Shakspeare, ses oeuvres et ses critiques
Les Anglais, les Américains et les Allemands ne se lassent pas d’étudier le théâtre de Shakspeare. Corrections du texte primitif, interprétations nouvelles de ses œuvres, commentaires et exégèses, les travaux se suc- , cèdent sans interruption sur ce sujet qu’on pourrait croire épuisé, mais que la critique trouve toujours moyen de rajeunir. En Angleterre, on discute depuis huit ans, et la querelle ne paraît pas près de finir, pour savoir si les fameuses notes manuscrites que M. Payne Collier prétend avoir trouvées en 1849 dans une vieille édition du poëte ont ou non le caractère de l’authenticité. La question acquiert toute l’importance d’un débat international. L’Amérique y prend part aussi bien que l’Allemagne. Attaqué d’abord par trois de ses compatriotes, MM. Singer, Charles Knight etDyce, puis par un Allemand, M. Nicolas Délius, l’éditeur du Shakspeare de 1632 corrigé recevait récemment de New- York
PRÉFACE
une leçon de science et presque de probité littéraire dans un volume que publiait M. Richard Grant White. Aujourd’hui il faut qu’il tienne tête à de nouveaux adversaires, et le Musée britannique tout entier l’accuse, par la voix de M. Hamilton, d’avoir lui-même imaginé les corrections qu’il attribue à un comédien du dix-septième siècle. M. Collier, de son côté, trouve des partisans; on sait qu’il a passé sa vie à étudier Shakspeare, et on invoque en sa faveur son érudition bien connue; d’ailleurs, il se défend lui-même et il démontre sur plus d’un point l’ignorance ou la mauvaise foi de ceux qui contestent sa découverte.
Le texte d’Homère n’a pas été plus commenté par les scoliastes que ne l’est aujourd’hui celui de Shakspeare par les écrivains de race saxonne. Il y a là plus qu’une question philologique. La philologie n’est qu’un moyen dont se sert la critique pour mieux saisir la pensée du poète et pour arriver à démêler le sens vrai de son œuvre. On ne se contente plus maintenant d’observations superficielles. A mesure qu’on se persuade davantage que Shakspeare joue dans le monde moderne le même rôle qu’IIomère dans le monde grec, et qu’il résume en lui toute la poésie des races septentrionales, on veut le connaître mieux, et, pour ne rien perdre de sa pensée, le lire dans le texte le plus complet et le plus sincère.
Ces études précises, loin de marquer un temps d’arrêt
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dans la critique, ne doivent être que le point de départ de travaux plus rigoureux et plus exacts que ceux qui n’ont d’autre fondement que l’esthétique. La preuve que les espri ts philosophiques qui étudient Shakspeare le compren- • nent ainsi, c’est que leur activité ne se ralentit pas, et que tout en profitant de ce que font pour eux les scoliastes, ils vont plus loin et recommencent sur de nouveaux frais l’œuvre de leurs devanciers. En Allemagne, M. Gervinus venait à peine de terminer le quatrième et dernier volume de son grand ouvrage sur Shakspeare, que M. Kreyssig commençait sur le même sujet une nouvelle étude en trois volumes qui n’a été finie que cette année (1838-1860). En Amérique, le philosophe Emerson a donné une place au poète dans ses Représentative men ; et en Angleterre, pendant que M. Halliwell continue ses consciencieuses recherches, il paraît à Edimbourg, sans nom d’auteur, une nouvelle exégèse de Shakspeare plus hardie et plus originale qu’aucune de celles que la Grande-Bretagne a produites.
Quelle que soit néanmoins l’audace particulière de certains esprits, l’importance qu’on attache de toutes parts à l’étude du texte de Shakspeare les oblige désormais à compter, pour le comprendre, beaucoup moins sur leur imagination que sur l’étude attentive de ses œuvres. 11 était temps qu’une nouvelle direction fût imprimée à la critique. Elle perdait de vue l’objet dont elle devait s’occuper, et , au lieu d’étudier le poëte, elle
PREFACE
exposait, à propos de son théâtre , des théories individuelles. On écrivait sur Shakspeare des livres où Fauteur l’abandonnait , dès les premières pages , pour ré- ’ soudre à sa manière quelque problème d’esthétique, ou, si l’on s’attachait à l’interpréter, c’était avec l’intention de faire sortir de ses œuvres un système philosophique préconçu. Les Anglais, qui n’ont pas le goût de la généralisation , et qui , en prose , aiment les idées nettes autant qu’ils aiment le vague en poésie, ne tombaient dans ces défauts que sous l’influence de l’étranger et par entraînement. Mais en Allemagne, depuis Schlegel, Shakspeare a servi de prétexte aux rêves les plus bizarres, Les Allemands ont fait un Shakspeare à leur image, obscur, énigmatique, et toujours occupé à ramener ses conceptions à des formules abstraites; ils l’ont armé d’avance de la science raffinée de la critique moderne, ils lui attribuent la connaissance préalable de tous les systèmes qu’eux-mèmes ont tirés, après coup , de ses pièces, et ils transforment ainsi son œuvre en une vaste synthèse qui embrasse les aspirations infinies de l’humanité. En interprétant habilement sa pensée, les différentes écoles de l’Allemagne, spiritualistes, panthéistes, réalistes, retrouvent en lui un de leurs ancêtres, et puisent dans ses drames des arguments en faveur des doctrines les plus opposées'. Shakspeare est tout, tout est