Voir ces admirables stances, t. III, p
2. Nous devons à M. Dowden cette pièce capitale : « il est évident, dit-il en la citant, qu'en mai 1814, Harriet avait pris en face de son mari une attitude de dure hostilité, tandis que Siielley plaidait avec une espérance presque désespérée, pour la résurrection de leur amour.»
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orageuse passion de mon âme ; tes douces paroles sont des gouttes de baume dans la coupe trop amère de la vie; je n'ai pas d'autre chagrin que celui d'avoir connu ces très exquises délices.
Harriet! si tous ceux qui désirent vivre dans le chaud rayon du soleil de tes yeux doivent payer ce bonheur par cette peine au delà de toute peine, de mourir sous ton mépris — alors écoute ton ami de choix reconnaître trop tard que son cœur est le plus digne de ta haine.
Oh I sois la seule dans l'humanité dont la condition n'ait point endurci le cœur; sois la seule vertueuse, douce, bonne au milieu d'un monde de haine ; et par une légère patience mets le sceau au bonheur durable du compagnon de ta vie.
Car sa joue est pâle d'angoisse, sa respiration est haletante, ses yeux sont troubles, il n'ose prononcer ton nom ; ses lèvres sont faibles et tremblantes ; par pitié ne le laisse pas endurer la misère d'un remède fatal.
Oh ! désormais ne te fie plus à un guide menteur! fais fuir le sentiment qui ne connaît pas le remords ; c'est malice, c'est vengeance, c'est orgueil ; mais ce n'est pas toi; oh! daigne faire l'épreuve d'un plus noble orgueil, et aie pitié, si tu ne, peux plus aimer.
Cook's Hôtel.
Il est probable que cet appel désespéré à la pitié d'Harriet n'eut aucun écho dans son cœur; et l'on peut dire, tout en faisant la part de l'exagération naturelle à un amour blessé, que cette dureté d'âme fut pour Shelley le crime irrémissible, qu'il ne pardonna jamais ^ Devant une telle insensibilité, c'é-
1. M. Dowden nous en donne un curieux témoignage dans une variante de deux vers de la Dédicace de Laon et Cythna, st. VI, où Shelley, au lieu de ces deux vers: «Pas un être qui pour moi ne fût trompeur, cœurs durs et froids comme des mon-
tait le cas ou jamais pour lui d'appliquer son grand principe, qu'il avait développé dans une note de sa Reine Mab, que le mariage ne pouvait lier indissolublement deux êtres qui n'étaient pas faits l'un pour l'autre, et qu'il était de leur devoir de chercher dans une autre union l'amour et le bonheur. C'était là le remède fatal dont il parlait dans ses Stances à Harriet.
Depuis son mariage à Saint-George, il était entré dans de plus intimes relations avec Godwin, dont les embarras financiers avaient ému sa généreuse amitié '. 11 fut alors pour la première fois singulièrement frappé de l'expression d'intelligence, de sensibilité et d'énergie qui éclatait sur la figure pâle et pure de Mary, ce noble rejeton de Mary WoUstonecraft et de Godwin, où se mêlaient, sous le rayon d'une beauté de dix-sept ans, la clarté d'esprit et la calme fermeté de son père à l'ardeur d'imagination et de sentiment de sa mère. Shelley en fut comme ébloui.
A en croire Peacock, le principal confident de Shelley à cette époque, sa passion pour Mary fut un coup de foudre :
Rien de ce que j'ai pu lire dans les contes ou les histoires, dit-il, ne pourrait donner une idée plus frap-
ceaiix de pierres de glace... » avait écrit primitivement, faisant allusion à sa cousine Grove et à Harriet : « Une de celles que j'ai trouvées me fut chère, mais fausse pour moi; le cceur de l'autre était comme im cœur de pierre. »
1. Il s'agissait tout simplement de trouver une somme de 3000 livres, chose assez difûcile en ce moment à Shelley.
pante d'une passion aussi soudaine, aussi violente, aussi irrésistible que celle à laquelle je le trouvai en proie, quand sur son invitation je revins de la campagne le trouver à Londres. La passion se lisait dans ses traits, ses yeux étaient rouges et enflammés, sa chevelure et ses habits en désordre, il prit une bouteille de laudanum et dit : je ne veux pins me séparer de cela : puis il ajouta : je me répète continuellement ces vers de Sophocle :
« Le lot le plus heureux de l'homme est de ne pas être, etc. »
Hogg ne se douta de la chose que le 8 juin :
Nous nous promenions, raconte-t-il, dans Newgate Street. En atteignant Skinner Street, il me dit: <> j'ai à parler à Godwin ; venez, je ne vous retiendrai pas longtemps, n .Je le suivis dans la boutique, qui était la seule entrée, et nous montâmes. Nous entrâmes dans une chambre du premier étage. William Godwin n'était pas à la maison. Shelley parut désappointé de ne pas trouver la source de la Justice politique.
— Où est Godwin ? me demanda-t-il plusieurs fois, comme si je l'avais su. Et il continuait d'arpenter la chambre pendant que je lisais les noms des vieux auteurs anglais sur le dos des vénérables volumes, quand tout à coup une porte s'ouvrit tout doucement, et une voix perçante appela : « Shelley ! » Une autre voix perçante répondit : i Mary I » et il s'élança hors de la chambre, comme une flèche de l'arc d'un roi du tir. Une toute jeune fille, belle et avec de beaux cheveux, pâle et ayant des yeux perçants, portant un tablier de tartane, vêtement assez peu d'usage alors à Londres, l'avait appelé. Il resta une minute ou deux absent: puis il revint, disant : Godwin est sorti, ce n'est pas la peine de l'attendre; et nous continuâmes notre promenade. Quelle est cette personne? lui demandai-je; une fille? — Oui. — Une fille de William Godwin ? — Oui, la fille de God-
win et de Mary WoUstonecraft. Ce fut la première fois que je vis cette femme si distinguée, dont j'ai beaucoup à parler dans la suite. Sa placidité me frappa, et aussi sa pâleur et son regard perçant.
L'impression produite par Slielley sur Mary n'avait pas été moindre. Son respect et son dévouement filial pour Godwin, l'admiration enthousiaste qu'il témoignait pour sa mère, et surtout peut-être la profonde mélancolie, empreinte alors sur ses traits et révélant un chagrin profond, émurent vivement cette âme tendre et généreuse; elle lui accorda, sans qu'elle lui fût demandée, cette pitié qui est bien près de l'amour, et que lui avait refusée Harriet. Un jour elle ne put en le regardant maîtriser son émotion ; une larme furtive brilla dans ses yeux ; c'en fut assez pour triompher de la réserve que Shelley s'était imposée; il répondit par un petit poème, qui en dit plus sur les débuts de cet amour et la situation délicate et embarrassée des deux amants que tous les récits des biographes ^
Cependant Shelley n'avait pas cessé jusqu'alors de correspondre avec Harriet, retirée à Bath. Quelques jours, au commencement de juillet, s'étant passés sans qu'elle reçût de lettres, ne pouvant rester dans une si cruelle incertitude, elle écrivit au libraire Hookham, le suppliant de lui donner des nouvelles de l'absent, sinon elle courra à Londres en chercher
1. Voir au t. III de notre traduction, p. 221, cette importante pièce biographique, et deux fragments qui se rapportent à la même époque, t. III, p. 339 et 340.
elle-même. Shelley lui répondit qu'il l'attendait; elle arriva à Londres le 14 juillet.
Dans cet intervalle, une révélation terrible était venue porter le dernier coup à l'âme déjà profondément blessée de Shelley; il avait acquis la conviction, que non seulement Harriet avait cessé de l'aimer, mais qu'elle avait donné son cœur à un autre, qu'elle appartenait à un autre ^ Devant une telle conviction, il n'y avait plus d'hésitation possible; Harriet ne pouvait plus être sa femme.
Harriet, en arrivant à Londres, trouva donc Shelley décidé à une irrévocable séparation.
Comprenant que toute résistance serait inutile, elle accepta les arrangements qui lui étaient proposés et se retira avec son enfant chez son père, espérant peut-être que le temps lui ramènerait celui qu'elle n'avait pas su retenir le jour où il la suppliait si pathétiquement de lui rendre son amour.
Gomme il n'y avait dans le cœur de Shelley ni colère, ni animosilé, ni désir de vengeance, il continua de correspondre avec Harriet, de pourvoir à ses besoins, de s'occuper d'elle avec une amicale sollicitude jusqu'au jour oii elle devint tout à fait indigne de ses soins. En face de sa conscience et de ses théories, il avait rempli ce qu'il croyait son devoir, et il pouvait écrire plus tard à Southey qui l'invitait à faire sur ce point son examen de conscience :
1. Ua gentilhomme irlandais, nommé Ryan, reçu en 1813 dans l'intimité de Shelley et de Harriet.
Je prends Dieu à témoin, s'il y a un Dieu qui nous regarde en ce moment vous et moi, et je m'engage, si jamais nous nous rencontrons, comme vous vous y attendez peut-être, devant lui après la mort, à le répéter en sa présence : que vous m'accusez injustement. Je suis innocent du mal, fait ou voulu.
Le nouvel objet de son amour, la double incarnation du génie de Godwin et du grand cœur de Mary WoUstonecraft, se revêtit aux yeux deStielley de toutes les qualités, de toutes les perfections de la femme forte, de la femme idéale, qui manquaient à Harriet.
M. Jeaffreson s'épuise à démontrer que Mary Godwin était une espèce d'ingénue, élevée dans les idées saines et ordinaires sur le mariage et l'amour, et que ce fut Shelley qui le premier lui ouvrit les yeux et l'initia aux doctrines de sa mère. C'est se méprendre bien volontairement sur le caractère et les dispositions d'esprit de Mary. « Elle est singulièrement hardie, disait d'elle à quinze ans, Godwin, un peu impérieuse et de l'esprit le plus actif; sa passion de connaître est grande, et sa persévérance dans tout ce qu'elle entreprend presque invincible. » Avec ce tempérament, et dans l'atmosphère de libre-pensée où elle vivait, Mary n'avait point attendu les leçons de Shelley pour s'initier au culte de la raison ; elle avait amplement profité des enseignements de l'écossais Baxter ' chez qui elle avait passé une partie de sa vie de jeune fille ; Shel-
1. Ce Baxter était, dit M. Dowden, nourri des doctrines d« Godwin, et à l'apparition de la Reine Mab avait exprimé hautement son admiration.
SHELLEY A LONDRES 2oo
ley fut surpris de trouver tant d'élévation de pensée, tant de sagacité philosophique alliées à une si grande jeunesse, et se mit à son école : « Je crois, lui écrivaitil en octobre 1814, que c'est à moi d'être dans les mains de Mary ce qu'Harriet était dans les miennes. Mais avec quelles dispositions différentes, avec quel dévouement et quelle affection, avec quel respect et quelle adoration au delà de toute mesure de l'intelligence qui me gouverne! » C'était d'égale à égal que Mary, comme elle le dira plus tard, «. mettait sa main dans sa main, et enchaînait sa destinée à la sienne. » Dans Laon et Cythna. Laon s'inclinera devant le génie de Cythna, et c'est à Cythna que le poète confiera le rôle d'initiatrice, de prophétesse et d'inspiratrice.
Le souvenir ému de Mary Wollstonecraft planait sur cette délicieuse idylle de deux âmes sœurs qui unissaient dans de platoniques tendresses leurs ardentes et idéales aspirations, en attendant que l'amour unît leurs vies. Le lieu ordinaire de leurs secrets rendez-vous était le vieux cimetière de Saint- Pancrace, où se trouvait la tombe de Mary Wollstonecraft. Sous le saule pleureur qui l'ombrageait, la jeune Mary, fuyant les ennuis du logis et la mauvaise humeur de sa belle-mère, se réfugiait avec ses chers livres. C'est la sans doute qu'elle lut la Heiiie Mab, dans l'exemplaire que lui offrit Shelley, avec cette inscription de sa main : « Mary Wollstonecraft Godwin, P. B. S. Vous voyez, Mary, que je ne vous ai point oubliée. » A la fin du volume, Mary avait écrit en juillet 1814 :
« Ce livre est sacré pour moi, et comme jamais aucune autre créature ue l'ouvrira, je puis y écrire ce qu"il me plait. Qu'écrirai-je? que j'aime l'auteur au delà de toute expression, et que je suis séparée de lui, mon plus cher et mon seul amour. Au nom de cet amour, nous nous sommes mutuellement fait cette promesse: quoique je ne puisse être à vous, je ne serai jamais à un autre. Oui, je suis à toi, exclusivement à toi.
Puis, suivaient ces vers:
« Par le baiser de l'amour, le regard que personne autour de nous n'a vu, le sourire qu'aucun autre n'a pu comprendre, la pensée chuchotée de deux cœurs unip, l'étreinte de la main frémissante ',
)) Je me suis engagée à toi, et l'engagement est sacré. Je me rappelle vos paroles : vous allez maintenant, Marj^, vous mêler au monde, et pour un moment je dois me séparer de vous ; mais dans la solitude de votre chambre je serai avec vous. — Oui, vous êtes toujours avec moi, vision sacrée !
» Ah ! je le sens, une bénédiction m'a été accordée qui n'a jamais été faite pour moi ; tu es trop semblable à un rêve du ciel pour qu'un amour terrestre te mérite ^. »
Celte séparation momentanée avait été imposée à Shelley par Godwin. Celui-ci n'était pas, à coup sûr, un Géronte bien farouche ; mais il avait été averti des entrevues secrètes des deux jeunes gens, et leur avait fait de sérieuses remontrances. Shelley, pour endormir la vigilance du philosophe, dut renoncer pour quelque temps à voir Mary. Mais les serments
1. Vers légèiemeut altérés, empruntés à la Première Elégie à Tliyrza, de Byron.