Allusion à l'exécution à York de 14 Luddites
Sans doute le public, pour qui Hunt a tout fait, voudra payer en partie les grandes obligations dont il est redevable au champion de ses libertés et de ses vertus ; ou il serait mort, froid, cœur de pierre, et insensible, abruti par des siècles d'incessant esclavage...
Pour le moment je suis assez pauvre; mais j'ai vingt livres qui n'ont pas leur emploi immédiat. Je vous en prie, ouvrez une souscription pour les Hunt, et inscrivez-y mon nom pour cette somme... Oh! que ne puis-je me rouler pour une nuit dans la banque d'Angleterre!
La Reùie Mab est terminée et transcrite. Je suis en train de préparer les notes, qui seront longues et philosophiques. Vous la recevrez avec les autres poèmes.
La Rei?ie Mab est le premier poème de longue haleine de Shelley, et comme le résumé de sa vie intellectuelle jusqu'alors.
Quoique la Reine Mab fût dans la carrière poétique de Shelley un pas décisif et un progrès véritable, il ne se dissimulait pas, même au moment où il la publiait, son insuffisance et ses défauts.
Mes poèmes, écrit-il en janvier 1813, sont incapables de soutenir la critique même de l'amitié; quelques-uns des derniers * ont le mérite de renfermer un sens dans chaque mot, et ils sont tous les peintures fidèles de mes sentiments au moment où ils ont été écrits. IMais ils sont en grande partie abrupts et obscurs, tous respirant la haine du despotisme et de la bigoterie... Un défaut dont certainement ils sont exempts, c'est d'être de la littérature fashionable.
1. Ces poèmes dont parle ici Shelley et qu'il songeait à imprimer en Irlande se trouvent dans un manuscrit de la main de Shelley lui-même, qui contient 2822 vers. M. Dowden le premier nous a révélé l'existence de ce manuscrit.
<( En dépit de ses diverses erreurs, je suis déterminé à la donner au monde, .) écrit-il à l'éditeur Hookham, en lui envoyant le manuscrit. Il veut un petit in-quarto propre sur beau papier, pour attraper les aristocrates. « Ils ne le liront pas ; mais leurs filles pourront le lire. »
Assurément Shelley comptait sa Reine Mab au nombre de ces poèmes qui n'avaient guère à ses yeux que le mérite de n'être pas vulgaires, et de traduire la double haine qui remplissait son cœur. La Reine Mab était quelque chose de plus : un effort sérieux pour asseoir sur des bases philosophiques son plan de réforme du monde qui est la grande passion de sa vie et la principale inspiration de sa muse. Il est bien difficilede classer ce poème, au point de vue métaphysique, dans un système arrêté et précis, avec Hume ou Spinosa. Ce dernier, pas plus queKant, n'a jamais entamé profondément la pensée de Shelley; il faisait à peine connaissance avec lui quand il mettait la dernière main à son poème. Pour nous rendre compte des influences multiples sous lesquelles a été écrite la Reine Mab, il faut consulter les Notes où Shelley s'est plu à étaler son érudition philosophique, et à exposer didactiquement ses principales vues en physique et en morale. Ainsi il emi^T\iTileTaiàil'Eccle'siaste les beaux vers oii il nous montre les générations delà terre ne cessant de s'acheminer vers le tombeau et de sortir de l'éternelle matrice ; il s'autorisera de l'admirable passage de Lucrèce :
Suave mari maeno
pour justifier l'audace avec laquelle il quitte les sentiers battus 011 erre l'humanité loin des vrais chemins de la vie ; Rousseau lui fournit des arguments en faveur de l'égalité à établir parmi les hommes ; La Place, Cabanis, Bailly lui suggèrent ses vues astronomiques et scientifiques. Il trouve dans le Système de la Nature de Robinet qu'il a traduit, dans Pline l'ancien, Lord,Bacon, Locke, Hume, Newton, Condorcet, les preuves de cet athéisme scientifique qu'il oppose aux absurdités de la théologie.
Le fameux livre de Volney, les Ruines, le catéchisme populaire en langue poétique et biblique de la philosophie du xviii^ siècle, lui fournit le plan et le cadre même de son poème. Le Génie des Ruines de Volney, dissolvant les liens'mortels de son voyageur, et l'emportant comme une vapeur légère dans les régions supérieures, devient la fée Mab, lapersonnifîcation de l'imagination poétique, révélant à l'esprit d'Ianthe*, séparé de son corps, l'histoire du bien et du mal sur la terre, et les destinées futures de l'humanité et du monde régénérés.
Si la Nature (ou Dieu) est innocente des maux de l'humanité, le principe de ces maux ne peut donc être que l'homme lui-même, et c'est ici que Shelley met en face de la Nature innocente l'antipode de la Nature, la coutume, source de l'hypocrisie, de la dé-
1. Nom grec, qui signifie violette, emprunté par Shelley aux Métamorplioses d'Ovide :
« Potiturque suà Iphîs lanthe. »
II donnera ce nom à sa première fille.
bauche, de la religion et de la tyrannie, de l'or, de la guerre, de la prostitution, de tous les crimes et de tous les maux de ce monde. Tout cela, dira-t-on, est déclamatoire et vulgaire ; déclamatoire, nous l'accordons, et il y a dans le génie de Shelley un côté qui prête à ce reproche; irais vulgaire, non; il y a toujours chez lui, dans le développement même des lieux communs métaphysiques ou moraux les plus rebattus, une originalité et une vigueur de mouvement, de forme et d'expression qui vous saisissent malgré vous et vous font oublier ce qu'il peut y avoir de redondant, d'exagéré et de poncif dans sa rhétorique. Nous sommes tout à fait, à ce sujet, de l'avis de M. Rossetti :
La partie de la Reine Mab qui renferme le plus de promesses, et qui a le plus de mérite positif est précisément la partie déclamatoire, les passages en vers blancs flexibles et sonores, où Sbelley s'emporte contre les rois et les prêtres, déplore la misère actuelle de l'humanité, et augure une ère de régénération. Ces passages, avec toute leur crudité et leurs imperfections littéraires, ont véritablement leur marque, et l'on trouverait difficilement quelque autre écrit en ce genre qui les surpassât.
Nous ne voyons guère en effet que les Paroles d'un croT/antde Lamennais qui puissent leur être comparées. M. Dowden a parfaitement caractérisé les tendances et l'esprit de la Remc Mab :
Rarement auparavant dans la poésie anglaise, l'unité de la nature et l'universalité de la loi — l'idée du cosmos — avait été exprimée avec plus de précision et d'ardente conviction; rarement en poésie on avait si vivement conçu le vaste et éternel courant de l'être, soumis cependant
à une loi constante d'évolution et de développement. La Nature, ou plutôt, comme Shelley aimait mieux le dire, l'Esprit de la nature, agissant nécessairement, et produisant avec indifïérence dans le moment le jjien et le mal, le héros, le martyr, le bigot, le tyran, le serpent venimeux et l'innocent agneau, tend cependant inconsciemranent àde plus nobles développements, se dépouillant de ce qu'il y a en lui de faible et d'ignoble. L'esprit de Shelley, comt-^'uplant d'un regard, tantôt lugubre et tantôt triomphant, Jeà raines du passé, s'envolant en criant à la vue des oppressions et des perversités commises de nos jours sous le scleil, s'élance vers l'avenir, et l'embrasse avec les transports de l'amour... On peut sourire à son idéal de l'âge J'or futur comme à un rêve impraticable et impossible; Shelley en suivant le soleil, s'égare dans une étincelante région de nuages; mais au milieu des brillantes divagations de son erreur, il est toujours sur la trace du soleil,
Shelley du reste a jugé ce premier effort de son talent avec plus de sévérité que personne. La Reine Mab ayant été subrepticement imprimée à Londres en 1821, alors que Shelley était en Italie, il écrivit à l'éditeur de V Examiner la lettre suivante :
J'ai en effet écrit un poème intitulé la Reine Mab à l'âge de 18 ans, j'ose dire, dans un esprit assez peu tempéré; mais alors même je ne songeai pas à le publier, et un petit nombre d'exemplaires seulement (2oO) en furent tirés pour être distribués à mes amis personnels. Je n'ai pas revu cette production depuis plusieurs années. Je ne doute pas qu'elle ne manque totalement de mérite comme composition littéraire, et qu'au point de vue de la spéculation elle ne soit trop crue et trop peu mûrie. Je suis un ennemi déclaré de l'oppression religieuse, politique et domestique; et je regrette cette publication moins par vanité httéraire, que dans la crainte qu'elle ne soit plutôt propre à nuire à la cause de la liberté qu'à la servir. »
Si la Reine Mab ne fut pas, comme le craignait Shelley, funeste à la cause de la liberté, elle le fut du moins à la sienne propre, et devint le point de départ de toutes les persécutions et de tous les outrages auxquels il fut désormais en butte. Rares furent les esprits d'élite qui surent séparer dans son œuvre l'homme de l'athée et deviner dans l'auteur de la Reine Mab le grand poète futur.
Dans l'été de 1820, Trelawny se trouvant à Lausanne, sans avoir encore entendu parler de Shelley, fit connaissance avec un de ces rares libraires, dont la science dépasse les index ou les catalogues, lisant et comprenant les livres qu'il vendait dans toutes les langues de l'Europe. Un jour, il le trouva assis sous les acacias de Gibbon, absorbé par le lecture d'un livre anglais : « Vos poètes, lui ditle libraire, vos poètes modernes, Byron, Scott et Moore, je puis les lire, et les comprendre tout en me promenant; mais en voici un qui me fait prendre haleine et penser. Il se trouvait au milieu d'un lot de livres anglais que je n'avais pas encore parcourus, quand un prêtre en flânant le flaira, et après avoir jeté un regard sur les notes, s'emporta enanathèmes furibonds: — « Infidèle ! Jacobin ! Niveleur! rien ne peut arrêter ce torrent de blasphèmes que le bûcher et le fagot ; le monde rétrograde dans le paganisme et l'anarchie universelle ! »
« Quand le prêtre fut parti, je pris le petit livre en me disant : — Sûrement, il doit y avoir là quelque chose qui mérite l'attention. — Vous connaissez le proverbe : personne ne jette de pierre à un arbre qui
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ne porte pas de fruits. C'était la Reine Mab de Shelley. A mon goût, le fruit est cru, mais d'une saveur exquise; il réclame un estomac solide pour le digérer; l'auteur est un enthousiaste; c'est une véritable âme de poète; il tend à élever, non à rabaisser l'humanité comme Byron et Moore. On dit qu'il n'est encore qu'un enfant, et c'est son premier essai ; s'il en est ainsi, nous entendrons plus d'une fois parler de lui. » L'histoire ne nous a pas transmis le nom de cet excellent libraire de Lausanne : mais à coup sûr, il y avait en lui plus de bon sens et de perspicacité critique que dans tous les Reviewers réunis de l'Angleterre d'alors.