Ibid., act. v, sc
En lisant cette parodie du vieux mythe de la guerre de Troie, on se demande si Shakspeare a connu Homère et s’il a eu l’intention de travestir Y Iliade. Question fort douteuse, que la critique allemande a débattue sans la résoudre. Il a dû lire la traduction de Y Iliade publiée en 1598 par Chapman, un de ses rivaux. Il semble môme qu’il s’en soit servi et qu’il en ait tiré quelques situations que n’indiquaient pas les romans, telles que la prophétie de Cassandre et le rôle que les chefs grecs font jouer à Ajax vis-à-vis d’Achille. En tout cas, sauf dans quelques scènes, il n’en a nullement imité l’esprit. L’élément sérieux que renferme sa pièce, car il y a des parties tragiques dans cette œuvre bigarrée, ne vient pas d’Homère. Ainsi, les caractères de Troïle, de Nestor, d’Ulvsse, d’Agammenon et d’Hector, les uns chevaleresques, les autres politiques, les délibérations des Grecs et celles des Troyensse retrouvent plutôt, tels que Shakspeare les a conçus, dans les récits romanesques que dans le poème.
Si, pour le fond héroïque et historique du drame, il ne s’inspire pas nécessairement de Y Iliade, faut-il croire qu’il ne l’a consultée que pour s’en moquer? On est tenté de lui attribuer une intention ironique, quand on voit qu’il dénature trois situations qui sont admirables dans Homère, la colère d’Achille, les adieux d’Hector et d’Andromaque et la mort d’Hector. Ces beaux morceaux de la poésie grecque, qui enflamment le lecteur ou lui arrachent des larmes, se réduisent ici aux misérables proportions d’une parodie. Achille, l’impétueux Achille ne se retire plus sous sa tente parce qu’il a été offensé par le roi des rois, mais parce qu’il a l’intelligence épaisse et qu’il aime Polyxène, fille de Priam. Sa fierté, sa sen-
sibilité et son audace ont disparu. Minerve ne le retient plus par sa blonde chevelure. Il est, comme Mars, brutal et ignorant. Au lieu de cette entrevue touchante d’Andromaque et d’Hector qui précède la mort du héros, Hector parle ici comme un mari de comédie. Il gronde sa femme et la renvoie brusquement en lui criant : « Tu me forces à te dire des choses désagréables. Rentre. » Et comme elle insiste, le héros se fâche et ajoute : « Assez, te dis-je. » Enfin, au lieu de succomber dans ce terrible combat que décrit si bien Homère, il meurt traîtreusement assailli par Achille et par les Myrmidons au moment où il vient d’ôter son casque et sa cuirasse.
J’ai peine à croire, je l’avoue, que les beautés si naturelles et si profondes de l’épopée n’aient inspiré à Shakspeare que le désir de les parodier. S'imagine-t-on facilement l’auteur d ’Hamlet et A' Othello lisant sans émotion, même dans une traduction, l’admirable poésie d’Homère et n’en gardant qu’un souvenir plaisant? Certes, Shakspeare est souvent gai, mais il est plus souvent sérieux, et une telle lecture ne prête point à rire. En dépit de quelques rapprochements de détail qu’on peut faire entre l’ Iliade et Troile et Cressida, je pense que Shakspeare ne s’estguère occupé delà traduction de Chapman, qu’il ne s’est point proposé de répondre par une bouffonnerie à la préface emphatique que celui-ci a mise en tête de son travail, et encore moins de ridiculiser, comme le croient quelques critiques, les tendances classiques de Ben Jonson et de son école. Homère eût été, en pareil cas, un exemple bien mal choisi ; car ce n’étaient pas les Grecs, mais les Latins qu’imitaient au théâtre les partisans de l’antiquité.
L’auteur de cette œuvre singulière a travaillé évidem-
ment, non pas sur un fond grec, mais sur le fond héroïcomique des romans du moyen âge et du poëme de Chaucer. C’est de là qu’il tire et les sentiments chevaleresques de ses héros et certaines aventures qui leur arrivent. Quant à l’ironie, il la tire de lui-même, en sa qualité d’humoriste, parce qu’il ne peut lire, sans s’en moquer, les récits pompeux des romanciers qui ont travesti Y Iliade. C’est donc sur eux et nullement sur Homère que retombent ses plaisanteries. D’ailleurs, il accepte, en bon patriote, la croyance qui fait descendre les Anglais d’Hector, il accable, par conséquent, les Grecs d’épigrammes patriotiques, il nous divertit à leurs dépens et il glorifie le fils de Priam, en le présentant comme la victime d’une trahison ourdie par Achille. En concevant ce plan si simple, Shakspeare ne soupçonnait guère qu’on lui attribuerait un jour la pensée d’avoir voulu se comparer à Homère, et montrer, par la hauteur de son ironie, qu’il lui était supérieur. Mais que de fois déjà la critique conjecturale a travesti sa pensée! Il serait temps, comme le disait récemment un écrivain anglais, qu'un Lessing revînt pour balayer ces rêves des imaginations germaniques. « Si les livres pénètrent dans les champs Élysées, dit plaisamment le même auteur, quel doit être l’étonnement de Shakspeare en découvrant dans son propre théâtre tant de desseins, de vues secrètes et de théories qu’il n’a pas soupçonnés lui-même et qui sont en opposition avec le génie et la philosophie de son temps 1 1 »
1 . Shakspearian literature. — Bentley’s Quarierly llevicw , octobre