Second part of kintj Henri VI, arl.iil, sc
JEUNESSE DE SHAKSPEARE
l’habileté. Tant qu’il se borne à réclamer ses droits, il semble soutenir la cause la plus juste. Mais, après avoir vaincu le faible Henri VI et signé la paix avec lui, à condition d’être désigné comme son successeur, quand il viole son serment et recommence la guerre, il s’expose à la peine du talion et il meurt prisonnier, comme il l’a mérité. Ses fils apparaissent déjà dans Henri VI tels que Shakspeare nous les montrera plus tard, avec plus de profondeur, dans Richard III. C’est là que nous retrouverons, pour mieux étudier leurs physionomies, le volupteux Edouard, le mobile Clarence et surtout l’artificieux et cruel Glocester. Nous y reverrons aussi la reine Marguerite, déchue de sa grandeur, punie de ses crimes par une longue série d’infortunes et survivant seule à la chute de la maison de Lancastre, comme pour servir d’exemple de l’inconstance du sort et du châtiment qui atteint toujours le vice et l’orgueil.
Mais, de tous les caractères de la trilogie, le mieux conçu est assurément celui du prince dont elle porte le nom. Les chroniqueurs l’avaient rejeté dans l’ombre, Greene ne lui avait donné que des traits insignifiants. Shakspeare seul comprend tout l’intérêt qui peut s’attacher à un être faible, jeté par le hasard sur un trône contesté et au milieu d’une des luttes les plus sanglantes des temps modernes. Ici je ne puis m’empêcher de reconnaître ce que le poète doit à son prédécesseur Marlowe. Déjà celui-ci avait peint, dans Edouard //, une destinée semblable à celle de Henri VI et il avait trouvé une source d’émotions tragiques dans le contraste qu’il avait saisi entre les sentiments de son héros et les devoirs que lui impose la royauté. Aucun de ces deux rois ne nous intéresse, comme roi; mais c’est l’homme qui
SHAKSPKÀBE.
excite notre pitié dans le prince, et c’est aussi l’homme que l’auteur A’ Édouard II nous a montré. La faiblesse, permise à un particulier, défendue à un souverain, est le trait commun de ces deux âmes. Ni l’un ni l’autre ne sont faits pour la couronne et leurs malheurs viennent bien moins de leurs fautes que de l’impossibilité où ils sont de mettre leur caractère d’accord avec les exigences de leur rang. Aussi envient-ils le sort des simples citoyens de leur royaume. Marlowe nous représente Édouard poursuivi par les rebelles et passant en fugitif sur la terre d’Irlande. Là il reçoit l’hospitalité chez des moines, il contemple leur existence paisible et il regrette de ne pas pouvoir, comme eux, ensevelir sa vie dans cette solitude. Il y trouverait le repos et sans doute le bonheur. « Mon père, dit-il, se tournant vers le supérieur du monastère, cette vie contemplative, c’est le ciel. Oh ! que ne puis-je la mener dans le calme ! ' »
Shakspeare s’est certainement souvenu de ce passage lorsqu’il a écrit le monologue où Henri VI compare son sort à celui d’un berger et voudrait garder des troupeaux. « O Dieu ! il me semble que ce serait une vie heureuse que de n’être pas au-dessus d’un simple berger. Oh ! quelle vie que celle-là ! Combien elle serait douce et agréable ! Le buisson d’aubépine ne donne-t-il pas aux bergers, qui contemplent leurs innocents troupeaux, une ombre plus douce qu’un dais richement brodé aux rois qui craignent la trahison de leurs sujets ? Oh ! oui sans doute, et mille fois plus douce. Enfin le simple lait caillé du berger, sa boisson légère dans sa gourde de cuir, son sommeil accoutumé sous le frais
< . V. nos élude* sur les Contemporains de Shakspeare .
JEUNESSE DE SHAKSPEARE
ombrage d’un arbre, tout ce dont il jouit avec sécurité et bonheur, est bien supérieur aux délices d’un prince, à ses mets qui brillent dans une vaisselle d’or, à ses nuits passées dans un lit somptueux, auprès duquel veillent les soucis, les méfiances et la trahison. 1 » C’est là, si l’on veut, un lieu commun, mais comme il est relevé par la simplicité de l’accent ! En même temps l’idée est bien plus développée par Shakspeare que par son prédécesseur. Là où Marlowe indique un sentiment par quelques traits rapides qui ne jettent qu’une lueur fugitive sur l’état de l’âme qu’il veut peindre, l’auteur de Henri VI en saisit toutes les nuances par le procédé délicat de l’analyse psychologique. Marlowe était mort lorsque parut Henri VI, et ne put se plaindre que son Édouard II eût été imité. Mais Greene réclama, dans un pamphlet souvent cité où il accuse Shakspeare de s’être paré des plumes du paon et, en jouant sur le nom de son heureux rival, d’être l’unique Shake scene (ébranle scène) de l’Angleterre. Cette réclamation est une preuve du succès de la pièce ; elle sert en même temps à en marquer la date. Comme Greene mourut en 1592, Henri VI parut certainement avant cette époque. Il semble que le jeune William ait eu déjà, à ce moment de sa carrière, de nombreux partisans et des admirateurs, car Chettle, l’éditeur du pamphlet de Greene, se croit obligé de s’excuser dans sa préface et de rendre justice au caractère et au mérite de l’auteur de Henri VI.