LETTRES A GODWIN, REINE MAB
Peu de temps avant de quitter Dublin, Shelley avait pu enfin parvenir auprès de l'incorruptible Curran. Celui-ci l'invita à dîner, et le poète découvrit à sa grande mortification qu'un patriote fameux peut à un certain âge aimer autant la bonne chère que son pays, et allier le dévouement à la liberté avec un goût prononcé pour le libertinage de l'esprit et la gaudriole. Aux yeux de Shelley, ce défaut ne pouvait être compensé par les qualités brillantes de son hôte, dontByron disait qu'il était une machine à imagination comme Piron une machine à épigrammes. Aussi écrivait-il à Godwin :
Curran est sans doute un homme de grands talents; mais il me semble qu'il rabaisse ses facultés, en les appliquant à ce qui fait le sujet ordinaire de sa conversation.
Il se peut que je n'aie pas beaucoup de goût pour 17mmour, ou que son comique incessant ait fini par lasser ce que j'en possède; mais il n'a pas cette trempe d'esprit que je suis habitué à contempler avec les plus profonds sentiments de respect et d'amour. En résumé, quoiqu'il ait certainement une puissante intelligence et une brillante imagination, je l'aurais vu avec moins d'admiration, s'il n'avait pas été votre intime ami
Shelley quitta l'Irlande le 4 avril 1812. Avant de partir, il remplit une grande boîte des exemplaires qui lui restaient de ses différents écrits imprimés a Dublin et l'envoya à sa chère amie miss Hitchener. Cette boîte fut ouverte en chemin à Holyhead par le commis des bureaux de douane, qui en référa au secrétaire d'Etat de l'Intérieur. Une correspondance ' s'engagea alors entre la secrétairerie d'Etat et les agents du Post Office touchant le contenu incendiaire de la mystérieuse boîte.
Des papiers qu'elle renfermait, nous connaissons déjà V Adresse et \&i Propositions d'association] la Déclaration des Droits, le plus révolutionnaire des pamphlets tombés entre les mains de la police, n'était qu'une imitation de la Déclaration française de 1789, et de celle de Robespierre, oii se trouve résumé en 31 articles sous une forme concise et quelquefois épigrammatique le code de la politique républicaine -.Le premier de ces articles est celui-ci : « Le
1. Correspondance conservée aux archives du Record Office ; dans une des pièces de cette correspondance, Shelley est signalé comme un homme dangereux et fort extraordinnire.
2. On peut voir un excellent article de M. Rossetti, sur ce sujet : Fortnighitly Review, (janvier 1871.)
Gouvernement na pas de droits. » Il y disait aussi avec Robespierre : « les secours nécessaires à l'indi gence sont une dette du riche envers le pauvre. »
La poésie jouait son rôle dans cet arsenal d'engins révolutionnaires sous forme de ballade : la Promenade d\i Diable, sujet déjà traité en commun par Southey et Goleridge.
Le 14 avril, les voyageurs après une semaine de pérégrinations errantes, arrivaient près de Cwm Elan, oii Shelley avait passé si tristement quelques semaines de l'année précédente. Dans le voisinage, sur le cours d'un' torrent pittoresque qui lui donnait son nom, se trouvait une vieille maison disponible appelée Nantgwillt; elle offrait à notre romanesque trio, avec tout le confort d'une habitation bourgeoise, la solitude, et la paix d'une belle nature.
Le bon marché, la beauté, l'isolement, écrit Shellej à Godwin, font de cet endroit un séjour en tout point désirable. Je ne puis voir ce paysage, montagnes et rocs semblant former une barrière infrancbissable autour de cette paisible vallée, où ne saurait jamais pénétrer le tumulte du monde, sans associer à cette idée votre présence, celle de votre femme, de vos enfants, et d'une autre amie, (miss Hitchener) pour compléter le tableau que mon esprit s'est fait de la félicité, ^j Venez au pays de Galles. — Nous voilà * enfoncés dans la solitude des montagnes, les bois et les rivières, une nature silencieuse, solitaire et antique; bien loin de toute ville, à six milles de Rhayader, la plus rapprochée. Un spectre hante la maison; les servantes l'ont vu souvent. Nous avons plusieurs sorcières dans notre voisinage: les fées et les loups-garous de toute espèce foisonnent. »