VERS A L'IRLANDE
Porte témoignage, Erin ! quand ton ile injuriée voit l'été sourire sur ses verdoyants pâturages, ses champs de blé ondoyant dans les vents qui balaient la surface houleuse de la mer qui t'environne. Toi, arbre dont l'ombre sur l'Atlantique donne paix, santé et beauté à sa vague amicale... ses fleurs se sont évanouies; et les feuilles qui projettent son ombre sont flétries; pendant qu'une froide main recueille ses fruits chétifs et que le froid a frappé sa racine comme d'un chancre ^ (14 février 1812.)
Un des premiers soins de Shelley en arrivant à Dublin fut d'aller trouver le fameux avocat et patriote Gurran, pour qui Godwin lui avait donné une lettre d'introduction. Il s'était vivement intéressé à ses discours avant même de songer à aller en Irlande ; il se souvenait qu'il avait été un de ceux qui s'étaient le plus courageusement dévouée à la cause des victimes au temps des horreurs de la rébellion. Gurran était moins pressé de faire sa connaissance ; Shelley frappa deux fois inutilement à sa porte. Ses pamphlets politiques n'étaient pas de nature à la
1. A cette lettre étaient joints d'autres vers sur le succès de la Révolution mexicaine.
lui ouvrir. L'ancien ami de Robert Emraet, l'éloquent défenseur de Rowan, de Wolf Tone, l'auteur du fameux discours sur l'état de l'Irlande au parlement de Dublin en 1794 s'était depuis un peu humanisé ; il avait accepté une place officielle, celle de Master of the Rolls, qui lui commandait certaine retenue e1 certaine circonspection à l'égard des agitateurs révolutionnaires.
Impatient de commencer sa campagne, Shelleyne perdit pas un instant pour faire imprimer son fameux manifeste'. Douze jours après son arrivée, paraissait V Adresse au peuple irlandais^ par P. B. Shelley. — Prix. 5 d. Elle était tirée à 1300 exemplaires.
Cette adresse, rapidement écrite, en style populaire, assez mal digérée, abondait en morceaux étincelants d'enthousiasme et de patriotisme; elle respirait un sentiment sincère et chaud d'humanité et de fraternité qui devait aller au cœur du peuple. Tout en mettant en avant les revendications qui étaient le mot d'ordre des comités révolutionnaires, l'Emancipation catholique et la Révocation de l'acte d^U?iion, Shelley allait bien au delà de ce programme.
1. Hogg, qui n'oublie jamais Élisa, sa bête noire, nous apprend que pendant que l'adresse était sous presse, l'Ange gardien s'employait de son mieux à la régénération de l'Irlande en colligeant dans les Œuvres de Paine les passages les plus frappants, en vue de les jîublier. Quant à Harriet, elle avait chaudement embrassé la cause irlandaise : « Je suis Irlandaise, écrivait-elle à miss Hitchener à la veille de quitter Kes- "wick. C'en est fait pour moi des Anglais. J'ai trop connu John Bull, et j'en ai honte. Je veux m'apparenter aux fils de l'océan, et si je suis trompée dans mon affection, la mesure sera pleine. »
Dans cet essai d'éloquence populaire, il plaidait la cause de toutes les grandes pensées dont il avait jusque-là nourri son âme, et qui se pressaient fiévreusement sous sa plume, dans un langage clair, simple, vif et coloré, mais toujours noble et souvent poétique. Il était difficile de ne pas se sentir ému au ton convaincu et sincère avec lequel le jeune enthousiaste prêchait la liberté de conscience, la tolérance politique, l'égalité des religions devant la loi, l'horreur de la persécution et du fanatisme, l'amour et la charité universelle « ce grand principe de J.-C. dans l'évangile. » Partout oii la fibre humaine vibrait encore, les accents si humains de Shelley devaient trouver un écho :
Plus il y aura de pensée dans le monde, s'écriait-il, plus il y aura de bonheur et de liberté... Oh ! Irlandais ! je m'intéresse à votre cause ; mais ce n'est pas parce que vous êtes Irlandais ou Catholiques Romains que je sympathise avec vous, mais parce que vous êtes hommes et parce que vous souffrez ! L'Irlande serait aussi bien peuplée de Brahmines, je lui adresserais les mêmes paroles.
Cependant, il faut le dire, en face des catholiques d'Irlande, c'était là précisément le côté faible de son argumentation ; Shelley avait contre lui, dans cette croisade philanthropique, ce qui à ses yeux en faisait la principale force, sa qualité de libre penseur. L'histoire qu'il traçait à grands traits de l'ancienne religion catholique, à la façon de Voltaire et des Encyclopédistes, ne devait pas être tout à fait du goût des catholiques irlandais ; ils devaient accueillir avec
peu d'enthousiasme l'invitation que leur adressait le jeune tribun de se garder de retomber sous le joug des prêtres, « ces imposteurs au visage doucereux et imberbe », qui parlent de liberté, et 'ne songent qu'à faire des esclaves. C'était mal connaître les catholiques que de vouloir les convertir à un culte « sans prêtres, sans autels, sans confession, sans processions et sans miracles », au culte intérieur de Socrate, «celui seul, disait-il, quedoitaimer un être bon, le culte de la pure affection du cœur, qui témoigne de sa piété par de bonnes actions. » Mais quel Irlandais ne se serait pas senti ému d'un doux orgueil et en même temps pénétré d'un sentiment d'enthousiaste espérance, quand Shelley, prenant sa lyre, s'écriait en accents pathétiques :
Oh! Irlande, émeraude de l'Océan, toi dont les fils sont généreux et braves, dont les filles sont honorables, et franches et belles, tu es l'ile sur les verts rivages de laquelle 'j'ai désiré voir s'élever l'étendard de la liberté, un pavillon de feu, un phare auquel le monde doit allumer la torche de la Liberté!... Adieu, mes amis I Que chaque soleil qui brille sur votre verte Irlande voie l'anéantissement d'un abus, la naissance d'un embryon de progrès ! Puissent vos propres cœurs devenir les sanctuaires de la pureté et de la liberté, et que jamais ne monte vers le Mammon de l'iniquité la fumée du pur autel de leur dévotion !
Quant aux moyens d'en venir à leurs fins, c'est-àdire à V émancipation catholique et au retrait de l'acte d'Union, Shelley était l'adversaire déclaré de tout moyen violent ou lâche : il leur citait l'exemple de la Révolution française, qui avec les meilleures
intentions avait fini par avorter d'une façon funeste pour le peuple, pai'ce qu'elle avait eu recours à la violence et au mensonge :
Mes amis au cœur chaud, leur disait-il avec une rude liberté, vous qui vous rencontrez ensemble pour parler de la détresse de vos concitoyens, jusqu'à ce que la causerie vous amène à boire avec assez peu de réserve, de même que vous avez senti passionnément, raisonnez froidement. Rien de précipité n'est durable. Employez l'argent avec lequel vous achetez quotidiennement l'ivresse et la maladie à soulager les peines de vos compagnons de souffrance. Que vos enfants bégaient la Liberté dans leurs berceaux; que votre lit de mort soit une école de liberté: que chaque rue de la cité, que chaque coin de terre de vos campagnes redise les pensées que la liberté a consacrées! Soyez ardents dans votre cause, mais rationnels, charitables et tolérants; que votre oppresseur ne puisse rire de vous, en vous voyant justifier sa conduite par l'imitation de sa bassesse !
Il voudrait faire partager aux Irlandais l'espoir qu'il fondait naguère sur les bonnes dispositions du Prince de Galles, le futur George IV :
« Instruit à l'école de son ami, ce grand et excellent homme, Charles Fox, il connaît la vérité, et pourrait remédier à vos maux. Mais en sera-t-il ainsi ? » Shelley ne peut s'empêcher d'en douter, et jette un triste regard prophétique sur l'avenir de ce faible et indigne prince :
Je ne sais que dire. Celui qui était son bâton, est parti, et maintenant il s'appuie sur un roseau brisé; ses conseillers d'aujourd'hui ne ressemblent plus à Charles Fox, ils ne songent plus à la liberté, à la sûreté, au bonheur, mais seulement à la gloire de leur pays; et qu'est-ce, ô Irlan-
dais, que la gloire d'un pays sans le bonheur? C'est une lueur mensongère allumée par les ennemis de la liberté pour prendre les hommes insouciants dans leurs filets. Des hommes de cette trempe entourent le prince. A-t-il ou non promis de vous émanciper? Voudra-l-il ou non considérer la promesse d'un prince de Galles comme liant le roi d'Angleterre ? C'est maintenant ce dont on peut douter. Ce qu'il y a de certain, c'est que vous ne pouvez faire là-dessus aucun fond. « Douceur, sobriété, raison, voilà les vrais moyens d'arriver à la liberté! 0 IRLANDAIS, RÉFORMEZ - VOUS VOUS-MEMES ! Votre réforme doit commencer dans vos foyers. »
Cette réforme de l'Irlande, aux yeux de Shelley, ne doit être que le premier pas vers l'émancipation radicale de l'humanité, réalisant enfin le Millenium de la Justice politique, le règne universel de la raison et de l'amour. Nous rencontrons ici pour la première fois exprimé avec quelque développement ce thème favori du T^oèie,]<i Palingéne'sie sociale par le triomphe définitif de la vertu, qui va trouver bientôt sa première expression poétique dans la Reine Mab, en attendant qu'il prenne sa forme de beauté suprême dans le Prométhée délivre'.
Vadresse se terminait par cette citation de La Fayette « un nom, grâce à l'homme incomparable qui l'a porté, bien cher à tous ceux qui aiment l'humanité » :
<( Pour qu'une nation aime la Liberté, il suffît qu'elle la connaisse ; pour être libre, il lui suffît de le vouloir ! »
Shelley envoya son pamphlet à tous ses amis, sans oublier le grand William Godwin ; il a bien soin de
se justifier auprès de son austère et timoré mentor de l'empressement juvénile avec lequel il publie ses idées :
J'espère, lui écrit-il le 24 février, que les motifs quirae déterminent à cettepublicationliàtive ne viennent ti'aucun désir de me distinguer, mais seulement de celui d'être utile. J'écris et je publie, parce que je ne veux rien publier qui lie conduise à la vertu, et par conséquent mes publications, si elles ont quelque intluence, l'auront pour le bien. Mes vues sur la société et mes espérances de les voir se réaliser sont communes à peu d'esprits ; mais la vertu et la vérité sont du domaine intellectuel commun. Je ne veux employer que ces moj'ens pour arriver à mon but, et, quelque visionnaire que paraisse ce but à quelques-uns, en avancer l'accomplissement : mes fiihlications offriront au moraliste et au métaphysicien l'image d'un esprit qui, jeune et avant d'être formé, a pris, dés V aurore de son développement, un tour singulier; et ne pas tenir compte de ces premiers linéaments, ce serait effacer des traits auxquels le frottementdu mondene peut enlever leur rectitude angulaire et leur originalité.
Pour se faire une idée de l'activité déployée par Shelley dans ces jours de fièvre démagogique et humanitaire, il faut lire les lettres quil adresse à miss Hitchener. Ici il n'y a plus de sourdine comme dans celles àGodwin; il s'y abandonne sans frein à toutes les illusions de son zèle révolutionnaire.
Lower Sackville Street, 27 lévrier 1812. « J'ai déjà envoyé 400 de mes pamphlets irlandais dans le monde, et ils ont stupéfié Dublin. llOOrestent encore à distribuer. Des exemplaires ont été envoyés à 60 cabarets. On n'a encore essayé aucune poursuite. Je ne vois pas comment cela peut se l'aire. Félicitez-moi, mon amie, de
l'heureuse issue de cette affaire. Je ne pouvais attendreun plus rapide succès. Les personnes avec qui je suis en relation approuvent mes principes... Je ne doute pas que vous ne désiriez vivement partager avec moi la sublime volupté d"éveiller une noble nation delà léthargie de sa servitude i. L'attente est au comble. J'envoie un hom me chaque jour distribuer des exemplaires avec des instructions sur la manière de les donner... Je me tiens en observation au balcon de notre fenêtre, et si je vois passer quelqu'un de bonne mine je lui jette une adresse. Lundi mon second livre paraît; il est adressé aune classe différente ; il recommande et propose des associations. J'ai conçu un plan pour faire du prosélytisme parmi les jeunes gens au collège de Dublin. Peut-être y a-t-il quelque chose à espérer de ceux qui ne sont pas tout à fait livrés à une grossière dissipation. Quand vous serez avec nous dans le pays de Galles, j'y organiserai une association semblable, qui s'affiliera à celle de Dublin. Ne pourrais-je pas étendre ces associations sur toute l'Angleterre, et révolutionner ainsi tout doucement le pays?... J'ai ici contre moi ma jeunesse. Il est étrange qu'on ne juge pas de la vérité par son excellence intrinsèque, sans considérer la personne de celui qui l'exprime... Je n'ai pas encore vu Curran... Je n'aime pas qu'il ait accepté cet office de Mabter ofthe Rolls. O'Connor^, le frère du rebelle Arthur, est ici. Je lui ai écrit. Je suis résolu. Les bons principes sont rares ici. Les feuilles publiques sont ou oppositionnistes ou ministérielles. Elles sont aussi étroites et aussi méprisables les unes que les autres. Je voudrais bien changer tout cela. Je suis naturellement en haine aux deux partis. J'ai plus d'espoir dans le reste des Irlandais unis, dont les maux leur font haïr l'Angle-
1. « Mêlons inséparablement nos identités, dit-il dans une autre lettre du 24 février, et élançons-nous sur les tyrans avec l'impétuosité accumulée de nos pensées et de nos résolutions. »