L.'i 1 1 : Lv Ci
ROMÉO ET JULIETTE
ROMEO ET JULIETTE
t'.i; Uv. la \m-er qui irp.H'.iit 1'' jiliis vit" r\ |i;ns
pour brûler el pini' altiri'r par son ôclal en se con-
sinri.iiil les regards des 11 lies, snil sur ]' événement
oii il ae signale , soit sur lu seine où on le représente. Quelquefois, comme dans Ilumiel ou dans le ilorc de Venise t Ol/iellii, l' ruisoiii' si 1 mêle a l'ambition, ii la jalousie , au crime; niais dans Roméo et Juliette, il ne se mêle à rien qu'à sa propre pureté et à sa propre ardeur. 11 est à lui tout seul sou propre in térôt , son propre drame et son poêle. Pour ôtre souverainement dramatique, on n'a besoin que d'aimer.
nOHÊO ET JULIETTE. il Ces romans ou ces nouvelles traduits et répandus en Angleterre y devenaient bientôt populaires et y formaient un fonds commun de légendes dont se nourrissait la crilflullu; ilu peuple britannique, plus chevaleresque alors qu'il ne l'a été depuis. La funèbre histoire des duns aniauls de Vérone, Roméo et Juliette, parut alors; et cette étrange et douille preuve d'un amour confirmé par deux suicides devînt en peu de temps aussi C'-lrhre ■[ii'imcun fait tragique de l'antiquité ou de l'histoire même d'Angleterre. C'est l'époque de maturité où la poésie cueillit dans l'imagination populaire la légende, l'histoire ou le roman historique, snmr li s rtHwicra' dans la mémoire des nations, soit sous la forme de poème , soit sons la forme de drame. Le poète arrive après le romancier, et la scène, devenue piédestal, porte à la dernière postérité dans la langue impérissable du vers ou de la prose poétique l'événement agrandi et
Sl/ill!]:i : .S'' ijlH M'.IM l'i lit l'i ■ : I ■■ I i 'li ï sii.'d'' :.
Tel fut l'état où Shakspcare trouva la merveilleuse aventure de Roméo cl Juliette dans l'imagination du peuple anglais, lorsqu'il dn-rcii» à. s'en emparer pour la produire sur la scène. L'aventure italienne était si belle, si élranço, si pa:li>'-!itjuc, qu'il n'aurait osé l'inventer. Il n'y a pas de combinaison de l'imagination d'un homme de génie ipii approche de co qu'invente la nature. Le poète des poètes, c'est la passion. Sliakspeare le sentit, il n'inventa rien: il se contenta de faire parler ses amants et d'ajouter
S11AKSPEA1IE.
l'éloquence aux situations naïves, touchantes ou désespérées dans lesquelles le simple récit du nouvelliste ji!:i';aii r«s pu iaon nages.
Or, pour que le lecteur se rende bien compte ici du procédé de Shakspettre, nous allons mettre sous sesyeu.v d'abord dans la nouvelle italienne le récit naïf et complet où le poète anglais puisa presque littéralement les éléments île l'aventure trafique dos deux amants de Vérone. Nous jetterons là ensuite la nouvelle italienne, le noyau de la pièce, et nous montrerons le poète immortel «[iris le romancier
Voici donc l'aventure originale et primitive de Uomin cl Jttli'rllf, fVritc par l-'i'f/i iln Partit, pour
sure qu'il avait reçue, en combattant pour Venise contre les Autrichiens, et dédiée par lui à son illustre
K A l'époque où Bartolomeo délia Scala, seigneur plein île bonté et d'humanité, gouvernait à son gré la ville de Vérone, il y avait deux très-nobles familles d'hommes courageux et opulents, favorisés du ciel et de la (erre. Entre ws deux familles, qu'elle qu'en fût la cause, et comme il arrive souvent entre quelques maisons illustres, il régnait une haine implacable, qui, dans diverses rencuiitrus, avait de part et d'autre coûté la vie à de vaillants hommes; soii qu'ils eussent fini par être fatigués réciproquement
ROMÉO ET JULIETTE. 10
de leurs pertes, comme il arrive souvent eu preil cas, ou qu'ils eussent été arrêtés par les menaces du seigneur délia Sc.ala, qui de .1011 c<Wr voyait les effets de leurs inimitiés avec un très-grand déplaisir, ils avaient cessé entre eu* les voies de fait et les provocations, de sorte que, sans avoir fait verbalement aucune pai\, ces deiiï familles paraissaient avoir oublié leur anciônno haine. Les choses en étaient môme au point qu'il n'était pas rare de voir des membres de ces deuji familles causer ensemble chaque fois que iVraskui s'en présentait.
n La paix ainsi établie , il arriva qu'à l'époque du carnaval il y eut de très-grandes réjouissances à Vérone, et que dans la maison de messire Antoine Cappelletti, homme très- honorable , ami du plaisir, et chef de la famille dont il portail le nom , 00 donna des fêtes, tant do jour que de nuit, auxquelles on se rendait en foule de toutes les parties de la ville.
les amants qui, autant que possible, suivent leurs dame.-. iinu-Si'iilernrii: il- | > 1 ■ r < s !■ ■ ■ h , puais en pi>>'-rj]ini\ en quelque endroit qu'elles aillent, un jeune homme, de la famille des Montocchi , pour voir une belle qui l'intéressait, se rendit à la fête 'du seigneur Cappelletti; ce jeune homme élait à la fleur de l'âge, il était grand et bion fait, avait une figure agréable el les manières les pins distinguées. Lorsqu'il se démasqua, comme chacun le lit pendant le bal, tous les regards s'arrêtèrent sur lui, tant par admiration.
8HAKSPEARE.
pour sa beauté, qui était achevée et qui l'emportait même sur celle des plus belles femmes qui assistaient a celte fête, que par la surprise de voir qu'un Jlontccchi osât se présenter dans la maison du chef des Cappelletti, et surtout à un bal de nuit, liais il fut remarqué avec un intérêt plus particulier par la fille unique dudit racssire Antoine Cappelletti. lille était d'une beauté extraordinaire, d'un caractère franc et enjoué; sa tournure et sts manières étaient des plus gracieuses. Dés qu'elle aperçut ce jeune homme, die fut frappée d'une telle manière par son extérieur, que la première fois que leurs yeux se rc ne on lièrent, elle sentit qu'elle ne s'apparti'iiail plus.
a Le jeune homme si; tenait à l'écart, assis dans un coin, ne prenant que rarement parti la danse ou à la conversation, Cda déplaisait beaucoup a la jeune personne, qui avait entendu dire qu'il avait beaucoup d'esprit et de charme dans la conversation.
■ Minuit étant arrivé, et la fète devant se terminer, 'in cuniiuei! 1 ;:! la :Uuw. du Im-.-liin ilaml n'au' eu
s'exécute en sa tenant tous par la main pour former un cercle; le cavalier choisit sa dami.', puis la dame son cavalier, et ainsi de suite. Pour cette danse, une dame alla dierclnT le jeune lloméo Monleccbi , et le plaça par hasard auprès de la jeune lille à laipu'lle il avait inspiré de l'amour. Celle-ci avait, du côté opposé à celui où elle lui donnait la main, un jeune \
l^iïtizod by Coo
ROMÉO ET JULIETTE
gentilhomme nommé Marcuccîo le louche, qui avait naturellement les mains aussi froides au mois de juillet qu'au mois de janvier. Le jeune Montccclii ayant donc été placé à coté de cette jeune personne, lui prit la main ainsi que cette danse l'exigeait. Elle , qui voulut sans doute l'entendre parler, dit aussitôt : u Soyez le bit'iivenu, messire Roméo. »
» A ces mois le jeune homme, qui avait bien vu dans les regards de préférence de la jeune personne tout l'intérêt qu'elle prenait à lui, fut cependant fort surpris de l'entendre parler ainsi. « Comment, » lui répondit-il, « suis-je assez heureux pour entendre o de votre bouche des paroles aussi flatteuses pour a moi? — Oui, reprit-elle, soyez te bienvenu; car ii au moins vous , messire . avec votre main vous ré- <i chauffez ma main gauche, tandis que Marcuccio, « lui, m'a glacé la main droite. » Roméo, enhardi par ce langage, continua : « Si je suis assez heureux a de pouvoir avec ma main réel 1:111 lier h vôtre, vous, a avec vos beaux yeux , vous enflammez mon cœurï » La jeune fille sourit : mais voulant éviter de paraître causer longtemps avec lui, elle ajouta seulement : 0 je vous jure sur ma foi, Roméo , qu'il n'y a pas ici 11 une belle daine qui soit aussi belle que vous êtes ii [jc.ïu à miss ; eux. — Qiir>l<ji;<: iurli^nn q:i<- jn suis « de cet honneur, répondit Roméo, je me ferai tou- « jours un bonheur d'être le serviteur fidèle de votre « beauté, si vous ne dédaignez pas mes hommages. »
1 Rientùt après, la fete étant terminée, Roméo re-
8BAKSPEAHB.
tourna cliez lui , réfléchissant à la cruauté de la dame n laquelle jusqu'alors il avait, adressé ses vieux, et qui n'avait répondu à ses empiétements que par dus froideurs.
« Il résolut de se consacrer tout à Juliette, puisqu'on.' loi [."'inci;:ti:i[l. l.nit d\L , !i:r;l:>;i , quoiqu'elle appartint à h famille de ses eooomis. De san côte lu jeune lille, depuis cette entrevue, n'était presque occupée que (le Roméo, et après avoir beaucoup soupiré, elle crut que se» bonheur était assuré pour ia lie, si elle pouvait avoir Roméo pour époux; niais elle n' espérait guère y réussir, à cause de l'inimitié qui existait entre sa famille et celle des Montecchi.
» Continuellement agitée par celte incertitude, que de lois elle se dit : « Imprudente que je suis, par « quelles idées flatteuses me laissé -je séduire! Dans « quel labyrinthe du; lais^é-je égarer! Bientôt, peut- « être qu'abandonnée n :^;u- e;uide je ne trouverai
« est peut-être bien éloigné d'avoir pour mai des o sentiments sincères. Il est ennemi de ma famille, « il ne cherche peut-être qu'à exercer quelque venir geance aux dépens de mon honneur; et quand bien il même il voudrait réellement m'épouser, jamais « mon père ne conseil tirait à me donner à lui. »
ii Ensuite, réfléchissant de nouveau, elle disait: h (Jui sait si je ne pourrais réussir à avoir Roméo ii pour époux, ainsi que je le désire, et si ce ne serait o pas peut-être uu moyen etiicaee de rétablir la paix
ROMÉO ET Jl'LIKTTK.
« entre nos deux maisons, <jui smil déjà bien lasses n et bien faliïçutes de la guerre qu'elles se font deu puis si longtemps. » S'étant arrêtés à cette pansée, elle commença à témoigner à Roméo plus d'amitié qu'elle n'avait fait jusqu'alors. Lus deux amants, bridant l'un pour l'autre d'uni; flamme semblable, commencèrent dés ce moment à exprimer leurs sentiments réciproques par de tendres regards, partout
où il* pouvaient se voir, ut il n'y avai
rite de la dame, qu'il passait une partie des nuits, seul et au péril de sa vie , sous lus fenêtres de sa bienaiuiée; quelquefois menu; il grimpait jusqu'à celle de sa chambre, et là, sans être vu d'elle ni de personne, il pouvait la voir et entendre les doux accents de sa vois. Une nuit, que la lune était brillante, au moment où lïoméo se dispesait à monter sue le balcon, soit que ce fût par hasard ou qu'elle l'eut crici l'aperçut. Lui, ne sachant qui c'était, cherchait à .se cacher à l'ombre d'une inuroille qui se trouvait près de là; mais Juliette, l'ayant reconnu, l'appela par son nom et lui dit : « Que faites-vous ici , à cette ■ heure î 11 Roméo, rassuré en entendant la vois de Juliette, lui répondit ; « Hélas! tout ce qu'il plaît à o l'amour do m'inspirer. — Et si vous étiez surpris, « ne courriez -vous pas lu risque d'être tué, et sans
SIUKSPRAIIE.
i moyen de défense? — Certain urne ni que je pourrais a Être aisément tué, et que je périrai ici quelque « nuit, si vous n'avez pilié de moi. Il est irai que u partout je suis expose 4 la. mort tout comme ici , et u que je préfère mourir le plus prés possible de votre
■ personne, avec laquelle cependant je voudrais vivre ■i toujours, si le ciel et vous l'aviez pour agréable. >• Juliette répondit alors : « Il ne dépendra jamais de « ma volonté que vous ne puissiez vivre avec honneur « auprès de moi. Plût ;'i Dieu que ni vous, ni l'ïnimi- « tïé qui régne entre votre maison et la mienne, n'y « missiez plus d'obstacle que moi! — Vous pouvez u bien être assurée, répondit Itoméo, que je ne désire (i rien tant au monde que de vous posséder, et que,
■ dés que vous aurez consenti à être à moi comme je « désire être à vous, je ferai tout mon possible pour « réussir à contracter celte union. Alors, quand vous » serez ma femme, je ne crains pas que personne ait n le courage de vous arracher de mes bras. » Après celte explication , ils s'entendirent sur les moyens de se voir avec plus de sécurité une nuire nuit. Se disant adieu, ils se séparèrent.
u Dans la suite Roméo retourna souvent visiter Juliette, et un soir qu'il tombait une quantité prodigieuse de neige, il lui dit : « Hélas! n'aurai -vous n aucune pitié de moi, qui, toutes les nuits, vous « attends ici, quelque temps qu'il fasse? Celui-ci « est affreux. Pourquoi me faire autant languir? — u Oh! ce n'est certainement pas sans vous plaindre
ROMf.O ET JULIETTE.
« que je vous vois ainsi exposé, dil-clle; mais que il v oui) riez-vous que je lisse pour l'empêcher, siuon « de vous prier de ne pas persister davantage?
» — Ce que je désirerais, répondit le jeune homme, « c'est que vous me laissiez pénétrer dans votre « chambre, où nous pourrions nous entretenir plus n commodément. » Alors la jeune personne, presque irritée, lui répondit : « Je vous aime, Roméo, autant « qu'il est possible d'aimer, et peut-être plus qu'il « ne convient à une jeune fille bien élevée, lin cela, « je cède à la confiance que votre mérite m'a inspin rée; mais si vous vous êtes imaginé qu'à force ii d'importunités et de flatteries vous obtiendriez de « moi ce que l'honneur peut réprouver, vous êtes « dans une grande erreur; je vous engage à éloi- « gner celle pensée, car bientôt vous verriez que ce u serait en vain que vous l'auriez espéré; mais pour « ne pas vous tenir plus longtemps exposé aux danii gers où je trouve que voire vie serait exposée en « venant ainsi chaque nuit dans celte rue, je vous « dirai avec franchise que quand vous voudrez m'ac- « cepter pour votre femme je suis prèle à me donner u à vous entièrement, et à me rendre avec vous dans u tel lieu qu'il vous conviendra, sans aucune réserve. ■ — C'est bien là l'objet de mes vœux les plus ar- « dents, répondit Roméo; je ne désire rien autre « chose que de devenir votre époux. Ainsi, occupous- « nous dès à présent de notre mariage. — De tout o mon cœur, répondit Juliette, et je désire que tout
sa
« se passe convenable nient en h présence" du pète « Lorenzo, du couvfriil Ai; Sukii-Ti'aiirais, qui est mon a confesseur, si vous vendez que ce soit avec une en- « lière satisfaction que je mo donne à vous. — Ah ! " lui répondit ltomco, c'csl A me la pore Lorenzo do ii Reggio qui connaît tous les secrets de voire ca-urî ii — Oui, dit-elle, et ce sera avec un grand conten-
sèrent au\ moyens de réaliser leurs projeta, et se séparèrent.
h Le père Lorenzo était de l'ordre mineur de nUwrviince, p-isml pliUnsiiplic, iivs-i-xpérimi-iili'en beaucoup de sciences, tant naturelles que magiques. 1! était lié avec Roméo d'une si étroite amitié,
(j l'il ;t lllLïï L O.b'j [jri'jqih: imjiilwiiili: <l:ilis Ces ItrSilji.'-
ligieux, voulant tout à la fois conserver l'estime publique et jouir (1rs plaisirs du monde, avait dît nécessairement s'assurer de l'appui de quelques personnes qualifiées de Vérone, parmi lesquelles il avait choisi Roméo, jeune homme ayant dans la ville une grande iulluence, doué de résolution et de beaucoup de prudence.
« Roméo alla donc trouver le père Lorenzo, lui découvrit franchement son amour pour Juliette, et combien il désirait qu'elle fût sa femme; puis il ajouta qu'il avait été arrêté entre eux que lui seul serait témoin secret de leur mariage, et qu'ensuite
ROMÉO ET Jl'LlETTE.
il devrait user de sou crédit pour le faire approuver par le père de Juliette.
ii Le bon religieux fut très-flatté 'de cette confidence, et promit de faire tout son possible pour servir les amants, d'abord parce qu'il ne pouvait rien refuser à Roméo, et ensuite parce qu'il espérait
meo délia Scalail di's ]>rii;i':])aux de la ville, lesquels désiraient voir la paix rétablie entre la maison des Cappelletti et celle dus Muntcccbi. Comme l'on était dans le saint temps du carême, Juliette feignit de vouloir se confesser. Étant allée à cet effet au monastère de Sain t-l' ran roi 5, elle enira dans un de ces parloirs qui, suivant l'usage de ces temps, servaient de confessionnaux dans les couvents, et elle lit demander le pere Lorenzo. Celui-ci, l'ayant entendue, vint aveu Roméo d;uis le même confessionnal, en ferma la porte, puis, ayant enlevé une petite grille de fer qui était entre eux et Juliette, il lui dit : « C'est avec bien du plaisir que je vous vois ordio nairement ici, ma chère fille, mais aujourd'hui n c'est avec une bien plus grande joie, s'il est vrai o que voua vouliez bien prendre mon bon ami mes- <[ sire Roméo pour votre mari. « X quoi Juliette répondit : « Je ne désire rien plus ardemment au « monde que d'être sa femme légitimement, et c'est *[ pour cela que je suis venue devant vous, mon
SHAKSPEAUE.
ii père, qui possédez toute ma confiance, afin que, ■ par voire ministère en présence de Dieu, vous bé- « nissiez une union que l'amour nous commande. >•
« Alors, par le ministère du révérend père, qui déclara recevoir le tout sous le sceau du secret, Juliette et Roméo furent unis par les saints mrnids du mariage; ensuite ils se promirent -mu tuellement de se revoir la nuit suivante et se séparèrent. Le religieux, resté seul, replaça la grille, et entendit la confession de plusieurs dames qui attendaient.
n Les deux amants étant devenus, ainsi que vous le savez, secrètement époux, se réunirent pendant plusieurs nuits pour concerter entre eux par quel moyen ils pourraient obtenir le consentement du perc de Juliette, qu'ils savaient être contraire à leur
ii Tandis que les choses se passaient ainsi, i! arriva que la mauvaise fortune, ennemie de tout bonheur humain, exerçant je ne sais quelle mauvaise influence, réveilla entre les deux familles cette haine qui semblait presque éteinte. Or un jour que des Cappellelti et des Monlecdii se rencontrèrent à la promenade du cours, et que chacun d'eux refusa de céder le pas au parti qui lui était opposé, il s'ensuivit une attaque réciproque. Roméo, par égard pour sa femme, s'était abstenu de prendre part a l'action; mais voyant que presque tous les siens étaient blessés et mis en fuite, emporté par la colère, il courut à Tébaldo, chef des Gappelletti, qui parais-
ROMÉO ET JULIETTE
sait être un des plus acharnés, et d'un seul coup il l'étendit mort sur la place. Les autres, décourages par la perte de leur chef, furent en déroute complète.
« La mort de Tébaldo avait été trop publique pour qu'il s'élevât le moindre doute sur l'homicide. L'affaire fut donc portée devant le seigneur délia Scala, et chaque Cappclletti demandait à grands cris contre Roméo un arrêt de bannissement à perpétuité.
« Ohl quelle peine cruelle ne dut-elle pas ressentir dans son cœur, celte infortunée jeune femme, en se voyant en butte à de pareils malheurs! Chaque lecteur qui porte un cœur sensible peut aisément s'en faire une idée. Elle se désolait continuellement, ses larmes ne cessaient de couler en abondance, personne n'était ca[>al>li: cl f> 1a calmer, et sa douleur était d'autant plus insupportable qu'elle n'osait en découvrir la cause à qui que ce fût.
» De son côté, le jeune époux, forcé de fuir sa patrie, ne pouvait si; nnistilcr d'abandonner sa Juliette. II ne voulait iv-pcnriant pas la quitter sans lui témoigner sa douleur et lui faire ses adieux, quels que fussent les risques qu'il dût courir. Cependant, ne pouvant aller dans la maison de sa femme, il eut recours au bon religieux, auquel Juliette fit savoir par un domestique de son père, très-dévoué à Roméo, qu'elle allait se rendre au couvent de Saint-François; elle s'y rendit. Les deux tp<mx, étant entrés dans h parloir qui servait de confessionnal, pleurèrent amè-
30 SIIAXSPJUIIE.
renient sur leur malheur, mais à ta lin Juliette dit a son mari : « Hélas! que vais-jo devenir sans vous? « Maintenant je ne peux plus vivre sans vous voir; « il sern.it mieux pour moi de m'en aller avec vous, <: i! n'impoili; l'iïudreil que vous alliez habiUT. Je ci couperai cette longue chevelure, et alors je vous « suivrai comme un serviteur; vous ne pourrez jai: miiis èlre ni miens ni plus litlèienietu servi. — n uu
" Dieu me préserve, ma chère, répondit alors Roméo, u quand vous désirez venir avec moi, que je vous h conduise dune autre manière que celle qui con- « vient a ma dame. Mais soyez tranquille, je suis « assuré que les choses ne peuvent pas rester dans « l'état où elles sont, que la paix entre les nôtres se K fera bientôt, et qu'en conséquence je pourrai nit; ii flatter d'obtenir prompienient ma grâce du suuve- ■I rain.
u Je serais d'avis que nous restassions éloignés « l'un de l'autre seulement quelques jours, pen- ■i dant lesquels mon cœur sera d'autant plus uni au
vôtre, que nos personnes seront momentanément ■ séparées.
« Mais s'il arrivait que les choses ne se réalisasii sent pas ainsi que je m'en flatte, alors nous prenii lirions un autre parti, etavL;e.iï'.iusau moyen dcuou-s ii réunir et de vivre ensemble. » Ayant pris cette résolution, et après s'être embrassés mille et mille fois, ils se séparèrent au milieu des pleurs et des sanglots. La jeune dame suppliait son mari de fixer sou séjour
ROMÉO ET JULIETTE
flans la ville la plus voisine de Vérone, et de ne pas s'éloigner jusqu'à Rome, ni même jusqu'à Florence, ainsi qu'il en avait témoigné le désir.
« Peu de jours après, Roméo, qui s'était bien caché jusqu'à ci: inumeut dans lo ni'.uiasliTC de Sa! ut- François en la compagnie du |iî:rii l.oienzo, se décida à partir et se rendit à Uantoue, où il arriva dans un état de santé qui faisait craindre pour sa vie, après
femme de coitiiiiuiiiqiiiji' tout du suite au père Lorcnzo tout ce qui pourrait être dit ou fait dans la maison du père de Juliette, relativement à elle ou à son époux, et d'exOciilH' c\actcnu'ul les ordres du sa mailrcsse, s'il désirait recevoir le reste de la récompense i|u'il lui avait promise.
« 11 y avait déjà p!u-i'-urs jours que Roméo était paili, cl ji'iuif éjiniw. m; laissant aller ;i mie tristesse toujours croissante, détruisait ainsi tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Sa mère, qui l'aimait avec tendresse, vivant ce chaiei'cuient, l'interrogea souvent pour en découvrir ta cause; elle iui disait. En lui prodiguant mille caresses :
o Ah! ma fille cliério que j'aime autant que ma * propre vie, d'où vient la douleur qui te tourmente ii depuis quelque temps î Tu ne peux rester seule un u moment sans pleurer. Désires-tu quelque chose! « Dis-le moi; aie une entière confiance en ta mère, n et sois sûre que pour te rendre ta gaieté je ne « te refuserai rien de tout ce qui peut être raisonna-
SBAKEPEARE.
■ blement accordé, n Néanmoins die n'obtint de sa fille que des raisons bien faillies et bien futiles pour motiver les pleurs qu'elle répandait continuellement. Elle pensa que peu [-(■ire sa Mlle désirait être mariée, et que, soit par honte ou dans la crainte d'être refusée, elle n'osait l'avouer. Elle crut donc, loin de s'imaginer que par là elle hâterait la mort de sa fille,
s je vois depuis plusieurs jours notre fille pleurer a bien amèrement, et le chagrin a tellement change 11 ses traits, qu'elle n'est plus recoin laissai) le, ainsi « que vous avez pu vous en apercevoir vous-même; « et quoique je l'aie souvent sollicitée de m'en dé-
'i h r 1 1 1\ fir la l'ausi.', jij n'ai j^inais rit:u pu uliL'.'iiii', cl
a moi-même je ne puis présumer d'où cela peut « venir, à inoins que cela ne soit du désir d'être ii mariée, désir qu'elle n'ose exprimer. Mon avis ii serait donc qu'on la mariât, avant que sa santé ne ii fût tout à fait perdue, d'autant plus qu'elle a eu " rliï-liuil ans à la Sainf''-lùip]irMt'n\ i;t qui; la bl-aulû ii des femmes ne croit guère passé cet âge : au conn traire, il n'est pas sagt de ^ai'ilcr les jeunes filles n trop longtemps dans la maison paternelle, non « pas cependant que je craigne rien pour la nôtre. « Occupons-nous donc de lui chercher un mari qui ii lui convienne. « Messin: Antonio répondit qu'il pensait a propos île marier sa lille, et la loua beaucoup de ce qu'ayant ce désir elle avait su lu renfer-
ROMEO ET JULIETTE
mer en elle-même, et n'en faire part à personne, l'eu de jours aptes, i! commença, à traiter de mariage avec un des comtes île Lo'îrniie. L'alfaire étant presque sur le point de se conclure, la mère, croyant faire un très-grand plaisir à sa fille, lui dit : « Réjouis- « toi aujourd'hui, ma lillc; avant peu tu seras digne- [i ment mariée à. un grand seigneur, et nous verrons « alors cesser ton chagrin, dont, par la grâce de « Dieu, j'ai réussi à deviner la cause, quoique tu « te sois toujours refusée à. me l'avouer; et pour q cela nous avons pris, ton père et moi, des mesures « telles, que tu devras être satisfaite. »
<i A ces paroles, Juliette ne put retenir ses larmes; sur quoi la mère lui dit : « Crois-tu que ce soit une « plaisanterie que je te fasse? Eli bicnl huit jours « ne se passeront pas .sans que ta sois lu femme d'un a beau seigneur, jeune, et de la maison des comtes u de Lodrone. » Alors les sanglots do la jeune personne redoublèrent; la mère, en la caressant toujours, lui dit : « A ce que je vois, ma fille, tu ne ii seras pas encore contente? b A quoi Juliette ré-
i; serai pas cémente. — One dOsitvrais- t.:i iliuc'.'i. reprit la mère, « dis-le moi avec confiance, à moi qui ci suis si disposée a faire tout ce qui peut l'être « agréable. — Je ne désirerais rien autre chose que « de mourir, >j répliqua Juliette au désespoir. D'après celte réponse, madame (liovana (tel était le nom de la mère), qui était une femme douée de beaucoup de
31 SH1K5PEARE.
perspicacité, comprit que si fille avait une passion ; et après lui avoir dit encore quelques mots, elle la quitta.
Le soir, messiie Antonio étant rentré, sa femme lui fit part de la réponse du sa fille, ce qui lui déplut considérabieiiK'iit. <> bon pire pensa alors qu'il serait prudent, avant de pousser plus loin les apprêts de ce mariage, et pour ne point compromettre sa parole, de faire venir sa lille en sa présence, et de la faire expliquer. Il la lit donc appeler et lui dit : ci Juii lieltc, je suis prêt i. le ma; i' i i m tï-Li-:i ru seni:; ii lu cuiilenii'ï » I.ii j-'inie lille, apiï'.-i muic l'ail aitendre quelques instants sa réponse, dit enfin : « Non, « mon père, je n'en serai pas contenle. — Comment! » s'écria le père, « tu veut donc te faire religieuse? 11 — Seigneur, je ne le sais ; » et les pleurs vinrent étouffer sa voix. « Je vois bien, dit alors son père, « que ce n'est pas là ta vocation; niais tranquilliseh toi, mon enfant, car mon intention est de to marier ii avec un des comtes de Lodronc. — Cela ne sera « jamais, o reprit Juliette fondant en larmes. — Mors, messire Antonio, hors de lui, la menaça des traitements les plus rigoureux, si elle était asseï hardie pour contrarier sa volonté, et de plus si elle ne lui faisait pas connaître le sujet de ses chagrins; mais ne pouvant obtenir d'elle autre chose que des larmes, il sortit très- mécontent, et la laissa avec sa mère qui ne put réussir à connaître les vrais sentiments de sa fille. Juliette avait déjà raconté tout ce
avait même juré devant lui cju'clJu s'empoisonnerait plutôt que de prendre jamais aucun autre qui! Bornéo pour son mari, l'ierre, de son côte, selon l'ordre qu'il en avait reçu, avait, au moyeu du religieux, informé Bornéo de cette particularité. Celui-ci avait écrit à Juliette, afin que pour rien au monde elle ne ctjjj~-t-:j r i : ;ui maria:;': qu'un lui priipor-ait, t;l ei'ioiri'. moins qu'elle donnât coonaisHauci; du leur amour,
père, Mais messire Vntnnio i;i madame (liovana réunis, ne pouvant réussir, ni par caresses ni par menaces, à savoir de leur fille quelle était la cause du refus qu'elle faisait de se marier, ni en faveur de qui son cœur était prévenu, apri's que madame Giovana lui eut dit plusieurs lois : <■■ Allons, ma fille, ma clievo « enfant, cesse de te chagriner, ou te donnera un u uiari de ton choi\, quand même ce serait un des » Monlecclii que tu aurais choisi, ce que, j'en suis « bien sûre, tu ne voudrais jamais; » et Juliette ne répondant que par des soupirs et des pleurs, cette conduite augmenta de plus en plus les soupçons des parents, qui se décidèrent a conclure le plus tût possibli; le mariage qu'ils étaient en train de négocier avec le comte de Lodronc. Juliette, apprenant ce qui SE passait, eu conçut une douleur excessive, et ne sachant comment éviter un tei
30 SHAKSPKARE.
malheur, elle appelait mille fois la mort à son aide.
ci lîlle résolut pourtant de faire part de ses chagrins nu père Lorcnzo, In personne dans laquelle, après Roméo, elk' espérait trouver le plus de conso-
son époux que ce religieux était un liommc de grande ressource et capable de faire des choses extraordinaires et merveilleuses. A cet effet, elle dit un jour li madame Giovana : ci Ma mère, ne soyez pas étonnée « si je ne vous dis pas ce qui cause mes pleurs; je ci vous avoue de boum: foi que je ne le sais pas inoi- « même. Seulement je sens en moi une mélancolie n si profonde, que touie elio.se m'est désagréable,
« vous ou à. mon père, je suis incapable de m'en n rendre raison à moi-même, n moins que cela ne « provienne de l'oubli de quoique péché dans ma K dernière confession. Je voudrais, si vous l'avez n pour agréable, me confesser de nouveau, afin que, k pendant la pâque de mai qui est prochaine, je <r puisse, comme remède souverain à mes douleurs, « recevoir la sainte purification du corps sacré de « notre divin Sauv eur. » Sa mère lui donna de suite son approbation, et lui dit qu'elle en serait satisfaite.
■ 1,'aj ao( a(.'nn)i|ia;roc(' rl>'ii\ jours après au couvent de Saint-François, elle la conduisit an père Lorenzo, qu'elle avait prévenu à l'avance, et prié avec instance de tache]' de savoir de sa fille par
nouÈo iiT Juliette, n sa confession quelle était l'origine de ses chagrins. « La jeune dame, aussitôt qu'elle se fut assurée
i i ■ I -, ■ ».,.r--»«» .l'un-' >'..!•
languissante de raconter au père LoreniO la véritable cause de son cliagrin ; elle le supplia, au nom de l'amitié réciproque qui esistait entre son mari et le religieux, de l'aider de son appui dans la position dangereuse où elle su trouvait. « Mais que puis-jc 'i l'aire, nia tres-c litre tille, " lui répondit le vénérable prir , :; [ant quf 1 ' L 1 1 1 r j i î 1 1 h' cuire tu fiiniille et celle do « ton mari subsistera? — Je sais, mon père, i dit la jeune dame désolée, « que vous possèdes beaucoup " de connaissances rares, et que vous pouvez m'ain der de mille manières ; mais si vous ne voulez pas « me rendre d'autre service, accordez-moi au moins « celui-ci. Je vois bien que l'on prépare mes noces, h qui doivent se célébrer dans un palais de mon " père, qui est sur la route de Manluue, à deux milles « d'ici; l'on doit m'y conduire, alin que, dans ce •i lieu , j'aie moins de force pour refuser le mari que n l'on me veut do mur ; à \)^\:i<: y serai -je i que celui « qui doit m'épouser s'y rendra aussi. Je vous sup- « plie donc, mon père, de me donner un poison ■i assez puissant pour qu'il puisse nous délivrer dans «le même moment, moi, d'un tel supplice, et « Roméo, d'une semblable honte; autrement je serai « réduite à me plonger un poignard dans le sein , ce « qui sera encore plus all'reux pour moi et plus duun loureun pour mon mari, o
StMKSPEARE.
» Le père Lorenïo voyant le désespoir dans lequel fiait cette jeune dame . et pensant aussi combien luimême était 4 la merci rie Roméo, dont sans aucun doute il se forait un ennemi s'il n'empêchait un pareil malheur, répondit en ces termes : « Tu sais bien, h Juliette, que je suis U: confesseur de la moitié au « moins des personnes de la ville; qu'il n'en est u aucune qui n'ait pour moi uni; prandc considérait tion; que, de plus, il ne se fait pas un testament, il pas une réconciliation, sans que j'y intervienne. « Par cette raison, je ne voudrais pas, pour tout l'or « du monde, tomber dans quelque scandale, ou qu'il <i fût jamais connu que je me sois mêlé de celte «affaire. Pourtant, la tendresse que j'ai pour toi « ainsi que pour ton mari me décidera ii faire pour « toi ce que je n'ai encore fait pour aucun autre, o Bien entendu que tu me promettras de garder sur « ]e tout le plus profond secret. — Donnez-moi ce ii poison en toute sécurité, mou père, reprit Juliette, ii et soyez bien assuré que personne au monde ne n saura jamais... — Ce n'est pas du poison que je le ( ihiiuirai . ci: sii-iL! 11:1 Iriip ^c.irni il<im:n.i^'' qti'iun: " fille aussi belle «t aussi ji-iini' que t»i périt ainsi ; « mais si tu as assez de courage pour faire ce que je u le dirai , je me (latte de pouvoir te remettre ensuite « entre les mains de tun mari,
a Tu sais que le tombeau des Cappelietli est placé u dans notre cimetière, en dehors de cette église; eh « bien ! je te donnerai une poudre que tu prendras ,
o elle te fera dormir quarante -huit heures à peu « près, mais d'une telle manière, que tout homme ■I ;i]>]ii-!ii | ir>i : 1 [r \:iir, i|iii'ii|iit> liiiiiili- inwli'nri qu'il h soit, te déclarera sans rie.
d Alors on disposera ce tombeau comme si tu étais « réellement morte; et moi, quand il sera temps, je o viendrai t'en retirer, et je te garderai dans ma culn Iule, jusqu'il 17'|ir>r[in> non l'Inigure où nous aurons « à Manloue nu rlinpitrc auquel je dois me rendre; o je t'emmènerai avec moi cachée sous les liabits « d'un de nos frères, et' là, je te remettrai entre les
■ bras de ton mari.
« .Mais, dis-moi, n'auras-tu jioinl peur de ton u cousin Tébaldo, dont le corps est dans ce tomhcnu <i depuis si peu de temps ? n La jeune dame jouissant (l'avance du succès qu'elle .se promettait ; « Mou « père, dit-elle, je n'hésiterais pas même à traverser ii le* flammes de l'enfer, pourvu que je parvinsse à u rejoindre mon époux
u — Eb bien donc, ma fille, » lui dit le bon religieux, ■ puisque tu es dans cette ferme résolution, « je me ferai un vrai [ilaisir île t'assister; mais avant
■ de ne lien entreprendre, je crois à propos que tu u écrives le tout a Bornéo de ta propre main, afin o d'éviter les actes de violence et de désespoir aux-
■ quels il pourrait bien se livrer, s'U le croyait réélit lement morte, car je sais combien il a d'amour a pour toi.
* Il y a continnellement des religieux de notre
n k'Mi'i: . i'[ je [a lui ferai | :;t ;-\ i tl ;■ >m-- le-di:imp jinr
« on messager fidèle. » Ayant dit cela, le lion religieux laissa la jeune dame dans le confessionnal, et courut à sa cellule, d'où il revint bientôt rapportant une petite boite pleine de la poudre dont il avait parle. Il dit a Juliette, eu la lui remettant : n Prends n cette poudre , ma lille, et quand cela sera à proii pos, trois ou quatre heures après le coucher du
0 soleil, tu la mêleras dans- de l'eau pure que tu boi-
(i elle commencera suu effet qui, sans nul doute, « nous fera réussir dans notre dessein; mais surtout, « n'oublie pas auparavant de ni'envojer la lettre que ii je t'ai demandée pour ton mari ; c'est un point trèsci important. »
« Juliette , ayant rerti la poudre du père Lorenzo,
1 i îcHïMiu su!'-ls-i;liam[t laiiiie- il ■ sa 1 1 : < ■ : • ■ . cl, l'abordant d'un air fort yai, Hic s'empressa de lui dire: u En vérité, madame, le père Lorenzo est le meil-
ii rien (le ma tristesse passée. — Ali! tant mieux , ma n chère enfant, » répliqua sa mère qui avait retrouvé le bonheur depuis qu'elle voyait le contentement de sa lille; « mais toi, n'oublie pas de lui témoigner « la reconnaissance par de fréquentes aumônes, « car le couvent est bleu pauvre; « et en causant
flOMÉO ET JULIETTE.
ainsi, elles s'en revinrent cri-vinblo à leur maison.
a En effet, depuis c.ftli' cmifussiou , Juliette ayant i-L.[iri^ i r 1 1 c 1 1. ■ h;i wi'.'ii'' «"iiiiiainr . me^siri' \iimihu ri madame Gïovana avaient perdu tout soupçon qu'elle
quelque bizarrerie les pleurs qu'ils lui avaient vu répandre depilis quelque temps; de manière qu'ils t'auraient volontiers laissée tranquille pour le moment sans lui parler davantage de mariage, s'ils n'eussent été avano s dans rctte alïaire, au point qu'il leur était impossible de reculer suis se couvrir de ridicule aux yeu* de toute la ville, et se compromettre avec les comtes de Lodrone.
il Dans cet état de choses, ce jeune seigneur voulant faire connaitre sa future épouse à quelques personnes de sa famille, ut la suite de madame Giovana ne lui permettant pas en ce moment d'accompagner sa lille, elle fut remplacée par deux des tantes de Juliette, qui se rendirent avec elle au palais dont nous avons déjà parlé, que messire Antonio possédait à environ deux milles de Vérone; Juliette ne fit aucune résistance et s'y rendit de fort bonne grâce. Mais croyant que son père la faisait conduire à l'irnproviste dans cet endroit, afin de la livrer entre les
second mari pour elle , elle avait, eu soin de se munir du la poudre que lui avait donnée le pére Lorenzo. La nuit qui suivit son arrivée, après le coucher du soleil, ayant appelé une jeune fille qui avait été-
SUAKRPEARC
Élevée par elle, qui couchait ordinairement dans sa cli timbre, et qu'elle irai tait presque comme une s<i'ur, «Ile lui demanda une lasse d'eau fraîche, en lui disant qu'elle était tourmentée d'une soif ardente. Elle jeta dans cette tasse toute la poudre dont les effets étaient si prodigieux, et hut cette eau tout d'un trait, l'ne des tantes qui l'avaient accompagnée n'étant réveillée dans ce moment, Juliette dit tout haut en la présence de cette tante et de !a jeune lille:
eussent vu avaler la poudre qu'elle disait avoir mise dans l'eau seulement pour se rafraîchir, et qu'elles eussent entendu les paroles que nous Tenons de rapporter, n'en conçurent aucun soupçon, et le sommeil reprenant le dessus , elles se rendormi renL
u Juliette éteignit sa lumière, puis, sous un préteste quelconque, sortit de son lit, se rhabilla entiè-
sur sa poitrine, et attendit l'effet du breuvage qu'elle avait pris. Deui heures après, elle devint froide et immobile comme la mort.
. « Le matin étant arrivé, et le soleil étant déjà fort haut sur l'horizon, on trouva Juliette étendue sur son lit, ainsi que nous venons de le dire; on voulut la réveiller, et ne pouvant y réussir, on s'aperçât
qu'elle était déjà toute froide ; alors la jeune fille qui
rappelèrent la poudre ci l'eau que Juliette avait hue. les paroles qu'elle avait ensuite prononcées ; puis, voyant toutes les précautions qu'elle avait prises, elles ne doutèrent plus qu'elle ne se fût empoisonnée, et qu'elle ne fût morte. A cette nouvelle, chacun éclata en pleurs et en sanglots, et particulièrement la jeune fille qui était à son service. Elle l' appelait par son nom, et lui disait : « Ma bonne maltresse,
ci pire ne me mariera pas contre ma volonté" ! G' était « donc pour me tromper que vous me demandiez de ■ I'i.mii ("raidie qui; ]<: vous ai f.loiu:tV ilr lionne loi. " et qui vous a servi à vous procurer cruellement o une mort qui devait me rendre si malheureuse! o Oh! infortunée que je suis! à qui dois-je m'en o prendre"! Est-ce a, la mort ou a moi-même? Hélas!
« laquelle, pendant votre vie, vous témoigniez tant
« aussi volontiers qu'elle aurait passé sa vie à votre « service? Faut-il, ô maltresse chérie, que ce soit h moi qui vous aie apporté de mes propres mains ce « qui devait vous ôier la vie, afin que je restasse « malheureuse et abandonnée! C'est donc moi, misé- « rable que je suis, moi flenle, qui d'un seul coup ai
SIIAKSPEAIIB.
" frappé de mon vous, votre père, votre mère et
-i En parlant ainsi, celte malheureuse jeune lillc était montée sur lu lit île sa maîtresse qu'elle serrait étroitement entre sus liras et kiiiinait de ses larmes.
n Messire Antonio, qui n'était pas loin de là, entendant tous ces i ris, accourut tremblant dans la chambre de sa lille i|n'il trouva sans mouvement. On lui raconta alors en détail tout ce qui s'était passé pendant 1a nuit et les dernières paroles de sa fille.
il envoya de suite à Vérone chercher son médecin, qui était fort savant et de grande renommée dans la ville. Celui-ci, après avoir examiné, la jeune femme, lui avoir lâté le pouls, et s'être assuré par tous les moyens ordinaires, déclara qu'il devait y avoir six heures qu'elle avait cessé du vivre, par l'effet du poison. A ces mots, le malheureux père, voyant que toute espérance était perdur, s'abandonna au désespoir et versa un torrent de larmes.
ii Celte funeste nouvelle, répétée de bouche en bouche, arriva bientôt aux oreilles de la mère infortunée qui était restée !i Vérone. A peine eut-elle appris ce malheur, qu'elle tomba sans sentiment et comme happée de la foudre : mais ensuite, revenue à elle, elle se frappait la poitrine, se meurtrissait le corps, et, avec l'accent du désespoir, elle ne cessait d'appeler sa fille chérie et de remplir l'air de ses
IlOHÉO ET JULIETTE.
cris lamentables. ■ Tu os donc mode, ma chère o Juliette, s' écriait-elle, toi, le seul soutien de ma « vieillesse? comment as-tu pu abandonner si cruelo lement ta malheureuse mère, sans lui adresser (i même une dernière parole? Au moins que n'étais-je a là pour fermer tes beaux yeux, pour rendre les » derniers soins à ta dépouille mortelle! As-tu pu « oublier, ma chère fdle, à ton heure dernière, que « ta résolution désespérée porterait à ta mère le coup » de la mort? 0 vous qui m'entendez, aidez-moi à
h fermé à la pitié, si vous ne répugnez pas à me « rendre ce service, mettez, par grâce, lin à mim u existence avant que je sois consumée par la dou- « leur. Et loi, souverain maître des cicttx, puisque n la mort ne vient pas aussi l<>( que je le voudrais, n permets que ta foudre m'arrache une vie qui m'est a insupportable. » Plusieurs des dames auxquelles elle s'adressait s'empressèrent de la placer sur son lit, tandis que d'autres employaient toute leur éloquence a la consoler; mais c'était en vain, elle ne cessait de gémir et de se plaindre. Cependant, ou s'occupa d'enlever Juliette du lieu où elle était, et on la transporta à Vérone, où se fit la cérémonie funèbre, à laquelle assista un concours prodigieux de p:injuts n d'amis, (;ui, d;ti:s 1'' plus yrarid ilonil CI
la plus profonde tristesse, l'accompagnèrent au cimetière de Saint-François, où elle fut inhumée dans le tombeau de sa famille.
ij BHAKSPBARH.
« Le père Lorenzo, obligé d'aller à quelque distance de la ville pour les affaires de son couvent, ayant donné a un père, qui allait à Manfoue, la lettre que Juliette avait écrite à son. mari, avec ordre expiés de ne la remettre qu'à Roméo et eu mains propres, le frère chargé de cet écrit était allé deux ou trois fois à la maison de lioméo, où par malheur il ne l'avait jamais trouvé. r.t' voulant cependant pas laisser la lettre à d'autres personnes, il la gardait encore. Il arriva que l'icrre, qui croyait sa niaiiresse morle, après s'être ruoilu au couvent de Saint-François à Vérone, où il ne trouva pas le pÈrc Loiuuze, désespéré, se décida à porter lui-même a Roméo la lui les le nouvelle de la mort de Juliette.
il A cet clîel, l'ierrc sortit de Vérone après midi, et marcha toute la nuit suivante vers Hanloue, où il arriva le lendemain matin, de ttés-honno heure; .i\;ir!f d.i hj.j i- lin.in'n <|iM n'avait ;n-!ut i.'iicoii.' mvi; la lettre de Juliette, il lui raconta en pleurant comment Juliette était morte, qu'il l'avait vu porter au lieu de sa sépulture; enfin il lut lit un récit circonstancié de tout ce qu'elle avait dit et fait jusqu'à ses derniers moments.
11 A peine Roméo yoiiniK-il celte fatale nouvelle, qu'une pâleur livide se répandit sur son visage, et ayant tiré son épée, il fut sur le point de se tuer, si ceux qui étaient présents ne l'eu eussent empêché. « Pourquoi, s'écria-t-il, me retenir? Ma vie mainte- « nant ne peut être de longue durée, puisque j'ai
ROHÉO ET JULIETTE.
« perdu telle qui m'claii mille fols plus chère que « l'existence même.
a Alil ma chère Juliette, c'est moi seul qui ai « causé ta mort, en ne l'enlevant pas de la maison ii de Ion père. Tu as voulu mourir pour ne point « vivre séparée de moi; serait-il possible que parla « crainte de la mort je pusse me résoudre à vivre
noir dont il était vêtu (un ce manient il était en deuil d'une parente qui l'avait institué son héritier), et lui dit : « Mon cher Pierre, maintenant tu peux te a retirer, a
« lîtant resté seul, Roméo réfléchit longtemps sur ce qu'il avait à faire dans cette circonstance; enfin, trouvant que la mort était hien préférable à la île, après s'être déguisé sous un costume de paysan, il ouvrit une armoire nù était en réserve depuis longtemps une fiole d'eau de serpent, prit ce poison, le plaça dans sa manche, et se mit en route pour Vérone, il était hien décidé à s'en servir, dans le cas où 11 lurait été arrêté en chemin; car s'il fût tombé entre les mains de la jnstu:c, comme banni, il devait être condamné a mort; mais il voulait terminer sa vie auprès de Juliette.
" La fortune fut fiivorahle à l'exécution de ce dernier dessein, car dans la soirée même du jour qui suivit celui où sa femme avait été enfermée dans son toniheau, Roméo entra dans Vérone, sans être reconnu
BBAKSPEAUE.
do personne, el attendît jusqu'à la nuit cluse, où Mute li ville était livrée au silence et au repos, pour se rendre au couvent de Saint-François, où était situé le tombeau.
« Celte église était dans le lieu nomme CittutlëUt , où dans ce temps les religieux avaient leur couvent, le même qui avait été habité par saint François. Depuis ils le quittèrent, je ne sais par quelle raison, et vinrent demeurer dans !e bourg de Saint-Zeno, dans l'endroit qu'on appelle Saint-llernardin.
n Près des tours extérieurs de cette église se trouvaient adossés plusieurs tombeaux de pierre; l'un d'eus était l'antique sépulture des Cappcllelti et celui qui renfermait la jeune et belle Juliette. Romeo s'étant approché de celte dernière demeure, vers la quatrième heure après le coucher du soleil, put, avec de vigoureux eil'orts, enlever la pierre qui scellait le tombeau; ensuite il la soutint en l'air, à l'aide de forts morceaux dr Imis qu'il avait apportés, aliti qu'elle ne retombât pas sur lui, puis il entra dans le caveau.
« Ce malheureux amant avait eu soin d'apporter une lanterne, afin de pouvoir contempler encore une fois, même après sa mort, les traits de sa cbère Juliette. Aussitôt qu'il l'aperçut couchée au milieu d'ossements et de débris de cercueils, "dans sa douleur profonde il s'écria : « Beaux yeux qui avez paru o aux miens, tant qu'il a plu au ciel, si clairs et si « brillants 1 ù belle bouche que j'ai si souvent pressée
IIOHÈO ET JULIETTE. M n avec tant de délices! ô beau sein qui avez logé mon n cœur avec tant de bonheur pour moi, comment « vous retrouvé-je maintenant privés de lumière, « muets et froids! Comment puis-je voir, parler et « vivre sans vous? 0 malheureuse épouse, dans quel « funeste séjour l'amour vous a-t-il conduite! 11 veut « cependant que ce petit espace renferme doux in-
n m'avait promis, lorsqu'il m'enflamma la première « fois que je te vis. 0 misérable vie! pourquoi te « conserver plus longtemps? n 11 couvrait de baisers les yeux, la bouche et la poiiriiift de sa Julietu 1 , et pleurant toujours avec plus d'amertume, il s'écriait : (i 0 voûtes sombres qui couvrez ce lieu, que ne « tombez-vous sur moi, pour terminer au plus tôt « ma vie! Mais puisque la mort est possihle à qui la ii veut, ce serait une lâcheté a celui qui l'appelle h aussi vivement que moi.de ne pas se la donner, n o II prit alors la fiole qui renfermait le poison qu'il avait apporté de Mantouc, et continua en ces termes : n Je ne comprends pas quel destin me con- « duit ici pour mourir entouré de mes ennemis, de o ceux que j'ai tués lie ma propre main, et pour être « enseveli dans leur propre sépulture; mais, û mon « àine ! puisque mourir auprès de mon épouse chérie « est le seul bonheur que je puisse encore goûter en ii ce monde, ne le différons pas davantage, » Ensuite, serrant tendre ment. le corps do sa chère Juliette, il s'écria: « 0 objet chéri I unique but de tous mes
SMAKSPEAItE.
u désirs, si ton âme en s' échappant t'a laissé quelque a sentiment, si elle voit ma mort cruelle, je la prie « de n'avoir pas pour déplaisir qu'avant été privé « pendant ta vie du bonheur de porter publique- » ment le titre de ton époux, il me soit permis au h moins de mourir seulement anpn'.-s île loi. <■ Kl [a tenant toujours étroitement embrassée, il attendait la mort.
u lii'i'iirid.im rliciire tir- se réveiller était arrivée pour Juliette. Commençant à reprendre connaissance, et se sentant ainsi pressée par quelqu'un, après avoir poussé un profond soupir, elle s'écria : « (1 mon Dieu ! ii où Hiiis-jeïljuelles sont ces étreintes? (Jui me presse « de cette manière? Malheureuse que je suis! qui u donc m" embrasse ? » El mu uni que t'était le père « Lorenzo, elle dit : « lisl-ce ainsi, mon père, que » vous garde* votre foi à Roméo? Est-ce ainsi que u vous me rendez à luil » Roméo, voyant que sa femme revenait à la vie, fut ravi. « 0 ma chère a Julicttel dit-il, ne me reconnaissez- vous pas? Ne « voyez-vous pas que c'est moi, voire époux inl'or- « luné, qui suis venu seul et dans le secret pour b mourir auprès do vous? »
« Juliette, reconnaissant lu tombeau et se sentant dans les bras d'un homme qui disait élre Roméo, était hors d'elle-même, et l'ayant repoussé d'abord, elle le regarda avec attention; mais l'ayant bientôt reconnu, elle lui prodigua les plus tendres caresses en disant : « 0 mon (lier Roméo! qu'est-ce qui a pu
nOMÉO ET JULIETTE.
« vous amener ici, en vous exposant à tant de dan- « gersî Ne vous suffisait-il pas de savoir par mes o lettres comment, par l'assistance du père Lorenzo, « je devais feindre d'être morte, afin de pouvoir me i. rendre iri's-jii'iicliîiiiH'iiit.Tit ïiijirci île vous? >■ L'infortuné jeune homme, comprenant alors quelle grande faute il venail de comme! Ire on s' empoisonnant, com-
« funeste! oli! malheureux Roméo ! ohl le plus m- <i fortuné de tous les amants! Aucune lettre ne m'a ■i informé de ce que vous me dites maintenant. »
u Itoméo raconta aliTrs de quelle manière Pierre lui avait donné l'assurance de la mort de Juliette, et comment, au désespoir et persuadé par ce récil, il s'était rendu dans le tombeau, où, aux cotés de son épouse, et pour n'être plus séparé d'elle, il avait pris un poison subtil dont il commençait à sentir les effets, que ses membres se refroidissaient et que pour lui la mort était proche.
0 La mal heure ose Juliette, entendant un pareil discours, fut tellement saisie de douleur, qu'exaltée parle désespoir L'Ile s'arrachait luss cheveux et meurtrissait son innocente poitrine.
1 Devenue plus pale que la mort, elle embrassait à plusieurs reprises Itoméo, que la faiblesse et les souffrances avaient fait tomber, et qui, le visage tourné vers le ciel, était étendu aux pieds do son épouse. Elle, toute tremblante et suffoquée par ses sanglots, l'arrosant d'un torrent de larmes, lui di-
SHAKSPEADE.
sait : << C'est donc pour moi et en ma présence, mon- « seigneur, que volontairement vous avt'i décidé de il mourir en ces lieux; niais croyez-vous que le ciel « permette que je vous survive, ne fut-ce que quel- « ques instants? Oh! non. Si au moins il m'était ci permis de raclieler voire vie au prix de ma vie enci lière, et d'être seule a mourir! »
« Roméo, d'une voix languissante, lui répondit : « Si jamais ma foi et mon amour vous ont été chera, ce vivez, je vous eu supplie, vivez, puisque vous pou-
ii l'existence ne vous paraisse pas odieuse, du moins ii par It; souvenir de erlui qui «.('té enflamme'' par volrr « beauté au point d'être venu ici en votre présence.— ce Ali! répondit Juliette, si vous avez sacrifié votre lie il pour ma mort qui n'était que feinte, que ne doiscc je dont pas faire, ciier époux, pour votre mort qui ic n'est, hélas! que trop réellel Mon seul regret est n de ne pas avoir le moyen de mourir avant vous; n et je m'en veux à moi-même de vivre encore au « moment de vous penli-e. Mais j'espère qu'il ne se ii passera pas un long temps avant que votre Julielic, ii la cause innocente de votre mort, ne partage votre, » sort, n Ce fut avec graud'pcine qu'elle prononça ces derniers mots, et, accablée par la douleur, elle recueillait les derniers soupirs de Roméo, son bienaimé, dont les derniers moments approchaient rapidement.
ROMÉO ET JULIETTE
« Pendant ce temps, le i>i.Tu Lorenzo ayant été in— formé en quel temps et en quel lieu Juliette avait pris la poudre qu'il lui avait donnée, et que la supposant morte on l'avait portée dans son tombeau; sachant de plus que l'époque où la poudre devait perdre sa vertu allait arriver; ayant pris avec lui un de ses religieux qui lui était dévoué, ils sortirent tous deux du couvent, et se rendirent ensemble environ une heure avant le jour au tombeau de Cappelletti. Tes qu'ils y furent arrivés, entendant les plaintes et les sanglots de Juliette, et voyant par une ouverture la lumière dans le monument, ce fut pour le pere Lorenzo le sujet d'un grand étonnement. 11 pensa alors que Juliette, par quelque moyen qu'elle avait imaginé, avait apporté avec elle une lanterne, et que, s'cvcillant, elle était effrayée par l'esprit de quelque mort, uu bien par la crainte d'être a jamais enfermée dans ce tombeau. 11 s'empressa donc avec l'aide du religieux qui l'accompagnait d'ouvrir le tombeau. 11 aperçut Juliette qui, tout échevelée, gémissant et assise par terre, tenait sur son sein son époux expirant.
h Le pere Lorenzo adresse la parole à Juliette, et lui dit : b Craignais-lu donc, ma chère fille, que je ii te laissasse mourir iciî n
« Entendant le religieux et redoublant ses pleurs , elle répondit : n Bien loin' de là, ma seule crainte n est que vous ne m'en retiriez vivante encore. Ali 1 « par la miséricorde de Dieu, refermez celte sépul-
SHAKSPF.AFIE.
a tore, et éloignez -vous ;ilin que je puisse mourir u tranquille; ou bien donnez -moi un poignard, afin ■ qu'en le plongeant dans ma poitrine je puisse h sortir du cet horrible tourment. Oh! mon père! « mon père ! est-ce donc ainsi que vous avez envoyé « ma lettre à Mantoueî Est-ce ainsi que je serai ii mariée et que vmis nif reincltri'/. nuire les mains de u Roméo? Voyez-le sur mon sein, ce malheureux « époux déjà mort! « Elle raconta ensuite tout ce qui s'était passé, et lui montra l'état désespéré dans lequel Roméo se trouvait.
a Le père Lorouio, entendant le récit d'événements aussi lunestes, en fut attend et comme privé do ses sens; et regardant sou jeune ami sur le point d'expirer, il lui dit : u \li ! llouiéo, quel malheur te « ravit à moi? Parle-moi un peu, tourne tes jeux u vers moi. Ah ! cher Roméo ! vois ta tendre Juliette , « elle te prie de la iviinnlir, au moins réponds-lui
.i Roméo, au doux nom de son épouse chérie, leva avec peine ses panpièivs déjà appesanties par les approches de la mort, et ayant tendrement fixé sa Juliette, il reforma les ;eu\ de nouveau, peu après,
:ui milieu (l'IionïMis toiivulsintiS, et, p'juss.uit un
profond soupir, il expira.
u Ce malheureux amant étant mort dans les circonstances que je viens de vous raconter, le jour commençant à paraître , après bien des pleurs et des gémissements, le père Loreiuo dit à la jeune dame :
ROHÊO HT JULIETTE.
« Et loi, Julielle, que comptes-tu faireî — Je suis » décidée à mourir ici, « lui répondit-elle, u Pour- » quoi dune, ma lille? reprit le religieux; 11 ne faut ii pas parler ainsi ut se laisser vaincre par le deses- .( poir. Sors de ce lieu funeste : encore que dans le u moment je ne sache quel parti prendre , j<' pense ii qu'il ne sera pas difficile de te placer pour toujours ii dans une sainte retraite , où tu pourras prier Dieu ii pour toi el pour le repos de l'Ame de ton époux,' ii dans le cas où elle aurait besoin de prières. — Alil ii mon père, répondit Juliette, je ne vous demande « qu'une seule grâce, et j'espère que vous ne me la K refuserez pas, en raison de l'amitié qui vous unis- » sait à lïoméo (lui parlant ainsi, elle mollirait le " corps de son époux); l'unique grâce que je vous o demande, c'est de tenir secrète notre mort, afin « que nos corps puissent rester réunis ici. tt si par « événement il arrivait que le bruit s'en répandit, je 11 vous prie, au nom de cette même amitié, de sup- « plier le pére de Roméo et le mien de ne point
ii ferme les cendres de deux amants que l'amour a v consumés du même feu qui les a conduits a ia « même mort. « Ayant achevé ces paroles, elle se tourna du côté de Itoméo dont elle avait placé la léte sur Hn coussin qui avait été laissé dans le loinbeau, ferma les yem de son époux avec beaucoup de soin, et arrosant d'ahondantes larmes son visage déjà glacé par la mort : " Pourquoi te survivrais-je? a
SHAKSPËAUK.
s'écria-t-elle , a que! devoir envers loi me reslc-t-il o à remplir nuire que celui de t' accompagner au sé- « jour des morts? Non, sans doute; il ne me reste « qu'à te suivre, afin que la mort même, qui seule ([ pouvait nous séparer, soit nu contraire le lien qui n nous réunisse à jamais. « En finissant ces mots , une idée terrible s'empara de tout son esprit, et, ne songeant plus qu'à la perte de suri cher Roméo , elle résolut de ne pas lui survivre. Etant donc restée quelques instants immobile, relrnant sa respiration , elle .e\h;iia un preton:; soupir, et , jciant un innTiliii; cri, elle tomba morte sur le corps inanimé de son
« Lorsque le père Loi en/ii su fut assuré que la jeune, dame était morte, il fut ému d'une compassion telle qu'il ne savait pins que l'aire: h lui et son compagnon, pénétrés d'une douleur profonde, continuaient
« Pendant ce temps, la garde ilu podestat, étant à la i'e cl te relie de quehuo i olcurs , i im à passer d;i:is ce lieu, et ayant vu de la lumière dans le tombeau, elle y accourut, et y trouvant les deu* religieu* : <i Mes révérends, que faites-vous ici à l'heure qu'il il est? Vous occupez-vous de charmes et de maléfices « sur ce sépulcre t »
■ A la vue de ces officiers de justice, que le père Lorenzo reconnut très-bien, il fut tout consterné. Cependant il leur dit : n Que personne de vous ne o m'approche, car vous n'avez aucun droit sur un
ROMÉO ET JULIETTE
« homme de mon caractère ; et si vous. voulez queln que chose de moi , demandez-le de loin. « Alors le chef prit la parole : a Nous -voulons savoir, dît-il , « pourquoi voua avez ouvert la sépulture des Capu pelletli , dans laquelle on a déposé hier une jeune « dame de celte famille ; et si je ne vous connaissais , « révérend pure Lorenzo, pour un homme respec- « table, je penserais que vous êtes venu ici pour défi pouiller les morts. » Les deux religieux ayant éteint leur lumière, dirent : « Nous ne vous dirons point ce « que nous faisons iei , parti' que vous n'avez pas le a droit de le savoir, — Cela est vrai , repartit le chef, « mais je no manquerai pas d'en l'aire au souverain « un prompt rapport. » Le père Lorenzo, entièrement absorhé par les seiuirtieols douloureux qu'avait excités en lui le triste spectacle dont il avait été le témoin : « Fais ton rapport , ajouta -t-il , et dis ce que « tu voudras; » et s'étant empressé de fermer le tombeau, il entra ((ans réalise avec son compagnon.
« 11 était presque jour, lorsque les religieux parvinrent a se débarrasser des officiers de justice, de de manière que l'un de ceux-ci se rendit de suite à la maison d'un des Cappelletti, auquel il rendit compte de ce qui s'était passé entre eux et les religieux au tombeau de sa famille. Ce Cappelletti, qui connaissait peut-être les rapports intimes qui existaient entre Roméo et le père Lorenzo, aila sans retard trouver le souverain . et le supplia de savoir du père Lorenzo lui-même ce qu'il était allé faire à une pa-
SHAKBPEARE.
raille heure .dans la sépulture des Cappelletli, et même d'employer la force, dans le cas où il se reluserait à donner les éclaircissements qu'on lui demandait. Le souverain , ayant fait placer convenablement des gardes pour empêcher ce religieux de fuir ou d'échapper, lui lit donner ordre de comparaître devant lui.
« Le religieux, ainsi contraint, se rendit en ciïet devant son souverain ijui lui fit cirtu: question : « Que ii cherchiez -vous ce malin dans Ja sépulture des k Cappelletli ï dites-le nous, car nous voulons auso- « luineni le savoir. — Monseigneur, ■> répondit alors le religieux, « je le dirai bien volontiers à Votre Seiu gneurie. J'étais le confesseur de la fille d'Antonio h Cappelletti , morte il y a peu de jours d'une mai« nière si étrange, et, comme ma lille spirituelle, « elle m'avait inspiré beaucoup d'intérêt. N'ayant pu « assister à ses obsèques, j'éiais allé à son tombeau « ]>our réciter sur suit cercueil certaines oraisons, " lesquelles, répètes neuf l'ois de suite sur un corps, » délivrent son ïime des peines du purgatoire; et « comme peu de personnes cm naissent ces prières » ou comprennent cette dévotion, les ignorants préu tendent que je voulais dépouiller les morts. Je ne u sais pas si j'ai l'air d'un grand brigand, capable h de pareilles actions, mais i.'cUo pauvre robe etee u cordon (montrant son costume) sussent à mon a ambition, et je ne fais pas plus de cas de tous les n trésors que possèdent les vivants que de la dé-
ROMÉO ET JULIETTE
« pouille de deux morts, et ce serait bien à tort u qu'on voudrait m' imputer une pensée blâmable. ■
<i Le souverain aurait facilement ajouté foi au discours liu religieux , s'il ne fût arrivé que beaucoup de frères qui n'aimaient pas le père Lorenzo, ayant appris de quelle manière il avait été trouvé clans ce tombeau, voulurent à leur tour y entrer. Mais dès qu'ils l'eurent ouvert et qu'ils y virent le corps de Itoméo Monte cchi mort, ils se rendirent en grande rumeur auprès du souverain qui s'entretenait encore avec le père Lorenzo, et lui apprirent comment ils avaient trouvé liomro Mnntrcrhi mort, dans la même «■pulUii't: dans iaqui'llc nu avait surpris les ikux religieux pendant la nuit. Cela parut généralement impossible, et personne ne pouvait y croire.
« Cependant le père Lorenzo, voyant qu'il ne pouvait cacher plus longtemps ce qu'il avait un si grand désir de tenir secret, se jette à genoux devant le souverain, et lui dit : « Pardonnez-moi, monseigneur, « si je n'ai pas répondu la vérité aux questions que '[ vous m'avez faites; car ce n'a pas été par malice, « ni dans i' espoir de tirer aucun profil que j'ni fait « cette faute, niais dans l'intention seulement de .1 garder la foi promise à deux malheureux époux, a qui ont payé de leur vie l'amour qui les unissait « l'un à l'autre. » Le religieux fut donc ainsi forcé de raconter en détail, et devant tous ceux qui étaient présents, toute cette histoire.
" lîariolomeo délia Scala, entendant ce récit, fut
SHAKSPUARE.
ému d'une si forte compassion qu'il en fut touché jusqu'aux larmes. Il voulut visiter lui-même les deux morts et se rendit au tombeau, suivi d'une grande quantité de peuple. II fit transporter les deux amants dans l'église de Saiiit-Fraiir.ois, où il les fit placer sur deux tapis.
<i Dans ce même temps, les pires des deux infortunés époux vudviii d;ms ei't'.u i'iïlise, pleurant sur les l estes de leurs enfants, et quoiqu'ils fussent ennemis, tic pouvant résister aux sentiments généreux qu'excitait en eux une juste compassion pour un sort si funeste, ils s'embrassèrent; de sorte que la longue inimitié qui existait entre les deux familles, et qui n'avait jamais cédé ni aux prières des amis, ni aux menaces du soiivr:\\iii. ni aux intérêts particuliers, et que le temps même n'avait pu éteindre,
lequel peu de jours suffirent pour graver leur histoire. Les deux amants y furent ensevelis avec une pompe solennelle, accompagnée du souverain, des familles, et d'un nombreux concours des gens de la ville, qui s'attendrissaient sur un aussi funeste sort. »
Ici finissent les amours malheureux de Roméo Montecchi et de Juliette Cappelletti.
Voilà le premier germe de la tragédie. Voila. le romancier; maintenant, voyons le poète.
nOHÉO ET JULIETTE.
Et maintenant, voici le poêle qui va donner la parole, la vie, le mouvement au récit. Supposezvoua spectateur populaire , regardez et écoute! !
Le théâtre représente une place publique de Vérone.
Les personnages sont ;
LE PRINCE de VAone.
PARIS, jcniio ICIgMUT.
TYBALT, nBrtn ilo Cnpiikt.
FFlEflR LAURENCE, moine franciscain.
FRERE JEAN, rellgleui du même ordre.
BALTBAZAR, na S e de Roméo.
SHAKSPKAHE.
LADV SHWTAGIJK.ri'inme de 11i>ilt»Bue.
LADÏ CAPULET, bmnu do Upulcl.
JULIETTE, Hlle d„ Capulcl.
LA NOURRICE
La ictat m! à Virmi , tonUI à Monta».
Si on nous demande ce que lait la le rlown ou le mauvais plaisant grotesque et facétiem si déplacé parmi ces personnages de sang et de larmes d'une tragédie, nous répondrons que c'est évidemment util? crjiici'SMmi <)u j j ■: i : "■ L ■■ fi l'Inlt'iUn!.' rji-iirifliw du peuple qui fréquentait son théâtre, un os a ronger
jetait par mépris à des spectateurs pressés de rire et de pleurer tout à la fois. Mais quoi qu'en aient dit, il y a vingt ans , les fanatiques exagérés du goût romantique et M. Hugo lui-même, le rire nuit aux larmes et les larmes nuisent au rire, le contraste est trop fort pour i'(re dans la nature. Tout est harmonie dans le goût comme dans les impressions de l'homme. On ne trouve rien de pareil dans les drames sublimes de l'antiquité, parce que l'antiquité était plus prés que nous de la nature. — Je m'étonne, disait Napoléon, homme trts-an tique , a Schiller et à Ga'the, dans le salon de la duchesse de
ROMÉO ET JULIETTE, S
Weimar, que dos Iiommes de génie lela que vous,
que voua ne compreniez pas, comme les anciens et comme les Français, que les genres tranchfs son! la condition Je l'art en tout genre, et que vouloir réunir dans la même pièce, le comique de Molière et le tragique de Corneille, c'est les faire grimacer tous les deux. — Gœtlie et Schiller le sentaient bien; mais Shakspenre était alors !e dieu de la scène, et
les Allemands n'avaient il'aiiNv raison à tlo r i\\k
l'imitation, cette raison de ceux qui n'en ont pas d'autre.
La première scène donne tout de suite au spectateur la situation de Vérone, divisée en factions criniraircs et cri fiiiiiilli's ai'ist'H-i;i'.i(|Hf 1 s [iiuir I' 1 — quelles ou contre lesquelles le peuple de Vérone prend parti à chaque occasion de rï\c, malgré les efforts du prince-souverain de Vérone, Jean de la Scala, qui s'efforce d'éieimlre ces vient brandons de discorde sous la sévère autorité de son gouvernement absolu.
Deui groupes d'hommes du peuple se rencontrent dans la rue, les uns partisans des Capulet, les autres
SH.iKSPEAIlB.
des Montngue ; ils commencent par se regarder de mauvais ceil et à se railler, puis ils se défient, puis ils se heurtent sans tirer les épées. Benvolio et Tybalt, deux jeunes nobles du parti des Gapulet, entraînes par l'exemple, se jettent l'arme à la main contre les partisans des Hontague; le combat
nom do la loi, du prince, de la paix publique. Le prince lui-même sort de son palais et menace de sa colère le vieux Capulet et le vieux Monlague accourus sur la place au bruit de la riie ; il emmène avec lui Monlague et il assigne Capulet a venir le soir écouter sa sentence dans son palais.
« Et où donc était mon Roméo? » demande lady Montagne à Benvolio, l'ami de son fils, et qui la ramène à son palais? « Je suis bien aise qu'il n'ait pas été dans cette bagarre.
«—Madame, » 1 ui répond llenvolio, d'un ton solennel et dans le rliythme poétique, « une heure avant que le soleil sacré perçât la vitre d'or de l'Orient, mon esprit agité m'a entraîne'' à sortir. Tout en marchant dans le bois de sycomores qui s'étend au couchant de îa ville, j'ai vu votre lils qui s'y promenait déjà; mais à mon aspect, il s'est dérobé dans la profondeur du bois. Pour moi, jugeant de ses impressions par les miennes qui ne sont jamais si absor-