‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 2 sur 139 · Voy. les oeuvres de MM. Roseneranr, Visher et ROtscher · texte numérisé non relu

Voy. les oeuvres de MM. Roseneranr, Visher et ROtscher

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dans Shakspeare; l’homme n’a rien pensé, rien inventé, rien rêvé que ce puissant génie n’ait pressenti : telle est la conclusion qu’il faut tirer des études de la philosophie allemande sur Shakspeare. Au milieu de ce déluge d’hypothèses, personne ne s’avise de songer que, si Shakspeare avait été aussi savant qu’on le dit, et s’il avait voulu démontrer tant de vérités philosophiques, il aurait écrit non des drames, mais des traités. Les écrivains qui composent des théories poétiques, au lieu de penser et de sentir en poètes, font de mauvaises pièces , comme Diderot et Lessing. 11 ne faut pas confondre l’inspiration et le sens critique. Aristote ne faisait pas de tragédies, et Sophocle n’a jamais écrit d’art poétique.

C’est une étrange illusion que de prétendre rattacher '-* toutes les œuvres de l’esprit humain à une série de raisonnements. Pourquoi mutiler l’âme du poète et en retrancher ce qui est l’essence même de ses créations , la fantaisie et le délire divin dont parle Horace? De quel droit des métaphysiciens obscurs emprisonnentils dans leurs arides formules le caprice et le rêve, fugitifs et insaisissables comme l’air ? L’esprit auquel ils appliquent la mesure de leur intelligence échappe à leurs définitions. N’est-ce donc rien que le sentiment qui échauffe l’âme , lorsqu’elle conçoit des passions héroïques et qu’elle exprime l’émotion que lui causent les grandes infortunes de la tragédie? Ce rhythme précipité,

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ce langage tantôt sonore comme la trompette guerrière, tantôt lamentable comme une marche funèbre , ces exclamations entrecoupées, ces cris et ces transports, tout cela s’explique-t-il par le simple travail de la raison ou par le désir de démontrer une vérité générale ?

Sans doute Shakspeare est philosophe, si l’on veut dire par là qu’il connaît le cœur de l’homme et qu’il en analyse les plus secrets mouvements; mais ce n’est point un théoricien constamment attentif à dégager des principes qu’il a posés une conclusion philosophique. Quoi de plus libre , au contraire, que ses conceptions ? Quel art plus indépendant que le sien des théories préconçues ? Quel théâtre où il y ait moins de parti pris, plus de variété et plus d’effets imprévus? On dirait que la diversité de ses œuvres exclut toute idée de système. Comment rattacher au môme principe les Joyeuses Femmes de Windsor, Jules César et la Tempête ?

La critique germanique commence maintenant à sortir des ténèbres où elle s’est volontairement enfoncée et où les compatriotes mêmes du poëte ne pouvaient plus la suivre. M. Gervinus, esprit puissant et profond, sans se soustraire complètement aux tendances systématiques de ses compatriotes , se moque cependant de l’erreur des philosophes qui ouvrent un cours d’esthétique à propos de Shakspeare, et de celle des romantiques qui lui attribuent leurs propres théories sur l’art.

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M. Kreyssig, qui lui succède, se sépare encore plus nettement des critiques fanatiques et des critiques obscurs ; car il n’admet pas que tout soit admirable dans Shakspeare, et encore moins que ses drames offrent une éternelle matière de discussions philosophiques. Par là il se rapproche, sans se l’avouer, des idées que la critique française exprime depuis le commencement de ce siècle, et qu’ont adoptées chez nous les esprits les plus éclairés. On est bien près de penser comme nous quand on reconnaît que Shakspeare est le poète le plus merveilleux des temps modernes , tout en faisant la part de ses imperfections et en déclarant qu’on renonce à parler de lui sur le ton du dithyrambe ou dans le style de la métaphysique.

Pendant que M. Kreyssig rompt ainsi , à notre exemple, avec les préjugés de l’Allemagne, il nous arrive du fond de l’Angleterre un secours inespéré, et l’auteur anonyme de la nouvelle exégèse de Shakspeare, publiée en 1859 à Édimbourg, signale la faiblesse , l’inconsistance et la grossièreté de l’esprit germanique, tandis qu’il met en lumière toutes les qualités solides et brillantes de l’esprit français. Il ne tient aucun compte de la critique de M. Gervinus, qu’il ne daigne même pas nommer; mais il fait grand cas de celle de M. Guizot, qu’il cite avec respect, tout en lui demandant la permission de le combattre quelquefois. En même temps paraît, dans une nouvelle Revue an-

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glaise1, uu article remarquable où l’on reproche aux Allemands de prêter à Shakspeare une foule d’intentions, de desseins cachés et de théories philosophiques qu’il n’a jamais soupçonnés, et où l’on oppose aux rêves d’Ulrici et du docteur Rotscher les jugements si vrais de MM. Guizot, de Barante et Villemain. On y rappelle, sous forme de leçon adressée à l’Allemagne, que l’illustre auteur du Tableau de la littérature française au dix-huitième siècle, et de Y Essai sur Shakspeare , a rendu depuis longtemps pleine justice au poëte anglais, et qu’aucun Allemand n’a aussi bien parlé que lui des pièces qu’il a étudiées.

Ainsi, après beaucoup de tentatives ambitieuses et avortées, les étrangers en reviennent eux-mêmes au point où nos maîtres avaient laissé la critique de Shakspeare, il y a près de quarante ans. Ce n’est point un médiocre honneur pour l’esprit français que d’avoir trouvé sitôt des traits justes et délicats pour caractériser le génie d’un poëte dont nous comprenons les beautés moins facilement que les peuples de race teutonique. Nous avons d’autant plus de motifs de nous en réjouir que les critiques d’outre-Rhin ne citent jamais ceux de nos écrivains qui se sont occupés du théâtre anglais, et qu’ils feignent de croire que nous en sommes restés sur ce sujet aux opinions de Voltaire. M. Ger-

1. Beutley’s Quarterly Rewiciv. Sliakspearian lilerature, oct. !8/>9.

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vinus lui-même, dont les études sont si consciencieuses sur tout le reste, parle de nous comme si nous n’avions pas changé depuis le dix -huitième siècle, et s’escrime inutilement contre des idées qui sont mortes chez nous avec l’ancien régime. Il se fût épargné la peine de relever les nombreuses hérésies que renferme la lettre adressée par Voltaire à l’Académie, à propos de la traduction de Le Tourneur , s’il avait bien voulu lire la leçon que M. Villemain a consacrée à cette question dans son Cours de littérature. Il y aurait appris qu’il ne faut pas prendre pour un jugement définitif un accès de colère, et surtout que depuis un demi-siècle personne, eu France, ne compare Shakspeare à unGille couvert de haillons.

Puisque l’opinion redevient favorable à la critique française en Angleterre , et même en Allemagne où on l’a si longtemps et si injustement accusée de ne pas comprendre le théâtre anglais, le moment n’est-il pas bien choisi pour publier en France une étude complète des œuvres de Shakspeare ? Le seul reproche qu’on puisse encore nous faire à l’étranger, c’est de nous en être tenus sur ce sujet à des considérations générales ou à l’analyse particulière de certaines pièces. Peut-être aussi sommesnous restés trop indifférents aux grands travaux des Allemands qui renferment tant de vues neuves et profondes pour qui sait les découvrir sous l’obscurité d’un langage abstrait. M. Philarète Chasles , l’homme de

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France qui connaît le mieux ce que publie la critique étrangère, nous a mis au courant de tout ce qu’elle avait produit, jusqu’à l’époque où il a écrit ses savantes et spirituelles Etudes sur Shakspeare. Mais, depuis lors , des ouvrages importants ont paru ; ils éclaircissent plus d’une question relative à Shakspeare, ils mettent en lumière des parties trop négligées de son œuvre et ils rattachent plus étroitement son théâtre à celui de ses contemporains. Profitons donc de ce qu’ils nous ont appris. Les critiques, qui viennent après les autres, n’ayant point l’avantage de la nouveauté ont du moins' celui d’être plus avancés au point de départ. La science de leurs prédécesseurs doit être pour eux comme une marée montante dont chaque flot les porte plus avant sur le rivage. Mais elle ne les conduit jamais que jusqu’à un point déterminé, après lequel il faut qu’ils marchent eux-mêmes.

Il serait inutile de parler encore une fois de Shakspeare pour s’en tenir aux opinions toutes faites. Ceux qui osent le juger doivent surtout exprimer les impressions sincères qu’ils ont ressenties en le lisant, et former leur jugement, non point d’après des théories acceptées, mais d’après la comparaison de ses œuvres avec le sentiment du beau idéal que chacun porte en soi. D’ailleurs, un livre ressemble à un tableau. On y cherche, sous l’intérêt du sujet, quelque grand qu’il soit, la main de l’auteur, même obscur.

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Je n’ai point reculé devant cette partie toute personnelle de ma tâche. Si, depuis six ans que j’ai commencé à étudier le théâtre anglais, j’ai pris pour compagnons de route les critiques de Shakspeare, c’est avec celui-ci pourtant que j’ai le plus vécu, et c’est lui qui m’a le plus appris sur lui-même. Lire ses pièces dans le cabinet, en expliquer de nombreux fragments dans un cours public, le voir jouer par les acteurs les plus intelligents de l’Angleterre et de l’Allemagne, à Londres, à Édimbourg, à Dresde et à Berlin, ainsi que je l’ai fait, puis savourer lentement le plaisir intellectuel et les émotions qu’elles procurent, et réunir ensuite comme en un faisceau tous ces souvenirs dispersés, c’est encore là peutêtre la taeilleure manière de le comprendre; c’est à coup sûr la plus agréable. Quand je n’aurais obtenu, en composant ce volume, d’autre résultat que de .passer quelques années de ma vie dans l’intimité d’un si aimable et si grand esprit, je ne regretterais pas le temps qu’il m’a coûté.

Décembre 1860.

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