SCÈNE Vllf
[La cellule de frère Laurence.]
Entre FRERE LAURENCE , portant un panier.
L'aube aux yeux gris couvre de son sourire la nuU
80 SHAKSPEAREL
griflaaçaQte, et diapré de ligoes lumineuses les nuées d'Orient ; rombre couperosée, chancelant comme un ivrogne^ s'éloigne de la route du jour devant les roues du Titan radieux. Avant que le soleil, de son regard de flamime , ait ranimé le jour ei séché la moite rosée de la nuit, il faut que je remplisse cette cage d'osier de plantes pernicieuses et de fleurs au suc précieux, La terre, qui est la m^re de» créatures, est aussi leur tombe; leur sépulcre est sa matrice même. Les enfants de toute espèce sortis de 80H flanc , BOUS les trouvons suçant sa maaiel]>e kiépuisable ; la plupart sont dooés de nembreuœs tottus; pas un qui n'ah son siérite, et pourtant to«s diffèrent ! Oh ! combien efficace est la grâce qui réside dans les herbes, dans les plantes, dans les pierres et dans leurs qualités intimes! il n'est rien sur la terre de si humble qui ne rende à la terre un service spécial ; il n*est rien non plus de si bon quî^ détourné de son légitime usage , ne devienne rebelle à son origine et ne tombe dans Fabus. La vertu même devient vice , étant mal appliquée, et le vice est parfois ennobli par l'action. (Entre Roméo. )
tiAURENCE, prenant une fleur dans le panier.
Le calice enfant de cette faible fleur recèle un poison et un cordial puissants : respirez -la, elle stimule et l'odorat et toutes les facultés; goûtez -la, elle frd{>pe de mort et le cœur et tous les sen&. Deux
ROMÉO ET J€UETTE. 87
reines ennemies sont sans cesse en lutte dans l'homme comme dans la plante, la grâce et la rude volonté ; et là où la pire prédomine , le ver de la mort a bien vite dévoré la créature.
ROMÉO
Bonjour, père.
LAURENCE
Benedicitel Quelle voix matinale me salue si doucement? — Jeune fils, c'est signe de quelque désordre d'esprit, quand on dit adieu sitôt h son lit. Le souci fait le guet dans les yeux du vieillard, et le sommeil n'entre jamais où loge le souci. Mais là où la jeunesse ingambe repose, le cerveau dégagé, là règne le sommeil d'or. Je conclus donc de ta visite matinale que quelque gr^ve perturbation t'a mis sur pied. Si cela n'est pas, je devine que notre Roméo ne s'esrt pas couché cette nuit.
ROMÉO
Cette dernière conjectore €St la vraie ; mais mon repos n'en a été qu^ plus doux.
LAURENCE
Dieu parâofifie au pécheur ! Étaîs-tti doHc avec «osaliûc?
83 SUAKSPKAHK.
UOMÉO.
Avec Rosaline! Ohl non, mon père spirituel : j'ai oublié ce nom , €t tous les maux attachés à ce nom.
LAURENCE
Voilà un bon fils... Mais où as- tu été alors ?
ROMEO
Je vais te, le dire et t' épargner de nouvelles questions. Je me suis trouvé à la même fête que mon ennemie : tout à coup cette ennemie m'a blessé , et je Tai blessée à mon tour : notre guérison à tous deux dépend de tes secours et de ton ministère sacré. Tu le vois, saint homme, je n'ai pas de haine; car j'intercède pour mon adversaire comme pour moi.
LAURENCE
Parle clairement, mon cher fils, et explique -toi sans détour : une confession équivoque n'obtient qu'une absolution équivoque.
ROMEO
Apprends-le donc tout net, j'aime d'un amour profond la fille charmante du riche Gapulet. Elle a fixé mon cœur comme j'ai fixé le sien; pour que notre union soit complète, il ne nous manque que d'être unis par toi dans le saint mariage. Quand, où et
comment nous nous sommes vus, aimés et fiancés , je te le dirai chemin faisant; mais, avant tout, je t'en prie , consens à nous marier aujourd'hui même.
LAURENCE
Par saint François! quel changement! Cette Rosaline que tu aimais tant, est -elle donc si vite délaissée? Ah! Tamour des jeunes gens n'est pas vraiment dans le cœur, il n'est que dans les yeux. Jesu Maria! que de larmes pour Rosaline ont inondé tes joues blêmes! Que d'eau salée prodiguée en pure perte pour assaisonner un amour qui n'en garde pas même l'arrière -goût! Le soleil n'a pas encore dissipé tes soupirs dans le ciel : tes gémissements passés tintent encore à mes vieilles oreilles. Tiens , il y a encore là, sur ta joue, la trace d'une ancienne larme, non essuyée encore ! Si alors tu étais bien toi-même, si ces douleurs étaient bien les tiennes , toi et tes douleurs vous étiez tout à Rosaline; et te voilà déjà changé ! Prononce donc avec moi cette sentence : Les femmes peuvent faillir, quand les hommes ont si peu de force.
ROMÉO
Tji m'as souvent reproché mon amour pour Rosaline.
LAURENCE
Ton amour? Non, mon enfant, mais ton idolâtrie.
Et tu m*ias jdît d'eiisevelir cet amour*
LAUBJENCE.
Je ne t'ai pas dit d'enterrer un amour pour en -exhumer un autre.
ROMEO
ie t'ea prâ^ ae me grosute pas : eelte que j'aime & {«'ésent fi»e cesd ia¥ettr ^w faveur, et amour posur ^amour ; l'autre n'agissak pas ainsi
Oh ! elle voyait bien que ton annmr •^damait «a leçon avant m^e de savcnr épeler. Mais vi^is, jeuse i^lage , viens à i»oi ; une raiscNi me ébàét à iTassi»* ter : cette union p^it , par un iieureux eS^^ cbangcr -en pure affecti(m la raseune de vos ùamUea*
ROMÉO
Oh ! partons : il y a urgence à nous hâter;
Benv<dio et Mercutia cqpacaissent le 3oir du même jour appelant Roméo pour le railler. La nourrice les rencontre; ils badinent avec elle dans un style qu'aucune obscénité ne peut égaler. — Elle demande à Bon^ un entr^en seoret» £k)méo M dit de con-
seiUer à sa jeuoe maîtresse d'aller à c^esse le soir, au c(»ifes8i<ffîiial du père Laurencei
a Et toî^ b&aœ Boamce* lu attendras derrière le mur du mt&aastère. Là, aiiaai «ne heure, isoa page ira ie trouver et t'â^^tera «aie ôcbeUe de cordes. Ce sont les Imbans par lesquels je dois, dans la vmU m^mter au huiiî^ de moia teoèeur* »
YL
. La Qimrrice, édifiée sur la bonne intention de Boméo, s'éloigne pour remplir sa commission. Ju* liette, împatienflie de le revoir, «'entretient seule avec elle-même.
« L'horloge frappait naïf heures, quamd j'ai en* voyè la nourrice ; elle m'ayakt proaiis d'être de retour en une deaai-heune... Peut-^tre n'a-t-dle pas p« le trouver!... Ikiais Bon..« Ohil elle est boîteusel Les messagers d'amour deivraie&t être ées pensées plus promptes dix fois que les rayons du soleil qui dissipent l'ombue au-desras des c<rfIloes nt^tHiieuses. Aussi raoMmr est-il tratoé par d'agiles oetombes ; aussi Cupidon a-t-il des ailes rapides comme le vent. Maintenant le soleil a aillent le «ommet swprèaie de
sa course d'aujourd'hui ; de neuf heures à midi il y a trois longues heures, et elle n'est pas encore venue ! Si elle avait les affections et le sang brûlant de la jeunesse, elle aurait le leste mouvement d'une balle; d'un mot je la lancerais à mon bien-aimé qui me la renverrait d'un mot. Mais ces vieilles gens, on les prendrait souvent pour des morts, à voir leur inertie, leur lenteur, leur lourdeur et leur pâleur de plomb. »
La nourrice excite par des délais comiques qui tiennent plus de la farce que de la tragédie l'impatience de Juliette, puis elle lui rend son message.
« Allez à confesse dans la cellule du père Laurence, un mari vous y attend pour faire de vous sa femme. Ah bien ! voilà ce fripon de sang qui vous vient aux joues : bientôt elles deviendront écartâtes à la moindre nouvelle. Courez à l'église; moi, je vais d'un autre côté chercher l'échelle par laquelle votre bienaimé doit grimper jusqu'au nid de l'oiseau, dès qu'il fera nuit nobre. C'est moi qui suis la bête de somme, et je m'épuise pour votre plaisir; mais, pas plus tard que ce soir, ce sera vous qui porterez le fardeau. Allons, je vais dtner; courez vite à la cellule... »
Le père, averti par Roméo, attend Juliette au confessionnal ; il entraîne Roméo et son amante et les jmit secrètement.
Pendant que l'union mystérieuse s'accomplit de-
vant rÉglise et que Roméo prépare son ascension nocturne à la fenêtre de sa jeune épouse, une nouvelle rixe éclate dans les rues de Vérone entre les Capulet et les Montagne. Tybalt insulte Roméo qui supporte patiemment l'outrage en pensant à Juliette, parente de Tybalt; mais le fougeux Tybalt tue Mercutio, l'ami de Roméo. A ce spectacle, Roméo, attaqué de nouveau par le meurtrier, se met en garde et tue involontairement Tybalt. Le prince de la Scala accourt et s'informe. — Benvolio lui raconte, non le meurtre, mais l'accident par lequel l'épée de Roméo a tué Tybalt. Le prince, sans en entendre davantage, condamne Roméo à l'exil perpétuel.
Juliette, dans sa chambre nuptiale, attend, ignorant ces événements, l'heure où Roméo viendra monter par l'échelle de cordes au balcon. L'amour et l'enthousiasme élèvent ses pensées jusqu'au lyrisme le plus exalté, et ses expressions, empruntées à la mythologie, langue sacrée de l'Italie à cette époque, sortent tout à fait du naturel.
JULIETTE
Retournez au galop, vous, coursiers aux pieds de flamme, vers le logis de Phébus; déjà un cocher comme Phaéton vous aurait lancés dans l'ouest et aurait ramené la nuit nébuleuse... Étends ton épais rideau, nuit vouée à l'amour, que les yeux de la rumeur se ferment et que Roméo bondisse dans mes
04 SHAKSPEABe.
bras, ignoré, inapcs'ç»! Piovr accomplir leurs amoureux devoirs, les amants y voiest assez à la seule laeur de leor beauté; et, si l'amour est areugle, il s'accorde â*aataDt mieux arec la nuit... Viens, nuit solennelle, matrone au sobre vêtement noir, apprends-moi à perdve, ea la gagnant, cette partie qui aura pour enjeux deux vir^nités sans tache ; cache le sang pudique qui se débat dans mes joues, avec ton noir chaperon^ jusqu'à ce que te timide amour, devenu plus hardi, ne voie plus que chasteté dans l'acte de l'amour I A moi, nuit! Viens, Bornéo, viens : tu feras te jour de kt nuit, quand tu arriveras sur tes aites de la nuit, plus édatant que la neige xumvelle sur le dos du corbeau. Viens, gmtille nuit; viens, chère nuit ao frost nmr, donne-moi mou Roméo^ et, quand û sera nK»-t, prends^te et coupe^te en petites étoiles, et il rendra la face du ciel si sptendide que tout Tunivers s^a amoureux de la nuit et refusera SGB culte à l'avei^iant 8oteiL«« Oh I j'ai acheté im domaine d'amour, mais je n'eu ai pas pris possesH sion, et celui qui m'a acquise n'a pas encore joui de moi. Fastidieuse journéel.-
La nourrice interrcHupt ce dithyrambe à l'amour en amtonçant à Miette que Beméo vint de ti»er scm pareM Tyball.
Le pcAte met ici dans kt bouehc de Jidtette toutes les exclamatioos amphigooiiques qm les poètes italiens du temps prêtaient i lem persetmages sous le
nom cte tmceiti; ib faisaient de Fesprit au lieu de faire du serment, pat des contrastes de morts que le public, aussi corrompu qu'eux-mêmes, avait la simplicité ^admirer I
(( Gracieux tyran I démon angéliquel coii)eau bxï% plumes de colombe! agneau ravisseur de loups! méprisable substance d*une forme divine ! Juste l'opposé de ce que tu isembles être justement, saint damné, noble misérable! nature, à quoi réservais-tu l'enfer, quand tu reléguas l'esprit d'un démon dans le paradis mortel d'un corps si exquis? Jamais livre contenant aussi vile rapsodie fut-il si bien relié! Ob l que la perfidie habite un si magnifique palais I »
La douleur vraie la rappelle cependant m sens commun quand elle apprend le bannissement de son amant :
(( Roméo est banni! Prononcer seulement ces ' mots, c'est faire mourir à la fois père, mère, Roméo et Juliette! Roméo est banni! Il n'y a ni fm ni limites , ni mesure ni bornes ! il n'y a pas de cri pour exprimer cette douleur-là ! Ramasse ces cordes, ô nourrice! Je vais au lit nuptial, et au lieu de Roméo c'est le sépulcre qui sera mon époux f »
(Il n'est pas nécessaire de dire encore ici que ce n'ei^ pas dans ces termes que Juliette s'exprime. Le
OÔ SHAKSPEARE. .
corps de garde rougirait des images et des paroles employées par la vierge de Vérone à quatorze ans.)
« Oh 1 trouve Roméo, w dit-elle à la nourrice, (( remets cet anneau à mon fidèle chevalier, et dislui de venir me faire ses adieux I »
La nourrice court à la cellule du père Laurence, y cherche Roméo, lui apprend Tarrêt de bannissement du prince.
Le moine le raisonne; il se roule désespéré à terre. La nourrice lui donne l'anneau de mariage et un rendez- vous. Un dialogue effréné d'un côté, sensé de l'autre, s'établit entre le moine, la nourrice et lui ; la passion déborde et passe du désespoir à l'ivresse. Lisez :
ROMEO
Ah ! le bannissement! Par pitié, dis la mort! L'exil a l'aspect plus terrible, bien plus terrible que la mort. Ne dis pas le bannissement !
LAURENCE
Tu es désormais banni de Vérone. Prends courage; le monde est grand et vaste.
ROMEO
Hors des murs de Vérone, le monde n'existe pas;
il n'y a que purgatoire, torture, enfer même. Être banni d*ici, c'est être banni du monde, et cet exil-là, c'est la mort. Donc Iç bannissement, c'est la mort sous un faux nom. En appelant la mort bannissement, tu me tranches la tête avec une hache d'or, et tu souris au coup qui me tue !
LAURENCE
péché mortel! grossière ingratitude! Selon notre loi, ta faute, c'était la mort; mais le bon prince, prenant ton parti, a tordu la loi, et à ce mot sombre, la mort, a substitué le bannissement. C'est une grâce insigne, et tu ne le vois pas.
ROMÉO
C'est une torture, et non une grâce! Le ciel est là où vit Juliette : un chat, un chien, une petite souris, l'être le plus immonde, vivent dans le paradis et peuvent la contempler, mais Roméo ne le peut pas. La mouche du charnier est plus privilégiée, plus comblée d'honneur, plus favorisée que Roméo ; elle peut saisir les blanches merveilles de la chère main de Juliette, et dérober une immortelle béatitude sur ces lèvres qui, dans leur pure et vestale modestie, rougissent sans cesse, comme d'un péché, du baiser qu'elles se donnent! Mais Roméo ne le peut pas, il est exilé. Ce bonheur que la mouche peut avoir, je dois le fuir, moi; elle est libre, mais je suis banni.