‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 32 sur 110 · Lettre à Godwin, juillet · texte numérisé non relu

Lettre à Godwin, juillet

sance, elle a contracté, durant sa jeunesse, des habitudes de pensée profonde et raffinée; son esprit, naturellement chercheur et pénétrant, s'est élevé au dessus des préjugés, et s'est formé un genre de vie en dehors des sentiers battus. Sous le patronage d'une dame d'un esprit singulièrement libéral, cette femme, à l'âge de vingt ans, s'est mise à la tête d'une école. Elle n'a point caché le système extraordinaire de pensée qu'elle avait adopté, et a publiquement enseigné la jeunesse, comme déiste et républicaine. Quand je l'ai connue pour la première fois, elle n'avait pas encore lu la Justice politique, et cepeniant sa vie semblait presque modelée sur ses enseignements. Telle est la femme qui va faire bientôt partie de notre famille. »

Du jour en effet où Shelley l'eut connue, il n'eut plus qu'une pensée : arracher miss Hitchener à ses humbles occupations et se l'attacher comme une âme nécessaire à son âme. Désormais, c'est à elle qu'il confiera toutes ses pensées, qu'il ouvrira le plus intime sanctuaire de son être. En quittant Cuckfield, il laissa pour les lui remettre à son oncle Pilfold un e.\emplaire de la Malédiction de Kehama de Southey, un livre d'Ensor sur l'Education nationale et VEssai de Locke sur l' Entendement humain. A peine de retour à Field Place, il engagea avec sa nouvelle amie une correspondance polémique sur toutes les grandes questions métaphysiques, religieuses et morales qui absorbaient sa pensée *.

Une autre correspondance occupait encore les loisirs de Shelley à Field Place, correspondance avec les deux sœurs Westbrook de Londres. L'une d'elles,

1. Il nous l'esté de cette correspondance une cinquantaine de lettres, d'une importance majeure pour l'histoire de l'âme de Shelley pendant cette année 1811-1812.

de quatorze ans la plus jeune, Harriet, devait bientôt devenir sa femme.

Il faut remonter un peu en arrière pour faire connaissance avec les VVestbrook. Ley2<//'Westbrook, comme on l'appelait, était un aubergiste enrichi de Mount Street. Tout en vendant à boire etàmanger dans sa taverne, il prêtait dans l'arrière-boutique de l'argent à ses clients ; à l'aide de sa femme, une ancienne cuisinière, il avait acquis à ce double métier une assez ronde fortune. Une fois bien dans ses affaires, il avait établi sa famille dans une maison privée de Ghapel Street et faisait donnera ses filles une éducation de demoiselles. C'est ainsi que l'une d'elles se trouvait dans la même pension que les sœurs de Shelley, Miss Mary et Miss Hellen, chez madame Fenning, à Clapham. Miss Mary et Miss Hellen, pendant les vacances d'Oxford, avaient parlé avec enthousiasme à leur frère de leur compagne, Harriet Westbrook; elles l'admiraient pour sa beauté, et l'aimaient pour son caractère doux et enjoué. C'était en somme une enfant charmante, dont le sourire enchanteur faisait oublier bien vite les moments d'irritation ou de mauvaise humeur, la favorite de ses maîtresses, une poupée capricieuse et adorable. Miss Hellen Shelley, qui la vit pour la dernière fois en 1811, en a tracé ce portrait: « C'était une fille vraiment jolie, d'une complexion rare en ces jours, un teintd'une blancheur rosée éblouissante, avec des cheveux tels que les rêverait un poète, et qui faisaient particulièrement l'admiration de Bysshe. Madame Fenning et ses sous-maîtresses parlaient de sa beauté,

et disaient souvent qu'elle était faite pour jouer le rôle de Vénus dans une fête. Elle sivait, comme Shelley, les yeux bleus et proéminents, et la chevelure brune. » Ce qui intéressa plus encore Shelley à cette belle enfant, c'est qu'elle était travaillée d'une mélancolie secrète, parlant souvent très sérieusement de se suicider, mais avec tant de calme et de sangfroid, qu'on avait fini par ne plus s'en alarmer. Cette tristesse, qui faisait un si singulier contraste avec l'humeur enjouée et folâtre de la jolie Vénus, on l'attribuait aux chagrins que lui causait la tyrannie de son père. Trelawny raconte que Shelley dans une de ses visites à Clapham, trouva les jeunes amies causant des difficultés que Harriet avait avec son père ; cette tyrannie paternelle, dont il avait eu tant à souffrir lui-même, l'aurait alors enflammé d'une généreuse passion pour cette intéressante victime, et les jeunes filles ne voyant pas le moyen de l'y soustraire, il aurait dit à brûle-pourpoint : « Eh bien, je l'épouserai ! n Cette parole imprudente, Shelley se crut obligé de la tenir, et il la tint.

Les premières relations de Shelley avec Harriet remontent au mois de janvier 1811. A la fin des vacances de cette année, sa sœur Mary lui avait donné une lettre d'introduction chez les Westbrook en le chargeant de remettre un présent de sa part à son amie. Dans le cours du même mois, Shelley, de retour à Oxford, avait fait adresser à Harriet un exemplaire de son roman de Saint-Irvyne, où celle-ci pût s'initier à loisir aux théories de l'amour libre, et goûter le doux poison des poétiques amours d'Eloïse et de Fitzeus-

tace. Ce fut sans doute pour remercier Shelley de cet envoi, que nous la voyons souscrire alors à un volume de vers en cours de publication de Miss Janetta Philipps ', une jeune muse, chaudement patronnée par le poète.

Une correspondance suivie s'engagea dès lors entre Harriet et Shelley.

Miss Westbrook achevait de toucher et d'intéresser le poète en l'entretenant de la conduite déraisonnable ettyrannique de ses parents à son égard, de la misère qui empoisonnait sa vie dans un milieu où elle ne pouvait aimer personne; Shelley de son côté essayait de la consoler en l'élevant jusqu'à lui et en déracinant en elle toutes ses anciennes superstitions. Il vint bien vite à bout des premiers scrupules de la jeune fille. Harriett fascinée oublia bientôt les répugnances que lui avait d'abord inspirées le renom d'athée dont il jouissait jusque dans l'école de Clapham. Quelque temps après son mariage (mars 1812), Harriet faisait à ce sujet ses confidences à miss Hitchener dans une lettre que le triste dénouement de sa vie rend particulièrement touchante :

Pourquoi ma chère amie se méprend-elle toujours sur mon compte, et en appelle-t-elle à mon jugement, qui e?t si inférieur au sien? Il est vrai que vous avez été plus mêlée au monde que moi. Ma connaissance du monde s'est limitée aux années de ma jeunesse, et à la situation où j'étais placée. Mes rapports avec Tliumanité ont donc

1. Ce Tolume parut en ISll, sou.s ce titre : « Poems, hy Janelta Philipps, Oxford, » précédé de la liste des souscripteurs où se trouvent pour la première fois réunis les noms de Shelley et de Harriet Westbrook.

été beaucoup moindres que vous ne pouvez vous l'imaginer. Tant que j'ai vécu avec mon père, je n'étais pas à même d'acquérir beaucoup d'expérience, notre cercle de connaissances étant très limité, et mon père ne jugeant pas convenable que nous nous mêlions beaucoup à la société. En résumé, nous avons fort rarement fréquenté les lieux de réunions fasliionables et d'amusement, comme on aurait pu l'attendre de notre âge. J'ai même rarement habité la maison; l'école a vu la plus grande partie de ma vie. Mais ne croyez pas pour cela que j'étais ignorante de ce qui se passait dans le grand monde; les livres et les journaux suffisaient pour m'en instruire. Quoique silencieuse spectatrice, je m'aperçus que tout n'était i»as comme il devait être. Je vis avec épouvante les vices des grands, et je me dis à moi-même qu'il valait encore mieux être une mendiante, ou obligée de gagner mon pain avec mon aiguille, que d'habiter ces grandes maisons, quand la misère et la famine hurlent autour d'elles. (On reconnaît facilement dans ces pensées la marque de Shelley.)

Je viens vous dire mes fautes, sachant ce que je puis attendre de votre amitié. Rappelez-vous ma jeunesse, et si quelque chose peut m'excuser, qu'elle suffise. A Londres, vous le savez, il y a des militaires, comme ailleurs. Lorsque j'étais tout à fait enfant, j'admirais ces habits rouges. Cette admiration grandit avec moi; et je regardai les militaires comme les meilleurs et les plus fascinateurs des hommes, tout en déclarant que jamais je n'en épouserais un. C'était moins à cause de leurs vices que de l'idée qu'ils pouvaient être tués. Si je me mariais, je pensais que ce serait avec un clergyman. Etrange idée, n'est-ce pas? Mais ayant été élevée dans la religion chrétienne, ce fut de là que cette idée prit naissance. Vous pouvez concevoir avec quelle horreur j'entendis dire pour la première fois que Percy était un athée; du moins est-ce ainsi qu'on rappelait à Clapham. D'abord je ne compris pas le sens de ce mot; aussi, quand on me l'expliqua, je fus

vraiment pétrifiée. Je m'étonnais qu'il pût vivre un moment en professant de tels principes, et je déclarai solennellement qu'il ne changerait jamais les miens. Je me préoccupais peu de la rectitude de ces principes, et en lui écrivant, j'essayai Je les ébranler, assurée qu'il était dans la mauvaise voie, et moi dans la bonne. Mais je ne voulus prêter l'oreille à aucun de ses arguments, tant j'étais effrayée qu'il pût ébranler ma croyance. En même temps, je croyais au châtiment éternel, et avais une peur terrible de sa souveraine majesté le Diable. Je m'imaginais que je le verrais, si j'écoutais ses arguments. Je rêvai souvent à lui, et ressentais une grande terreur toutes les fois qu'on prononçait son nom. C'étaient les effets de ma mauvaise éducation et de ma vie passée avec les méthodistes. Mais aujourd'hui, toutcelaestentièrementparti, etmonâme ne ressent plus ces craiutes pusillanimes. »

Après son expulsion d'Oxford, une des premières visites de Shelley à Londres avait été pour la pension de madame Fenning. Harriet, allant souvent voir ses parents à Chapel Street, profitait de cette liberté pour porter à Bysshe l'argent que ses sœurs lui envoyaient. Puis, il faisait plus ample connaissance. avec la famille Weslbrook, et en particulier avec la sœur aînée de Harriet, Elisa, qui jouera tout à l'heure un rôle si odieux dans la maison du poète. Elisa, dès lors ne rêva plus que de devenir la belle-sœur d'un futur baronnet; Shelley se laissa ensorceler par ce démon femelle.

A peine Hogg avait-il quitté Londres que Shelley recevait à son logis la visite des deux sœurs. Il s'étend alors avec complaisance dans ses lettres à Hogg sur la bonté et la charité de l'aînée miss Westbrook, et sur les progrès de sa propagande anti religieuse auprès

d'elles. «Le démon,le misérable tombera! écrit-il le 28 avril, Harriet sera une de celles qui l'écraseront, etl'aînée Elisabeth, avec un peu de tirage, y viendra aussi !» Il se promène souvent avec elles dans les environs de Clapham, cette prison [prison house) oùlanguitlapauvre Harriet. L'adroite Elisa ménage avec art toutes les entrevues possibles ; un jour, sur son invitation, Shelley accourt à Ghapel Street, oii il trouve la pauvre captive en proie ù une affreuse migraine. Elisa le laisse en tête-à-tête avec sa sœur jusqu'à une heure avancée de la nuit.

Ma pauvre petite amie a été malade, écrit-il à Hogg; sa sœur m'a envoyé chercher hier soir. Je l'ai trouvée couchée, pâle ; le père est fort étrangement poh avec moi ; la sœur aussi moitié trop polie. Elle a commencé à parler de l'Amour. Je me mis à philosopher, et la plus jeune dit qu'elle avait eu un tel mal de tête qu'elle ne pourrait soutenir la conversation. La sœur alors se retira, et je restai jusqu'à minuit et demi. Le père avait en bas nombreuse société; il m'invita, je refusai... Les deux sœurs sont très distinguées, et la plus jeune, mon amie, aimable. Hier eUe se portait mieux; aujourd'hui son père l'a forcée de retourner à Clapham, où je l'ai conduite.

Pendant le chemin, Harriet confia à Shelley les persécutions dont elle était l'objet de la part de ses compagnes pour l'amour de lui, et le mépris qu'elle opposait à leurs injures. On comprend combien une telle confession dut enflammer chez Shelley et la haine du fanatisme et sa tendresse pour une si courageuse enfant.

Les enseignements de Shelley profitèrent si bien, qu'àlapension la nouvelle libre penseuse devintbien-

tôt suspecte pour ses idées avancées, et se vit délaissée de ses compagnes qui l'appelaient iine misérable abandonnée. Hellen Shell ey seule lui restait fidèle. Ce courage rassurait le poète sur les bonnes dispositions de sa sœur : « Elle serait, écrivait-il à Hogg, un divin petit rameau d'infidélité, sije pouvais m'occuper d'elle. >> Elle avait alors treize ans, Harriet en avait seize. C'est à ce moment de ses amours que se rattachent ces petits poèmes que Shelley envoie à Hogg.

Page 1