SHELLEY A PISE ET A CASA MAG.M
mistress Shelley, dont la vie a été aussi agitée que celle d'Anastasius, et qui raconte les aventures de sa jeunesse avec autant d'éloquence que le Grec imaginaire. Il a six pieds de haut, une chevelure noire de corbeau qui frise court et dru comme celle d'un Maure, des yeux expressifs, des sourcils proéminents, des lèvres retournées, et un sourire exprimant une Ijonne nature et un excellent cœur... Qu'il vous raconte une histoire de sang, ou une irrésistible comédie, sa compagnie est déUcieuse, il intéresse l'imagination et m'excite à penser.
Shelley et ses amis songeaient à faire une pièce ou au moins un roman sur sa vie d'aventures. Nous retrouvons dans le pirate des Fragments d'un drame inachevé ^ le portrait idéalisé de Trelawny.
Celui-ci nous a raconté d'une façon très piquante sa première entrevue avec Shelley.
J'arrivai tard à Pise, et après dîner, je me rendis en toute hùte aux Tre Palazzi, sur le Long'Arno, où les Shelley et les Williams vivaient sous le même toit. Les WiUiams me reçurent avec leur vive cordialité ; nous étions en conversation très animée, quand tout à coup je fus vivement frappé en remarquant dans le passage près de la porte ouverte opposée au lieu où j'étais, une paire d'yeux étincelants fixés sur les miens. Avec la linesse féminine, les yeux de mistress Williams suivirent la direction des miens, et allant vers la porte, elle dit en riant : « Entrez, Shelley ; c'est notre ami Tre qui arrive. » Glissant rapidement, rougissant comme une jeune fille, un jeune homme grand et maigre me tendit ses deux" mains à la fois ; sans reconnaître le poète sous ces dehors incultes et féminins, je lui rendis sa chaude poignée de main. Après les compliments ordinaires il s'assit et écouta.
{. Vol. III, p. 278: (c II était près de moi, etc. » et p. 280 : « Il était si terrible, etc. »
L'étonnement m'avait rendu silencieux ; était-il possible que cet enfant imberbe à la physionomie si douce fût le monstre lui-même en guerre avec tout l'univers? excommunié par les pères de l'Eglise, privé de ses droits civils par la volonté de cet affreux lord chancelier, rejeté par les membres de sa famille, et dénoncé par ses confrères en littérature comme le fondateur d'une école satanique? Je ne pouvais le croire : il devait y avoir là quelque mystilication.
Il est difficile à notre génération actuelle de se faire une idée de la bigoterie haineuse qui existait il y cinquante ans.
11 était haltillé comme un jouvenceau, d'une jaquette et d'un pantalon noirs, qui semblaient trop petits pour lui. Mistress Williams vit mon embarras, et pour me rassurer demanda à Shelley quel livre il avait dans la main. Sa figure s'illumina et il répondit vivement : « Le Magicien prodigieux de Calderon ; je suis en train d'en traduire quelques passages. » — « Oh ! lisez-nous cela ! » Arraché ainsi à la sphère des incidents vulgaires qui ne pouvaient fintéresser, et franchement lancé sur un thème favori, il oublia immédiatement tout ce qui n'était pas le livre qu'il tenait à la main. La manière magistrale dont il analysa le génie de l'auteur, son interprétation lumineuse du sujet, et la facilité avec laquelle il traduisit en notre langue les passages les plus délicats ou les plus imagés du poète espagnoL sa maîtrise dans les deux langues, tout cela fut merveilleux. Après cette épreuve, je ne doutai plus de son identité ; il se fit un profond silence ; et levant les yeux, je demandai : « Où donc est-il ?» — « Qui ? Shelley? dit mistress Williams ; oh I il va et vient comme un esprit, personne ne sait quand il vient et où il va. »
Dès la fin de 1821, Shelley et \yilliams avaient conçu un projet de bateau d'après les plans que ce dernier avait rapportés d'Angleterre. Trelawny fut invité à donner son avis ; il proposa le modèle d'une
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goélette américaine ; mais malgré ses sages observation, Shelley et Williams persistèrent dans leurs vues, et la construction de la chaloupe fut immédiatement confiée à un ami de Trelawny, le capitaine Roberts à Gênes. Cette discussion entre les trois amis avait lieu la nuit du 15 janvier 1822 : «Ainsi dans cette nuit, dira plus tard mistress Shelley, nuit de gaieté et d'insouciance, le misérable sort de Jane et le mien furent décidés. Nous nous dîmes alors l'une à l'autre, en riant : nos maris décident sans nous demander notre consentement; car, pour vous dire vrai, je hais ce bateau, quoique je n'en dise rien. Et moi aussi, dit Jane : mais parler serait inutile, et ne servirait qu'à gâter leur plaisir. Oh ! comme je me souviens bien de cette nuit!... »
En attendant la fatale chaloupe, Shelley occupait ses loisirs à la traduction de Caldéron et de Gœthe ', il trouvait entre le Magico prodigioso et Faust une similitude frappante, tout en reconnaissant les diversités de génie qui distinguent leurs auteurs : Gœthe lui semblait plus grand philosophe, et Caldéron plus grand poète.
Deux incidents fâcheux vinrent au mois de mars troubler cette douce vie de Pise.
Le rez-de-chaussée de la maison habitée par les
1. La traduction de Caldéron lui donna beaucoup moins de peine que celle de Gœthe : « il n'y a que Coleridge, disait-il modestement, capable de le traduire » — Maintes fois depuis, le Faust de Gœthe a été traduit en français, mais jamais aussi parfaitement que dans la nouvelle traduction que M. Camille Benoit vient de publier chez Lemerre.
Shelley était transformé le dimanche en chapelle évangélique ; Mary, par ménagement pour l'opinion, y assistait de temps en temps au service et au prêche Le prêcheur était un D"" Nott, savant éditeur des poésies de Surrey et de Wiatt. Le dimanche 3 mars, Mary reçut du docteur une invitation spéciale. Son discours roula sur l'athéisme, et plusieurs allusions visèrent directement mistress Shelley, dans l'intention de la mettre en garde contre l'influence funeste des doctrines de son mari. Ce fut une fête pour les amateurs de scandale ; Mary regretta amèrement de s'être aventurée au piano di sotto, et soupira après l'île déserte dont Shelley, dégoûté de la méchanceté des hommes, lui avait parlé dans ses lettres de Ravenne. Un autre dimanche, le 24, Byron, Shelley, le comte Pietro Gamba, le capitaine Hay et Taaffe, le traducteur de' Dante, revenaient de leur promenade du soir, quand un dragon à moitié ivre se mit à galoper au milieu d'eux, et coudoya rudement la commentateur de la Divine Comédie. Byron et Shelley se mirent à la poursuite du butor, l'arrêtèrent, lui demandèrent son adresse etlui donnèrent leurs cartes. Le sergent-major Masi crie à la garde et se met en devoir de se défendre en frappant de son sabre d'estoc et de taille. Shelley est renversé de son cheval, et allait être atteint par le sabre sans l'intervention du capitaine Hay. En fuyant, le sergent fut gravement blessé par un des sbires de Byron (j'ai, disaitil, de rudes drôles à mon service), et transporté à l'hôpital. Cette aventure fit beaucoup de bruit à Pise, et donna naissance aux plus fantaisistes com-