Sonnet xl
Cent vingt-six sonnets célèbrent ainsi l’amitié comme la plus vive des jouissances et le seul bien indispensable. Elle ne donne point cependant le bonheur parfait, car elle traîne avec elle, comme l’amour, son cortège de souffrances; elle est troublée par la jalousie, par l’absence et par les inquiétudes d’une âme passionnée que la moindre apparence de froideur effarouche. Il y a môme des moments où l’on croit qu’un lien si cher va se rompre. « Adieu, dit le poète dans son quatre-vingt-septième sonnet, tu es trop précieux pour que je te possède et tu sais trop sans doute ce que tu vaux. » Mais ensuite les deux amis se raccommodent, et la joie rentre dans l’âme brisée du plus sensible des deux.
Quel est ce mystérieux personnage dont le nom n'est pas prononcé une seule fois et qui exerce une si grande influence sur le bonheur de Shakspeare? Nul doute que ce ne soit lord Southampton, à qui l’auteur des sonnets a dédié les deux poèmes de Vénus et Adonis et du Viol de Lucrèce. La dédicace de Lucrèce contient des expressions qui se retrouvent ici et qui doivent s’appliquer à la même personne. D’ailleurs, nous savons, par des témoignages contemporains, que ce jeune seigneur témoignait une amitié particulière à Shakspeare et à Richard Burbadge'. Quoique ayant neuf ans de moins que le poète, il s’attacha à lui et le protégea. En 1603, quand le conseil royal prit des mesures sévères contre l’audace politique des dramaturges et des acteurs, lord Southampton défendit ses deux protégés : « L’un, dit-il, est le Roscius anglais ; l’autre un grand poète et mon ami particulier. »
Cependant il ne put pas toujours jouer le rôle de Mé-