Fameuse montagne du Garnarvonshire
si vite les douleurs qui sont le partage de ses semblables ' Le Léthé du Snowdon pourra-t-il effacer si vite d'un esprit né libre la page d'une pauvreté injuriée? Ce beau foyer de passion humaine osera-t-il s'endormir, sans honorer la chute des patriotes, ou porter dans la quiétude le doux fardeau delà vie, tandis que des milUons d'êtres sont affamés jusque dans le palais du luxe, et que la tyrannie levant haut la tète étend sur toutes choses son rigide empire?
Non, Cambria! Que jamais ne puissent tes vallées sans pareilles abriter un cœur si infidèle à l'espérance et à la vertu! Que jamais ne puissent tes brises respirant l'esprit apporter la fraîcheur aux esclaves qui osent tléchir! Pour moi... l'arme que je brûle de brandir, je la cherche au milieu de tes rocs bouleversés, afin que l'étendard de la liberté, sj-mbole d'une victoire non sanglante, flotte déployé, un météore d'amour brillant sur le monde.
C'estàtoi, sauvage Cambria, de calmer le conflit des pensées ; de jeter entre elles ton doux voile de rochers et de bois, afin que l'âme travaillée jusqu'à l'indignation puisse mêler à la scène les montagnes et les vallées; laisse-moi être ce que j'ai toujours été; mais qu'à ma porte nécessiteuse la misère ne séjourne pas toujours, silencieuse, pâle et maigre '.je suis Vami du pauvresans amis ' ; ne me laisse pas follement souiller leur juste cause dans le sang!
Ces vers trahissent dans Shelley un certain découragement et comme le regret d'avoir oublié un instant pour une entreprise particulière et d'une issue incertaine les grands intérêts de l'humanité, qui
1. Le témoignacre de M. Madoclis vient confirmer ce que Shelley dit ici de lui-même : « J'ai souvent entendu, écrit Medwin, M. Madoehs rapporter longuement de nombreux actes de bienfaisance de Shelley, soulageant la misère des pauvres, les visitant dans leurs humbles chaumières, les approvisionnant pendant l'hiver de nourriture, de vêtements et de bois. »
devaient être la seule préoccupation de sa Muse.
En effet ses démarches à Londres en faveur de la digue de Tremadoc n'avaient point abouti; il comprit qu'il s'était à la légère engagé dans cette affaire, et que le meilleur était de n'y plus songer, et de revenir à sa chère poésie. Il trouvait d'ailleurs dans son intérieur de vives consolations : « quand je rentre chez moi, écrit-il, près d'Harriet, je suis le plus heureuK des heureux. » Celle-ci semblait s'identifier de son mieux avec ses idées et ses rêves; prendre intérêt auxétudeidans lesquelles il la dirigeait, etenparticulier à celle du latin; elle pouvait déjà lire quelques odes d'Horace et se promettait d'écrire une lettre en latin à Hogg. Elle s'était de très bonne grâce prêtée au régime pythagoricien. Sa voix fraîche et suave charmait les soirées d'hiver en chantant les vieilles mélodies de l'Irlande. L'espoir de la naissance prochaine d'un enfant ajoutait encore à cette félicité; aussi ces jouissances intimes rendaient-elles Shelley assez indifférent aux relations de voisinage, avec des gens dont il disait au libraire Hookham : u II y a plus de philosophie dans un pouce carré de votre comptoir que dans toute la Cambria. »
Deux événements importants marquèrent les derniers temps du séjour de Shelley à Tanyralt ; sa liaison avec Leigh Hunt, et l'achèvement de la Reijie Mab.
Dans un article de V Examiner ' Hunt avait attaqué sans ménagements le caractère et la vie du prince
1. Journal hebdomadaire fondé par Leigh Hunt et son frère John en 1808, et qui acquit bientôt une grande popularité, grâce à son indépendance politique et littéraire .
régent, celui-mêrae que Shelley dans ses pamphlets irlandais représentait comme oublieux des leçons du grand Fox. Non content de l'appeler un Adonis de cinquante ans, il prouvait que «ce délicieux, sage, agréable, vertueux, sincère, et immortel prince était un violateur de sa parole, un libertin, enfoncé dans les dettes par dessus la tête et les oreilles, un contempteur des liens domestiques, le compagnon des joueurs et des escarpes, un homme qui venait d'atteindre juste un demi-siècle sans avoir acquis aucun droit à la gratitude de son pays ou au respect de la postérité. » Grâce aux charges de lord Ellenborough, et malgré l'éloquence de leur avocat Brougham, Leigh Hunt et son frère John furent condamnés de ce chef à deux ans de prison et 1000 francs d'amende.
<< C'est à cet emprisonnement, dit Hunt lui-même, que je dus de faire connaissance avec l'ami des amis, Shelley. Il m'écrivit, en me faisant une offre princièredont alors je n'avais pas besoin. »
Shelley en effet en février 1813 écrivait à Hookham, son libraire :
Je bous d'indignation à l'horrible injustice de la sentence prononcée contre Hunt et son frère ; assurément le sceau de l'abjection et de l'esclavage est imprimé d'une façon indélébile sur le caractère de l'Angleterre.
Sans rétracter en rien mon désir d'une souscription pour les veuves et les enfants de ces pauvres gens pendus à York \ cependant la somme de 1000 1. à laquelle les Hunt sont condamnés est une affaire de plus de conséquence. Hunt est un homme courageux, bon, et éclairé.