‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 102 sur 110 · SHELLEY A PISE ET A CASA MAGNI · texte numérisé non relu

SHELLEY A PISE ET A CASA MAGNI

mentaires. Peu après, le gouvernement italien s'en souvint pour aggraver les charges qui pesaient sur le comte Pietro Gamba et le condamner à l'exil.

Ces légers troubles grossis par l'opinion, et plus encore le désir de s'éloigner de Byron dont l'intimité superficielle lui était de plus en plus pénible, décidèrent Shelley à quitter Pise et à chercher quelque part une retraite à l'abri des commérages et des mesquines passions du public. Il avait visité quelques mois auparavant les bords du golfe de la Spezzia, et y avait découvert une bicoque abandonnée, la Casa Magni, située dans une mélncolique solitude entre les villages de Lerici et de San-Terenzo. C'était une maison d'un aspect triste et sévère, élevée sur des arcades en forme de cloître qui la faisaient ressembler à un couvent, adossée à une colline couverte d'une sombre forêt, et dominant la mer, dont les flots venaient se briser au pied même de la terrasse. Les habitants des localités voisines étaient encore plus sauvages que le site. On les voyait quelquefois la nuit sur la grève chantant à tue-tête d'étranges chansons, et dansant fantastiquement au milieu des vagues qui venaient sauter sur la rive. Ce ne fut qu'avec tremblement et comme avec une muette terreur que Mary, hantée de sinistres pressentiments, s'installa dans celte solitude, dénuée de toute commodité et de tout confort. « Nous aurions été naufragés, dit-elle, sur une île des mers du Sud, qu'à peine nous serions-nous sentis plus éloignés de toute civilisation. Mais là, ajoutait-elle pour se consoler, où le soleil brille, le confort de-

vient du luxe, et nous trouvions une société suffisante en nous-mêmes. »

Shelley, lui, ne se sentait pas d'aise; il avait presque trouvé son île déserte : « Comme l'hirondelle d'Anacréon, écrivait-il à son ami Smith, j'ai quitté mon Nil, et pris ici mes quartiers d'hiver dans une maison solitaire, battue par la mer, et entourée de la suave et sublime scène du golfe de la Spezzia. »

Le 12 mai arriva le fatal bateau. Comme les habitants de Casa Magni se promenaient après dîner en causant sur la terrasse, ils découvrirent une étrange voile qui tournait la pointe de Porto-Venere ; c'était le Don Juan, comme l'avait baptisé Byron; ou plutôt l'Ariel, comme l'appela bientôt Shelley.

Le poète enthousiasmé voulut l'essayer dès le lendemain, cherchant fiévreusement l'occasion de le faire lutter contre les felouques ou autres grands navires de la baie. Williams raconte en détail dans son curieux Journal, tout rempli de son culte pour Shelley, les expéditions aventureuses qu'ils font presque tous les jours sur tous les points des côtes de la Spezzia. Ils éprouvent des émotions analogues à celles de Christophe Colomb découvrant les îles du Nouveau- Monde.

Nos deux marins sont en extase devant leur embarcation ; Williams est aussi jaloux de la réputation d'Ariel que de celle de sa femme; ils ne peuvent plus le quitter ; bientôt la Méditerranée leur semble « un lac trop étroit et trop tranquille pour y déployer son excellence, >y ils renvoient ie marin génois que Trelawny avait chargé de le conduire, ne gardant

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plus avec eux qu'un mousse inexpérimenté, Charles Vivian. Williams, qui connaît un peu la mer, forme son ami Shelley à toutes les manœuvres « avec autant de sollicitude, dit-celui-ci, qu'un moineau qui élève les petits d'un coucou. »

C'était fort amusant, raconte Trelawny, de voir Williams apprenant au poète à manier le gouvernail et les autres points de la manœuvre Comme d'ordinaire, Shelley avait un livre dans sa main, disant qu'il pouvait lire et gouverner en même temps, l'un étant une occupation mentale, et l'autre tout à fait mécanique... A la suite d'un mouvement maladroit, le chapeau de Shelley fut jeté par dessus bord, et Shellej^ l'aurait probablement suivi, si je ne l'avais retenu. 11 arrivait que, scandalisé des maladresses de ce marin d'eau douce, Williams quelquefois s'emportait contre le poète pour sa négligence à exécuter ses ordres. Shelley cependant était heureux et dans une telle joie, les termes de marine chatouillaient si agréablement sa fantaisie, qu'il remettait son Platon même dans sa poche, et s'abandonnait à une gaîté folle. — « Vous ne ferez rien de bon de Shelley, disais-je à Williams, jusqu'à ce que vous ayez jeté par dessus bord ses livres et ses paperasses, coupé les touffes de cette chevelure qui lui pend sur les yeux, et plongé ses bras jusqu'au coude dans un seau de goudron. » Souvent il oubhait le bateau pour suivre les formes changeantes des flots ou du ciel.

Comme l'Ariel tirait trop d'eau pour approcher du rivage, Williams avait construit à l'aide d'un charpentier un tout petit canot, de six ou sept pieds de long, à fond plat et très léger, fait d'osier et recouvert de toile goudronnée, qu'une personne pouvait facilement transporter de la maison au rivage. Cette fragile em-

barcation faisait les délices du poète ; le moindre mouvement imprudent la faisait chavirer, et plus d'une fois Shelley. en s'amusant avec elle, courut de véritables dangers. Il attribuait ces caprices de la barque à sa malice, et non à ses propres imprudences: « Je vois bien, disait-il, pourquoi ships et boats (bateaux et vaisseaux) sont féminins, c'est qu'ils sont aussi perfides que des femmes. Trelawny raconte à ce sujet deux aventures trop caractéristiques du poète pour ne pas les citer ici.

Par une soirée chaude et calme, Jane Williams était assise sur le sable devant la villa au bord de la mer avec ses deux enfants, attendant son mari. Shelley déboucha tout à coup de la maison traînant son canot ; après l'avoir lancé à la mer, il dit à Jane : « le sable et l'air sont chauds ; flottons sur la fraîche et calme mer ; il j a place sans danger pour tous dans mon bateau. » Jane se laissa persuader par l'assurance et l'enthousiasme de Shelley, et s'accroupit dans le fond de la barque avec ses deux enfants. Elle s'imaginait que Shelley allait côtoyer le bord peu profond du rivage. Un coup de vent, une ride du flot, un mouvement imprudent de l'équipage, et c'en était fait de la barque et de son contenu. SheUey bientôt, séduit par le calme de la mer, s'écarta triomphalement du rivage, pour faire le tour d'un promontoire avancé dans la profondeur des eaux. Personne ne les surveillait, il n'y avait pas d'embarcation à un mille à la ronde ; le rivage s'éloignait de plus en plus, la mer devenait de plus en plus profonde, et le poète rêvait. A la première réflexion, Jane comprit toute sa folie de s'être confiée à un homme de génie, mais marin imprudent et inexpérimenté. Après une longue traversée, le poète restait tranquillement penché sur ses avirons sans se douter des terreurs de la pauvre mère, et absorbé dans une pro-

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fonde rêverie. Jane, folle d'épouvante, regardait le terrible nautonnier, perdu dans sa sombre mélancolie ; elle hasarda quelques observations ; point de réponse. Soudain Shelley lève la tète, son front s'éclaircit, son visage resplendit comme à l'approche d'une lumineuse pensée, et il s'écrie avec joie : « Maintenant résolvons ensemble le grand mystère. » Jane, comprenant quel danger elle courait si elle ne répondait pas au rêveur, ou le tirait trop brusquement de son extase, lui dit de sa voix la plus douce : « Non, je vous remercie, pas pour le moment ; j'aimerais mieux dîner d'abord, et mes enfants aussi. » Et voyant que le poète était tout interdit de cette note discordante, elle continua : « Et voilà que souffle la brise de mer, la brume s'éclaircit ; il faut rentrer, on doit être inquiet sur notre compte, et Edward dit que cette barque n'est pas sûre. » — « Pas sûre ! dit le poète ; j'irais avec elle à Livourne et au bout du monde !» — « Vous n'avez pas encore écrit les paroles pour l'air indien? » continua Jane. — « Si fait, dit Shelley, il y a longtemps ; mais il faut que je les transcrive de nouveau ; car je ne puis lire ce que j'écris hors de la maison. Vous me rejouerez l'air, et 'j'essaierai de faire quelque chose de mieux. » Cependant Shelley ramait toujours et regagnait sans encombre le rivage. Cette fois encore le démon de la mer, qui guettait sa proie, avait étendu ses ailes et s'était enfui. WilUams et Trelawny, très inquiets, les attendaient sur le rivage. Jane sauta si brusquement de la barque qu'elle la fit chavirer sur le poète. Et comme son mari lui adressait des reproches, en lui disant qu'il aurait amené la barque, si elle avait attendu un instant : « Non, merci, dit-elle, encore toute bouleversée, vous ne savez pas à quel terrible destin je viens d'échapper ; jamais je ne remettrai les pieds dans cet horrible coffre. Résoudre le grand mystère!... Oh! c'est lui qui est le plus grand des mystères ! Nous pouvons nous faire quelque idée de ce que feront les autres hommes, parce qu'ils partagent notre commune nature ; mais

lui, impossible de dire ce dont il est capable! Il recherche ce que nous fuyons tous, la mort ! » A diner, elle ne mangea point, répétant: « Ah ! ne me mettez jamais toute seule dans le même bateau que Shellej' ! » Le poète entendant prononcer son nom, se glissa dans la chambre avec sa figure juvénile et son expression radieuse ; il prit du pain et du raisin, qu'il mangea tout en lisant un drame de Calderon.

Un autre jour que la maison avait été mise sens dessus dessous pour recevoir un voyageur distingué venant d'Allemagne pour voir Shelley, on était à table sans le poète, et l'étranger racontait comment en Allemagne les amateurs de littérature anglaise considéraient Shellej' comme le plus philosophe des poètes, d'une imagination transcendante et dépassant en profondeur et en hardiesse de pensée tous les poètes populaires ; quelqu'un de la société remarqua à ce sujet que le génie purifie tout, qu'ainsi les statues nues des Grecs sont modestes, tandis que les statues drapées des modernes ne le sont pas, quand tout à coup les dames se voilèrent la face de eurs mains, dans un muet désespoir, devant la plus, inattendue des apparitions. C'était Shelley, dans le costume d'une divinité marine, le corps ruisselant d'eau salée, la chevelure remplie d'herbes marines. Shelley, sans émoi, s'excusa simplement, en racontant son aventure. Pendant qu'il se baignait selon son habitude, sa folâtre barque lui avait joué un de ses tours ordinaires ; en chavirant, elle avait submergé ses habits, et il ne pouvait gagner sa chambre qu'en traversant la salle à manger, qui à cette heure se trouvait toujours vide. Quelques minutes après, il reparaissait montrant triomphalement un hvre qu'il tenait à la main, et disant : « J'ai sauvé du naufrage ce diamant sans prix. » C'était un Eschyle. Et il s'assit, sans avoir conscience d'avoir pu offenser personne.

Shelley écrit encore moins à la Casa Magni qu'à Pise;

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