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CONTE D’HIVER

Troïle et t'ressida est le délassement d’un homme de génie qui, assuré de sa puissance et des applaudissements du public, peut-être sur le point de se retirer du théâtre, se livre, sans aucune prétention philosophique, à tous les caprices de son imagination. Ceux qui veulent y voir une œuvre profonde et y découvrir un sens caché méritent qu’on leur applique le mot de Thersite à Ajax: ils prennent une épée pour couper mie toile d’araignée. Nous sommes-nous jamais demandé en France quel était le sens de Y Amphitryon de Molière? Un grand écrivain ne peut-il composer, en se jouant, une fantaisie, sans qu’on y voie un dessein secret ?

Le Conte d’hiver fournit encore bien moins de matière à la critique philosophique que Troïle et Cressida. On voit trop clairement que l’auteur ne se propose, eu l’écrivant , que d’amuser les spectateurs par une série d’aventures romanesques. Il faut de grands efforts d’esprit pour tirer de cette œuvre curieuse, mais légère, la démonstration de quelque vérité morale ou de nouvelles études sur le cœur humain. S’inspirant ici d’un roman de Greene auquel il emprunte des phrases entières, Shakspeare nous promène dans un monde fantastique où ne pénètrent ni les plus simples notions de la géographie, ni la vraisemblance, ni la couleur locale, ni aucune des lois ordinaires de l’art dramatique. Il y mêle, dans une confusion inexprimable, l’antiquité et la

chevalerie , les mœurs chrétiennes du paganisme , l’oracle de Delphes, l’empereur de Russie et Jules Romain qu’il transforme en sculpteur. Il fait aborder des vaisseaux sur les côtes de Bohême, dévorer par un ours un personnage dont il a besoin de se débarrasser, et périr dans une tempête tout l’équipage d’un bâtiment. Il y multiplie les séparations, les déguisements et les reconnaissances; il y tue une héroïne qu’il ressuscite seize ans après, et il passe d’une scène à l’autre avec autant de rapidité que s’il nous montrait les verres d’une lanterne magique.

Ce vaste panorama , qui se déroule sous des aspects divers, ressemble tantôt à une tragédie, tantôt à une comédie ou à une pastorale. Le ton tragique domine dans les premiers actes, le ton comique dans les derniers. On y trouve des situations pathétiques qui n’ont pu être conçues que par un grand dramaturge, de jolies scènes de vaudeville qui dénotent beaucoup de gaieté chez celui qui les écrit et des épisodes champêtres qui trahissent un sentiment vrai de la nature. Le génie du poète se révèle, dans toute sa diversité, sous le désordre des conceptions, mais c’est le génie au repos, qui n’a pas pris la peine de coordonner les éléments du drame, qui ne se manifeste que par occasion et qui se laisse oublier dès que le sujet ne le soutient plus.

La jalousie de Léonte ne vaut assurément pas celle d’Othello. Elle ne repose sur aucun fondement ; elle ne vient ni d’un conseil perfide, ni d’une insinuation détournée, ni même d’une calomnie directe comme celle que Iachimo invente contre Imogène ; elle naît d’une fantaisie, d’un rêve bizarre de l’imagination, et cependant elle produit des effets tragiques par le trouble qu’elle

jette dans une âme passionnée et par le mal qu’elle cause à d’innocentes victimes. On oublie l’invraisemblance d’un tel sentiment et on n’en voit plus que le côté dramatique, lorsqu’on lit la scène où Hermione comparaît devant le roi quelle aime et quelle n’a jamais trahi, pour se justifier de l’accusation d’adultère. La beauté de la situation et celle du langage, tout nous transporte alors dans le domaine de la tragédie pure. La reine se défend aussi noblement que Catherine d’Aragon devant Henri VIII. « Vous, seigneur, dit-elle à Léonte, vous savez parfaitement, quoique vous paraissiez le savoir moins que personne, que ma vie passée a été aussi pure, aussi chaste, aussi fidèle qu’elle est maintenant malheureuse ; or, elle l’est plus qu’un drame historique, dit et joué pour émouvoir les spectateurs, ne pourrait le montrer. Voyez en effet. Moi qui suis l’épouse d’un roi, qui ai droit à la moitié de son trône, moi qui suis la fille d’un grand monarque et la mère d’un prince plein d’espérance, je me tiens debout ici pour défendre, par la prière et par la parole, mon honneur et ma vie, en présence de qui veut venir et m’entendre 1 » Puis, comme Léonte la menace de toute sa vengeance, elle répond : « Sire, épargnez-moi vos menaces. La mort par laquelle vous voulez m’effrayer, je la cherche. Pour moi, la vie ne peut plus être un bien. Ce qui la couronnait et la soutenait, votre affection, je l’ai perdue; car je sens qu’elle est perdue, sans savoir comment cela s’est fait. Ma seconde joie, le premier fruit de mes entrailles, je suis privée de sa présence comme si je répandais la contagion. Ma troisième consolation, ma fille, née sous une

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