Roger O'Gounor, père du non moins fameux Fergus O'Gonnor
terre. Je n'ai rencontré aucun républicain déterminé, mais j'en ai trouvé quelques-uns de rfémûcra<i^«6Zes '.
Quelle dut être pour Shelley, au milieu de cette exaltation, de cette folie de prosélytisme, l'efTet de la réponse de Godwin ù l'envoi de son pamphlet ! Jamais douche plus glacée ne tomba sur un sang plus ardent, plus surchauffé. Nous nous figurons le désappointement du fervent apôtre se voyant à la veille de révolutionner l'Angleterre, quand il lut ces lignes si senséeS; si prudentes, si réservées du sage
Godwin.
4 Mars \8\2.
Dans votre dernière lettre vous dites : « Je publie, parce que je ne veux rien publier qui ne conduise à la vertu, et par conséquent mes publications n'auront d'influence que pour le bien. » Oh! mon ami, combien courtes sont les vues qui vous ont dicté cette sentence ! Tout homme, en toute action délibérée de sa vie, imagine qu'il voit le triomphe du bien comme son résultat. C'est là une loi de notre nature, à laquelle personne n'échappe. Vous ne dif-
l. A cette lettre était joint ce post-scriptum de la main de Harriet : « Percy m'a laissé sa lettre à remplir, mais je ne sais réellement que vous dire... Nous avons vu jusqu'ici peu de monde, mais quand Percy sera plus connu, j'espère que nous enverrons davantage. Ma plume est très mauvaise, selon la coutume. Je suis sûre que vous allez bien rire en nous voyant distribuer les pamphlets. Nous les jetons par la fenêtre et les donnons aux passants dans les rues. Pour moi, je suis prête à mourir de rire, en le faisant, et en voj^ant Percy avec un air si grave. Hier il en a mis un dans le capuchon du manteau d'une femme. Elle ne s'en aperçut pas, nous passâmes ; je pouvais à peine marcher, tant mes muscles étaient surexcités. »
On peut voir encore à Dublin, dit M. Mac-Carthy, la fenêtre d'où Shelley et sa femme bombardaient les passants de son pamphlet.
^érez pas génériquement sur ce point des êtres humains qui vous entourent. M. Burke et Tom Paine, quand ils écrivaient sur la Révolution française, songeaient sans doute également que leurs propres sentiments conduisaient essentiellement au bonheur de l'humanité...
Dans le pamphlet que vous m'avez envoyé, vos vues sur la régénération de l'espèce humaine sont décidément en opposition avec les miennes. Vous professez que l'objet immédiat de vos efforts doit être « l'organisation d'une association qui doit servir de lien à ses membres. » Si l'on m'accorde que je comprends mon livre de la Justice politique, son principe fondamental est que l'association est le système le plus mal choisi etle moins fait pour contribuer à assurer le bonheur de l'humanité. Et je pense de votre pamphlet, quelque recommandables et aimables que soient beaucoup de ses sentiments, qu'il n'aura aucune efficacité pour obtenir son objet immédiat, et qu'il n'est pas éloigné de tendre à rallumer la flamme de la rébellion et de la guerre... Discussions, lectures, recherches, perpétuelles communications de pensées, voilà mes méthodes favorites pour l'amélioration de l'espèce humaine; mais associations, sociétés organisées, je les condamne absolument.
Vous pouvez aussi bien dire à la vipère de ne pas piquer ;
Vous pouvez aussi bien entrer en pourparler avec le loup;
Vous pouvez aussi bien empêcher les pins de la montagne
De remuer leurs hautes cimes, ou de se taire,
Quand ils sont agités par les rafales du ciel, '> que de dire à des sociétés d'hommes organisées pour revendiquer leurs droits, éteindre l'oppression et abolir l'inégahté, le luxe, les taxes, la guerre, d'être innocentes, de ne pasemploj'Crla violence, et de travailler avec calme aux progrès de la vérité. Je n'ai jamais été à un banquet politique, sans voir comment l'enthousiasme s'allume,
comment la flamme se communique d'homme à homme, comment les dictées de la sobre raison sont rapidement oblitérées parle souftle de la passion; sans voir l'assemblée toute prête, comme les convives d'Alexandre àPersépolis, à aller mettre le feu à la ville, ou comme l'auditoire d'Antoine sur le corps de César, à brûler la maison des conspirateurs...
Un principe qui vous manque à vous et à tous vos fervents et impétueux réformateurs, c'est celui-ci : que presque toute institution ou forme de société est bonne à sa place, et dans la période de temps à laquelle elle appartient. Combien de beaux et admirables effets sont sortis de la pauvreté et des institutions monastiques, tant qu'elles ont gardé leur santé et leur vigueur primitives ! C'est à elles que nous devons presque toute notre logique et toute notre littérature. Ne ressentons-nous pas encore aujourd'hui les excellents effets du système féodal et de la chevalerie ? A ce point de vue, rien peut-être n'est plus digne de nos applaudissements que la constitution anglaise.
Ce dernier trait surtout dut être fort sensible pour Shelley, qui précisément dans son second pamphlet Propositions pour une association de Philanthropes publié le 2 mars, exposait plus crûment ses théories politiques, et faisait à ce sujet une violente sortie contre la Constitution de l'Angleterre. Partant de ce principe qu'il n'y a de constitution légitime que « celle qui est faite par le peuple à son propre bénéfice,» il n'avaitpasdepeine à montrer que ni la Grande Charte, ni le Bill des Droits « dont on nous représente, disait-il, l'origine comme quelque chosed'aussi sacré, d'aussi mystérieux, d'aussi redoutable que la loi naturelle, » n'avaient aucun droit au titre de constitution.
Les discours du roi, les écrits des 'courtisans, lesjournaux duparlement, quineparleatque de sa gloire, sontpleinsde cant politique ; ils n'exhibent que le squelette de la liberté, et ne sont que de stériles tentatives pour dérober aux yeux les vices et les abus de cette prétendue constitution. Les chants Rule Britannia et God save the Queen ', ne sont que des extraits du Credo cheni'Je des courtisans mis au goût et à la portée de la multitude, l'un bon^pour déguiser aux yeux des politiques de cabaret les maux de cette diabolique institution de la guerre, et l'autre pour exciter au milieu des clubs de toute espèce un certain sentiment que les uns appellent loyauté et les autres serviUté.
Le matin du vendredi 28 février 1812 fut un matin plein d'émotion pour le trio de Sackvill Street. Ce jour-là se tenait dans la salle du théâtre de la rue Fishamble % sous la présidence de lord Fingall un meeting des amis de l'émancipation catholique oii devait parler Shelley. Les femmes assistaient à ces assemblées ; c'en était même une des principales attractions. Des agents secrets avaient été chargés de faire leurs rapports, pour la police anglaise ^ Nous n'avons pas le texte précis du discours de Shelley, qui avait le grand tort de venir après un magistral discours d'O'Gonnel; il dura, dit-il, plus d'une heure "*.
1. Voir t.III, p. 91, le God Save the Queen que Shelley eût voulu substituer au chant national.
2. Cette salle témoin des débuts de Shelley à la tribune avait entendu Haendel banni par la noblesse anglaise exécuter sa propre musique, et retentit plus d'une fois de la puissante parole d'O'Gonnel. Elle n'existe plus aujourd'hui.
3. Des deux rapports conservés, l'un ne fait pas mention de Shelley, l'autre, en énumérant les orateurs, ne fait que nommer un certain Shelley « qui se donnait pour être né Anglais. »
4. M. Jeafïreson veut que ce discours n'ait pas duré plus de dix minutes. Quel admirable chronomètre que M. Jeaffreson!
Mais nous pouvons nous en faire une idée suffisante par les extraits qu'en donnèrent les journaux de Dublin, et en particulier par le compte-rendu assez détaillé de VLvening Posl (29 février).
M. Shelley demanda d'être entendu. 11 était Anglais, et quand il réfléchissait aux crimes commis par sa nation en Irlande, il ne pourrait que rougir pour ses concitoyens s'il ne savait pas que le pouvoir arbitraire ne manque jamais de corrompre le cœur de l'homme. {Vifs applaudissements pendant quelques minutes.) Il n'était venu en Irlande que dans le dessein de s'intéresser aux infortunes de ce pays ; profondément pénétré du sentiment des maux que l'Irlande endurait, il les considérait comme le fatal résultat de l'acte de l'Union législative avec la Grande-Bretagne. En se promenant par les rues de Dublin et à travers la campagne, il avait vu le Temple de la Liberté changé en Temple de MammonK [Tonnerre d'applaudissements. ) Il avait vu la misère et la famine dans le pays; il pouvait mettre la main sur son cœur, et dire que la cause de ces maux, c'était rUnion avec la Grande-Bretagne. [Ecoutezl Ecoutezl) Il était résolu à faire les derniers etïorts pour provoquer l'abrogation de cette Union. L'Emancipation catholique devait contribuer grandement aussi à l'amélioration de la condition du peuple : mais il était convaincu que l'abrogation de 1 Union était de plus grande importance... Les victimes dont les membres oscillaient au gibet avaient été entraînées par les effets de l'union à commettre les crimes qu'elles avaient expiés de leur propre vie...
11 ne pouvait pas imaginer qu'une opinion religieuse pût exclure un homme de ses droits de société. Le fondateur de notre religion n'a pas enseigné une pareille doctrine. L'égahtésous ce rapport est générale dans les Etats- Unis, pourquoi pas ici ? Le changement de lieu change-
1. Les Chambres du Parlement converties en Banque d'Irlande. (Note de M. Dowden.)
t-il la nature de l'homme ? Il invitait ceux qui étaient au pouvoir à se souvenir de la Révolution Française, de la soudaineté, delà violence avec laquelle elle avait éclaté, et des causes qui l'avaient fait naître. Les ^deux mesures en question, l'Emancipation et le Retrait de l'Union, trouveraient en lui un champion décidé, et il espérait qu'il ne passerait pas sur sa tète beaucoup d'années avant qu'il se distinguât au moins par son zèle à les soutenir.
Shelley nous apprend lui-même qu'au moment où il exposa sa théorie de libre-penseur religieux, les sifflets et le tumulte accueillirent ses paroles. Il fallait en effet qu'il fût bien ignorant de la politique irlandaise, ou plutôt bien jaloux de livrer le fond de sa pensée pour oser réclamer devant un meeting irlandais l'égalité pour la minorité protestante avec la majorité catholique. Quelques années plus tard, il n'eût pas commis cette erreur ingénue. La réflexion l'avait amené à comprendre que l'art de persuader n'est pas la même choseque l'art de raisonner, quel'éloquence a ses ménagements, ses concessions, ses artifices et jusqu'à un certain point ses roueries légitimes. Il les acceptera même dans le Christ. C'est ainsi qu'en prêchant l'abrogation delà Loi juive, il disait aux Juifs : « Ne vous imaginez pas que je viens détruire la Loi et les Prophètes: je ne viens pas la détruire, mais la remplir et l'accomplir *. «
Ce discours toutefois dut faire sur l'auditoire une vive impression, sortant de la bouche d'un si jeune
1. Passage remarquable deVEssayon Christianity , où Shelley fait la meilleure critique de son inexpérience en fait d'éloquence à Dublin. On pourrait relever plus d'un trait de parenté entre cet Essai do Shelley et la Vie de Jésus de M. Reûan.
homme (on lui eût donné alors à peine quinze ans) et prononcé avec cette chaleur de cœur qui respire dans ses pamphlets irlandais dont son discours n'étiit que le résumé. Le 7 mars, dans le Weeckly Messenger paraissait un long article tout à la louange du jeune tribun, du hardi et intrépide avocat de la bienveillance, du missionnaire de la vérité, qui avait si courageusement mis le doigt sur la plaie politique de l'Irlande, et posé les vrais principes du christianisme.
L'auteur de cet article était M. John Lawless, ardent partisan de l'Emancipation, connu à Dublin sous le nom de Y honnête Jack, et qui alors travaillait à une Histoire de Clrlande. Le caractère et les sentiments républicains de l'écrivain, son projet ,d'histoire intéressèrent vivement Shelley. Voyant dans ce livre un des moyens les plus efficaces d'éclairer le public irlandais sur la légitimité de ses revendications, il voulut au moins y contribuer de son argent sinon de sa plume, et demanda à M. Medwin 250 livres pour l'exécution de l'entreprise \
Shelley s'aperçut bientôt que pour plaire aux catholiques irlandais il fallait épouser leurs préjugés, leurs rancunes et leur intolérance, que ses grands principes philosophiques étaient suspects aux meneurs, et que le peuple irlandais n'était pas disposé à
1. Le fruit de cette association fut le Compcndium de l'Histoire d'Irlande jusqu'au règne de George /e"", qui parut en 1814. Selon M. Rossetti, ce livre contiendrait quelques morceaux de la main de Shelley. M . Dowden est d'avis que les moixeaux réellement écrits par Shelley sur l'histoire d'Irlande n'ont jamais été imprimés.
entreprendre une croisade chevaleresque au profitde l'humanité *.
Mais quoique ce peuple irlandais lui parût, à mesure qu'il le connaissait mieux, plus déshérité et moins digne de pitié, son cœur saignait de l'abandonner à la misère, de renoncer à le tirer de son abjection.
Peuvent-ils être, écrivait- il à Godwin, en essayant de réfuter ses principes sur l'association, (8 mars) dans un état pire que celui d'aujourd'hui ? L'intempérance et un travail abrutissant les ont réduits à l'état de machines. L'huître, qui est entraînée à la merci des marées, me semble un animal d'une élévation presque égale dans l'échelle de l'intelligence. Est-il donc impossible d'éveiller le sens moral dans les poitrines de ces hommes qui paraissent si peu faits pour la haute destination de leur nature ?... Je n'avais jusqu'ici aucune idée de la profondeur de la misère humaine. Le pauvre de Dublin est assurément le dernier et le plus misérable de tous. Dans leurs rues étroites, ils se pressent par milliers, une masse de boue animée. Quelle passion m'inspire la vue de telles scènes 1 Quelle ardeur, quelle confiance en moi-même j'éprouve pour enseigner les leçons de la vertu à ceux qui broient ainsi leurs frères en les réduisant à un état pire que le néant! C'est à ceux-là que, dans mon imagination, je m'adressais. Combien mes vues ont changé rapidement à ce sujet 1 Et cependant ce changement n'a fait qu'enraciner encore plus profondément la conviction qui m'a amené ici.
La célébrité que valut à Shelley la publication de
1. « Je n'aime pas Lord Fingall, écrit Shelley, ni qui que ce soit de l'aristocratie catholique. Leur intolérance n'a d'égal que l'immoralité et la fausseté du Prince. Mon discours fut mal interprété... '>
ses pamphlets lui attira les importunités de tous les déshérités du sort et lui permit de voir de près la profondeur de la misère de Dublin.
Je ne puis énumérer, écrit-il àmiss Hitchenerle lOmars, les horribles exemples d'une tyrannie sans frein dont j'ai entendu parler, ou qui ont passé sous mes yeux... Je suis malade de cette ville, et je soupire après le moment d'être avec vous et avec la paix. Les riches plongent le pauvre dans l'abjection, puis ils se plaignent que le pauvre soit abject; ils le réduisent à la famine, et ils le pendent pour une miche de pain.
On peut rapprocher de ces lignes le tableau lugubre qu'a tracé de l'Irlande contemporaine un disciple de Shelley, M. George Moore, aujourd'hui à la tête de l'évolution réaliste du roman anglais, dans une palpitante étude : Terre cV Irlande '.
Les sages conseils et les alarmes paternelles de Godwin lui criant dans ses lettres : « Shelley, vous êtes en train de préparer une scène de sang -, » achevèrent de le détacher de cette entreprise enthousiaste où il venait de mettre tout ce qu'il avait dans le cœur de chaleur et d'éloquence :
C'est pour moi, écrit-il àGodwinle 18 mars, une peine indicible de voir des êtres capables de s'élever aux hauteurs de la science avec Newton et Locke, sans essayer de les réveiller de leur léthargie. Mais je me soumets; je ne m'adresserai plus auxihettrés. Je veux maintenant jeter