SUR L'AMOUR
Pourquoi dit-on que tu ne peux vivre dans une jeune et belle poitrine, parce que tu ne peux donner une éternelle vie ni y fleurir pour toujours? Puisque ni la douleur flétrissante, ni l'âge, ni le terrible vainqueur du Temps, la mort, tout imprégnée de sa rosée empoisonnée, ne peuvent blanchir tes couleurs vermeilles, ne gardes-tu pas toujours ta fleur inaltérée, immuable, tranquille, même dans la tombe?
Oh! quand sur les êtres bénis qui revivent l'étoile du jour de l'amour point, et que chaque énergie de l'âme survivante prend un plus vigoureux essor, n'as-tu jamais senti un tressaillement qui transporte, semblal)le au souffle chaud de juin, traverser ton être, puis pénétrer chacune de tes idées, quand toutes les autres passions meurent? Ne l'as-tu jamais ser^ti dans quelque fantastique rêve de midi, assis près du courant solitaire, où le silence dit : « c'est ici mon séjour, » et aucun murmure de la plaine, aucun écho de la montagne ne lui dispute son silencieux royaume? — 2 Mai 1811.
0 toi, dont le cher amour a lui sur l'obscur sentier que
suivait cet esprit solitaire, sentier lugubre et froid, mais qui conduit rapidement à ces formidables limites qui marquent les bornes du temps, et celles de l'espace quand le temps ne sera plus, — ne tourneras-tu pas sur moi ces yeux rayonnant l'esprit, jusqu'à ce que je sois sur que cette terre est un ciel, et le ciel la terre? A UNE ETOILE.
Douce étoile, qui, brillant sur la scène ténébreuse, fuis à travers les nuages laineux irradiés d'argent! Paillette de lumière sur le voile ombreux du soir, linceul dé robant le rayon du jour au lac sans vagues, toi qui éclaires l'heure de l'amour sacré, plus douce que les pâles feux de l'étoile du matin expirante! Douce étoile! quand la nature lassée succombe au sommeil, et que tout se tait, tout, excepté la voix de l'Amour, dont les murmures entrecoupés gonflent le souffle embaumé du tendre Favonius, qui par intervalles soupire à l'oreille du silence, que fais-tu autre chose que de bercer les esclaves de l'intérêt dans le repos avec ce doux regard de pitié? Oh! je voudrais regarder dans ton cher rayon jusqu'à ce que tous mes sens soient énamourés...
Dans le milieu de juillet 1811, Shelley, renonçant à son premier dessein de rejoindre Hogg à York *, fit un petit voyage chez son cousin Thomas Grove à CwmElan(Radnorshire), dans l'espérance de rejoindre les Westbrook, qui devaient passer une partie de l'été à Alberystwith, dans le voisinage. En attendant l'heureux moment qui devait le réunir à Harriet, le poète se trouva dans ce pittoresque pays en proie à un de ces découragements dont son stoïcisme n'était pas maître, et qui le rendaient insensible aux charmes même de la nature.
1. Son père hii avait écrit à ce sujet : a Allez à York, si vous voulez, mais pas avec mon argent. »
C'est un site divin, écrit-il à Hogg, mais tout y est morne, passé, émoussé, sans fruit; c'est un vrai trou. Je suis avec des gens, qui, chose étrange à dire, ne pensent jamais... Je suis tout solitude. Cependant |il faut que j'y reste, pour réparer mes finances, forcé que je suis à reconnaître que la pauvreté est un mal. Je ne vois pas une âme; tout est ténébreux et désolé. Je m'amuse cependant à lire Darwin, à grimper après les rochers, et à explorer le pajsage.
Dans ses lettres à miss Hitchener, sa pensée se tournait du côté des questions politiques et sociologiques : l'égalité sociale est-elle réalisable? Si elle n'est pas réalisable, n'est-elle pas au moins, comme la perfection pour l'individu, un idéal vers lequel la société peut toujours marcher sans l'atteindre jamais ? Une plus juste distribution du bonheur et de la richesse, du travail et du repos, ne pourrait-elle pas mettre fin au crime et à la tentation du crime ? Le riche lui-même ne gagnerait-il pas à l'égahté du travail, d'être débarrassé des passions et des maux, auxquels le prédestine sa fortune héréditaire ? Tout en répondant à ces questions avec la conviction que ce paradis de l'égaHté n'était pas un paradis visionnaire, il ne pouvait s'empêcher de jeter un regard affligé et prophétique à la fois sur l'état de choses actuel, et les sanglantes commotions que devait amener tôt ou tard l'antagonisme entre l'extrême pauvreté et l'extrême richesse, fruit du présent régime.
A ce sujet il racontait à miss Hitchener une anecdote typique et qui devient sous sa plume un sym- ■ bole d'une haute portée morale : '
Ma fenêtre est sur la cuisine. Un matin, je l'ouvris, et je finissais à peine de m'habiller quand ces mots : pour Vamour de la charité vinrent frapper mon oreille. Ils étaient prononcés avec une certaine douceur, de sorte qu'en me penchant je fus surpris de voir qu'ils sortaient de la bouche d'an vieux mendiant, à qui en ce moment un domestique apportait de la viande. Je descendis en courant pour lui donner quelque chose. 11 parut extrêmement reconnaissant. J'essayai d'entrer en conversation avec lui; en vain! Je le suivis pendant un mille, lui adressant mille questions. A la fin je le quittai sur cette observation qui témoignait que mes instances étaient inutiles : « Je vois, dit-il, par vos vêtements que vous êtes riche. Les riches m'ont injurié un million de fois. Vous me paraissez bien intentionné; mais je ne puis m'y fier, vous voyant dans une pareille maison, et vêtu comme vous Têtes. Ce serait charitable à vous de me quitter. »
Cependant Shelley attendait en vain l'heureuse lettre qui devait l'appeler à Alberystwich :
Le père Westbrook était venu avec ses filles jusqu'à Gondovvell ; mais là tout à coup il rebroussa chemin et retourna à Londres, dans le dessein d'y réintégrer Harriet à Glaphara. Celle-ci en donna aussitôt avis à Shelley, qui essaya d'attendrir son tyran par une lettre éloquente. Cette lettre n'ayant produit aucun effet, mis Westbrook se mit alors décidément sous la protection de son libérateur, lui déclarant qu'elle éiaiiiprête à le suivre partout où il voudrait. Devant un si courageux abandon, tous les scrupules de Shelley s'évanouirent ; écoutant plutôt la voix d'un chevaleresque dévouement que celle de l'amour, obéissant plutôt, comme il le dit lui-même après l'événement, « à une suggestion volontaire,
qu'à l'inspiration de la passion, ))il accomplit, non sans un mélancolique pressentiment, le sacrifice de lui-même, et accepte avec enthousiasme le devoir que lui inspirent le malheur et l'amour de celle qui se remet entre ses mains.
Dans cet enthousiasme de la première heure il écrit à Hogg :
Son père la persécutait de la façon la plus horrible, en la forçant de rentrer à l'école. Elle m'a demandé conseil ; j'ai répondu : résistez. Elle m'a écrit que la résistance était inutile, mais qu'elle fuirait avec moi, et s'est remise en ma protection. Reconnaissance et admiration, tout demande que je l'aime à tout jamais!... Nous aurons deux cents livres par an; quand nous nous trouverons à court, nous vivrons, je suppose, d'amour! Nous vous verrons à York.
Shelley courut à Londres ; il y trouva Harriet souffrante et indécise. Sans doute, à l'instigation d'Elisa elle désirait assurer son avenir par un mariage régulier. C'était aussi l'avis de Hogg, ardent défenseur du mariage légal. Shelley se laissa persuader parles arguments de son ami ; pour lui il était parfaitement indifférent à l'opinion du monde ; il ne se rendait qu'en considération des intérêts et du bonheur de la femme, « bonheur si fragile, si facilement brisé, et qu'il fallait par conséquent mettre à l'abri de tous les coups de la fortune. » Il comprenait du reste, H combien il était inutile d'essayer par des exemples singuliers et isolés, de renouveler sous ce rapport la face de la société, jusqu'à ce que la raison ait opéré un changement assez radical pour que l'expérimen-
tateurpût faire abstraction des résultats fâcheux et se mettre au dessus des préventions que son opinion (cependant si forte pour le progrès de la vertu) ne manquerait pas de rencontrer dans l'immense majorité. » Le 15 août 1811, il écrivait à Hogg : « Je suis tout à fait converti au mariage, non par esprit de temporisation, maisparla force de vos arguments ^)) La promesse de mariage fut donc donnée aux deux sœurs, et il n'y eut plus qu'à se procurer l'argent nécessaire à l'exécution du projet d'enlèvement. Shelley emprunta vingt cinq livres au père de son cousin Medwin. Enfin après plusieurs entrevues secrètes entre les deux amants en présence du cousin Charles Grove, un beau matin du mois d'août (le samedi 24, d'après M, Dowden), miss Harriet Westbrook monta toute confiante et joyeuse dans le fiacre qui l'attendait à la porte d'un café de Mount Street. Les deux cousins y montèrent avec elle, et la voiture roula du côté de Bull and Mouth Street, oii le trio dut attendre toute une longue journée le départ de la malle du nord.
1. « Ce seul argument, soutenu par vous avec tant de force, le sacrifice fait par la femme, sacrifice si disproportionné à tout ce que l'homme peut donner, cet argument seul peut me justifier, s'il y a eu là une faute, de ma soumission hésitante à votre intelligence supérieure... Mon père est ici, fort étonné probablement de me voira Londres. Il le sera bientôt davantage encore.» — D'après les lettres à miss Hilchener citées par M. Dowden, Shelley, dans ce même mois d'août, passa quelques jours à Field Place et à Cuckfield, où il vit son admirable amie, et lui annonçaqu'il sedécidait à entrer dans la carrière delamédecine. Une lettre pressante d'Harriet le rappela bientôt à Londre».