‹ Shakspeare et son œuvreChapitre 9 sur 46 · J6 SHAKSPEARE · texte numérisé non relu

J6 SHAKSPEARE

— Et tu dis que l'exil n'est pas la mort I — Tu n'avais donc pas un poison subtil, un couteau bien affilé, un instrument quelconque de mort subite, tu n'avais donc, pour me tuer, que ce mot : Bannil... banni! Ce mot-là, mon père, les damnés de l'enfer l'emploient et le prononcent dans des hurlements! Gomment as-tu le cœur, toi, prêtre, toi, confesseur spirituel, toi qui remets les péchés et t'avoues mon ami, de me broyer avec ce mot : bannissement?

LAURENCE

Fou d'amour, laisse-moi te dire une parole.

ROMÉO

Oh ! tu vas encore me parler de bannissement.

LAURENCE

Je vais te donner une armure à l'épreuve de ce mot. La philosophie, ce doux lait de l'adversité, te soutiendra dans ton bannissement.

ROHEO.

Encore le bannissement! ... Au gibet la philosophie!. Si la philosophie ne peut pas faire une Juliette, déplacer une ville, renverser l'arrêt d'un prince, elle ne sert à rien, elle n'est bonne à rien, ne m'en parle plus!

LAURENCE

Oh ! je le vois bien, les fous n'ont pas d'oreilles I

ROMEO

Comment en auraient-ils, quand les sages n'ont pas d'yeux?

Laisse-moi discuter avec toi sur ta situation*

ROMEO

Tu ne peux pas parler de ce que tu ne sens pas. Si tu étais jeune comme moi et que Juliette fût ta bien-aimée, si, marié depuis une heure, tu avais tué Tybalt, si tu étais éperdu comme moi et comme moi banni, alors tu pourrais parler, alors tu pourrais t' arracher les cheveux, et te jeter contre terre, comme je fais en ce moment, pour y prendre d'avance la

mesure d'une tombe! (Il s'affaisse à terre. On frappe à la porte.)

LAURENCE

Lève-toi, on frappe... Bon Roméo, cache-toi.

ROMÉO

Je ne me cacherai pas, à moins que mes douloureux soupirs ne fassent autour de moi un nuage qui me dérobe aux regards I (on frappe encore.)

lO:) SHAKSPEARE.

LAURENCE

Entends-tu comme on frappe?... Qui est là?... Roméo, lève-toi, tu vas être pris... Attendez un raoment. . . Debout ! Cours à mon laboratoire ! . . . (on frappe.)

Tout à r heure !.. . Mon Dieu I — quelle démence ! . . .

(On frappe.) i

JV vais, j'y vais! (AlUnt à la porte.)

Qui donc frappe si fort? D'où venez- vous? que voulez-vous?

LA NOURRICE, du dehors.

Laissez -moi entrer et vous connaîtrez mon message. Je viens de la part de madame Juliette.

LAURENCE, ouvrant.

Soyez la bienvenue, alors. (Entre la nourrice.)

LA NOURRICE

saint moine, oh ! dites-moi, saint moine, où est le seigneur de madame, où est Roméo?

LAURENCE

Là, par terre, ivre de ses propres larmes.

LA NOURRICE

Oh ! dans le même état que ma maîtresse, juste dans le même état.

ROMÉO ET JULIETTE. ^ iOl

LAURE^NCE.

triste sympathie ! lamentable situation I

LA NOURRICE

C'est ainsi qu'elle est affaissée, sanglotant et pleurant, pleurant et sanglotant!... (se penchant sur Roméo.)

Debout, debout! Levez- vous, si vous êtes un homme. Au nom de Juliette, levez-vous, debout! Pourquoi tomber dans un si profond désespoir?

ROMEO, se redressant comme en sursaut.

La nourrice!

LA NOURRICE

Ah! monsieur! ah! monsieur!... Voyons, la mort est au bout de tout.

ROMÉO

Tu as parlé de Juliette! en quel état est-elle? Estce qu'elle ne me regarde pas comme un assassin endurci, maintenant que j'ai souillé l'enfance de notre bonheur d'un sang si proche du sien? Où est-elle? et comment est-elle? Que dit ma mystérieuse compagne de notre anïoureuse misère?

LA NOURRICE

Ohl elle ne dit rien, monsieur; mais elle pleure;

102 SHAK8PEARE.

et alors elle se jette sur son lit, et puis elle se redresse et appelle* Tybalt;* et puis elle crie : Roméo î et puis elle retombe.

ROMÉO

Il semble que ce nom, lancé par quelque fusil meurtrier, l'assassine, comme la main maudite qui répond à ce nom a assassiné son cousin!... Oh! dismoi, prêtre, dis-moi dans quelle vile partie de ce squelette est logé mon nom; dis-le-moi, pour que je mette à sac ce hideux repaire! (n tire son poignard

comme pour s'en frapper, la nourrice le lui arrache.) LAURENCE.

Retiens ta main désespérée! Es-tu un homme? ta forme crie que tu en es un; mais tes larmes sont d'une femme, et ta sauvage action dénonce la furie déraisonnable d'une bête brute. femme disgracieuse qu'on croirait un homme, bête monstrueuse qu'on croirait homme et femme, tu m'as étonné!... Par notre saint ordre, je croyads ton caractère mieux trempé. Tu as tué Tybalt et tu veux te tuer! tu veux tuer la femme qui ne respire que par toi, en assouvissant sur toi-xoême une baioe danmée! Pourquoi insultes-tu à la vie, au ciel et à la terre ? La vie, le ciel et la terre se sont tous trois réunis pour ton existence; et tu veux renoncer i tous trois! Fi! fi! ùx îm boute à ta Jbçauté, à ton amouc* à tQu esprit.

Usurier, tu regorges de tous les biens, et tu ne les emploies pas à ce légitime usage qui ferait honneur à ta beauté, à ton amour, à ion esprit. Ta noble beauté n'est qu'une image de cire, dépourvue d'énergie virile : ton amour, ce tendre engagement, n'est qu'un misérable parjure, qui tue celle que tu avais fait vœu de chérir; ton esprit, cet ornement de la beauté et de l'amour, n'en est chez toi que le guide égaré : comme la poudre dans la calebasse d'un soldat maladi-oit, il prend feu par ta propre ignorance et te mutile au lieu de te défendre. Allons, relève-toi, homme ! Elle vit, ta Juliette, cette chère Juliette pour qui tu mourais tout à l'heure : n'es-tu pas heureux? Tybalt voulait t'égorger, mais tu as tué Tybalt : n'es-tu pas heureux encore? La loi qui te menaçait de la mort devient ton amie et change la sentence en exil : n'es-tu pas heureux toujours? Les bénédictions pleuvent sur ta tête : la fortune te courtise sous ses plus beaux atours; mais toi, maussade conune une fille mal élevée, tu fais la moue au bonheur et à l'amour. Prends garde, prends garde I c'est ainsi qu'on meurt misérable. Allons, rends-toi près de ta bien aimée, comme il a été convenu : monte dans sa chambre et va la consoler ; mais surtout quitte-la avant la fin de la nuit, car alors tu ne pourrais plus gagner Mantoue ; et c*est là que tu dois vivre jusqu'à ce que nous trouvions le moment favorable pour proclamer ton mariage, réconcilier vos familles, obtenir le pardon du prince et te rappeler

ici. Tu reviendras alors plus heureux un million de fois que tu n'auras été désolé au départ... Va en avant, nourrice, recommande-moi à t^ maîtresse, et dis-lui de faire coucher son monde de bonne heure; le chagrin dont tous sont accablés les disposera vite au repos. Roméo te suit.

LA NOURRICE

Vrai Dieu! je pourrais rester ici toute la nuit à écouter vos bons conseils. Oh ! ce que c'est que la

science! (a Roméo.)

Mon seigneur, je vais annoncer à madame que vous allez venir.

ROHÉO.

Va, et dis à ma bien-aimée de s'apprêter à mo gronder.

LA NOURRICE, lui remettant une bague.

Voici, monsieur, un anneau qu'elle m'a dit de vous donner. Monsieur, accourez vite, dépêchez-vous,

car il se fait tard. (La nourrice sort.)

ROHÉO, metUnt la bagno.

Comme ceci ranime mon courage !

LAURENCE

Partez. Bonne nuit. Mais faites-y attention, tout

votre sort en dépend, quittez Vérone avant la fin de la nuit, ou éloignez-vous à la pointe du jour sous un déguisement. Restez à Mantoue; votre valet, que je saurai trouver, vous instruira de temps à autre des incidents heureux pour vous qui surviendront ici... Donne-moi ta main; il est tard : adieu; bonne nuit.

ROMÉO

Si une joie au-dessus de toute joie ne m'appelait ailleurs, j'aurais un vif chagrin à me séparer de toi si vite. Adieu, du sortent.)

Ici , la scène immortalise toute la poésie dé la nuit dans le délire de la passion. Shakspeare n'eût-il écrit que cette scène , il serait encore Shakspeare ! — le combat entre la mort et la vie.

Le théâtre représente la chambre à coucher de Juliette, à l'aube indécise du matin. Roméo se dispose à partir. Juliette le retient :

JULIETTE

Quoi 1 veux-tu donc partir, le jour n'est pas proche encore! c'était le rossignol et non l'alouette dont la

100 8HAKSPEARE.

voix perçait ton oreille craintive. Toutes les nuits, il chante sur le grenadier, là-bas. Grois-moi, amom*, c'était le rossignol.

ROMÉO

C'était l'alouette, la messagère du matin, et non le rossignol. Regarde, amour, ces lueurs jalouses qui dentellent le bord des nuages à l'orient! Les flambeaux de la nuit spot éteints, et le jour joyeux se dresse sur la pointe du pied au sommet brumeux de la montagne. Je dois partir et vivre, ou rester et mourir.

JULIETTE

Cette clarté là-bas n'est pas la clarté du jour, je le sais bien, moi; c'est quelque météore que le soleil exhale pour te servir de torche cette nuit et éclairer ta marche vers Mantoue. Reste donc, tu n'as pas besoin de partir encore.

ROMÉO

Soit! qu'on me prenne, qu'on me mette à mort; je suis content, si tu le veux ainsi. Non, cette lueur grise n'est pas le regard du matin, elle n'est que le pâle reflet du front de Cynthia; et ce n'est pas l'alouette qui frappe de notes si hautes la voûte du ciel au-dessus de nos têtes. J'ai plus le désir de rester que la volonté de partir. Vienne la mort, et elle sera bienvenue!... Ainsi le veut Juliette... —

Comment êtes-vous, mo» âm«? Causons, il n'est pas jour,

JULIETTE

C'est le jour, c'est le jour! Fuis vite, va-t'en, pars : c'est l'alouette qui détonne ainsi, et qui lance ces notes rauques, ces strettes déplaisantes* On dit que l'alouette prolonge si doucement les accords; cela n'est pas, car elle rowipt le nôtre. On dit que l'alouette et le hideux crapaud ont changé d'yeux : oh ! que n'ont-ils aussi changé de voix, puisque cette voix nous arrache effarés l'un à l'autre et te chasse d'ici par son hourvari matinal! — Oh! maintenant pars. Le jour est de plus en plus clair.

ROMÉO

^ De plus en plus clair!... de plus en plus sombre

est notre malheur. (Entre la noumce.)

Madame !

Nourrice?

LA NOURRICE

JULIETTE

LA NOURRICE

Madame votre mère va venir dans votre chambre. Le jour paraît; soyez prudente, faites attention.

iLvL nourrice sort.)

JULIETTE

Allons, fenêtre, laissez entrer le jour et sortir ma vie.

ROMÉO

Adieu, adieu! un baiser et je descends, (ns s'embrassent. Roméo descend.)

JULIETTE, 86 penchant sur le balcon.

Te voilà donc parti? amour, seigneur, époux, ami ! Il me faudra de tes nouvelles à chaque heure du jour, car il y a tant de jours dans une minute ! Oh ! à ce compte-là, je serai bien vieille quand je reverrai mon Roméo.

ROMÉO

Adieu ! je ne perdrai pas une occasion, mon amour,' de t' envoyer un souvenir.

JULIETTE

Oh! crois-tu que nous nous rejoindrons jamais?

ROMÉO

Je n'en doute pas; et toutes ces douleurs feront le doux entretien de nos moments à venir.

JULIETTE

Dieu ! j'ai dans l'âme un présage fatal. Mainte-

nant que tu es en bas, tu m'apparais comme un mort au fond d'une tombe. Ou mes yeux me trompent, ou tu es bien pâle.

ROMÉO

Crois-moi, amour, tu me semblés bien pâle aussi. L'angoisse aride boit notre sang. Adieu! adieu!

(Roméo sort.)

JULIETTE

fortune! fortune! tout le monde te dît capricieuse ! Si tu es capricieuse, qu'as-tu à faire avec un homme d'aussi illustre constance? Fortune, sois capricieuse, car alors tu ne le retiendras pas longtemps, j'espère, et tu me le renverras.

LADY CAPULET, du dehors.

Holà! ma fille! êtes-vous levée?

JULIETTE

Qui m'appelle? est-ce madame ma mère? Se seraitelle couchée si tard ou levée si tôt? Quel étrange motif l'amène?

YIII

Son père et sa mère entrent et lui font part de leur résolution de la marier, le jeudi suivant, à

Pâris« Me résiste ; ils insistent, Tinjurient, la me-naceot. La nourrice, avec les sentiments bas et versatiles de sa condition , change de parti et loi conseille de préférer le beau et noble Paris à l'époux éternellement absent qu'elle a servi tout à l'heure. Juliette indignée apostrophe sévèrement sa nourrice et court à la cellule du père Laurence. Elle lui montre le poignard dont elle est dé<îidée à se frapper, s'il ne la soustrait pas à l'imion sacrilège avec Paris que lui imposa son père.

« Arrête, ma fille, » lui dit le moine épouvanté de son désespoir, » j'entrevois encore une espérance possible : mais le moyen nécessaire à son accomplissement est aussi désespéré que le mal que nous voulons empêcher. Si, plutôt que d'épouser le comte Paris, tu as l'énerpe de vouloir te tuer, il est probable que tu oseras affronter l'image de la mort pour repousser le déshonneur, toi qui, pour y échapper, veux provoquer la mort elle-même. Eh bien, si tu as ce courage, j.e te donnerai un remède. »

JULIETTE

Oh I plutôt que d'épouser Paris, dis-moi de m'élancer des créneaux de cette tour là-bas, ou d'errer sur le chemin des bandits ; dis-moi de me glisser où rampent des serpents; enchaine-moi avec des ours rugissants; enferme-moi, la nuit, dans im charnier,

SOUS un monceau d'os de morts qui &'eQtre-*€hoquent, de moignons fétides et de crânes jaunes et décharnés; dis-moi d'aller dans une fosse fraîche remuée, m' enfouir sous le linceul avec un mort : ordonne-moi des choses dont le seul récit me faisait trembler, «t je les ferai sans crainte, sans hésitation, pour rester réponse sans tache de mon doux bien-aimé!

LAURENCE

Écoute alors : rentre à la maison, aie l'air gai et dis que tu consens à épouser Paris. C'est demain mercredi. Demain soir, fais en sorte de coucher seule ; que ta nourrice ne couche pas dans ta chambre ; une fois au lit, prends cette fiole et avale la liqueur qui y est distillée. Aussitôt dans toutes tes veines se répandra une froide et léthargique humeur i le pouls suspendra son mouvement naturel et cessera de battre ; ni chaleur, ni souffle n'attestera que tu vis. Les roses de tes lèvres et de tes joues seront flétries et ternes comme la cendre; les fenêtres de tes yeux seront closes, comme si la mort les avait fermées au jour de la vie. Chaque partie de ton être, privée de souplesse et d'action, sera roide, inflexible et froide comme la mort. Dans cet état apparent de cadavre tu resteras juste quarante-deux heures, et alors tu t'éveilleras comme d'un doux sommeil. Le matin, quand le fiancé arrivera pour hâter ton lever, il te trouvera morte dans ton lit. Alors, selon l'usage

de notre pays, vêtue de ta plus belle parure, et placée dans un cercueil découvert, tu seras transportée à l'ancien caveau où repose toute la famille des Gapulet. Cependant, avant que tu sois éveillée, Roméo, instruit de notre plan par mes lettres, arrivera; lui et moi nous épierons ton réveil, et cette nuit-là même Roméo t'emmènera à Mantoue. Et ainsi tu seras sauvée d'un déshonneur imminent, si nul caprice futile, nulle frayeur féminine n'abat ton courage au moment de l'exécution.

JULIETTE

Donne! oh! donne! ne me parle pas de frayeur.

LAURENCE, lui remettant la fiole.

Tiens, pars! Sois forte et sois heureuse dans ta résolution. Je vais dépêcher un religieux à Mantoue, avec un messager pour ton mari.

JULIETTE

Amour, donne-moi ta force, et cette force me sauvera. Adieu, mon père! dis se séparent.)

L'intrépide jeune fille reste à la maison, se couche , prend la fiole... Un soupçon la saisit :

« Et si c'était un poison que le moine m'eût subtilement administré pour me faire mourir, afin de ne

pas être déshonoré par ce mariage, lui qui m'a déjà mariée à Roméo! J'ai peur de cela; mais non, c'est impossible : il a toujours été reconnu pour un saint hommer.. Et si, une fois déposée dans le tombeau, je m'éveillais avant le moment où Roméo doit venir me délivrer? Ah! Teffroyable chose! Ne pourrais-je pas être étouffée dans ce caveau dont la bouche hideuse n'aspire jamais un aij- pur, et mourir sufloquée avant que Roméo n'arrive? Ou même, si je vis, n' est-il pas probable que l'horrible impression de la mort et de la nuit jointe à la terreur du lieu... — En effet, ce caveau est l'ancien réceptacle où depuis bien des siècles sont entassés les os de tous mes ancêtres ensevelis; où Tybalt sanglant et encore tout frais dans la terre pourrit sous son linceul; où, dit-on, à certaines heures de la nuit, les esprits s'assemblent ! . . . Hélas! hélas! n'est-il pas probable que, réveillée avant l'heure, au milieu d'exhalaisons infectes et de gémissements pareils à ces cris de mandragores déracinées que des vivants ne peuvent entendre sans devenir fous... Oh! si je m'éveille ainsi, est-ce que je ne perdrai pas la raison, environnée de toutes ces horreurs? Peut-être alors, insensée, voudrai-je jouer avec les squelettes de mes ancêtres, et arracher de son linceul Tybalt mutilé, et, dans ce délire, saisissant Tos de quelque grand parent comme une massue, en broyer ma cervelle désespérée ! Oh ! tenez ! il me semble voir le spectre de mon cousin poursuivant Roméo qui lui- a troué le corps avec la pointe de

son épée... Arrête, Tybalt, arrête! (sue porte u fioie à ses iftmt.) Roméo ! Roméo ! Roméo I voici à boire ! je

bois à toi. )> (BlU &• jette sur son lit, darrièce un rideau.)

Le matin se lève. On entre pour la réveiller, on la trouve morte. — Gris et larmes ! Le vieux Capulet lui-même se lamente. La mort est sur elle comme une gelée précoce sur la douce fleur des champs !

<c Le sépulcre est mon gendre, » dît-il à Paris, averti de la perte, « le sépulcre est mon héritier! le sépulcre a épousé ma fille. Moi, je vais mourir et tout lui laisser! Quand la vie se retire, tout est au sépulcre!

« — Rien qu'une pauvre enfant, une pauvre chère enfant! rien qu'un seul être pour me consoler, » sanglote la mère , « et la mort cruelle Tàrrache de mes bras !

(( — jour! ô jour! ô jour affreux I » crie la nourrice; « jamais jour ne fut si sombre! jour douloureux ! »

Le moine entre.

(c Rottgissez, )rdît-il , « de votre désespoir. Le ciel et vous, vous vous partagiez cette beHe enfant; maintenant le ciel Fa tout entièi'e ! Votre part à vous, vous ne pouvez la garder de la mort ; mais le ciel la garde pour Téternelle vie ! C'était le ciel pour vous de la voir s'élever, et vous pleurez, maintenant qu'elle s'élève ! Vivre longtemps mariée, ce n'est pas être bien mariée. La mieux mariée est celle qui meurt jeune ! Séchez vos larmes et attachez vos branches de romarin sur ce beau corps. Puis, selon la coutume, portez- la dans- sa pîas belle parure à Téglise , car, bien que la faible nature nous porte à pleurer, les larmes de la nature font sourire la raison ! »

Une scène déplacée et d'un scandaleux comique entre le domestique de la maison etîes musiciens, à la cérémonie funèbre, interrompt cette lamentation désespérée et cette résignation pieuse. Son objet, manqué , est évidemment de montrer l'indifférence des étrangers aux douleurs de la famille des grands. Mais ici c'est la douleur de la nature tout entière à l'aspect d'une catastrophe de la vie, de la jeunesse, de la beauté et de Tamour. Tout le monde doit être attendri, ou bien il n'y a plus de tragédie, il n'y a plus de nature humaine sympathique. Aussi cette scène fait-elle horreur et n'est nullement comique.

ne SHAKSPEARE.

C'est une de ces fautes de goût qu'il ne faut pas attribuer à Shakspeare, mais à la populace dépravée dont il était forcé de captiver, par des moyens honteux, la faveur.

Plaignons les grands hommes !

Roméo, seul, en montant dans sa chambre, éprouve un heureux pressentiment que les morts heureux donnent aux survivants qui ignorent leur sort comme un avant-goût céleste de leur réunion prochaine ; il se sent léger.

« Mes rêves, » dit-il à son réveil, « m'annoncent l'approche de quelque heureuse nouvelle. »

Entre un messager de Vérone.

« Gomment va madame Juliette ? car si ma Juliette est heureuse, il n'existe pas de malheur!

« — Elle est heureuse , » répond le messager, « car son corps repose dans le tombeau des Gapulet, et son âme immortelle se réjouit avec les anges!... »

« Esl-il vrai ? » s'écrie Roméo en se dressant sur son séant; « eh bien ! astres du ciel, je vous défie!

De l'encre, du papier, des éhevaux de poste, je pars à rinstant ! Pas d'hésitation ! »

Le messager obéit et sort. U sort lui-même pour aller acheter du poison.

« Oui, Juliette, je dormirai près de toi cette nuit. Cherchons le moyen... destruction! comme tu t'offres vite à la pensée de^ hommes désespérés! Je me souviens d'un apothicaire qui demeure aux environs; récemment encore je le remarquais sous sa guenille, occupé, le sourcil froncé, à cueillir des simples; il avait la mine amaigrie, l'âpre misère l'avait usé jusqu'aux os. Dans sa pauvre échoppe étaient accrochés une tortue, un alligator empaillé et des peaux de poissons monstrueux ; sur ses planches, une chétive collection de boîtes vides, de pots de terre verdâtres, des vessies et des graines moisies, des restes de ficelle et de vieux pains de rose étaient épars çà et là pour faire étalage. Frappé de cette pénurie, je me dis à moi-même : « Si un homme avait besoin de « poison, bien que la vente en soit punie de mort à « Mantoue, voici un pauvre gueux qui lui en ven- « drait. » Oh ! je pressentais alors mon besoin présent; il faut que ce besoigneux m'en vende... Autant qu'il m'en souvient, ce doit être ici sa demeure; comme c'est fête aujourd'hui, la boutique du misérable est fermée... Holà! l'apothicaû-e ! »

ibB SHAkSPJf:A.R£.

L' apothicaire cède à la.misëre et lui veud la mort, sans craindre la punition des. loia.

« M Viens, cordial, viens, » s'écrie Roméo en pressait son libérateur dans son sein, cette ciguë des amants; « viens au tombeau de îriliette ; c'est là que tu dois me délivrer ! »

Pendant qu'U se hâte vers Vén)ne, tout s'explique dans ia cellule du père Laurence. Le moine qu'il avait adressé à Roméo pour lui faire part du subterfuge de la feinte mort de Juliet?te revient anaoïicer que,. retenu par un accident, il n'a pu accomplir soii message et qu'il en a chargé un simple courxier.

Cependant, Paris, accompagné de son page, vient, dans sa douleur pieuse, répandre en secret des fleurs virginales sur le tombeau de sa fiancée. Le .moine, de son côté, inquiet du réveil de Juliette assoupie par le breuvage, y court pour assister à sa ..réaurrection et pour la recueillir, à défaut de Roméo, dans sa e^lule et l'envoyer le lendemain à son Amani.

Roméo arrive enfin en aecret et emprunte une

pioche de son page pour enfoncer le -sépulcre et s'y coucher mourant à côté de mn amante morte. Paris, étonné , reconnaît en lui le meurtrier de Tybalt; il l'injurie. Roméo en a pitié; mais il le tue parce q« Paris veut s'opposer à son sacrilège*

« — Oh ! je suis tué, » dit Paris en expirant. « Guvre-moi te tombeau, et dépose-moi pr-ès de Juliette. »

ROMÉO

Sur ma foi je le ferai. — Examinons cette figure. — Quoi ! un parent de mon ami Meicutio? le noble comie Paris! Que disait donc mon valet en route? Mon âme bouleversée n'y a pas fait attention. Il me contait, je crois, que Paris devait épouser Juliette.

M'a-t-il dit cela ou l'ai-je rêvé? (n prend par le bras le

cadavre de Paris.) Oh ! doune-moi ta main, toi que Tâpre adversité a inscrit comme moi sur son livre! Je vais t' ensevelir dans un tombeau triomphal.., — Un tombeau? Oh! non, jeune victime, c'est un louvre splendide, car Juliette y repose, et «a beauté fait de ce caveau une salle de fête illuminée, (ii dépose Paris dans le monument.) MoTt, rôposc ici, enterré par un mort. — ^ Que de fois les homnres à l'agonie ont eu un accès de joie, un éclair avant la mort, comme disent ceux qui les soignent!... Ah! comment comparer ceci à un

éclair? (contemplant le corps de Juliette.) mon amOUr! ma

femme ! La mort qui a sucé le miel de ton haleine n'a

120 SHAKSPEAnE.

pas encore eu de pouvoir sur ta beauté : elle ne t'a pas conquise ; la flamme de la beauté est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n'est pas encore déployé là...

(Allant à un autre cercueil.) Tybalt! te VOilà doUC COUChé

dans ton linceul sanglant! Oh! que puis-je faire de plus pour toi? De cette même main qui faucha ta jeunesse, je vais abattre celle de ton ennemi. Pardonnemoi, cousin. (Revenant sur ses pas.) Ah! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore ? Dois-je croire que le spectre de la Mort est amoureux et que l'affreux monstre décharné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder!... Horreur! Je veux rester près de toi et ne plus sortir de ce sinistre palais de la nuit, ici, ici, je veux rester avec ta chambrière, la vermine! Oh! c'est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des étoiles ennemies cette chair lasse du monde... (Tenant le corps embrassé.) Un demicr regard, mes yeux! bras, une dernière étreinte! et vous, lèvres, vous, portes de l'haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur! (saisissant lafioie.) Viens, amer conducteur, viens, acre guide. Pilote désespéré, vite! lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente ! A ma bien-aimée! (ii boit le poison.) Oh ! l'apothicaire ne m'a pas trompé : ses drogues sont actives... Je meurs

ainsi... sur un baiser! (n expire en embrassant Juliette.)

Frère LAURENCE, parait à rautre extrémité du cimetière, avec une lanterne, un levier et une bôclie.

LAURENCE

Saint François me soit en aide! Que de fois cette nuit mes vieux pieds se sont heurtés à des tombes !

(il rencontre Balthazar étendu à terre.) Qui CSt là? BALTHAZAR, se relevant.

Un ami! quelqu'un qui vous connaît bien.

LAURENCE, montrant le tombeau des Capulet.

Soyez béni!... Dis-moi, mon bon ami, quelle est cette torche là-bas qui prête sa lumière inutile aux larves et aux crânes sans yeux? Il me semble qu'elle brûle dans le monument des Capulet.

BALTHAZAR

En effet, saint prêtre; il y a là mon maître, quelqu'un que vous aimez.

Qui donc ?

Roméo.

LAURENCE

BALTHAZAR

122 SUAK6PKARE.

LAURENCE

Combien de temps a-t-il été là ?

BALTHAZAR

Une grande demi-heure.

LAURENCE

Viens avec moi au caveau.

BALTHAZAR

Je n'ose pas, messire. Mon maître croit que je suis parti ; il m'a menacé de mort en termes effrayants, si je restais à épier ses actes.

Reste donc, j'irai seul... L'inquiétude me prend : oh ! je crains bien quelque malheur.

BALTHAZAR

Comme je dormais Ici sous cet iC, j'ai rêvé que mon maître se battait avec un autre bwnme ei que mon maître le tuait.

LAURENCE, allant vers le tombeau.

Roméo ! (Dirigeant la lumière de sa lanterne sur l'entrée du

tombeau.) Hélas ! hélas! quel est t?e sang qui tache le seuil de pierre de ce sépulcre? Pourquoi ces épées

abandonnées et sanglantes pa'ojetteat-elles leur lueur

sinistre sur ce lieu de paix ? (n «ntre da&s le monunientj

Bornéo! OhJ qu'il est pâle!.- Quel est cet autre? Quoi, Paris aussi.! baigné danstson sang! Oh! quelle heure cruelle est donc coupable de cette lamentable catastrophe?... (éclairant Juliette.) Elle remue ! (juiicttt

s'éveille et se Aonlève.)

JfJLIETTE.

frère charitable, où est mon seigneur? Je me rappelle bien en quel lieu je dois être : m'y voici...

Mais où est Roméo ? (Rumeur au loin.) LAURENCE.

J'entends du bruit... Ma fille, quitte ce nid de mort, de contagion, de sommeil contre nature. Un pouvoir au-dessus de nos contradictions a déconcerté nos plans. Viens, viens, partons ! Ton mari est là gisant sur ton sein, et voici Paris. Viens, je te placerai dans une communauté de saintes religieuses; pas de questions! le guet arrive... Allons, viens, chère

Juliette. (La rumeur se rapproche.) Je U'OSO TOStCr pluS longtemps, (n sort du tombeau et disparaît.)

JULIETTE

Va, sors d'ici, car je ne m'en irai pas, moi. Qu'est ceci ? Une coupe qu'étreint la main de mon bienaimé? C'est le poison, je le vois, qui a causé sa fin

12i SHAKSPEARE.

prématurée. L'égoïste ! il a tout bu ! il n'a pas laissé une goutte amie pour m' aider à le rejoindre !... Je veux baiser tes lèvres : peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me fera mourir... (Elle l'embrasse.) ïes lèvros sont chaudes!

PREMIER GARDE, derrière le théâtre.

Conduis-nous, page... De quel côté?

JULIETTE

Oui, du bruit I Hâtons-nous donc ! (saisissant le poignard de Roméo.) hcureux poignard! voici ton fourreau... (Elle se frappe.) RouilIe-toi là ot kisse-moi mourir ! (Elle tombe sur le corps de Roméo et expire.)

Entre le GUET, conduit parle PaGE de Paris LE PAGE, montrant le tombeau.

Voilà Tendroit, là où la torche brûle.

PREMIER GARDE, à l'entrée du tombeau.

Le sol est sanglant. Qu'on fouille le cimetière! Allez plusieurs, et arrêtez qui vous trouverez. (Des garde» sortent.) Spcctaclo uavraut ! Voici le comte assassiné... et Juliette en sang!... chaude encore !... morte il n'y a qu'un moment, elle qui était ensevelie depuis deux jours!... — Allez prévenir le prince, courez chez

ilOMÉO ET JULIETTE. 125

les Capulet, réveillez les Montague... que d'autres, aillent aux recherches. (D'autres gardes sortent.)' Nous voyons bien le lieu où sont entassés tous ces désastres ; mais les causes qui ont donné lieu à ces désastres lamentables, nous ne pouvons les découvrir sans une eijquéte.

Entrent quelques GaRDES, ramenant BALTHAZAR.

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