‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 49 sur 110 · SHELLEY A DUBLIN · texte numérisé non relu

SHELLEY A DUBLIN

précis pour nous permettre d'adopter cette explication. Autant vaudrait adopter la version des ennemis de Shelley qui allèrent jusqu'à dire qu'il avait inventé ce conte pour y trouver le prétexte de s'en aller sans payer ses dettes. Quoi qu'il en soit, Shelley quitta Tanyralt en toute hâte pour se rendre à Dublin oii son ami John La^vless l'accueillit à bras ouverts.

Hogg, averti du brusque départ du poète, dut renoncer à la visite qu'il avait promis de lui faire à Tanyralt, et alla le rejoindre à Dublin. Arrivé à la demeure de Shelley, Cuffe Street, il n'y trouva que le maître de la maison, M. Lawless, qui lui apprit que ses hôtes étaient partis pour Killamey. Sans les attendre, Hogg, après avoir visité la ville, reprit très philosophiquement le chemin de Londres, où quelques jours après le rejoignait Shelley. L'ange gardien avait été laissé en arrière avec la bibliothèque.

Je trouvai Bysslie et Harriet, dit Hogg, dans un hôtel du West End i; ils se portaient bien tous deux; Harriet était brillante, florissante, et placide comme toujours. Ils m'exprimèrent beaucoup de regrets de mon expédition inutile. Puis ils se plaignirent amèrement de la fatigue, et des dépenses de ce long et barbare voyage ; ils étaient encore pleins des souvenirs des misères et du peu de confort qu'ils avaient trouvés à Killarney, où, afin de pouvoir être plus complètement malheureux, ils avaient choisi un cottage situé sur une île dans le lac. Bysshe discourait avec animation et éloquence des dangers de la navigation sur les lacs, des coups de vent soudains et des perfides tourbillons, racontant à ce sujet avec une

1 . Dans le voisinage des Westbrook, de Hookham, et des Newton.

foi implicite dei- histoires qui sentaient l'exagération et la crédulité milésienne. .. 11 ne faisait pas un secret de la satisfaction qu'il éprouvait de s'être débarrassé d'Eliza, et donnait cours à ses sentiments avec sa franchise et son énergie habituelles. La bonne Harriet souriait en silence, et regardait en dessous , n'osant pas exprimer sa joie. Mais la délivrance fut de courte durée; l'ange gardien reparut bientôt et reprit ses fonctions souveraines. Harriet promettait visiblement de donner bientôt un héritier à une ancienne et illustre maison, et comme toutes les petites femmes, elle paraissait extraordinairement grosse. Elle était en excellentes dispositions, plus que jamais fnlle de la lecture à haute voix; j'étais à peine entré qu'elle prenait le premier livre qui lui tombait sous la main, et la lecture commençait. Les Questions académiques, de sir William Drummond, la Théorie des sentiments moraux de Smith, les œuvres de Tévê jiie Berkeley, la Chronique du Cid de Southey, avaient pris la place du Télémaque, du Bélisaire, et des Ruims de Volnej'.

En arrivant à Londres, Shelley, qui avait àù s'endetter de nouveau pour son retour, avait en vain essayé par lettres de se rapprocher de son père. Après avoir consumé bien des heures précieuses en stupide diplomatie avec les agents de sir Timcthy, trouvant que la résidence d'un hôtel était peu favorable aux Muses, il alla loger dans la rue de la Demi-Lune.

Une petite fenêtre de ce logement, dit Hogg, donnait sur la rue, d'où l'on pouvait apercevoir tout le long du jour Shelley, un livre en main, avec ses gestes animés et ses yeux brillants; mistress Newton disait qu'il ne lui manquait qu'une auge d'eau claire et de l'herbe fraîche pour ressembler à l'alouette d'une jeune dame, pendue au dehors dans une cage pour prendre l'air et chanter. La petite chambre du premier étage devint bientôt une bibUo-

thèque en miniature; les livres étaient empilés en désordre sur le parquet, dans les coins, de chaque côté de la cheminée, sur les tables et les chaises, et jusque sous les tables. Dans un coin, mais peu troublée par nous, s'alignait une traduction latine des œuvres d'Emmanuel Kant, non coupée.

Hogg et Shelley avaient repris leurs habitudes de l'année 1811, promenades, études et discussions ; Hogg s'asseyait souvent, comme autrefois, à la table de son ami . 11 n'y avait de changé que le régime, et Hogg avait peu de goût pour le végétarianisme. I) n'était pas indifférent aux douceurs de la vie; il avait des habitudes de confort, et ne se rappelait pas sans regrets l'heureux temps d'Oxford, de cette Université, (( où. dit-il, (inclinez- vous devant la rare sagesse de nos ancêtres) on était forcé, le voulût-on ou non, de vivre confortablement, en dépit de soi-même. » Si Hogg trouvait toutes les jeunes filles angéliques, elles ne lui paraissaient jamais plus angéliques que lorsqu'elles ont à la main une large tasse de bon thé fort qu'elles vous offrent. Le régime frugal de Shelley ne pouvait être de son goût ; il n'était pas homme, comme son ami, à entrer , quand il avait faim, dans la première boutique de boulanger venue, d'y acheter un pain, et de le dévorer chemin faisant, en y ajoutant quelquefois des raisins secs. La panade sucrée, que Shelley avait appris à confectionner d'une dame française et dont il se régalait, était particulièrement odieuse à Hogg. Il déplorait l'inexpérience culinaire de la bonne Harriet, qui une fois dans sa vie avait eu la chance de pouvoir apprendre

de mistress Southey à Keswick à faire des gâteaux pour le thé et ne l'avait pas appris, ou qui, lorsqu'on lui demandait ce qu'il y aurait à dîner, ne savait que répondre : « ce qu'il vous plaira. »

J'avais ua jour, dit Hogg, glissé un mot au sujet d'un pudding : « un pudding, dit dogmatiquement Bysstie, c'est un préjugé. » J'aurais désiré que la proposition renversée fût vraie, et qu'un préjugé fût un pudding; car alors, selon la décision de mes très éclairés amis, je n'aurais jamais manqué de pudding. Notre seule ressource contre la faim était le thé '.

Hogg essaya^, mais en vain, d'introduire Shelley dans son monde à lui, le monde officiel, le monde élégant, le grand monde. Gomme il était au mieux avec la comtesse d'Oxford, une des femmes les plus à la mode alors à Londres, il lui parla chaudement de son ami, et lui inspira le désir de faire sa connaissance ; il est probable que Shelley déclina cet honneur et que la comtesse en fut pour ses frais. Hogg songeaaussi aaboucher Shelley avec unhomme qui jouissait à cette époque d'une immense réputation d'éloquence et de science, le fameux docteur Samuel Parr, un prêtre libéral, comme nous en avons vu tant en France depuis'. Mais ce dessein n'aboutitpas,

1. Le tlié resta la liqueur favorite de Shelley ; il en a fait un poétique éloge dans sa Lettre à Maria Gisborne, t. III, p. 140. 11 s'appelait dans ce sens en badinant un théiste.

2. Hogg dit plaisamment à ce sujet : « Un prêtre whig est placé dans une situation vraiment critique, entre deux feux. Il lui faut, pour arriver au paradis de l'P^piscopat, se faire un chemin sur un long et étroit pont, aussi étroit que la lame d'ua rasoir, s'il ne veut pas compromettre son orthodoxie d'un côté, ou son libéralisme de l'autre. »

Bysshe n'ayant aucune inclination pour la société d'un pédagogue infatué de son infaillibilité : « l'inviter à converser avec un maître d'école, c'était comme si on lui eût dit de retourner à Eton, et d'avoir une agréable causerie avec le vieux Keate, ou avec les grosses perruques d'Oxford. »

Shelley préférait la société des femmes endoctrinables à celle des révérends et des docteurs. « Il était en grande faveur auprès]du beau sexe, nous dit Hogg ; les femmes l'aimaient comme la prunelle de leurs yeux. Elles lui donnaient les noms les plus tendres, l'appelant Ariel ', Obéron, le roi Elfin, le roi des Fées. Ce fut, à cette époque de sa vie, un des plus grands soucis de quelques-unes de ces aimables et charmantes créatures de l'attirer dans leur compagnie, et d'essayer de l'y retenir. Ce qui n'était pas toujours facile.

Capricieux et insaisissable, comme un sylphe ou un gnome, Shelley oubliait pour un rêve ou une vision poétique ses promesses et ses engagements. (( Quand on le croyait bien pris, bien gardé, tout disposé à se laisser courtiser , caresser et flatter, il vous échappait, il vous glissait entre les doigts, il s'évanouissait comme un magicien. » Hogg le comparait pour ces étranges disparitions à la chèvre dont on dit qu'elle passe tous les jours une heure dans les régions infernales :

Je l'ai vu, quelquefois, dit-il, observant avec attention

1 . Shelley s'est peint lui-même sousla figure d'Ariel, (v. t. ÏII, p. 213.)

un de ces animaux, et le suivant; je lui avais raconté la légende, et elle avait captivé son imagination ; si une chèvre lui apparaissait à l'improviste, il lui demandait avec un regard inquisiteur : « Eh bien, quelles nouvelles de l'enfer ? »

S'il était en compagnie de deux ou trois jeunes femmes, à l'heure du coucher, elles ne pouvaient se séparer de lui, lécoutant et le questionnant. Lui ne songeait pas au temps qui s'écoulait, et les heures de la nuit glissaient comme des instants; quelquefois la conversation se prolongeait jusqu'au chant du coq, et se terminait par la promenade et le déjeuner. Les naamans furent obligées d'intervenir et de renvoj'er au lit le jeune Adonis. Jamais charme, enchantement plus puissant ne fut exercé, à ma connaissance, par aucun individu, même le mieux doué I Que pouvait bien dire Bysshe à ses charmées et charmantes auditrices? J"ai essayé souvent, d'une profane main, mais inutilement, de soulever le voiJe qui recouvrait la face delà mystique Isis. Quandj'interrogeais à ce sujet ses belles interlocutrices, je ne pouvais obtenir que des expressions générales d'un vague plaisir. J'ai souvent désiré qu'un sténographe pût assister à ces nocturnes entretiens, pour confier au papier cette apocalypse philosophique, qui malheureusement passait si vite. Quel délicieux et précieux appendice les notes de ce sténographe auraient fourni à mon imparfaite biographie !

Un jour, Hogg et Shelley furent invités à assister aune conférence donnée par des femmes, champions zélés de la ,'égénération de leur sexe ; on devait y débattre la grave question des corsets, Hogg se trouva seul au rendez-vous. Sur une table recouverte d'un tapis vert se trouvaient des plâtres, des gravures et estampes, et un lapin les entrailles ouvertes, dont on voyaitles poumons. Le sujet de la conférence roulait sur le danger des corsets pour les femmes.

La conférencière, après avoir démontré sa thèse sur les plâtres et le lapin, avec force exhibitions d'épaules courbées, d'épines dorsales tordues, de poitrines contractées, s'adresse à Hogg : « IS'ai-je pas pleinement démontré que la Providence ne nous a pas faites pour porter des corsets ? » — « Je ne suis pas très compétent pour discuter la question, répondit Hogg; mais ce dont je suis tout à fait convaincu, et ce que vous avez complètement démontré, c'est que jamais la Providence n'a voulu qu'un lapin mâle portât des corsets. » — « Se pourrail-il que ce ne fût pas une lapine ! » dit la dame stupéfaite. — Et il se fit un grand silence; la pauvre dame était manifestement troublée au sujet du sexe de son sujet anatomique.

Quand elle se fut un peu remise, on parla de Shelley, du traître Shelley qui avait promis d'assister à la lecture, et avait manqué à son engagement. La conférencière parla de lui avec animation et enthousiasme ; s'il voulait une fois se déclarer clairement sur la grande, la capitale question du corset, la décision d'un si grand esprit terminerait instantanément le débat. Il ne s'achèterait plus, il ne se porterait plus un seul corset en Europe !

Shelley commençait à faire école. Un groupe de partisans de la perfectibilité humaine et du Millenium se formait autour de lui, au grand amusement de Hogg, qui se réservait « dans la Nouvelle Jérusalem un bon premier étage d'une commode maison, creusée dans une immense émeraude. » Et le sérieux Shelley répondait tristement : « Vous riez de tout! Je suis convaincu qu'il ne peut y avoir de com-

plète régénération de l'espèce humaine, tant que la raillerie n'aura pas disparu du monde. »

La Reine Maô, imprimée à la fin de mai 1813, et distribuée entre les amis de Shelley, avait eu un certain retentissement à Londres; Hogg nous montre les étrangers des deux sexes forçant le logis du poète pour faire sa connaissance, végétariens enthousiastes, réformateurs religieux, poètes incompris et hantés de la manie du suicide, femmes mélancoliques et rêveuses, importuns de toute espèce, dont Shelley .se débarrassait en les renvoyant à son ami. « C'était plus que de l'intrusion dit-il, mais de Vobstrusion, et ce mot n'est pas assez fort. L'un voulait donner a Harriet des leçons d'italien ; un autre aurait voulu donner a Eliza des leçons d'hébreu ou d'arabe ; le plus grand nombre sans excuse ou prétexte forçaient sa porte. » Il faut signaler parmi ces visiteurs originaux et excentriques un certain chevalier de Malte, le chevalier Lawrence, qui venait de se faire une certaine célébrité par un roman philosophique intitulé fEmph^e des Nairs. Ce conte indien « trop rose, dit Hogg, trop semblable à la rosée de ynielde Tom Moore » fit fureur chez les Shelley ; Ehza elle-même le déclarait un livre délicieux. Il fit une vive impression sur Shelley, et acheva de le convertir à la doctrine de l'immoralité du mariage légal.

Une des maisons que fréquentait le plus volontiers Shelley, et où il était reçu comme faisant partie de la famille, était celle de M. Newton '. L'auteur du

1. « Ma mère, dit la fille de mistress Newtou, une musicienne

Retour à la Nature ne se contentait pas d'y ramener l'homme par la pratique du régime pythagoricien ; il y joignait celle de la nudifîcation paradisiaque et en faisait l'expérience dans son propre intérieur.

Un dimanche, en été, raconte Hogg, nous nous promenions au hasard, comme d'habitude, quand tout à coup Bysshe frappa à la porte d'une maison d'élégante apparence, et monta précipitamment les escaliers. — Que venons-nous faire ici ? lui dis-je. — C'est ici que nous dînons. — Il me fit passer devant lui, afm que je pusse entrer le premier, comme étranger ; la porte s'ouvrit au grand large, et un étrange spectacle se présenta. Cinq formes nues venaient rapidement à notre rencontre dans l'escalier. La première était un garçon de douze ans, la dernière une petite fille de cinq ; les trois autres, dont deux filles, d'un âge intermédiaire. Aussitôt qu'ils m'eurent aperçu, ils poussèrent un cri perçant, et remontèrent précipitamment l'escalier. L'escalier offrit alors l'apparence de l'Echelle de Jacob, excepté que les anges n'avaient point d'ailes, et faisaient plus de bruit que ceux de la vision du Patriarche. De la fenêtre de la nursery les enfants avaient aperçu leur bien-aimé Shelley, et étaient partis en file pour le recevoir ; ils n'avaient pas aperçu le rabatjoie qui l'accompagnait. Nous fûmes parfaitement reçus. On ne dit mot de l'étrange salutation des enfants, et je no me hasardai pas à en demander la signification. Après le dîner, Bysshe demanda pourquoi les enfants ne venaient pas comme d'habitude au dessert. La dame de la

distinguée, (la meilleure élève de Dussek) passait souvent ses soirées ù faire de la musique avec les premiers musiciens de Londres, Salomon et un autre. Le cher Slielley, au lieu d'écouter les trios, nous prenait, nous enfants, dans un coin, et d'une voix basse et sépulcrale nous racontait des histoires du spectres et de loups-garous, que nous écoutions avec un souverain intérêt. »

maison rougit légèrement, et dit à Shelley qu'ils n'osaient pas se montrer dans la salle à manger. Ils étaient trop honteux d'avoir été vus dans cet état par un étranger. Rien ne transpira ce jour-là pour éclaircir le mystère de leur nudité. A la visite suivante, tout le système fut révélé. En vue de préparer l'humanité à la prochaine restauration du parfait état de nature, les enfants doivent être accoutumés dès le plus jeune âge à être, au moins de temps en temps, nus... La maîtresse de la maison nous assura qu'elle-même restait souvent des heures entières sans vêtements, et ajouta : « Quand j'ai passé ainsi quelques heures, le matin, je me sens si innocente tout le reste du jour! »... Je gagnai quelque crédit en racontant que moi aussi je m'étais quelquefois nudifié, selon l'avis du fameux docteur Franklin, qui recommande tout particulièrement les bains d'air le matin... Les chers enfants ne parurent plus nus devant moi ; cette faveur était réservée à Bysshe. Moi, j'étais de la terre, terrestre, lui était du ciel, un homme céleste ; moi, j'étais de ce monde ; lui était déjà retourné à la nature ou plutôt ne l'avait jamais quittée. C'était un pur esprit. La charmante dame aurait-eUe pu, sans aucune flétrissure paraître devant lui vêtue de sa seule innocence, comme elJe l'était aux heures du matin? je ne le déciderai pas ; ce dont je suis certain, c'est qu'elle ne l'a jamais fait. »

Dans cette même maison des Newton, Shelley fit connaissance avec une femme qui eut alors sur sa vie et sa pensée une influence remarquable : Madame de Boinville, sœur de m'stress Newton. Fille d'un M. Collins, riche propriétaire de plantations à Saint- Vincent, et grand admirateur de la nouvelle France, elle avait adopté et même dépassé les idées libérales de son père, portant autour de sa tête un ruban rouge, et s'appelant une enfant de la Révolution.

Parmi les émigrés constitutionnels qui fréquentaient la maison de son père, elle avait remarqué un homme jeune encore, et qui avait joué un rôle assez brillant en France aux premiers jours de la Révolution, M. de Boinville, ancien fermier-général, un ami de La Fayette et d'André Ghénier, que l'émigration avait réduit à la misère. M. de Boinville sut se faire aimer de la jeune républicaine, et l'épousa devant le forgeron de Gretna Green, en attendant le mariage régulier. Sous le Consulat, M. de Boinville étant retourné en France, madame de Boinville l'y accompagna et eut beaucoup à souffrir des tracasseries de la police impériale ; on raconte même que dans un de ses trajets de Paris à Londres, retenue prisonnière à la Hague, elle attendrit si bien son geôlier par sa beauté qu'elle pût échapper. M. de Boinville, qui s'était rallié à Napoléon, accepta une haute position dans le commissariat de la grande armée et mourut à Wilna en 1813. Sa veuve était sous le coup récent de sa douleur, quand elle connut Shelley. Sa vie agitée et ses chagrins avaient fait blanchir ses cheveux avant l'âge '. Le contraste de ces cheveux blancs avec la jeunesse de ses traits lui fit donner par le poète le surnom de la romantique fileuse du Thalaha de Southey, Maimuna :

« Sa face était celle d'une jeune fille. Et cependant sa chevelure était grise. »

1. Ces détails sur les Boinville sont empruntés à M. Dowden, qui les a tirés des Mémoires du Rév. C. A. Chastel de Boinville par Th. Gonstable.

On conçoit facilement quelle fascination une femme de ce caractère dut exercer sur Shelley.

Le souvenir de cette enchanteresse survécut longtemps chez lui à leurs relations de Londres. C'est d'elle et de sa fille Cornelia qu'il écrivait de Rome en 1819 à son ami Peacock :

Ainsi vous connaissez les Boinville ? Je ne pus m'erapêcher, quand je fis connaissance avec mistress Boinville, de la considérer comme le plus admirable spécimen ds; l'être humain que j'aie jamais vu. Rien de terrestre ne m'a semblé plus parfait que son caractère et ses manières. Il est probable que je ne rencontrerai plus cette personne que j'ai tant estimée et que j'admire encore. Je désire cependant que, lorsque vous la verrez, vous lui disiez que je ne l'ai jamais oubliée, non plus que son aimable cercle ^ Cornelia, quoique encore si jeune quand je la vis, donnait déjà des marques des excellentes qualités de sa mère ; elle était certainement moins fascinante, mais également aimable et plus sincère '. Il était en effet bien

1. Hogg juge bien différemment de Shelley madame Boin ville et son cercle; « C'était une vieille femme, agréable et aimable, mais trop de l'école française pour l'être tout à fait, et la plupart de ses associés étaient hideux. J'j' trouvais généralement deux ou trois jeunes bouchers sentimentaux, un chaudronnier éminemment philosophe, et quelques purs médecins praticiens, ou étudiants en médecine, tous de basse origine, et de manières vulgaires et offensantes. Ils soupu-aient, tournaient les yeux, débitaient de la philosophie, ne juraient que par God- "v\'in et la Justice politique, jouant maladroitement les rôles de Pétrarque, de Werther, de .Saint-Léon, et de Fletwoods. »

2. Dans les mémoires du Rev. G. de Boinville que nous avons déjà cités d'après M. Dowden, se trouve cet éloge de Gornelia devenue mistress Turner : « Elle vivait pour les autres et trouvait son plus grand bonheur dans le leur. Son sourire était la lumière du soleil, rayonnant dans les cœurs de ceux qui la regai'daient l'amour dont il était l'expression. »

difficile à une personne d'une finesse et d'une délicatesse d'esprit et de sentiment, telles que celles de mistress Boinville, d'être tout à fait sincère et constante. »

En dehors des charmes d'une société si séduisante, ces relations ouvrirent à Shelley une nouvelle source d'enchantements intellectuels et littéraires. Mistress Boinville et sa fille Cornélia l'initièrent à la langue de Dante et du Tasse. Sous cette aimable direction, il se jeta dans l'italien avec l'enthousiasme juvénile qu'il apportait à tout ce qui touchait aux choses de l'esprit. Il lut avec son ami Hogg la Jériisalcm délivrée : « Nous mêlâmes, dit celui-ci, nos sentiments de plaisir et de regret, quand nous quittâmes ensemble la gracieuse, la tendre, la pieuse épopée; nous étions dans nos cœurs plus d'à moitié croisés, et tout prêts à nous enrôler sous la bannière sacrée de Godefroy. » L'Arioste fascina Shelley : il le dévora avec fureur, retournant à lui sans cesse, le lisant et le rehsant encore; pendant que Hogg procédait lentement et méthodiquement, grammaire et dictionnaire en main, il avait déjà relu plusieurs fois les quarante-quatre chants de VOrkmdo furioso. Dante fut réservé. Une femme mélancolique, qui ne trouvait de consolation à ses douleurs imaginaires que dans Pétrarque, introduisit Shelley dans les Canzoni de ce maître de la lyre ; il but avec délices à cette source idéale et pure, pendant qu'au grand scandale de la dame et de son disciple, Hogg se moquait de la platonique passion de ce gras chanoine de Padoue, qui chantait ses amours et baisait sa servante entre un bon déjeuner et un meilleur dîner.

A la fin de juin 1813, Harriet accoucha de son premier enfant, une fille, à gui Shelley donna le nom d'Ianthe-Elisabeth. Le récit de Hogg nous laisserait croire qu'il y avait plus de vanité et de coquetterie dans Harriet que de vraie tendresse maternelle :

Je demandai souvent à Harriet de me laisser voir sa petite tille; mais elle trouvait toujours quelque excuse : ou bien elle dormait, ou elle était absente, ou malade. L'enfant avait une petite tache à un de ses yeux ; et c'était là, je crois, la seule raison pour laquelle sa mère ne consentait pas à la montrer. Elle n'aurait jamais soulFert, elle une beauté, telle était sa faiblesse, que je pusse apprendre qu'un être qui lui tenait de si près ne fût pas parfaitement beau.

Quelque temps après, il devint nécessaire de faire à la petite lanthe l'excision de sa tumeur. Malgré le désir du chirurgien, Harriet voulut assister à l'opération et la suivit, au grand étonnement de l'opérateur, sans le moindre signe d'émotion. Ce chirurgien déclarait ensuite qu'il n'avait jamais rencontré une pareille femme, qu'elle ne devait avoir aucune espèce de sentiment '.

Hogg accuse Shelley de n'avoir eu aucune tendresse pour cette enfant, de ne lui avoir témoigné aucun intérêt. Nous aimons mieux nous en rapporter sur ce point à un des plus fidèles témoins de sa vie d'alors, Thomas Love Peacock : « Il en était fou, dit-il, et se promenait longtemps de suite dans la chambre l'ayant dans ses bras, et chantant une mé-

1. lanthe Shelley devint plus tard Mrs Esdaile, et mourut en 1876. M. Dowden justifie Harriet du reproche de Hogg.

lodie monotone de son invention, où revenait souvent ce mot « Yahmani, Yahraani. » Il la berçait quand elle avait envie de pleurer. Shelley aimait extrêmement ses enfants; il a toujours été le plus affectionné des pères. » M. Dowden nous apporte un témoignage précieux de la tendresse de Shelley pour sa petite lanthe, un sonnet inédit, qu'il lui aJi-csse en septembre 1813 , trois mois après sa naissance.

Je t'aime, baby ! pour le doux amour de toi-même ! Sur ces yeux d'azur, cette joue aux molles fossettes, ton tendre corps si éloquemment frêle, l'amour dans le cœur le plus farouche de haine pourrait veiller. Plus chère es-tu, quand penchée sur ton capricieux sommeil, ta mère te serre contre son cœur anxieux, pendant que l'amour et la pitié confondus dans son regard te communiquent tout ce que peuvent sentir tes yeux passifs. Plus chère es-tu, lorsque quelques faibles traits de celle qui a porté ton fardeau dans son sein sans tache m'apparaissent, quand je lis avec un profond amour ton visage. Bien plus chère es-tu, ô belle et fragile fleur, très chère, alors que tes tendres linéaments expriment parfaitement l'image de la beauté de ta mère !

C'est à cette époque (juillet 1813) qu'appelé par sa mère en l'absence de sir Timothy et de ses sœurs, Shelley vit pour la dernière fois le lieu de sa naissance, Field Place. Il y vécut quelques jours incognito, sous le nom du capitaine Jones, revêtant pour sortir le costume d'un jeune officier qui se trouvait alors à Horsham. Cet officier, nommé Ken-

nedy, a relaté dans une longue lettre les impressions

produites sur lui par le poète :

Je le trouvai, dit-il, avec sa mère et ses deux sœurs aînées dans une petite chambre attenant au salon, qu'ils avaient appelée la Salle de la Confusion. 11 me reçut avec franchise et bonté, comme s'il m'avait connu dès l'enfance, et gagna du premier coup mon cœur. La générosité de son âme, et son complet désintéressement lui imposaient de grandes privations pour lui-même. 11 était obligé à la plus stricte économie dans son habillement. 11 nous demanda un jour comment nous trouvions son habit, le seul qu'il eût apporté avec lui. Nous lui dîmes qu'il était très propre, qu'il semblait presque neuf. — Eh bien, ditil, c'est un vieux vêtement noir, que j'ai fait refaire, et embellir de boutons de métal et d'un collet de velours... Il discourait avec éloquence et enthousiasme... il me dit qu'autrefois il pensait que l'atmosphère qui nous entoure était peuplée des âmes des morts... lllisait la poésie avec beaucoup d'emphase et de solennité ; un soir il nous lut tout haut la traduction d'un poème de Gœthe, et je crois encore l'entendre. 11 semblait prendre un grand plaisir à la musique, comme mo3en d'association ; les airs favoris de son enfance le charmaient ; un entre autres qu'il joua plusieurs fois sur le piano avec une seule main, qui semblait l'absorber ; c'était un air excessivement simple, que sans doute celle qui fut son premier amour aimait à jouer pour lui. Pauvre garçon ! Nous nous quittâmes bientôt, et je ne le revis plus; mais je ne puis l'oublier; c'était une aimable, une charmante créature.

Peu de temps avant cette visite, Shelley avait quitté Londres, pour s'établir économiquement dans un petit cottage appelé High Elms non loin d'Eton, à Bracknell, (Berkshire) dans le voisinage des Newton et de Maimuna. Il y reçut la visite d'un des hom-

mes qu'il a le plus aimés, et qui le méritait le plus par ses talents et par son cœur : Thomas Love Peacock ^ L'intimité commencée l'année précédente à Gwm Elan se resserra à Bracknell et resta jusqu'à la fin sans nuage. Shelley, quand son ami fut dans le besoin, lui fît une pension annuelle de cent livres, et ne cessa de lui témoigner la plus vive affection même après son départ d'Angleterre.

Pendant son séjour à Bracknell, Shelley atteignit l'âge de sa majorité. Sa situation pécuniaire continuait d'être déplorable; les dettes s'accumulaient, il courut même quelque risque d'être arrêté comme débiteur insolvable ; son père, à son insu, lui évita ce déshonneur. En octobre, il se vit forcé d'avoir recours aux obligations payables après décès (post-obit bonds).

En attendant l'arrangement de ses affaires, il voulut revoir les lieux témoins des premiers jours de son union avec Harriet, ses amis de Keswick ', les Cal vert, la capitale de l'Ecosse; Peacock était du voyage. Sans trouver en lui ce parfait accord de vues et d'aspirations qu'il eût désiré, il savait apprécier en son nouvel ami la compagnie d'un homme agréa-

1. Gomme poète et surtout comme romancier satirique, Peacock mériterait d"ètre remis en lumière, et l'estime que Shelley faisait de ses talents et de son caractère n'est pas un des moindres titres à cette justice posthume. On peut lire un excellent article sur Peacock dans la Revue Britannique, janvier 1874.

2. C'était précisément le moment où Southey consentait à deveiiir ;joè<e lau7-éat, et où VExaminer et les autres journaux libéraux l'accusaient d'apostasie.

ble et spirituel, d'un scholar ni superstitieux, ni dogmatique.

En décembre il était de retour à Londres, et bientôt après installé a Windsor dans une maison meublée, à peu de distance de Bracknell et des Boinville. Au milieu de ce mouvement incessant, il était plongé dans les plus variées et les plus sérieuses études. Il lisait Tacite, les ouvrages philosophiques de Cicéron, « un des plus admirables caractères que le monde ait jamais produits, » le système du monde de La Place, Homère, dans un exemplaire de l'édition de Grenville en deux volumes reliés en cuir de Russie :

Ce serait un curieux problème, dit Hogg, de calculer combien de fois il a lu ces deux volumes. 11 le dévorait en silence, souvent même à la clarté du feu, ou le lisait à haute voix au premier venu avec une rapidité, une animation extrêmes : il semblait vouloir aller jusqu'à la fin du volume : et, quand il avait fini, il levait les yeux au plafond et s'écriait avec un indicible plaisir : Ah!... restant . quelques minutes dans l'attitude de la vénération, absorbé par l'admiration et la joie.

Ses études philosophiques de 1813 eurent pour résultat un opuscule remarquable, sous forme de dialogue, entre un chrétien et un déiste intitulé Une Réfutation du Déisme^ qui parut au commencement de 1814. Shelley y met fort subtilement la réfutation du Christianisme dans la bouche du déiste, et celle du Déisme dans la bouche du chrétien ; le théosophe démolit le Christianisme, tandis que le chrétien Eusèbe, en prouvant qu'il n'y a pas de mi-

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lieu entre l'athéisme et le Christianisme, n'est qu'un athée déguisé qui démolit le Déisme. Tout en n'étant qu'un nouveau développement des notes de la Reine Mab, ce dialogue, qui du reste n'était destiné qu'aux initiés, accuse chez l'auteur un grand progrès tant dans la forme que dans la pensée, devenue plus élevée, plus ferme, plus maîtresse d'elle-même, moins agressive et moins déclamatoire. M. Dowden y signale avec raison comme un des morceaux les plus dignes d'attention la critique des preuves de l'existence de Dieu tirées d'un dessein providentiel dans la nature. Les arguments de Shelley aboutissent à cette conclusion « que notre ignorance seule nous empêche de rapporter les phénomènes même les plus extraordinaires et les plus complexes aux lois du mouvement et aux propriétés de la matière ; et que supposer un créateur immatériel du monde, c'est offenser les premiers principes de la raison, par une hypothèse superflue dans la philosophie mécanique de Newton, et qui n'est qu'une excroissance inutile de la logique inductive de Bacon. »

Fatigué de ses continuelles pérégrinations et sans doute docile aux sages leçons de Maimuna ', Sh'elley semblait disposé à goûter un peu de repos, tout en pressant son père de prendre enfin un arran-

1. « Séi'ieusement, écrit-elle à Hogg en mars 1814, je crois que son esprit et son corps ont besoin de repos. Les voyages à la recherclie de ce qu'il n'a jamais trouvé ont ruiné sa bourse et sa tranquillité. Il est résolu à prendre quelque soin de la première par pitié pour la seconde, ce à quoi j'applaudis, et que je seconderai de tout mon pouvoir. Il cherche une maison près de nous... »

gement qui lui permît de sortir de sa misérable position pécuniaire. Il trouva ce repos dans des séjours prolongés auprès de ses amis de Bracknell dans les premiers mois de 1814. Reprenant sa correspondance avec Hogg un instant interrompue, il lui écrit de Bracknell le 16 mars :

J'ai passé une partie du mois dernier avec mistress Boinville; j'ai écliappé dans le commerce de la philosophie et de l'amitié réunies à la pénible solitude de moimême. Elles ont ranimé dans mon cœur la flamme expirante delà vie. Je me suis senti transporté dans un paradis, qui n'a rien de la mortalité, que sa nature transitoire; mon cœur est malade à la vue de cette nécessité, qui va bientôt me séparer de la délicieuse tranquillité de cet heureux home, car j'y ai trouvé mon home. Les arbres, le pont, les plus petits objets ont déjà une place dans mes affections.

Mon ami, vous êtes plus heureux que moi. Vous avez les plaisirs de la sensibilité aussi bien que ses peines. Pour moi je; suis tombé dans un épuisement prématuré, qui me rend mort pour toute chose, excepté la capacité peu enviable de caresser la vanité de l'espérance, et une terrible susceptibilité en face des objets de dégoût ou de haine.

Ma situation matérielle s'arrange lentement d'elle-même ; je suis étonné de mon indifférence à ce sujet. Je vis ici comme l'insecte qui joue dans un fugitif rayon de soleil, que le prochain nuage va obscurcir pour toujours. Je suis bien changé. Je jette un regard de regret sur nos heureuses soirées d'Oxford, et je m'étonne des espérances que j'entretiens au miheu de l'excès de ma fohe. Burns dit, vous le savez : « Les plaisirs sont comme des pavots épanouis; vous saisissez la fleur; elle s'effeuille ; ou comme les flocons de neige sur la rivière, qui restent un instant blancs, puis s'évanouissent pour toujours. »

SHELLEY A BRACKNELL 243

Eliza est toujours avec nous, mais pas ici! elle sera avec moi quand l'infinie malice de la destinée me forcera à partir. Je ne suis plus disposé maintenant à contester à ce sujet. Je la hais assurément de tout mon cœur et de toute mon âme. Je sens s'éveiller en moi une inexprimable sensation de dégoût et d'horreur, quand je la vois caresser ma pauvre petite lanthe, en qui à l'avenir je puis trouver la consolation de la sympathie. Quelquefois je succombe à la fatigue de résister au débordement d'horreur sans bornes que j'éprouve pour cette misérable. Mais elle n'est plus qu'an aveugle et affreux ver, qui ne voit môme plus pour piquer.

Je me suis remis à l'italien. Je lis Beccaria Dei delittî e ■pêne. Son Essai semble contenir d'excellentes remarques -, cependant je ne pense pas qu'il mérite sa réputation. Cornelia m'aide à le déchiffrer. Ne vous ai-je pas dit autrefois qu'elle me semblait froide et réservée? Elle est tout l'inverse de cela, comme elle est l'inverse de tout ce qu'il y a de mauvais. Elle a hérité de toute la divinité de sa mère.

Qu'avez-vou3 écrit? je n'ai pas même été capable d'écrire une lettre ordinaire. Je me suis fait violence pour lire Beccaria et le Bentham de Dumont. J'ai quelquefois oubUé que je ne suis pas à demeure dans ce délicieux home, qu'un temps viendra, qui me rejettera dans l'immense océan d'une société abhorrée.

Je n'ai écrit qu'une stance, qui n'a aucun sens, et que je n'ai écrite qu'en pensée :

« Tes regards de rosée tombent sur mon cœur, tes douces paroles y remuent du poison; tu as troublé le seul repos qui restât au désespoir. Soumis au dur contrôle du devoir, j'aurais pu porter mon cruel destin; les chaînes qui retiennent captive cette âme ruinée l'ont rongée comme un chancre, mais ne l'ont pas écrasée. »

C'est la vision d'un rêve délirant et maladif, qui disparaît à la froide et claire lumière du matin. Son excellence suprême et ses exquises perfections n'ont pas plus de

réalité que la couleur d'un coucher de soleil d'automne. 1 Adieu !» ''

Cette lettre désespérée ouvre un jour brutal sur l'état de l'âme de Shelley à cette époque, et prépare à la brusque catastrophe qui va suivre. L'intérieur de sa maison était devenu pour Shelley un enfer.

L'heure de la séparation approchait. Dès l'automne de 1813, d'assez graves dissentiments avaient amené entre les deux époux un sensible refroidissement. Le sonnet que Shelley adressa à Harriet en septembre à l'occasion de l'anniversaire de sa naissance ne ressemble guère à celui de l'année précédente, comme l'a très bien observé M. Dowden qui l'a le premier édité ; ce sonnet, en dépit de ses expressions de tendresse, respire quelque chose de la tristesse d'un coucher de soleil, et trahit les premières fêlures de l'amour.

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