‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 14 sur 139 · I. Ttnning of thc threw, acl. V, go · texte numérisé non relu

I. Ttnning of thc threw, acl. V, go

direct contre Anna Hatway, et ce serait alors le seul qu’on pourrait lui appliquer avec une apparence de probabilité. Peut-être aussi n’est-ce là qu’un simple lieu commun, tiré primitivement des auteurs anciens et développé avec des idées modernes, comme il y en a tant dans les tragédies anglaises du seizième siècle. Il me serait facile d’extraire d’une seule pièce de Beaumont et Fletcher, ou de Ben Jonson, plus de récriminations contre les femmes capricieuses ou volontaires que Shakspeare n’en a fait dans toute sa carrière dramatique. Les critiques, qui sont, comme des casuistes , à l’affût des intentions probables du grand poète, éviteraient une cause fréquente d’erreurs, s’ils voulaient bien remarquer que ces mêmes intentions se retrouvent chez plusieurs de ses contemporains.

Quand on retranche de la Méchante domptée les scènes où se développe le caractère de Catherine , il ne reste plus qu’une farce pure qui se rapproche beaucoup des Méprises. Garrick , qui n’y voyait qu’une bouffonnerie, chargeait, pour amuser le public, le rôle de Pétrucchio , et c’est encore ainsi que le jouent les acteurs modernes. Le comédien Woodward allait jusqu’à donner des coups de fourchette à Catherine et jusqu’à la renverser par terre.

Les deux premières comédies de Shakspeare , jetées l’une et l’autre dans le même moule, relèvent de la même école ; on y sent l’influence manifeste de l’Italie. L’antiquité n’y est entrevue qu’à travers les imitations qu’en ont faites les Italiens du seizième siècle. Le Plaute qu’imite le poète a été revu et corrigé par l’Arioste et par Machiavel. Quelques traits, empruntés aux Suppositi, que Gascoigne avait traduits en 1566, reparaissent ici

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au milieu de l’intrigue romaine. Grémio descend en droite ligne de Pantalon. Toute la partie de l’intrigue qui roule sur la faiblesse des pères et sur la substitution d’un père faux à un père véritable, vient aussi des sources italiennes.

Avec les Méprises et la Méchante domptée se termine la première période de la carrière dramatique du poète. A cette époque, il cherche sa voie, il n’a pas encore pris son essor, et il se borne à remanier les œuvres de ses devanciers. Excepté dans quelques passages de Henri VI, où se révèle déjà le grand écrivain , elles ne s’élèvent pas beaucoup au-dessus de ce qu’avaient fait les prédécesseurs de Shakspeare, Marlowe et Lyly. Le ton dur et violent de la tragédie et de la comédie primitive s’y retrouve sans adoucissements. Les situations sont, en général, fortement accusées et dénouées brusquement, les incidents s’entassent dans un espace trop étroit pour les contenir, les faits y sont plus serrés que les sentiments. L’auteur se presse, comme s’il manquait de l’haleine nécessaire pour soutenir jusqu'au bout le poids de son sujet. Il indique en traits rapides plutôt qu’il ne développe les passions. C’est là un des signes caractéristiques de la jeunesse qui voit plus facilement les côtés saillants d’une conception qu’elle n’en saisit l’ensemble et qu’elle n’en coordonne avec ampleur les détails.

En même temps se trahit, chez le poète encore inexpérimenté , le désir de profiter de tout ce qu’il sait , et d’imiter tout ce qu’il connaît. Il a besoin de chercher

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des appuis hors de lpi-même. Au moment où le fils de l’alderman de Stratford arrivait à Londres, il était partout question de l’Italie et de l’antiquité. La société élégante et lettrée avec laquelle il entra tout de suite en relation, parce qu’elle favorisait spécialement la troupe dont il faisait partie, ne jurait que par les anciens ou par leurs imitateurs.' Shakspeare, qui avait sans doute peu appris dans sa petite ville, et qui se formait lui-même par le commerce du monde autant que par la lecture, ne veut point paraître ignorer les belles œuvres dont tous les hommes sérieux s’occupent. Il écoute ce qui se dit autour de lui , il lit des traductions , il amasse des matériaux et il fait parade , dans toutes ses premières productions, de cette science de fraîche date. C’est une sorte d’hommage qu’il rend au goût des meilleurs juges et un appel indirect à leur sympathie. Il témoigne aussi par là de la satisfaction intérieure qu’il éprouve, en voyant s’étendre devant lui le champ de ses connaissances. A côté de tant d’auteurs dramatiques instruits, sortis pour la plupart, comme Marlowe, des universités savantes, il eût plus souffert encore d’être réellement ignorant que de le paraître. Il sentit le besoin de combler les lacunes de son éducation , et il le lit avec courage. Mais à cet âge où l’on ne dissimule guère ses impressions , il devait laisser percer dans ses œuvres quelques traces des efforts qu’il faisait pour s’instruire, moins encore par calcul, quoiqu’il eût le sentiment de ce qui plaisait au public, que par naïveté et sincérité juvéniles. Quoi de plus naturel à la jeunesse que de parler de ce qu’elle vient d’apprendre , surtout quand elle a acquis sa science un peu tard et qu’elle a pu craindre de ne jamais l’acquérir?

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Aussi Shakspeare n’a-Hl fait nulle part plus d’allusions à la mythologie, plus de citations et plus de comparaisons empruntées à l’antiquité que dans ses premières pièces. Les souvenirs de la Fable et de l’histoire abondent dans Titus Andronicus. Quand Titus contrefait l’insensé, pour mieux satisfaire sa vengeance, il imite Brutus l’Ancien ; quand il tue sa fille déshonorée, il rappelle l’action du Romain Virginius. Le malheur de Lavinie n’est qu’une répétition du mythe de Térée et de Progné. Le festin où l'on sert à Tamora la chair de ses propres enfants fait penser au banquet d’Atrée et de Thyeste. Dans Périclès, Diane apparaît comme dans une tragédie d’Euripide, et le naufrage du héros sur une terre étrangère semble une réminiscence de l’arrivée d’Ulysse chez les Phéaciens. La trilogie de Henri VI elle-même, qui repose sur un fond tout moderne et national, ne dispense pas le poète de montrer son érudition classique. Il se croit obligé d’établir plus d’un rapprochement entre la guerre des deux Roses et la guerre de Troie, qu’il ne connaît pas par les sources grecques, mais qu’il entrevoit sans doute à travers les traductions anglaises des poèmes latins et particulièrement de X Enéide. A propos des divisions de la maison d’York et de la maison de Lancastre, il raconte l’expédition qu’entreprennent Ulysse et Diomède pour enlever les chevaux de Rhésus. Ailleurs, dans la scène de la séparation de Suffolk et de la reine Marguerite, il copie un passage connu d’Ovide. C'est aussi le désir de tenir sa place parmi les lettrés et d’imiter, comme eux, l’antiquité païenne qui inspire à Shakspeare les deux poèmes qu’il dédie à lord Southarnpton, Vénus et Adonis (1 593) et Lucrèce (1594).

Dans le premier, il esquisse, en gardant un reflet

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lointain des poésies amoureuses d’Ovide, la passion sensuelle, telle que l’éprouve une nature ardente. Dans le second, il prend un ton plus grave et, par l’élévation du sentiment moral, il se rapproche de Virgile.il paye ainsi sa dette de bienvenue à la société polie dont lord Southampton était un des représentants les plus éclairés; il peut marcher de pair avec les beaux esprits qui se piquent d’introduire en Angleterre le goût de la renaissance, avec les Surrey , les Wyat , les Ph. Sidney, les Dorset, les Oxford et les Pembroke. Comme eux aussi, il connaît et il imite les Italiens, non pas malheureusement les meilleurs, mais l’école qui, vers le milieu du seizième siècle, quand les grands prosateurs et les grands poètes, quand Machiavel et l’Arioste se sont retirés de la scène, prépare la décadence de la littérature italienne par tous les raffinements du bel esprit. Lyly avait rapporté l’eupliuisme de son voyage dans la péninsule italique. La gloire du siècle de Léon X et les grands services que l’Italie avait rendus à la Grande- Bretagne, en l’initiant à la connaissance des lettres antiques, couvraient aux yeux des Anglais les défauts de Marini et de ses disciples. Ils acceptaient, avec une égale admiration, tout ce qui venait d’une nation qu’ils considéraient comme l’héritière de la Grèce et de Rome. Trop occupés de s’instruire et de jouir des trésors qu’ils découvraient pour faire parmi ces richesses un choix éclairé, ils confondaient le passé et le présent. De même que dâns l’antiquité ils admiraient tout, parce que tout était nouveau pour eux , Apulée et Pétrone aussi bien qu’IIorace et Virgile, comme on le voit par l’exemple de Ben Jonson , l’écrivain le plus instruit de son temps , ils mettaient tous les auteurs de sonnets italiens sur la

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même ligne que Pétrarque, et tous les conteurs au même rang que Boccace.

C’est de cette source qu’est venue l'affectation dont le théâtre anglais porte l’empreinte à ses débuts, et qui forme un si étrange contraste avec les éléments grossiers qu’il tire des souvenirs nationaux. Shakspeare, comme ses prédécesseurs , est emporté par ce courant. A côté des horreurs tragiques de Titus Andronicus et des bouffonneries de la Méchante domptée , il aiguise des jeux de mots subtils, il combine des antithèses ingénieuses, et il mêle aux défauts d’une littérature naissante ceux d’une littérature en décadence. On pourrait se demander, en lisant certains passages de ses premières pièces, s’il appartient à la fin ou au commencement d’un grand siècle, s’il écrit à une époque d’extrême ignorance ou de culture intellectuelle très-développée. Il se rapproche tantôt des Mystères du moyen âge, tantôt des poèmes de Marini, son contemporain.

L’imitation de l’Italie , qui persiste chez lui bien au delà de ses premiers essais dramatiques, se retrouve surtout dans une œuvre dont il emprunte la forme et le fond aux Italiens et qui semble écrite , comme ses poèmes, pour conquérir les sympathies des lettrés. Je veux parler de ses sonnets. Là domine cette rhétorique artificielle dont le germe perce à travers l’admirable langage du Canzoniere de Pétrarque , et qui , chez ses derniers imitateurs, finit par se substituer complètement au sentiment et à la passion. La pensée écourtée dans les limites étroites que lui impose la poétique se réduit à l’agencement habile des mots et dégénère facilement en pointes, à cause de l’usage qui s’est introduit de terminer le sonnet par un trait. Shakspeare avait,

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même en ce genre, des prédécesseurs et des rivaux en Angleterre , surtout Samuel Daniel et Drayton , élèves du spirituel Surrey, un des principaux zélateurs des études italiennes. Il ne se préserva pas mieux qu’eux du mauvais goût. 11 aime, il faut l'avouer, ù rapprocher des expressions disparates, ù tirer de ce rapprochement des effets inattendus, et à surprendre le lecteur par l’agilité avec laquelle il présente une idée sous plusieurs faces. Néanmoins, cette gymnastique de l’esprit ne lui fut point inutile; si elle le conduisit à une affectation qu’il lui eût été bien difficile d'éviter, au milieu de tous les exemples que lui donnait son temps, elle le débarrassa de la langue rude et brutale que parlait le théâtre avant lui, elle assouplit son langage et elle lit sortir de l’effort intellectuel qu’elle lui imposa cette éloquence aimable qui lui valut le surnom de poète « la langue de miel.

D’ailleurs, même dans ces œuvres où il était gêné par la convention, la sensibilité du poète se fait jour à travers les artifices du langage. Il écarte d’une main hardie le voile obscur de la poésie mystique dont s’enveloppent d'ordinaire les faiseurs de sonnets, pour exprimer en termes brûlants l’amour et l’amitié. Ces sentiments y éclatent avec tant de force que plusieurs critiques cher- , client à y retrouver les éléments d’une biographie morale de Shakspeare et des notions sur les premiers temps de son séjour à Londres. A défaut de faits nouveaux qui semblent maintenant impossibles à découvrir, on peut en tirer du moins des indices probables sur son caractère et sur ses relations 1 .

I . Yoy. Mir le* Sonnets de Shakspeare, M. Yillemain, Essai sur Shak -

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Les sonnets confirment ce que les drames peuvent déjà nous faire soupçonner; ils nous apprennent que Shakspeare, dans sa jeunesse, a aimé, qu’il a souffert et qu’il a dû ses principales consolations à l’amitié. Qui aima-t-il? Nul ne le sait, et la première loi que s’imposent les poètes italiens ou leurs imitateurs, c’est de ne jamais nommer la femme qu’ils chantent. En tout cas, l’amour ne le rend pas heureux ; il languit d’abord pour une beauté dédaigneuse qui ne répond à sa passion que par l’indifférence, puis il triomphe, comme l’indique un sonnet victorieux; mais sa victoire est immédiatement empoisonnée par la certitude qu’il a un rival, et que ce rival n’est autre que son meilleur ami.

Heureusement cet ami peut au besoin lui tenir lieu de toutes les affections. Il parle de lui sur le ton du dithyrambe, il craint par-dessus tout un refroidissement qui les séparerait et il lui cède avec résignation sa maîtresse, à condition que leur amitié n’en souffrira pas. « Fais-toi aimer des femmes, semble-t-il lui dire, mais garde-moi ton âme. A moi ton amour, à elle, comme un trésor, la jouissance de ton amour'. Prends toutes mes amours, mon bien-aimé, oui, prends-les toutes. Qu’as-tu donc de plus maintenant que ce que tu avais auparavant? Il n’est pas d’amour, ami, que tu puisses appeler véritablement mien. Tout ce qui est à moi était à toi, avant que tu me prisses celui-ci Je te pardonne ton larcin, gentil vo-

leur, bien que tu me dérobes tout mon pauvre avoir J. »

speare; M. Delécluic, Dante Aliyhieri et la poésie amoureuse; M. Françoi«-Vlctor Hugo, Préface de ta traduction des Sonnets de Shakspeare; Brown, Shakspeare' s aulobiographical poems ; M. Gervinus, Shakspeare , lome II , et enfin M. Kreyseig, Vorlesungen ueber Shakspeare, tome I.

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