H AM LE T
Pour suivre exactement l’ordre chronologique, j’aurais dû placer Hamlet immédiatement après Othello, avant le Roi Lear et avant Macbeth, qui sont postérieurs ; mais il ne me paraît pas très-important de tenir toujours compte des dates lorsqu’elles sont très-rapprochées , et je n’ai pas la prétention de suivre d’année en année, comme quelques critiques , le développement de la pensée de Shakspeare. Le Roi Lear a pu être écrit en 1604, Macbeth en 1 603. Le premier manuscrit d’ Hamlet doit être de 1 601 , et le troisième, celui que nous considérons comme définitif, de 1603. Il n’y a pas entre toutes ces œuvres assez d’intervalle, et surtout on n’est pas assez certain de l’époque précise où elles ont été composées pour qu’il soit nécessaire de s’attacher à une chronologie qui n'est que probable, au risque de ne pas tenir compte de l’analogie des sujets et des rapports de genres qu’offrent les pièces entre elles.
J’ai mieux aimé partager les tragédies de Shakspeare en trois groupes, d’après la nature des sentiments qui y sont peints. Cela ne m’a, du reste, écarté de l’ordre des années que pour Macbeth et Hamlet ; je l’ai retrouvé pour les autres pièces , tout en le subordonnant à un intérêt qui me paraissait supérieur et plus conforme aux véritables exigences de la critique. Le premier groupe tra-
TRAGÉDIES
gique comprend Roméo et Juliette et Othello, drames d’amour ; le second , le Roi Lear et Macbeth , drames épiques et drames d’action ; le troisième, Hamlet et Timon <£ Athènes, drames philosophiques, où l’idée tient plus de place que l’action, où le poète a semé le plus grand nombre de réflexions générales, et où, par conséquent, il a mis le plus de lui-même. Beaucoup de ceux qui ont voulu recomposer la physionomie morale de Shakspeare en ont cherché les traits principaux dans ces deux dernières œuvres.
La tragédie d 'Hamlet, celle de toutes les pièces anciennes et modernes qui a été à coup sûr la plus étudiée et la plus commentée, est sortie presque tout entière du cerveau du poète. Ailleurs , il suit le texte d’une nouvelle italienne ou d’une légende avec autant de fidélité que s’il s’agissait d’un document historique. Ici, il ne trouve qu’un canevas informe, où il n’est question ni de Laerte, ni d'Ophélie. Il y avait déjà eu, on le sait, deux Hamlet avant celui de Shakspeare, l’un en 1587, entremêlé de sentences dans le goût de Sénèque, l'autre en 1 594 ; mais il ne parait pas que le poète en ait tiré parti pour son propre ouvrage.
Evidemment, ce qui séduisit Shakspeare dans ce sujet , c’est le caractère déjà indiqué d 'Hamlet. Il saisit cette occasion de verser dans un seul rôle les idées philosophiques et ironiques dont son âme était remplie; il traça avec complaisance le portrait de ce jeune homme si irrésolu, si sombre, si malheureux , mais en même temps si généreux et si tendre; il retoucha son œuvre à trois reprises différentes et chaque fois il ajouta quelque chose aux monologues d’Hamlet et aux conversations du prince avec Horatio.