Fini jiurt of Henri fl", act. i, sc
et qu'il s'eu rappelle tous les détails, il vomit contre Henri IV un torrent d’injures et il ne s’arrête que par une sorte de fatigue physique, au moment où l’emportement s’épuise par sa violence même. Tant qu’il n’a pas dit tout ce qu’il avait sur le cœur, il a été impossible de le retenir. On lui parlait, il n’entendait pas. Comme les hommes qui sont sous l’empire d’une passion forte, il ne s’occupait pas des interruptions et il poursuivait son idée avec une obstination invincible.
Shakspeare exprime très-fortement les agitations de l’âme qui se traduisent au dehors, non-seulement par le langage, mais encore par des signes extérieurs, par l’altération de la voix , par le changement de la physionomie et par l’énergie des gestes. Tout en étudiant surtout la passion, au point de vue moral, il n’en néglige pas le côté matériel qui parle aux yeux. L’acteur, qui le comprend bien, doit, en pareil cas, compléter sa pensée par un jeu expressif. Ces peintures, qu’un art plus difficile répudierait et que nos grands tragiques ont écartées de la scène, ont surtout le mérite d’être vraies. Elles s’appliquent d’ailleurs beaucoup mieux, il faut le dire, aux époques historiques dont parle le poète anglais qu’aux temps modernes. La force du corps et les qualités physiques étaient, au moyen âge, un élément si important de la vie sociale, qu’il ne paraît point étrange d’en tenir compte, quand on représente les seigneurs féodaux. Sans doute Percy n’est pas seulement un soldat robuste qui manie l’épée sur le champ de bataille. Ce corps de fer renferme une intelligence prompte et une âme généreuse. Mais il y-a des moments où la partie animale, que développent sans cesse l’exercice et l’habitude de la guerre, l’emporte sur l’autre et où l’esprit se tait, pour laisser
agir les sens. C’est un de ces moments que Shakspeare
saisit, quand il nous peint la colère d’Hotspur.
Il a donné au jeune Percy le caractère rude et violent de son siècle. Il a représenté en lui la fleur de la noblesse féodale, plus disposée à agir qu’à parler, orgueilleuse et indisciplinée, étrangère aux calculs de la diplomatie, sourde à tous les conseils modérés, quand elle croit son honneur en jeu; toujours prête à trancher les questions par le fer, au lieu de les résoudre par la discussion ; courant à sa perte avec une intrépidité hautaine et un mépris absolu du danger; ne sachant ni se gouverner elle-même, ni supporter le gouvernement des autres ; en un mot , l’expression la plus complète de l’héroïsme et des folies de l'esprit chevaleresque. Le vrai théâtre du chevalier, c’est le tournoi ou le champ de bataille. C’est là qu’il apparaît dans toute sa gloire et que, par les prodiges qu’il accomplit, il surprend notre admiration. Ailleurs le prestige diminue, il n’est plus dans son élément.
Le hasard fait de Percy un conspirateur. Mais personne n’est moins propre que lui à jouer ce rôle. Là où il faudrait de la patience, de l'adresse, une habileté consommée et une connaissance parfaite des hommes , il n’apporte qu’une fierté dédaigneuse , l’ignorance des périls qui l’environnent et le désir de faire prévaloir à tout prix son opinion. Il ne sait ni faire une concession adroite, ni ménager les susceptibilités de ses confédérés ; il dit en toute occasion ce qu’il pense et ce qu’il veut, sans souci des droits auxquels il porte atteinte ou des désirs qu’il combat. C’est ainsi qu’il blesse le Gallois Gleudower, son allié, en se moquant de ses prétentions. Il risque de perdre , par une parole imprudente , un puissant auxiliaire ; mais peu lui importe : il ne s’occupe
pas de ce que pensent les autres ; il parle et il agit toujours comme s’il n’avait à compter qu’avec lui-même. Le fond de ce caractère inflexible, c’est une confiance absolue dans ses propres forces et l’orgueil brutal de l’homme de guerre qui croit que rien ne résiste à sa valeur. Dans la lutte qu’il engage contre la royauté, il ne songe à mettre de son côté ni le nombre, ni les occasions favorables, ni la prudence, ni la politique. Comme un taureau furieux il se jette, tête baissée , sur l’ennemi , sans regarder les obstacles et sans savoir s’il est suivi par ses compagnons. Seul, il ne craint pas de se mesurer avec ure armée. Le soir même du jour où il se trouve en face des troupes royales , il veut les attaquer. On lui représente que ses renforts ne sont point encore arrivés, qu’il lui manque deux corps d’armée .qui doivent venir le rejoindre et que ses soldats , épuisés par une longue marche , ont besoin de repos. Aucune objection ne l’ébranle. Au mépris des plus simples règles du bon sens, il marcherait en avant, si le roi n’envoyait faire des propositions de paix.
Dans ce cerveau étroit où le sang fermente et où monte sans cesse la fumée de la colère, quelle place y a-t-il pour l’intelligence ? Il lui reste le feu que la chaleur de la passion et la persistance d’une idée fixe communiquent à l’esprit. Ce même homme, qui ne peut ni discuter froidement avec ses confédérés, ni faire jouer les ressorts de la diplomatie , ni mettre de son côté les chances probables de succès, expose avec une force et une lucidité singulières les griefs de sa famille contre Henri IV. Il arrive à l’éloquence par la vigueur du raisonnement. C’est qu’il n’embrasse qu’un petit nombre d’idées à la fois, mais qu’il s’y absorbe et qu’il en fait le
thème unique et habituel de ses réflexions. Il se charge de répondre aux propositions du roi et il le fait mieux qu’un ambassadeur de profession. Ses paroles sont décisives comme ses actes et tranchantes comme le fil de son épée. « Le roi est trop bon, dit-il, et nous n’ignorons pas que le roi sait quand il faut promettre et quand il faut payer. Mon père, mon oncle et moi, nous lui avons donné cette royauté dont il est revêtu. A une époque où il était à peine âgé de vingt-six ans, en médiocre estime dans le pays, plongé dans l’abaissement et la misère , pauvre et obscur proscrit, regagnant furtivement sa patrie, mon père l’accueillit sur ce rivage '. »
La vie d’un chevalier doit finir sur le champ de bataille. Hotspur, qui a vécu en soldat, meurt en soldat. Il a fait d’avance sop oraison funèbre dans une courte harangue adressée à ses compagnons. « Messieurs, leur disait-il, la vie est courte ; mais s’il fallait passer en lâche ce rapide moment , elle serait trop longue encore. Si nous survivons à cette journée, nous vivrons pour marcher sur la tête des rois. Si nous mourons, il est beau de mourir quand des princes meurent avec nous '. »
Ce rôle brillant, que l’imagination de Shakspeare a paré des plus riches couleurs, ressemble, au milieu des scènes sanglantes de l'histoire et des sombres tableaux de la politique, à une apparition de la poésie guerrière du moyen âge. Il rappelle les héros épiques du Tasse et de l’Arioste, en même temps qu’il représente, mieux qu’aucun autre personnage, l’esprit fier et indépendant de la vieille noblesse anglaise.
A côté des grands seigneurs féodaux remuants, ambi-