LE TOUR DE SIX SEMAINES SUR LE CONTINENT JOURNAL DK SHELLEY ET DE MARY
A quatre heures du matin, le 28 juillet, les fugitifs, accompagnés de Jane Glairmont qui devait leur servir de truchement en France, quittaient Skinner Street, et se dirigeaient sur Douvres. Mais laissons parler Shelley ^
[28 juillet. — La nuit qui précéda ce malin, tout étant décidé, je donnai l'ordre qu'une chaise de poste se tînt prête vers les quatre heures. Je veillai jusqu'à ce que les
1. Nous sommes redevable à M. Dowden des extraits si intéressants du Journal écrit par Shelley, d'après lequel fut rédigé le récit publié par Mary en 1817 sous ce titre : Histoire d'un voyage de six semaines à travers une partie de la France, de la Suisse, de V Allemagne et de la Hollande, avec des lettres desc7iptives d'une promenade en bateau autour da lac de Genève et des glaciers de Chamouni. Nous complétons le journal de Shelley par le récit imprimé. Des parenthèses [] indiquent les extraits du journal de Shelley.
éclairs et les étoiles pâlissent. Enfin, il était quatre heures. Je ne croyais pas qu'il fût possible de réussir ; il me semblait toujours que quelque danger certain nous guettait. J'allai; je la vis; elle vint à moi. Il restait encore un quart d'heure. Il y a toujours quelque arrangement à prendre, et elle me laissa pour un instant. Que ce temps me parut terrible ! Il me semblait que nous badinions avec la vie et l'espérance. Quelques minutes passèrent ; elle était dans mes bras — nous étions sauvés ! Nous étions sur le chemin de Douvres !
Pendant le trajet, Mary fut malade, et cependant au milieu même de ce malaise, quel plaisir et quelle sécurité nous partageâmes ! Elle se trouva mal de la chaleur ; il fallut qu'à chaque relais elle se reposât. J'étais partagé entre l'anxiété que me causait son état et la terreur de voir arriver ceux qui nous poursuivaient. Je me reprochais de ne pas lui laisser assez de temps pour reposer, tout en songeant au danger qui me paraissait si grand que l'on pouvait sacrifier un peu de son confort pour l'éviter.
A Dartford, nous primes quatre chevaux afin de pouvoir nous assurer les devants. Nous arrivâmes à Douvres avant quatre heures (Mary s'y rafraîchit en prenant un bain de mer). Il fallut perdre quelque temps en considérations, en diner, en marchés avec les matelots et les gens de la douane. Enfin nous engageâmes un petit bateau pour nous conduire à Calais ; à six heures il était prêt. La soirée était très belle ; les rives fuyaient lentement ; nous nous sentîmes sauvés ; il y avait alors peu de vent ; les voiles battaient dans la brise pendante. La lune se leva, la nuit vint, et avec la nuit une houle lente et lourde, puis une brise plus fraîche, qui devint bientôt si violente qu'elle secoua fortement notre bateau. Mary fut vivement affectée par la mer ; elle pouvait à peine se mouvoir. Elle passa toute la nuit étendue dans mes bras ; le peu de force qui restait à mon corps épuisé fut toute employée à tenir sa tète en repos sur ma poitrine. Le vent était
violent et contraire. Puisque nous ne pouvions atteindre Calais, les marins proposèrent de se diriger sur Boulogne. Ils nous assurèrent que dans deux heures nous toucherions au rivage ; cependant heures après heures passèrent, et le rivage était encore bien loin quand la lune sombra dans la ligne rouge et orageuse de l'horizon, et les lueurs rapides de l'éclair pâlirent dans l'éclat du jour. Nous marchions lentement contre le vent, quand tout à coup une rafale mêlée de tonnerre fendit la voile, et les vagues envahirent le bateau ; les marins eux-mêmes jugèrent que nous étions en danger; le vent avait maintenant changé, et nous poussait avec de violentes rafales directement sur Calais.
Mary ne s'aperçut pas du danger ; elle reposait entre mes genoux, incapables de la soutenir ; elle ne parlait ni n'ouvrait les yeux ; mais je sentais qu'elle était là. J'eus le temps alors de réfléchir et même de raisonner sur la mort ; elle excitait en moi plutôt un sentiment de malaise et de désappointement qu'un sentiment d'horreur. Nous ne serions jamais séparés, mais dans la mort nous ne connaîtrions pas, nous ne sentirions pas notre union comme alors. J'espérais, mais d'une espérance mêlée de crainte, en songeant à ce qu'éprouverait cet esprit inestimable, au moment de mourir.
Le matin éclata, l'éclair disparut, la-violence du vent s'abattit. Nous arrivions à Calais, et Mary dormait toujours ; nous abordâmes à la grève. Tout à coup le large soleil se leva sur la France.
Vendredi 29 juillet. — a Regardez, Mary, lui dis-je ; le soleil se lève sur la France ! » Nous nous acheminâmes sur la grève vers l'hôtel ; nous nous y installâmes dans une pièce qui pouvait servir à la fois de salon et de chambre à coucher. ]
J'entendais pour la première fois un langage différent de celui auquel j'étais accoutumé; je voyais un costume qui ne ressemblait en rien à celui de l'autre côté du détroit ; les femmes avec de hauts bonnets et des jaquettes
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courtes ; les hommes avec des boucles d'oreilles ; les dames avec de hautes coiffures perchées sur le sommet de la tête, la chevelure retombante sans boucles égarées pour orner les tempes ou les joues. Il y a toutefois quelque chose de tout à fait plaisant dans les manières et l'aspect extérieur dupeuplede Calais, qui prévient en sa faveur. Un souvenir national se présentait naturellement; quand Edouard 111 prit Calais, il en emmena les anciens habitants, et peupla presque entièrement la ville de nos concitoj'ens ; mais malheureusement, les mœurs n'y sont pas anglaises.
Nous restâmes ce jour-là et une grande partie du jour suivant à Calais ; nous avions été obligés la veille de laisser nos bagages à la douane anglaise, et il avait été convenu qu'ils arriveraient par le paquebot du lendemain, qui, retenu par le vent contraire, ne put arriver qu'à la nuit.
[Le soir, le capitaine Davison nous apprit qu'une grosse dame était arrivée, disant que j'avais fui avec sa fille ; c'était mistress Godwin. Jane passa la nuit avec sa mère.
Samedi, 30 juillet. — Jane nous informe qu'elle ne peut résister au pathos des remontrances de mistress Godwin. Elle en appelait à la municipalité de Paris - à l'esclavage passé et à la liberté à venir. Je lui conseillai de prendre au moins une heure de réflexion. Elle retourna vers mistress Godwin, et lui déclara qu'elle était résolue à nous suivre.
Je rencontrai mistress Godwin dans la rue, au moment où elle allait s'embarquer pour Douvres. J'allai me promener seul avec Mary en dehors de la porte le long des fortifications, dans un champ où l'on faisait les foins. A six heures du soir, nous quittâmes Calais, et nous arrivâmes à Boulogne à dix heures.]
Nous fimes le trajet dans un cabriolet traîné par trois chevaux. Pour des gens qui n'avaient jamais vu autre chose qu'une légère chaise de poste et un postillon anglais, il y avait dans notre équipage quelque chose d'irrésistiblement comique. Les trois chevaux marchaient
de front, le plus grand dans le milieu, rendu plus formidable encore par l'addition d'un harnachement d'une complication inintelligible, ressemblant à une paire d'ailes en bois attachées à ses épaules ; le harnais était formé de cordes; et le postillon, un petit homme bizarre et raide avec une longue queue, faisait claquer son fouet, pendant qu'un vieux misérable berger avec un chapeau relevé nous regardait passer.
Les chemins sont excellents ; mais la chaleur était intense, et Mary en soutTrait beaucoup.
Nous passâmes la. première nuit à Boulogne, où nous trouvâmes une femme de chambre fort sale, mais du meilleur caractère. En Angleterre, ces femmes sont prudes, et deviennent impudentes, dès que vous vous permettez la moindre familiarité avec elles. Les femmes des classes inférieures en France ont l'aisance et la politesse des Anglaises les mieux élevées ; elles vous traitent sans atfectation comme leur égale, et par conséquent il n'y a pas place pour l'insolence. Nous avions commandé qu'on tînt des chevaux prêts pendant la nuit ; mais nous nous sentîmes trop fatigués pour en faire usage. L'homme insistait pour être payé pour la nuit entière. « Ah. ! madame, dit la femme de chambre, pensez-y ; c^est pour dédommager les pauvres chevaux d'avoir perdues leur douce sommeil 1. » La plaisanterie d'une femme de chambre anglaise eût été tout autre chose.
Afin d'abréger le plus possible notre voyage à cause de la santé de Mary, nous ne nous arrêtâmes pas la nuit suivante, et le lendemain, vers les deux heures, nous arrivâmes à Paris.
[Mardi, 2 août. — Nous descendîmes à l'hôtel de Vienne. Mary passa en revue avec moi les papiers contenus dans sa malle. C'étaient quelques-uns de ses propres écrits,
1. Ces mots sont en français dans le texte; nous avons conservé l'orthographe. Tous les mots français du texte sont dans notre traduction en italiques.
des Jettres de son père et de ses amis, et mes lettres. Elle me promit de me permettre de lire et d'étudier les productions de son esprit qui avaient précédé nos relations. Je réclamerai l'exécution de cette promesse à Uri. Le soir nous allâmes nous promener aux jardins des Tuileries; jardins tout à fait officiels et sans intérêt ; pas le moindre gazon. Mary n'était pas bien ; nous rentrâmes, et fûmes assez heureux pour dormir'.
Mercredi, 3 août. — Reçu une froide et stupide lettre d'Hookham. Il dit que la famille des Boinville a été réduite à la dernière misère pour avoir été obligée dans le cours d'une année de payer pour moi quarante livres. Il n'a pas envoyé l'argent. — Ecrit à Tavernier — Mary me lit quelques passages des poèmes de lord Byron. .le ne m'étais pas encore aussi clairement aperçu jusqu'ici combien la couleur de nos propres sentiments déteint sur les plus vivantes productions des autres esprits ; nos propres perceptions sont pour nous le monde.
Jeudi, 4 août. — Mary m'a rappelé que c'était l'an-
1. U Histoire ajoute sur Paris ces détails : « Dans cette ville il n'y a pas d'hôtel où l'on puisse rester aussi peu longtemps qu'on le désire, et nous fûmes obligés de louer un appartement pour une semaine. Les hôtels sont chers et peu agréables. Gomme c'est l'habitude en France, la principale pièce était une chambre à coucher ; il y en avait une autre tout à côté, et une antichambre qui nous servit de salon. Je trouve les boulevards infiniment plus plaisants que les Tuileries. Ils entourent Paris et ont huit milles d'étendue ; ils sont très larges, et plantés d'arbres de chaque côté. A une extrémité se trouve une superbe cascade qui rafraîchit les yeux par son continuel jaillissement; près de là s'élève la Porte Saint-Denis, un magnifique morceau de sculpture. J'ignore jusqu'à quel point elle peut aujourd'hui être défigurée par la barbarie gothique des envahisseurs de la France, qui, non contents de reprendre les dépouilles de Napoléon, ont encore, avec une malice impuissante, détruit les monuments de leurs propres défaites. Quand je vis cette porte, elle était dans sa splendeur, et en la voyant, on se fût imaginé que les jours de la grandeur romaine revivaient à Paris.
niversaire de ma naissance ; je croyais que c'était le 27 juin. Tavernier a déjeuné avec nous ; c'est un idiot. — J'ai vendu ma montre, chaîne, etc., ce qui a produit huit napoléons, cinq francs *. — Tavernier a dîné ; le fou est encore infiniment plus insupportable ; nous nous sommes promenés avec lui le soir sur le boulevard ; il accompagnait Jane.
Vendredi, 5 août. — Déjeuné avec quelques amis de Tavernier. Je commis la bévue de prendre une femme mariée pour une enfant de neuf ans, et si son enfant (que je pris pour sa sœur) n'avait pas gardé une contenance plus sérieuse, je l'aurais prise sur mes genoux, et lui aurais offert un morceau de sucre. Les dames parlèrent de costumes et de mangeaille. Nous allâmes avec Tavernier à la police, au Louvre, à l'église de Notre-Dame, dont l'intérieur trompa notre attente. Au Louvre, nous vîmes une peinture, celle du Déluge, terriblement émouvante. Ce fut la seule peinture vraiment remarquable que nous eûmes le temps d'observer. Il y avait aussi un Enfer et un Ciel ; les bienheureux avec leur air stupide. Le soir nous allâmes à la recherche de H. M. (Hélène Marie Williams. Après beaucoup de recherches inutiles, nous rencontrâmes à la place Vendôme un Français qui parlait anglais ; il nous offrit ses services. Il nous égara pour le plaisir de s'entendre causer ; il nous dit qu'il avait assisté aux excitations exercées sur la populace pour renverser la statue de Napoléon ; qu'il était royaliste, et avait fait partie de l'armée anglaise pendant le règne de Bonaparte ; qu'il avait été le premier royaliste rentré à Paris. Il nous fit asseoir dans le jardin des Tuileries, et là, avec le sourire d'une vanité débordante, il nous avoua qu'il était auteur et poète. Nous l'invitâmes à déjeuner, espérant toujours tirer de son obligeance quelque secours dans notre embarras.
Samedi, 6 août. — M. R. de Savi (l'auteur et le poète)