I . Lessing, Hainburgische Dramaturgie, passini
propres paroles pour se rendre compte de l’état de son esprit au moment où il composa Gœtz.
« le ne me souviens pas, dit-il, qu’un livre, qu’un homme, ou quelque circonstance de ma vie aient produit sur moi un aussi grand effet que les drames de Shaskspeare. Ils semblent l’ouvrage d’un génie divin qui se serait rapproché des hommes pour leur apprendre de la manière la plus douce à se connaître eux- mômes. Ce ne sont pas des poèmes. En les lisant on se croit placé devant les volumes ouverts du destin, jouets d’un souffle orageux, agités par les terribles tempêtes de la vie, qui en bouleversent sans cesse les feuillets. Tous les pressentiments que j’ai jamais eus sur le genre humain et ses destinées, et qui, dès ma jeunesse, m’accompagnaient inaperçus, je les trouve exprimés et développés dans Shakspeare. Il semble vous dévoiler toutes les énigmes, sans qu’on puisse dire néanmoins : voilà la solution. Les créations les plus mystérieuses et les plus compliquées de la nature agissent devant nous, dans ses œuvres, comme des horloges dont le cadran et la boîte seraient de cristal ; elles indiquent le cours des heures, et l’on peut voir en môme temps le rouage et le ressort qui les font mouvoir. Les regards que je jetai à la dérobée dans le monde de Shakspeare m’excitèrent plus que toute autre chose à m’avancer dans le monde réel, à me mêler aux flots des destinées suspendues au-dessus des réalités, afin de puiser un jour, s’il était possible, dans la mer de la véritable nature quelques coupes pleines , et de les distribuer, du haut de la scène, au public de ma patrie ' . »
1. Passage de V Autobiographie de Goethe, traduit par M. Pliilarète Chasles , dans ses Études sur VA llnnagne ancienne et moderne. Paris , Ainyot. ,
Les Allemands ont raison de dire que ce sont eux qui ont le mieux senti et le plus admiré , au dix-huitième siècle, le théâtre de Shakspeare. Aucun Anglais de ce temps n’aurait écrit sur lui une page aussi profonde que celle qu’on vient de lire. Schiller, moins original et moins souple que Goethe, subit aussi , dès ses débuts, l’influence de Shakspeare, et quoi qu’il fit plus tard pour s’y soustraire , il la ressentit toute sa vie. Depuis les Brigands jusqu’à Guillaume Tell , tout son théâtre , excepté la Fiancée de Messine, porte l’empreinte de la première admiration que lui avait inspirée le drame anglais. Il a beau aimer les Grecs et vouloir, d’après les conseils de son ami, poursuivre l’idéal qu’ils ont réalisé, les souvenirs de Shakspeare s’attachent à lui comme la robe de Nessus, pénètrent dans toutes les parties de son drame et y inspirent tantôt le langage passionné des héros tragiques, tantôt les plaisanteries et le ton familier des personnages populaires; ici l’héroïsme de Jeanne d’Arc , là les délibérations politiques des conseillers d’Élisabeth , ailleurs les dialogues des soldats de Wallenstein et le discours comique que leur tient un capucin ; ils survivent même , quoique d’une manière moins apparente, dans les scènes patriotiques du Rutli et dans les mouvements tumultueux des citoyens suisses sur la place d’Altorf. Schiller aurait-il abordé des sujets si vastes, nourri ses drames d’incidents aussi nombreux, et associé à l’action tant de personnages d’origine diverse, s’il n’avait vu se dérouler devant ses yeux l’immense panorama des pièces de Shakspeare?
Shakspeare a donc été naturalisé en Allemagne d’abord par l’admiration des esprits vigoureux qui ont pro-
voqué le mouvement littéraire de 1770, puis par l’imitation qu’ont faite de ses œuvres les deux plus grands poètes allemands, l'un à son début, l’autre jusqu’au bout de sa carrière. Il l’a été aussi par l’excellente traduction et par la critique enthousiaste de Schlegel. L’ouvrage de cet écrivain passionné, coïncidant avec la violence des ressentiments politiques que nous avions soulevés au delà du Rhin par nos victoires et par notre domination, a détaché de nous le gros de la nation et l’a jeté dans le camp des Anglais. Ce que les admirateurs du grand poète n’avaient jamais osé dire en Angleterre, Schlegel l’a dit après Lessing, il est vrai, mais avec plus de véhémence et plus de mépris pour notre littérature , eu ennemi qui prend sa revanche d’une longue humiliation. Il a soutenu que Shakspeare était supérieur aux tragiques français, non-séulement par le génie, mais encore par l’art, par le sentiment du beau et l’entente de la scène. Il a justifié ce prétendu barbare du reproche de grossièreté que lui adressait Voltaire, et renvoyé à notre critique l’accusation d’ignorance qu’elle ne lui épargnait pas. La conclusion de son livre , c’est que le système dramatique de la France est faux et n’a produit que des œuvres de second ordre, tandis que Shakspeare et Calderon seuls ont compris et appliqué les lois supérieures de l’esthétique, ce qui leur a permis de faire des chefs-d’œuvre : exagération manifeste , quoique mêlée de beaucoup de vérité.
Ces opinions ont gagné nécessairement l’Angleterre après l’Allemagne. Comment repousser une théorie qui flattait à ce point l’orgueil britannique? Toute la critique anglaise du commencement de ce siècle n’est que l’écho de la critique allemande. Les fameuses leçons de
Coleridge en 1 84 4, ne furent que le développement des idées qui circulaient depuis longtemps dans la patrie de Lessing. Charles Lamb , esprit plus piquant que juste1 * 3, et Hazlitt5, dont la réputation a été surfaite, ne firent que répéter ce qu’on avait dit mieux qu’eux sur les bords du Rhin. Aussi les Allemands prétendent-ils, avec une sorte d’orgueil, qu’on trouve en Angleterre tous les documents possibles sur la vie du poète, sur ses rapports avec ses contemporains, sur les sources de ses pièces , sur les obscurités et sur les variantes du texte, en un mot sur toutes les questions d’érudition pure qui le concernent, mais qu’eux seuls ont découvert le sens profond, philosophique et poétique du théâtre de Shakspeare. En réalité, Lessing, Goethe, Schlegel et Tieck ont complètement renouvelé la critique de ses oeuvres. Mais ne fallait-il pas s’en tenir à leurs conclusions si elles sont bonnes? Quel besoin pousse sans cesse leurs successeurs à interpréter de nouveau Shakspeare et à en tirer autant de systèmes qu’il y a de personnes qui l’étudient? La vérité une fois trouvée , on la garde et on la défend. Si nous accordons aux Allemands qu’ils comprennent mieux Shakspeare qu’on ne l’a jamais compris, encore avons-nous le droit de leur demander quels sont ceux d’entre eux qui le comprennent, car ils ne s’accordent point les uns avec les autres, et ils soutiennent, à propos de ses drames, lçs théories les plus contraires.
Dès la fin du dernier siècle , Gœthe combattait déjà les tendances des romantiques, et, dans le célèbre commentaire d’Hamlet que fait Wilhelm Meister, il va jus-