‹ Shakspeare, ses œuvres et ses critiquesChapitre 51 sur 139 · Ibid., sc · texte numérisé non relu

Ibid., sc

chante. Ce n’est point un caractère tragique. Il n’a pas su agir et il ne nous a pas intéressés tant qu’il a été sur le trône, parce qu’il n’avait aucune des qualités du souverain. Mais, dès qu’il est déchu de son pouvoir , sa sensibilité nous attendrit. Nous ne nous rendons pas compte de l’émotion que nous éprouvons, nous ne nous demandons point si le poète ne sort pas des limites de l’art dramatique pour tomber dans l’élégie, nous sommes touchés , et cet empire que Shakspeare prend sur nous le justifie mieux que toutes les théories. Il n’est pas donné à tous les hommes de souffrir beaucoup. Tl n’y a que les natures délicates qui aillent jusqu’à un certain degré de souffrance que n’atteignent pas les âmes vulgaires. Le cœur de Richard est de ceux que la douleur pénètre profondément, et c’est pour cela que nous en suivons, avec intérêt, les agitations.

On oblige le roi à abdiquer et à choisir Bolingbroke pour son successeur. Cette situation cruelle amène un nouveau déchirement dont nous recueillons l’expression. « Hélas ! s’écrie la victime, pourquoi m’oblige-t-on à comparaître devant un roi avant que j’aie dépouillé les idées royales avec lesquelles je régnais? Il est impossible que j'aie déjà pu apprendre à parler d’une voix insinuante, à flatter, à m’incliner, à fléchir le genou. Donnez à la douleur le temps de me façonner à cette soumission. » Alors commence la scène de l’abdication, une des plus belles qu’ait conçues la pensée du poète et où tous les sentiments que le malheur a réveillés ou développés dans l’àme de Richard, la résignation, la douleur, la dignité , la clairvoyance et le mépris des hommes se * succèdent et assombrissent ou éclairent tour à tour cette physionomie mobile.

SHAKSPE ARE.

U0UNGBR0KE.

Est-ce volontairement que vous résignez la couronne ?

RICHARD II

Oui et non. Non et oui. Non, car alors je ne dois plus être rien; oui, car je la résigne en ta faveur. Regarde maintenant comment je vais me dépouiller moi-môme. Je décharge ma tête de cette lourde couronne et mes mains de ce sceptre pesant; j’arrache de mon cœur l’orgueil du pouvoir royal; j’efface avec mes larmes l’huile dont j’ai été oint ; je rejette de mes propres mains mon diadème; j’abjure de ma propre bouche mon caractère sacré. Ma propre voix délie de leurs serments tous ceux qui ont des devoirs envers moi. J’abandonne toute pompe et toute majesté ; je renonce à mes domaines, à mes redevances et à mes revenus; j’annule mes actes, mes décrets et mes ordonnances. Dieu pardonne à tous ceux qui violeront les serments qn’ils m’ont prêtés ! Dieu maintienne inviolables tous les serments qui te seront prêtés! Qu’il ne m’afflige plus de rien, moi qui n’ai plus rien; et qu’il accomplisse tous tes désirs, à toi qui possèdes tout! Puisses-tu vivre longtemps, assis sur le trône de Richard, et puisse Richard être bientôt étendu dans sa fosse ! Dieu sauve le roi Henri, dit le roi Richard détrôné, et qu’il lui envoie beaucoup d'années de bonheur! Que me rcste-il encore à faire? northümberlanu, lui présentant un papier.

Rien, sinon de lire ces accusations , ces crimes odieux commis par vous et vos serviteurs contre l’État et le bien du pays, afin que , par cette confession , les hommes soient convaincus que vous êtes justement déposé.

RICHARD n.

Dois-je le faire? Dois-je ainsi dérouler le tissu de mes erreurs?... Mon cher Northumberland, si tes fautes étaient enregistrées, ne serais-tu pas humilié d’en donner lecture devant une si brillante assemblée?... Si tu le faisais, tu y trouverais, marqué d'une tache noire et condamné dans le livre du ciel , un article odieux, la déposition d’un roi et la violation d’un . serment solennel. Oui, vous tous qui êtes ici et qui me voyez, dans ma misère, obligé de me frapper moi-même, bien que

plusieurs d’entre vous, comme Pilate, se lavent les mains et montrent une pitié extérieure, néanmoins, comme Pilate, vous m’avez attaché ici à une pénible croix et aucune eau ne pourra vous laver de ce crime.

NORTHCMBERLAND.

Seigneur, dépéchez-vous; lisez ces articles.

RICHARD II

Mes yeux sont pleins de larmes; je ne puis voir; et cependant les pleurs ne les aveuglent pas tellement qu’ils ne puissent voir ici u ne bande de traîtres. Et si je tourne mes yeux . sur moi-méme, je me trouve aussi traître qu’eux : car j’ai consenti ici à me dépouiller de la pompe d’un roi, à avilir la gloire, à faire de la souveraineté une esclave, de l’orgueilleuse majesté une sujette, et du trône un objet vil.

NORTBÜMBERI.AND.

Mon seigneur !

RICHARD II

Je ne suis pas ton seigneur, homme insolent et hautain. Je ne suis le seigneur de personne. Je n’ai plus de nom, plus de titre, non, pas môme ce nom qui me fut donné sur les fonts baptismaux 1 !

L’intelligence de Richard II n’est pas parfaitement saine. Il y a de la bizarrerie dans ses sentiments et plus d’une fois il touche à la folie par le désordre de ses réflexions. C’est l’effet d’une catastrophe inattendue qui abat une âme trop faible pour la supporter.

Rien de plus net, au contraire, de plus lucide et de plus constamment maître de lui que l’esprit de Richard III, le type du tyran, le plus mauvais des princes que Shakspeare a représentés sur la scène. Celui-ci ne subit pas l’influence des événements ; il les dirige, il les ‘crée et il fait lui-même sa propre destinée par la force

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