je désire un bonheur que j'ai déjà ; ma libéralité est aussi illimitée que la mer, et mon amour aussi profond : plus je te donne , plus il me reste, car l'une et l'autre sont infinis, (on entend ja voix dte la nourrice.) J'entouds du bruit dans la maison... Cher amour, adieu! — J'y vais, bonne noumce! — Doux Montagne , sois fidèle. Attends un moment , je

vais revenir. (EUe se retire de la fenêtre.)

SHAKS^EÂRIB.

ROMEO

céleste, céleste ntiitl J'ai peur^ eoiBine il fait nuit, que tout ceci ne soit qu'un rêve, trop délicieusement flatteur pour être réel. (JuUette revient.)

JULIETTE

Trois mots encore, cher Roméo, et bonne nuit, cette fois I Si l'intention de ton amour est honorable , si ton but est le mariage, fais -moi savoir demain, par la personne que je ferai parvenir jusqu'à toi , en quel lieu et à quel moment tu veux accomplir la cérémonie, et alors je déposerai à tes pieds toutes mes destinées , et je te suivrai , mon seigneur, jusqu'au bout du monde !

LA NOURRICE, derrière le théâtre.

Madame I

JULIETTE

J'y vsos I toQt à l'heure l — Mais si ton arrièrejpensée n'est pas bonne , je te c(»ijure...

LA NOURRICE, derrièfe le thé&tre.

Madame!

JULIETTE

À l'instant t j'y vaidr... -^ de cesser tes imtances et de me laisser à ma âoaleur.«<^ J'enverrai demain.

ROMÉO

Par le salut de mon âme...

JULIETTE. '

Mille fois bonne nuit! (Blle quitte la fenêtre.)

ROMEO

La nuit ne peut qu'empirer mille fois, dès que ta lumière lui manque... (se retirant à pas lents.) L* amour court vers l'amour comme l'écolier hors de la classe; mais il s'en éloigne avec Tair accablé de Tenfant qui

rentre à l'école. (JuUette reparaît à la fenêtre.) JULIETTE.^

Stt! Roméo! stt!... Oh! que n'ai -je la voix du fauconnier pour réclamer mon noble tiercelet ! Mais la captivité est enrouée et ne peut parler haut : sans quoi j'ébranlerais la caverne où Écho dort, et sa voix aérienne serait bientôt plus enrouée que la mienne ,. tant je lui ferais répéter le nom de Roméo !

ROMEO, revenant sur seï pas.

C'est mon âme qui me rappelle par mon nom ï Quels sons argeotins a dans la nuit la. voix de la bienaiméel Quelle suave musique pour l'oreille aUentive!

JULIETTE

Roméo!

ti SHAKSPËARE.

ROMÉO

Ma...

LA NOURRICE, derrière le théâtre.

Madame !

JULIETTE

A quelle heure, demain, enverrai -je vers toi?

ROMÉO

A neuf heures.

JULIETTE

Je n'y manquerai pas : il y a vingt ans d'ici là. J'ai oublié pourquoi je t'ai rappelé.

ROMÉO

Laisse -moi rester ici jusqu'à ce^que tu t'en souviennes.

JULIETTE

Je l'oublierai, pour que tu restes là toujours, me rappelant seulement combien j'aime ta compagnie.

ROMÉO

Et je resterai là pour que tu l'oublies toujours, Oubliant moi-même que ma demeure est ailleurs.

JULIETTE

Il est presque jour. Je voudrais que tu fusses

parti , mais sans t' éloigner plus que l'oiseau familier d'une joueuse enfant : elle le laisse voleter un peu hors de sa main, pauvre prisonnier embarrassé de liens , et vite elle le ramène en tirant le fil de soie, tant elle est tendrement jalouse de sa liberté !

ROMÉO

Je voudrais être ton oiseau I

JULIETTE

Ami, je le voudrais aussi; mais je te tuerais à force de caresses. Bonne nuit I bonne nuit ! Si douce est la tristesse de nos adieux que je te dirais : bonne

nuit! jusqu'à ce qu'il soit jour, (aile se retire.) ROMÉO, seul.

Que le sommeil se fixe sur tes yeux et la paix dans ton cœur! Je voudrais être le sommeil et la paix, pour reposer si délicieusement! Je vais de ce pas à la cellule de mon père spirituel, pour implorer son aide et lui conter mon bonheur, (n sort.)

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