SHAKESPEARE
Nous avons déjà dit que les caractères de Shakspeare ne sont pas tracés uniquement en vue de l’action dramatique, car les héros qu’il met en scène n’y appliquent pas toutes leurs forces etn'y apportent pas toute leur attention. Tandis que, sur notre théâtre, les personnages ne nous apparaissent que dans leurs rapports avec le drame, sur la scène anglaise ils se révèlent avec toute l’étendue et la complexité de leurs sentiments. Ils ont une existence indépendante ; ils vivent en dehors de la tragédie. Aucun caractère ne sert mieux à faire ressortir cette tendance du théâtre de Shakspeare que celui d’Hamlet. Le prince de Danemark n’a pas besoin d'être pressé par les événements pour méditer et pour soutfrir. Le mal qui le consume ne vient pas des circonstances au milieu desquelles il se trouve placé; quelle qu’eût été sa fortune, il aurait éprouvé le dégoût de la vie et le mépris des jouissances terrestres. Avant qu’il ait appris le meurtre de son père, entendez son premier monologue ; quelle amertume et quelle tristesse! « Oh! pourquoi, s’écriet-il, pourquoi cette chair trop solide ne peut-elle se fondre et se résoudre en rosée? Oh ! si TÉtemel n’avait pas fulminé ses défenses contre le suicide ! O Dieu ! combien insipides, fastidieux et vains me paraissent tous les plaisirs de ce monde ! »
Harnlet appartient à cette famille d’esprits malheureux qui ne saisissent que le mauvais côté des choses humaines, qu’un tempérament mélancolique et une pénétration trop clairvoyante rendent plus sensibles aux maux dont notre nature est affligée qu’aux biens qui nous ont été départis. Ces héros romanesques contemplent de bonne heure l’existence avec un mépris ironique ou avec un découragement profond ; désabusés de tout,
avant même d’avoir fait l’expérience du malheur, ils apportent dans le combat de la vie la puissance de souffrir, sans la force de dompter la douleur.
Les Allemands comparent volontiers Hamlet et Werther; bien des traits leur sont, communs, en effet, et je ne serais pas étonné que l'amant de Charlotte eût pris pour modèle le prince de Danemark Chez tous deux, même sensibilité délicate et maladive, même tristesse, même fierté, même penchant pour les méditations philosophiques. Ils jugent avec- une égale amertume le monde au milieu duquel ils sont condamnés à vivre. Les misérables passions des hommes les révoltent. Leurs yeux se mouillent de larmes au récit ou au spectacle d’une action vertueuse ; leurs âmes se gonflent d’un enthousiasme généreux pour le bien et pour la vérité. Mais ils vivent trop repliés sur eux-mêmes; ils creusent trop profondément leurs pensées ; ils poussent trop loin la puissance de l’analyse et de l’observation pour jouer sur la terre le rôle qui convient à l’activité humaine. Nous sommes nés pour agir; ces êtres prédestinés que conçoit l'imagination du poète ne semblent nés que pour penser. Mettez ces esprits délicats, plus sensibles qu’énergiques, [aux prises avec une situation terrible , ils ne peuvent y résister courageusement ; ils plieront sous le poids des événements ; ils ne sont pas faits pour la lutte, mais pour la méditation solitaire. Werther ne saura pas étouffer son amour pour Charlotte ; il n’aura ni assez de force pour renoncer à elle, ni assez de légèreté pour manquer â son devoir en l’enlevant à Albert, de même qu’IIamlet n’est ni assez indifférent pour oublier