LE SOIR — A HARRIET
0 toi, brillant soleil ! sous la ligne bleu-sombre de l'horizon occidental tu descends dans ta sublimité, et brillant d'un éclat plus plein de charme à mesure que tes rayons déclinent, tu prêtes à chaque vapeur tes mihions de nuances, et sur la clairière tendue de toiles d'araignée, sur le bosquet et le courant verses la liquide magie de ta lumière, jusqu'à ce que la calme Terre, lumineuse encore de ta splendeur décroissante, évoque la vision d'un beau rêve; quel spectateur en ce moment à l'aide de l'œil astronomique pourrait froidement compter les taches de ta sphère? Tel serait celui qui t'aime, Harriet, s'il pouvait se dérober aux pensées de tout ce qui lui rend sa passion chère, et se détournant insensible de ta chaude caresse, éplucher des taches dans le tissu sacré de notre bonheur.
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Des dissentiments devaient éclater tôt ou tard, ils étaient dans la force des choses ; il y avait entre ces deux êtres trop d'incompatibilités d'éducation, d'esprit, de caractère et d'humeur pour ne pas rendre à un moment donné la vie commune odieuse, insupportable. Medwin trouve surprenant, non pas qu'ils aient fmi par se séparer, mais qu'ils aient pu si longtemps « traîner une chaîne, dont chaque anneau était une aggravation de torture. » Il est bien loin de notre pensée de vouloir jeter la pierre à cette bonne Harriet, que Hogg et Peacock nous ont peinte sous des couleurs si séduisantes; elle payait cher l'étourderie avec laquelle elle s'était jetée dans les bras du poète; quant à Shelley, il avait eu le grand tort de s'embarquer trop légèrement dans cette triste aventure, et d'avoir pris au début pour de l'amour ce qui n'était qu'une généreuse sympathie. Au moment de lier son existence à celle d'Harriet, il avait trop facilement cédé aux suggestions de son cœur, malgré la raison qui lui criait : « Percy, n'écoute pas cette cloche; car elle t'appelle au ciel ou à l'enfer. » L'enfer était venu. Il s'était flatté sans doute, par la douce et éloquente éducation de l'amour, de donner à cette séduisante poupée une raison et une âme, de l'élever jusqu'à lui; il y avait échoué; il s'était convaincu qu'elle était incapable de se hisser à cette hauteur, dénuée de cet affinement d'esprit et de cette délicatesse de sentiment, qu'il eût voulu trouver dans la compagne de sa vie; un cœur sec et froid, fermé à toutes les grandes passions qui le dévoraient, ne réalisant en aucune façon
l'idéal absolu qu'il s'était fait de l'amour. 11 a résumé lui-même en deux lignes terribles tous ses griefs contre Harriet : « Tous ceux qui me connaissent doivent savoir que la compagne de ma vie doit être capable de sentir la poésie et de comprendre la philosophie : Harriet est un noble animal] mais elle est incapable de l'une et l'autre chose. »
Au lieu d'une Mary Wollstonecraft, ou même d'une madame Boinville, il avait trouvé dans Harriet une simple femme, plus sensible aux vanités féminines, au bien-être et au conforl de la vie qu'aux jouissances idéales de la poésie et de la philanthropie. Elle avait bien essayé pendant quelque temps de s'inoculer le divin virus, de bégayer le jargon philosophique et mystique; mais ces grands mots sonnaient mal sur ses jolies lèvres ; il s'y mêlait un sourire de malicieuse incrédulité. Ne s'était-elle pas permis de rire avec l'ami Peacock de l'enthousiasme avec lequel Shelley soutenait des théories impraticables, qu'il croyait de la dernière importance pour le bonheur et la perfectibilité de ses semblables? N'avait-elle pas tourné en raillerie le sentimentalisme humanitaire et français qui avait cours dans l'entourage de Maimuna? Son cœur, quelque insensible qu'il pût être, ne se sentait-il pas mordu par la « jaune » jalousie, en songeant à la place que cette enchanteresse occupait dans les affections de son mari? Harriet, une fois mère ou sur le point de le devenir, avait vu s'évanouir le mirage des premiers jours; elle était retombée dans le terre-à-terre des besoins et des préoccupations de la triste réalité. Les
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lectures à haute voix avaient cessé ; et Shelley ne prenait plus aucun intérêt à cultiver l'esprit de sa jeune femme. S'il faut en croire Peacock, ce refroidissement entre les deux époux devrait être attribué surtout d deux causes : Harriet s'était déchargée sur une nourrice des soins de la maternité, et elle s'opiniâtrait à conserver auprès d'elle son ange gardien, Eliza, devenue odieuse à Shelley : « j'ai toujours pensé, dit-il, que, si Harriet avait nourri son enfant, et si sa sœur n'avait pas vécu avec eux, les liens de leur mariage et de leur amour n'auraient pas été si promptement brisés. »
Cependant, quelque tendue que fût la situation entre les deux époux, Shelley, comprenant de quel côté était son devoir, se résignait, non sans lutte et sans violence, à porter en silence un fardeau que lui rendaient encore plus pénible les diversions d'idéales jouissances que lui procuraient ses assiduités à Bracknell. Il était alors si peu question pour lui de séparation, que, quatre jours après avoir écrit à Hogg la lettre que nous avons citée, il renouvelait son mariage avec Harriet selon le rite anglican à la paroisse Saint- George. La pauvre femme était de nouveau enceinte, et Shelley tenait, en vue des droits de son héritier futur, à sanctionner solennellement le mariage d'Edinburgh.
En avril, nous retrouvons le poète à Bracknell : « Shelley, écrit mislress Boinville ù Hogg (18 avril) est de nouveau veuf. Sa belle moitié est allée à Londres avec miss Westbrook, qui se décide a habiter, je crois, Southampton. » Mais plus Shelley goûtait
les délices de ce divin séjour, plus le retour dans son triste et silencieux foyer lui paraissait douloureux et lugubre. C'est dans cette disposition d'esprit qu'en quittant Bracknell, il écrivait ces stances désolées :
Marche! Marche! le marais est sombre sous la lune; de rapides nuages ont bu le dernier paie ra\-on du soir ; Marche !... Le devoir et l'abandon te ramènent à la solitude!... .Marche! Marche! vers ta maison triste et silencieuse; verse des pleurs amers sur son foj'er désolé...
Il emportait avec lui le souvenir inoubliable de cette maison, de cette bruyère, de ce jardin de Bracknell, celui surtout des enchanteresses qui l'habitaient, de la musique de leurs voix, de la lumière de leur sourire \
Au milieu de cette morne désolation, rien cependant ne semblait encore désespéré ; si l'amour était mort dans le cœur d'Harriet, le poète en appelait au moins à sa pitié ; il la suppliait de ne pas le condamner à perdre toute espérance. En mai 1814, il lui adressait ces vers retrouvés écrits de la main même d'Harriet dans le manuscrit d'un recueil de poèmes qu'il se proposait de publier :
A HARBIET
Mai, \8\i-i.
Ton regard d'amour a le pouvoir de calmer la plus