I0SILO ET JULIETTE
bées que quand elles sont sol i la ires, j'ai suivi ma fantaisie sans troubler la sienne, j'ai évité celui qui
« Connaissvi-voiis la cause de sa mélancolie ? « lui dit la mère de Roméo.
« — Non, » répond Benvolio, « il est aussi renfermé en lui-même que le boulon de Heur rongé par un ver jaloux , avant de pouvoir épanouir à l'air ses pétales embaumés et offrir sa beauté au* regards du soleil ! »
Singulier langage lyrique et élégiaquc qui contraste avec la sévérité rapide du dialogue tragique, et qui atteste reiiiprcsscmnit ^niicliect vaniteux de l'auteur à montrer en lui le poêle descriptif au lieu du personnage concis r;l piécis; confusion des genres et promiscuité de puiïi dm» ] h! s littératures naissantes olFrent mille exemples, même dans les plus grands poètes; car c'est le grand poète qui fait la pièce, niais c'est le peuple qui fait le goût.
Roméo s'approche, et sa mère le laisse avec son ami , chargé de lui arracher son secret.
Le dialogue s'engage et Roméo confesse à lienvolio
SHAKSPKAHE.
iju'il psi éperdumrm épris d'une jeune hcnulé de Vérone, Rosaline, qui efface toutes les autres, mais >- 1 1.1.1 reste inutiisililii à ses l'eus.
- Amour! « s'écrie Roméo, plus semblable dans 1^ langage (le Shakspcare au héros (le Cervantes qu'à un jeune homme consumé d'un feu véritable, h ù tumultueux amour i ù amoureuse haine! à touL créé de rien! ù lourde légèreté I 0 vanité sérieuse! diaos in forme de raviva nies visions! plume de plomb! lumineuse ruinée! feu glace ! saule maladive! sommeil (•veillé ! Voilà l'amour que je sens, et je n'y sens pas
Qu'est-ce encore? La folle la plus raisonnable! une douce amertume! une vivi liante fadeur! — Adieu, mon cousin.
u Celle que j'aime a le caractère de Diane; armée d'une chasteté à toute épreuve, elle vil à l'abri de l'arc enfantin (le l'amour; elle se dérobe au choc des regards provoquants; elle forme son sein « à l'or qui séduirait une sainte ! m
Celte déclaration amphigourique d'amour de Ito- .iiéo pour une autre (pie Juliette a évidemment ici deux intentions dans l'esprit du poète : la première , de montrer au spectateur le caractère mé-
ROMÉO KT JULIETTE
lancolique et passionné de lUiniéo ; la seconde, d'imprimer bientôt après li toute-puissance irrésistible ut incalculable de la beauté encore inconnue de Juliette, puisqu'à son premier rayonnement elle elTace tout ce fan* amour d'imagination dans Roméo, comme la réalité efface l'ombra, et ne hisse pas même Roméo se souvnir de son premier rêve, dès que Juliette a enUvIui à ses yeux, \ussi bien que
■I Il JTH [■ Il I I. tlM I i- I- ■ □-
imu-nl iifiï Hi-iiili!'! [irùlVialjli' à ■ ■ I » i ■ iurtuisisliiuco de passion; nous In silons à lu blâmer. Elle a, chez les natures méridionales snrlnut, sa justification dans le caractère sensuel îles passions du Midi. D'ailleurs, l'histoire la fournissait elle-même ainsi au poète. Glissons donc sur cette légère inconvenance qui est peut-être une beauté. Kl puis, la fatalité qui commence ainsi à se miml.ref dans Itnmén et Juliette est une divinité imiimiiiluu et implacable qui va apparaître dans tout le sujet de la pièce, et qui apparaît d'autant pins dans l'entraînement de ces deux amants l'un vers l'autre à première vue, que l'un des deux se croyait plus prémuni par un premier amour contre toute séduction des yeux et du cœur. Ainsi, ni l'innocence dans Juliette, ni l'amour antérieur dans Roméo n'y peuvent rien. Ils se voient, et lit 1'alulité les jette dans les bras l'un de l'autre. Le courant électrique qui de nos jours fait le tour du {,'lobe en quelques secondes avait été inventé par la fatalité et par Sbatsi<ci.-e dans cette rencontre dn
08 SHAKSl'KARE.
bal masqué, qui donne à den\ regards In vitesse et la chaleur de deux coups de foudre.
Une courte scène ('■jfisodiqiic entre un gentilhomme
chargé île porter dans la ville les billets d'invitation au bal que les Papille! se proposent de donner, font avancer ici le drame et le compliquent.
Le cloivn rencontre llnméo et Tieuyolin, leur débite quelques facéties de son métier et leur dit qu'à mains qu'ils ne soient des Montague ils peuvent venir boire et danser à la fête.
a J'irai masqué, « dit Roméo, * non pour jouir de la fête, mais pour voir l'objet de mon ado-
Ladv Gapulet, mère de Juliette, et la nourrice du Juliette entrent en scène. Elles appellent Juliette, :i' qui sa mère fait confidence, du mariage projeté par son [1ère avec Paris. i.a nourrice appuie par les plus scandaleuses paroles les instances de lady Capulet.
La fête commence, lioméo, véiu en pèlerin , y entre avec un groupe de cinq ou six masques qui badinent à la porte avec lui. Mercutio, un de ses amis et le poêle de la bande, leur raconte un rêve sur la reine Mab, la reine des Tées, dont la grâce étudiée et mauii'iéi; a f;iii l'admiration de ce siècle au goût indécis et équivoque :
Oh ! je le vois bien , la reine Mab vous a fait visite. Elle est la. l'eu ac eut; du.' use et elle arrive, pas plus grande qu'une agate à l'index d'un aldcnnan, traînée par un attelage de petits atomes à travers les nez des hommes qui gisent rmlnnnis. I.cs rayons des roues de son ebar sont faits de longues pattes de faucheux; la capote, d'ailes de sauterelles; les rênes, de la plus line toile d'araignée; les harnais, d'humides rayons de lune. Son fouet, fait d'un os de grillon, a pour corde un fil de la Vierge. Son cocher est un petit cousin en livrée giîsc, moins gros de moitié qu'une petite bete ronde tirée avec une épingle du doigt paressem d'une servante. Son chariot est une noisette vide, taillée par le menuisier écureuil ou par le vieux ciron, carrossier immémorial des fées. C'est dans cet apparat qu'elle galope de nuit en nuit à travers les cerveaux des amants qui alors
SITAKSPEUIÎÏ.
réveil t d'amour, sur les f^pnoiix des courtisans qui lèvent aussitôt île courtoisie, sur les doigts des gens <le loi qui aussit'M. rêvent d'honoraire;, sur les lèvres des dames qui rêvent de. baisers aussitôt ! Ces lèvres, Mali les crible souvent d'ampoules, irritée de ce que leur haleine est foliée par quelrpn: pnmmade. Tantôt elle galope sur le nez d'un solliciteur, et vite il rêve qu'il flaire une place; taillât elle vient avec la queue d'un coclion de la dîme chatouiller la narine d'un curé endormi, et vile il rêve d'un autre bénéfice; tantôt elle passe sur le cou d'un soldat, et alors il rêve de gorges ennemies coupées, de brèches, d'eill-
liuscades, de lames espagnoles, de rasades profondes de cinq brasses, et puis de tambours battant a son oreille; sur quoi il tressaille, s'éveille, et, ainsi alarmé, jure nue prière ou deux, et se rendort. C'est cette même Mab qui, la nuit, tresse la crinière des r.lirvau\ cl d.uis I'-- jinils eirmièiés Jimit li's nn'inis magiques qu'on ne peut démêler sans encourir de grands malheurs. C'est le cauchemar des jeunes filles qui. etc. (L'impudeur des images force ici la • plume à s'arrêter avec dégoût.)
« Entrons, » dit llenvolio, « le souper est fini, nous arriverons trop tard!
a — Trop tôt, j'en ai peur, dit Roméo, mon Ame pressent qu'une cruelle catastrophe encore suspendue à mon étoile aura pour date funeste celte nuit de l'été et terminera par une mort prématurée la misérable existence contenue dans mon sein ; mais que celui
nOMfiO ET IlîLIKTTB. 51 qui est le pilote de ma destiner dirige ma voile. — En avant, joyeux amis!
u — Bâtiez, tambours ! » s'écrie joyeusement Ben-
i nlin •■il i.'iHi'iiii; dans !c palais.
Une scène triviale mire les valets et les servantes, autour des buffets, amuse le peuple.
Le vieux Capulet entre tout joyeux dans la
sou jeune parent, cl enfin de Roméo et de ses amis masqués.
« Soyez les bienvenus, seigneurs, » leur dit Copulel, « celles de ces demoiselles qui n'ont pas de cors au( pieds vont vous donner de l'exercice. Allons, niusii'ieus, jouez de vos instruments! n
Le bai commence; le mélancolique Roméo n'y prend point part.
« Quelle est celle jeune daine qui pare In main de ce cavalier là-bas? i> demamle-t-il à un valet.
» — Je ne sais pas, seigneur!
u — Oli ! Elle apprend aux flambeaux à illuminer, » coulinue-t-il dans sou extase, « Sa beauté est suspendue à la face de la nuit comme un riche joyau à l'oreille d'un Ethiopien. Beauté trop précieuse pour qu'elle soil jamais la possession d'un mortel, trop céleste pour la terre.! Telle la colombe
pagnes. Celte dausi! I ! j i ï e . j'épiiTiii lu place où elle se tient, et je donnerai à ma main rude le bonheur de loucher ia sienne! Mon cieur a-t-il jamais aimé jusqu'ici? Dites-le, mes y eux. Mon, car jusqu'à ce soi]' je n'avais jamais vu la vraie beauté, n
pitre ! Quoi! le misérable ose venir ici couvert d'un masque grotesque nargiiRr <-l insulter notre fête? Oli! par l'antique honneur de ma race, je ne crois pas qu'il y ait péché à l'étendre mort! — Ce doit être Roméo, « dit un des Capulet. n — C'esl lui, c'est ce misérable Roméo, n affirme Tybalt.
I,c vieux Capnlot internent et calme par de bonnes paroles l'indignation de ses partisans.
n Ne lui dites rien, » recommande-t-il à Tybalt, ii il a les manières du plus courtois gentilhomme, et a vrai dire Vérone est litre de lui comme d'un jeune homme vertueux et bien élevé; je ne voudrais pas pour toutes les richesses de cette ville qu'ici, dans ma maison, il lui fût fait mie avanie. »
RONÉO ET JULIETTE. »
Tybalt, mécontent do l'indulgence du vieux Capulet, son oncle, se retire eu grommelant et en se promettant vengeance.
Roméo s'avance et prend la main de Juliette :
i Si j'ai profané avec mon indigne main cette châsse
tez à mes lèvres, connue à deu.ï pèlerins rougissants, d'effacer ce sacrilège par un tendre baiser. »
lion pèlerin, vous ries imp •r'.rrt: pour votre ina'm qui n'a fait preuve jusqu'ici que d'une respectueuse dévotion : les saintes elles-mêmes ont des mains qui peuvent loucher les mains des pèlerins, et cet altoui-liL'ineut est un pieu* baiser.
Les saintes n'ont-elles pas des lèvres, et les pèlerins aussi!
JULIETTE
Oui , des lèvres vouées à la prière.
Oh ! alors, chère sainte, que les lèvres fassent ce que font les mains; les miennes te prient, exauce-les, de peur <jue leur foi ne se change en désespoir.
Les saillies restent iinuiitliilus tuut en exauçant lea prières.
Reste; donc immobile, tandis que je recueillerai l'eflet île ma prière, lu c«tiu ia w.un u. it.i». ds juimit i Vos lèvres, dit-il, ont effacé le péclic des
Mes lÈvres ont gaulé pour elles lu péché qu'elles ont pris de» vûtrea,
« Je vous remercie Ions, honnêtes gentilshommes, » leur dit lu vieux Capulct en les congédiant.
La nourrice interrogée par Iiniuéo lui apprend que.
Juliette, de son côté, passe à rôle de sa nourrice, l'interroge rapidement et à voix basse sur Roméo.
« Son nom est Roméo ; c'est un Montagne et fils de votre mortel ennemi. — Est-il marié î S'il est marié, » se dit-elle à elle-même, •• mon cercueil pourrait bien être, mon lit nuptial. Il est né en moi
un monstrueux amour, puisque je dois aimer mon ennemi exécré. «
Le clueur, que Sliakspeaiv emploie quelquefois pour l'ïiitolligenre (le la situation, appuie par ses réflexions rimées le contraste de la haine des deux maisons et de la passion des deux amants.
La scùne suivante lions ir.onlre lloméo errant la nuit sous un mur du jardin de Capulet. Il l' escalade, saute dans le jardin ; Il est aperçu par llenvolio et Mercutio, ses amis, qui prennent en plaisanterie sa nouvelle passion, et qui l'apostrophent à demi-voix d'un ton railleur.
HEBCUTIO.
Je ferai plus; je vais le conjurer... — Itoméo! caprice! frénésie! pas-ion! amour! apparais-nous sous la forme d'un soupir! Dis seulement un vers, et je suis satisfait! Crie seulement hflasl accouple seulement amour avec jour! Rien qu'un mol aimable
Cupido, celui qui visa si juste, quand le roi Cophélua s'éprit de la mendiante!... — Il n'entend pas. il ne remue pas, il ne hmip: pas. Il r'aiit que ce babouin-là soit mort : évor[uons-lc. — Roméo, je te conjure par les yeux hrillanls de Itosalinc, par son front élevé el par sa lèvre écarkle, par son pied mignon, par sa jambe svulte, par sa cuisse frémissante, et par les
domaines adjacents : appâtai s -no us sous ta propre forme !
Roméo se dérobe el se Util sous les arbres.
■ Il se rii îles peines celui qui n'a jamais twu de blessures. — Umk«»i Mi«m 4 » r<m«™j liais cliut![ quelle lumière jaillit par celte fenêtre? Voilà l'Orient, cl Juliette est l'aurore! — Lève-toi, radieuse aurore, et toi, la lune jalouse; déjà elle languit et pâlit de douleur, parce que toi, sa prêtresse, tu es plus belle qu'elle-même... Que dit-elle î llicn. Mais non, son regard parle, et je vcii\ lui ivpotulre. Dcu\ des plus helles étoiles du ciel ayant affaire ailleurs ont chargé ses ycuv de briller à leur place dans leur sphère— Le seul éclat de ses vi>un fait pilir la clarté désastres comme le grand jour. une lampe... el ses regards du haut du ciel dardent une telle lumière à travers les régions aériennes, que les oiseaux chanteraient, croyant que la nuit n'est plus. — Voyez comme elle appuie sa joue sur sa main. Oh! que ne suis-je le gant de celle main, je toucherais sa joue! »
11! r.rcTTE.
Hélas!
ROMÉO
Elle parle? Oh! parle encore, ange de lumière!
ROMÉO ET JULIETTE
JULIETTE
0 Roméo! Roméo! Pourquoi es-tu Roméo? Renie ton père et abiliqiii- uni nom, on. si lu ne le veux pas, jure de ranimer et je ne serai plus une Capulet! Mais ton nom seul est mon ennemi! .Non, tu n'es pas un Moalague, lu es loi-mome. — Qu'y a-t-ïl sous uu nom? Cette fleur r]iLC nous appelons une rose embaumerait autant sous un autre nom ! Roméo I renonce à ton nom et, a la place de ce nom qui ne fait pas p;irlic ilf toi , prenrls-iniii [ont entière !
Je te prends au mot; ap|!i.'ile-moi ^eulcmuiu !iu amour, et je reçois un nouveau baptême. Non, désormais je ne suis plus Roméo!
JUJj] ETTE.
Quel homme es-tu toi qui, ainsi caché par la nuit, viens de surprendre mon secret!
Je ne sais plus, ô sainte chérie, par quel nom t'ïndiquer qui je suis: mon nom m'est devenu odieux à moi-même, puisqu'il est pour toi ennemi ! Si je l'avais là écrit, j'en déchirerais les lettres.
JULIETTE
Comment es-tu venu ici, et dans quel but? Les murs
du jartlin sont liants ci liillicilr s à iVaiicliir; considère qui tu es, ce lieu est la mort... si quelqu'un des miens l(' trouve ici.
Hélas! il y a plus de périls pour moi dans un de le* regards que dans vinf^t de leurs épées; que ton regaril me soit doux, et je suis à l'épreuve de leur inimitié !
.le ne voudrais pas pour le monde entier qu'ils te vissent ici.
J'ai le manteau de la nuit pour mo soustraire â leur vue. D'ailleurs, si tu ne m'aimes pas, qu'ils me trouvent ici! J'aime mletn ma vie finie par leur liaine, que mi mnri protégée sans ton amour.
u donc eu pour arriver jusqu'ici?
L'amour, qui le premier m'a, suggéré d'y venir : il m'a prêté son esprit et je lui ai prêté mes yeux. Je ne suis pas un pilote ; Biais, quand tu serais â la même distance que la vaste plage baignée par la mer la plus lointaine, je risquerais la traversée pour une denrée pareille.
HOHÉO ET JULIETTE.
Tu sais que lu masque de la nuit est sur mon visage: sans cela, tu Terrais une virginale couleur colorer ma joue , quand je songe au* paroles que
drais rester dans les convenances ; je voudrais, je voudrais nier ce que j'ai dit... liais, adieu les cére-
ct je te croirai sur parole. Ne le jure pas : lu pourrais trahir ton serment : les parjures des amoureux l'ont, dît-on, rire Jupiter... Oh! gentil Bornéo, si tu m'aimes, proclame-le loyalement : et si tu crois que je me laisse trop vite gagner, je froncerai le sourcil, et je serai cruelle, et je te dirai non, pour que lu me fasses la cour : autrement, rien au monde ne m'y déciderait. — En vérité, beau .Montagne, je suis trop éprise, et aussi tu pourrais croire ma conduite IriW'iv: niai.- cniis-nnii, i;i.'imih<;mui.\ je me mmilm-iii plus fidèle que celles qui savent mieuv aflecter la réserve. J'aurais été plus résinée, il faut que je l'avoue, si tu n'avais pas surpris, à mon insu, l'aveu passionné de mon amour : pardonne-moi donc et n'impute pas à. une ié^èriïié d'amour celte faiblesse qne la nuit noire t'a permis de déconvrir,