‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 35 sur 139 · Kiinj John, aet. in, sc. I · texte numérisé non relu

Kiinj John, aet. in, sc. I

duïité elle passe à l’attendrissement, quand elle regarde Arthur, et à la fureur, quand elle se trouve en présence de Philippe-Auguste. Elle accable celui-ci des reproches les plus sanglants, en l’accusant d’avoir violé sa foi et abandonné la cause de l’opprimé.

Un instant , elle peut compter sur un retour de fortune, et elle en accepte l’espoir avec l’impétuosité habituelle de ses sentiments. Leroi de France et le roi d’Angleterre se brouillent, à cause de l’intervention du légat du pape qui a excommunié Jean sans Terre. Constance les excite à la guerre et elle a le bonheur de les voir prendre les armes l’un contre l’autre. Mais cette satisfaction passagère n’est que le prélude d’une nouvelle et plus cruelle épreuve. Dans la lutte qui s’engage entre les deux armées, les Français sont vaincus , Arthur fait prisonnier et emmené en Angleterre par son oncle. La malheureuse mère voit aussitôt toute l’horreur de sa destinée et, avec la clairvoyance douloureuse de l’amour maternel, elle devine que son fils ne sortira pas vivant de sa prison. Alors sa tête s’égare et sa sensibilité surexcitée la fait parler, tantôt avec une apparence de démence, tantôt, au contraire avec la logique effrayante du désespoir. On l’accuse de folie. « Non, je ne suis pas folle, répond-elle. Plût à Dieu que je le fusse 1 car sans doute alors je m’oublierais inoi-même. Oh 1 si cela se pouvait, de quel chagrin je perdrais le souvenir ! » Puis elle ajoute, dans un accès d’attendrissement qui doit se traduire sur la scène par des larmes et par des sanglots: « Cardinal, je vous ai entendu dire que nous reverrons et reconnaîtrons nos amis dans le ciel. Si cela est vrai , je reverrai mon fils. Ah ! depuis la naissance de Caïn, le premier enfant mâle, jamais il n’est né, parmi les

hommes, de créature plus gracieuse que celui qui lrier respirait encore »

Il y a bien, il faut l’avouer, dans le langage que Shakspeare prête à cette mère infortunée , une exagération manifeste, des images et des métaphores qui se heurtent et quelquefois même des traits de mauvais goût. Mais comme le poète sait exciter et soutenir jusqu’au bout l’émotion tragique ! Quels accents pathétiques il tire du fond du cœur de la femme, et avec quelle puissance il décrit les ravages qu’y fait la douleur! Il trouve, pour exprimer l’amour maternel, des mots sublimes. Il y en a un surtout qui mérite d’être cité. Le légat du pape, le cardinal Pandolphe, essaye de consoler Constance. Celleci l’interrompt tout à coup et s’écrie : « Il me parle, lui qui n'a jamais été père ! » N’est-ce pas résumer en une parole toute la tendresse d’une mère à laquelle rien n’est comparable et que ne peuvent comprendre ceux qui n’ont point eu d’enfants?

Mais le caractère de femme le plus tragique que Shakspeare ait tracé, c’est celui de Marguerite d’Anjou, veuve de Henri VI, dans Richard III. Cette reine, autrefois belle et puissante , a perdu successivement tout ce qui l’attachait à la vie, son fils, le prince de Galles, tué par les princes d'York, son amant SulTolk, son mari et sa couronne. Elle a abusé de la prospérité , trahi ses devoirs, insulté ses ennemis vaincus, poignardé le jeune Rutland et présenté au duc d’York un mouchoir trempé dans le sang de son fils. Un caractère plus doux accepterait le malheur comme une punition des crimes passés, et s’y résignerait. Marguerite est étrangère à ces

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