‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 54 sur 110 · Cet argent fut envoyé à Harriet · texte numérisé non relu

Cet argent fut envoyé à Harriet

déjeune avec nous ; nous allons avec lui chez Al. Peregaux, banquier, qui refuse de nous avancer de l'argent. J'apprends de Tavernier l'adresse de H. M. Williams. Assurément notre histoire et notre situation ne peut manquer de l'intéresser. J'y cours. Elle est à la campagne ; l'époque de son retour est incertaine. A mon retour, à l'hôtel, nous allons chez Tavernier chercher nos lettres ; il était parti à notre hôtel. Nous y retournons. Le dîner avec M. de Savi était fixé pour six heures ; nous le renvoyons à huit, laissant Jane attendre Tavernier. M. R. de Savi avait perdu toute espérance. Nous revenons. Tavernier nous donne une stupide et insolente lettre d'Hookham.

Dimanche 7 aoiU. — Tavernier déjeune. Promet de l'argent. La matinée se passe en conversations déliciauses. Nous oublions presque que nous sommes prisonniers à Paris ; Mary surtout semble insensible à tous les maux à venir. Elle sent et pense comme si notre amour pouvait suffire à résister à l'invasion du malheur. Elle reposait sur ma poitrine, et semblait même indifférente au soin de prendre la nourriture nécessaire à la vie. Nous allâmes chez Tavernier et reçûmes une valeur de soixante livres. Nous finies alors nos plans, et décidâmes de partir pour Uri. Nous dormîmes au malin sur le sofa.]

En Angleterre nous n'aurions pu mettre notre projet à exécution, sans nous exposer à des insultes et des impertinences continuelles ; les Français sont bien plus tolérants pour le vagabondage de leurs voisins. Nous résolûmes donc de traverser la France, et dans ce dessein nous nous mîmes à la recherche d'un âne pour charrier notre porte-manteau et porter chacune de nous à tour de rôle.

De bon matin donc le lundi 8 août, Shelley et Claire allèrent au marché des ânes, et en achetèrent un, et le reste du jour fut consacré aux préparatifs du départ. Pence temps-là, madame l'Hôte nous rendit visite, et essaya de nous dissuader d'accomplir notre dessein. Elle nous représenta qu'une nombreuse armée venait d'être débandée, que les soldats et les officiers erraient en désordre à tra-

vers le pays et que les Dames seraient certainement enlevées. Mais nous ne nous laissâmes point entamer par ses arguments, et empaquetant le nécessaire, et laissant le reste pour partir par la diligence, nous prîmes un fiacre à la porte de l'hôtel, le petit âne nous suivant.

A la barrière nous renvoyâmes le fiacre. Il commençait à faire sombre, et l'âne semblait tout à fait incapable de porter l'une de nous : il avait lair de ployer sous le portemanteau, quoique fort léger. Cependant nous étions assez joyeux, et nous trouvâmes les lieues courtes. A dix heures nous arrivâmes à Charenton.

Charenton est plaisamment situé dans une vallée arrosée par la Seine, qui serpente entre des rives parsemées d'arbres. A la vue de cette scène, Claire s'écria : « Oh ! c'est assez beau ; restons ici ! » Ce fut son exclamation à chaque nouveau site, et comme chacun surpassait le précédent, elle criait : i Je suis enchantée que nous ne soyons pas restés à Charenton ; mais restons ici ! »

Trouvant notre âne inutile, nous le vendîmes, et achetâmes une mule, pour dix napoléons.

Vers les neuf heures nous partîmes. Nous étions vêtues de soie noire. Je montai sur la mule, qui portait aussi le porte-manteau ; Shelley et Claire suivaient, portant un petit panier de provisions. Vers une heure nous arrivâmes à Grosbois ; là, sous l'ombre des arbres, nous mangeâmes notre pain et nos fruits, et bûmes notre vin, en songeant à Don Quichotte et à Sancho.

Nous passâme-; la nuit à Guignes, dans la même chambre et les mêmes lits où Napoléon et ses généraux avaient couché durant la dernière guerre. La petite vieille de la maison fut heureuse d'avoir cette petite histoire à nous dire ; elle nous parla avec enthousiasme de l'Impératrice Joséphine et de Marie-Louise, qui avaient à différentes époques passé par là.

Après avoir admiré le site charmant de Provins, « site fait exprès pour la peinture, » nos voyageurs

entrent dans la région lapins dévastée parla guerre, et où fument encore les ruines amoncelées par les Cosaques. Partout sur leur passage, de Nogent à Troyes, ce ne sont que villages détruits, maisons brûlées, poutres noircies, murs en brèche, jardins ravagés, ruines lamentables, et habitants plus désolés, plus lamentables que les ruines. Ils ne peuvent trouver de lait; les vaches ont été prises par les Cosaques ; heureux quand ils peuvent se réfugier dans un mauvais cabaret, oii on leur offre du lard rance, du pain aigre, et des lits impossibles. A Echemine, les habitants, comme s'ils étaient séparés du reste du monde, ne savent pas que Napoléon est déposé, et quand Shelley leur demande pourquoi ils ne rebâtissent pas leurs chaumières, ils répondent que c'est par peur des Cosaques. En approchant de Troyes, une petite plantation de vignes verdoyantes leur apparaît comme une oasis dans les sables de la Lybie.

Le 13 août, ils arrivent dans cette ville « sale et peu attrayante. » Là, Shelley s'étant foulé le pied, et le voyage pédestre devenant impossible, on vend la mule, pour acheter une voiture ouverte à quatre roues au prix de cinq napoléons; puis on loue un muletier qui doit conduire la caravane en six jours jusqu'à Neufchâtel, moyennant huit napoléons. Le naïf chauvinisme de ce voiturier amuse les touristes. Comme il leur montrait la plaine, qui avait été la scène d'une bataille entre les Russes et les Français, « 011 les Russes ont remporté la victoire? » interrompit Mary. — « Ah ! non, madame, répliqua l'homme,

les Français ne sont jamais battus. » — « Mais alors comment se fait-il que les Russes soient entrés à Troyes? » — « Oh! après avoir été battus, ils ont pris un circuit et sont entrés dans la ville. »

Shelley profita du court séjour à Troyes pour écrire à Harriet une longue lettre, ovi il l'invitait à venir rejoindre la caravane et à lui répondre à Neufchâtel poste restante. Il terminait sa description de l'état lamentable dans lequel ils avaient trouvé la France par cette singulière réflexion : « quelque terribles que soient ces calamités, je ne sais si je dois m'apitoyer sur le sort des habitants; ils sont les moins aimables, les moins hospitaliers, et les moins accommodants de la race humaine. »

A Besançon, l'approche des montagnes les remplit de joie; mais les chemins deviennent plus difficiles, et le voiturier ne veu't plus avancer. Ils sont obligés de passer la nuit dans la misérable hôtellerie d'un misérable village appelé Mort ; après une soirée délicieuse employée à gravir les rocs, et à lire un conte de Mary Wollstonecraft et « As Voit Like » de Shakespeare, ils doivent, pour ne pas coucher dans la même chambre que le voiturier, dormir dans la cuisine au coin du feu, « Shelley continuellement dérangé par le craquement de la porte, les cris d'un pauvre enfant qui étouffe, et la fille qui lave la vaisselle. » Ce n'est qu'a Pontarlier, au moment de quitter la France qu'ils trouvent enfin un lit convenable.

Le voiturier, toujours effrayé des montagnes, fait une halte au petit village de Noé. Nos voyageurs

profitent de ce temps d'arrêt pour aller se promener dans un bois, où s'engage une conversation très solennelle sur la perfectibilité et les destinées futures du monde ^ Ce furent leurs adieux à la France. En approchant de la Suisse, au sortir de Saint -Sulpice, les beautés pittoresques de la nature alpestre leur font oublier toutes leurs mésaventures. Le 19 août, à deux lieues deNeufchâtel, les Alpes se découvrent à leurs yeux : « Quel enchantement! s'écrie Shelley ; ardent et plein de jeunesse, ma bien-aimée

\. Glaire dans son journal, nous a conservé cette conversation : « Shelley dit qu'il viendrait un temps où il n'y aurait plus sur la surface de la terre un seul cottage malpropre. Mary demanda combien de temps s'écoulerait d'ici là : « Peut-être mille ans, » répondit-il. « Peut-être, dîmes-nous, ce temps ne viendra jamais ; il est si difficile d'apprendre au pauvre la propreté. » Mais il dit que ce temps devait venir infailliblement ; la société s'acheminant évidemment toujours vers la perfectibilité; et il décrivit la carrière parcourue par l'homme. Les premiers hommes ont été sauvages ; puis il y a eu des tribus nomades errant de place en place avec leurs troupeaux, les villages se sont formés, puis les villes; puis l'esprit, les mœurs, le bienêtre se sont perfectionnés ; et enfin sont nés les arts, puis les sciences; et dès lors la société doit marcher insensiblement à la perfection. Cependant le voiturier impatient avait pris les devants; nous le retrouvâmes à Poutarlier. Il fut très impertinent; il nous demanda pourquoi nous étions restés si longtemps dans les bois, qu'il n'y avait rien à voir dans les bois ; après avoir rétléchi un instant, Shelley fut d'avis qu'il avait raison, et que c'était sa dissertation sur la perfectibilité de l'homme qui avait tort. Mary sourit et dit : « Les hommes sont toujours la source de mille difficultés. » Alors Shelley lui demanda pourquoi elle paraissait si triste, elle répondit : « Je pensais à mon père, et je me demandais ce qu'il pensait en ce moment. » Shelley dit : « Est-ce un reproche à mon adresse ?» — » Oh non, répondit-elle, n'y pensons plus. »

à mes côtés, je vois ces majestueuses et incommensurables Alpes ! Elles semblent comme un second monde rayonnant sur l'autre ; elles sont plutôt des rêves que des réalités, tant elles sont pures et célestement blanches ! »

Les soixante livres de Paris étaient épuisées. A Neufchâtel, point de lettres. Heureusement un ban- ^quier se laisse attendrir et fait à Shelley un crédit de trente-huit livres, qui doivent suffire pour gagner Uri, le terme fatidique du voyage, et s'y établir en paix dans quelque cottage solitaire. Deux jours de voiture les conduisent à Lucerne, aux délices tant rêvées. Brunnen, en vue de la chapelle de Guillaume Tell les fascine ; u ce beau lac, ces sublimes montagnes, ces sauvages forêts semblaient un berceau véritablement fait pour un [esprit aspirant à de hautes aventures et à d'héroïques actions. » Ils ne peuvent se rassasier de « contempler les divins objets qui les entourent. » Assis sur un rocher avec Mary, Shelley lit tout haut le récit du siège de Jérusalem dans Tacite.

Le romancier-poète, toujours plein de ses rêves d'âge d'or et de Paradis terrestre, songeait alors à écrire son roman des Assassins ^ dont il ne nous reste malheureusement qu'un assez court fragment et qui s'ouvre par le récit du siège de Jérusalem. Uri devait être pour lui cette vallée solitaire de

1. Il s'ac;it ici de cette tribu chrétienne qui se retira dès l'origine du Christianisme dans les vallées du Liban, et y devint la souche des fameux Assassins, dirigés par le vieux de la Montagne contre les Croisés.

Bethzatanai, où ces exilés de la ville sainte avaient cherché loin du monde civilisé la paix, l'amour et Dieu, a apprenant à lidentifier avec ces jouissances qui se nourrissent au milieu des rocs solitaires, dans la couleur changeante des nuages, et les profondes retraites des cavernes. » Les héros du roman, Albédir et Khaled, c'étaient Shelley et Mary. Il prête aux montagnes du Liban les couleurs que lui offrent les sites alpestres qu'il a sous les yeux. En face de la grande Nature, il a trouvé l'accent et la langue de son génie.

Cette vallée de Bethzatanai réunissait tout ce qu'il y a de prodigieux et d'adorable. Les éléments flottants semblaient s'y être éternisés en des formes permanentes d'étonnement et de délices. Les montagnes du Liban s'étaient séparées à leur base pour former cette heureuse vallée ; de chaque côté leurs sommets de glace lançaient leurs blancs pinacles dans le bleu clair du ciel, représentant avec leurs pittoresques formes des minarets, des dômes ruinés, des colonnes usées par le temps. Bien bas au dessous, les nuages d'argent roulaient leurs brillantes masses en mille formes belles, et alimentaient les sources éternelles qui, mesurant les gouffres noirs comme avec mille arcs-en-ciel étincelants, sautaient dans la tranquille vallée, puis s'attardant dans mainte clairière sombre au milieu des bosquets de cyprès et de palmiers, se perdaient dans le lac. L'immensité de ces montagnes à pic, avec leurs pyramides étoilées de neige, écartaient le soleil qui ne dépassait pas leurs cimes, et n'arrivait pas, même en son midi, à leurs rochers suspendus. Mais une lumière plus céleste et plus sereine se réfléchissait de leurs miroirs de glace, qui perçant les nuages aux mille teintes produisaient des lueurs et des couleurs d'une inépuisable variété. Le gazon était [toujours vert, et revêtait les plus sombres retraites des cavernes et des bois.

La Nature, non troublée, était devenue une enchanteresse dans ces solitudes ; elle y avait réuni tout ce qu'il y a de prodigieux et de divin dans l'arsenal de sa toutepuissance. Les vents eux-mêmes soufflaient la santé et la rénovation, et l'allégresse d'un jeune courage. Des fontaines d'eau cristalline jouaient perpétuellement au milieu des fleurs aromatiques, et mêlaient de la fraîcheur à leurs parfums. Les rameaux des pins devenaient les instruments d'un art exquis, où chaque différente brise éveillait la musique d'une mélodie nouvelle et plus délicieuse. Des formes de météore, plus brillantes que la lumière de la lune, se suspendaient en nuages errants, et se mêlaient dans une danse discordante autour des fontaines en spirale. Des vapeurs bleues prenaient des formes étranges sous les rocs et parmi les ruines, marchant comme des spectres d'un pas lent et solennel. A travers un gouffre noir à l'est, dans la longue perspective d'un portail étincelant des innombrables richesses du monde souterrain, resplendissait la large lune, versant dans un courant jaune et uni ses rayons horizontaux. Plus près de la région des glaces, l'automne et le printemps régnaient alternativement. Les feuilles sèches tombaient étouffant les indolents ruisseaux ; les brumes glacées pendaient en diamants sur chaque brindille ; et dans le sombre froid du soir les vents plaintifs faisaient dans les arbres une musique mélancolique. Bien loin au-dessus, étincelaitle brillant trône de l'hiver, clair, froid, éblouissant. Quelquefois on voyait les flocons de neige tomber devant l'orbe sombrant du soleil sans rayon, comme une averse de soufre enflammé. Les cataractes, arrêtées dans leur course semblaient, avec leurs colonnes transparentes, supporter les rocs au sombre front. Quelquefois le tourbillon de glace soulevait en l'air la neige pulvérisée, pour la mêler avec les météores sifflants, et éparpiller des paillettes à travers l'atmosphère rare et sans rayon.

En face d'une scène si sublime, les Arabes, séparés d'un monde abhorré, sentirent s'effacer tous ses juge-

ments avec la rapidité de leur ardente imagination. Ils cessèrent de reconnaître les distinctions avec lesquelles la majorité des esprits bas et vulgaires répriment les aspirations de l'âme après le séjour de son repos. Un feu nouveau et sacré s'alluma dans leurs cœurs et étincela dans leurs yeux... Ils furent bientôt des esprits dégagés du corps, les habitants du paradis. Vivre, respirer, se mouvoir, autant de sensations sources d'un transport incommensurable. Chaque nouvelle contemplation de la condition de sa nature apportait à l'heureux enthousiaste un surcroît de délices, et éveillait chaque organe, où l'esprit s'unit aux choses extérieures, à une perception plus vive et plus exquise de tout ce qu'elles contiennent de beau et de divin. Aimer, être aimé, devint soudainement un besoin insatiable de sa nature, que l'immense cercle de l'univers, avec tout ce qu'il comprend d'êtres infiniment variés et d'une si prodigieuse excellence, était cependant trop étroit et trop restreint pour rassasier.

Hélas ! pourquoi ces visites de l'esprit de vie doiventelles flotter et disparaître ? Pourquoi les moments où l'esprit humain se proportionne à tout ce qu'il peut concevoir d'excellent et de puissant, ne doivent-ils pas se prolonger avec son existence, et survivre à ses plus importants changements? Mais la beauté d'un coucher de soleil au printemps, avec ses rideaux suspendus de nuages empourprés, se dissout rapidement, pour revenir à quelque période inattendue, et répandre une consolante mélancolie sur les sombres veilles du désespoir.

Uri ne fut qu'un rêve d'un jour. Les six mois de résidence qu'on devait passer dans l'affreuse maison de Brunnen appelée le Château se réduisirent à quarante-huit heures. Il ne restait plus que vingthuit livres; il fallut songer à reprendre le chemin de Londres. Le 28 août, on gagne Lucerne, où Shelley

lit à haute voix le Roi Lear \ et continue son roman des Assassins. Par raison d'économie, on prend la (( diligence par eau; » on s'embarque sur la Reuss pour Lauffenburg ; les passagers sont des gens grossiers, des fumeurs dégoûtants ; leurs procédés sont si incivils et si peu galants, que Shelley est obligé d'en souffleter un.

La Reuss est excessivement rapide, et nous descendîmes plusieurs chutes, une entre autres de plus de huit pieds. 11 y a quelque chose de vraiment délicieux dans la sensation que l'on éprouve, quand à un moment on se trouve au-dessus d'une chute d'eau, et en moins d'une seconde après, au bas de cette chute, entraîné par l'impulsion donnée par la descente.

Nous retrouverons bien des fois le souvenir de cette sensation dans le récit des navigations fantastiques que Shelley fera faire aux héros de ses poèmes.

De Bâle à Mayence, nos voyageurs descendent le Rhin sur un bateau de marchandises.

« 30 août. — Le Rhin est aujourd'hui d'une violente rapidité, et quoiqu'il ne soit pas coupé par des rochers, il s'engouffre en d'énormes vagues ; il est plein de petites lies vertes et belles. A Shaufane, le fleuve devient tout à coup étroit, et le bateau se précipite avec une inconcevable rapidité autour de la base d'une montagne rocheuse couverte de pins.

« Une tour ruinée, avec ses fenêtres désolées, s'élève sur le sommet d'une autre hauteur qui s'avance en saillie dans le fleuve ; au delà, le coucher du soleil illuminait

1. Cette lecture causa à l'impressionnable Claire une si vive horreur qu'il fallut l'interrompre.

les montagnes et les nuages et jetait le reflet de ses nuances sur la rivière agitée... Là point de passagers pour troubler notre tranquillité par leur vulgarité et leur rudesse. Slielley nous lut tout haut les lettres de Norwège de Mary WoUstonecraft * et nous passâmes délicieusement notre temps.

Le lendemain un léger canot remplace le bateau de transport; puis, après Strasbourg, nos voyageurs sont obligés de reprendre la diligence par eau^ en compagnie d'étudiants de l'Université, et d'un terrible républicain qui ne parle que de couper la tête aux rois ^ A un des défilés les plus dangereux du Rhin, ils rencontrent un bateau submergé le matin même et dont tout l'équipage a péri dans les flots ; le batelier, tout fier de savoir quelques mots de français, leur raconte, pour les rassurer, « que c'est seulement un bateau qui était subitement renversé y et tous les peuples sont seulement noyés. »

De Mayence à Cologne, cette partie du Rhin, si merveilleusement décrite dans le troisième chant de Ghilde-Harold, ils retrouvent ces maudits Allemands,

1. Letters written during a short Résidence in Sweden, Nor- ■way and Danmark, 1796.

2. Jane, dans son Journal, parle de deux autres passagers, un homme à prétentions, et un maître d'école parlant un peu anglais, qui chantèrent des airs allemands qu'elle admira beaucoup. « Gomme nous entrions, dit-elle, dans le plus dangereux défilé du Rhin, l'homme à prétentions se tourna vers nous, et nous dit : Allons, il faut prier le bon Dieu; nous rîmes, et il reprit : Eh bien! donc, il faut chajiter! Le maître d'école commença aussitôt, et ils chantèrent une chanson allemande très animée, dont l'eflet était encore secondé par le brisement des vagues sur les rocs. »

fumant, buvant, faisant le tapage, et (chose hideuse pour des yeux anglais) se baisant l'un l'autre.

Sous leurs regards émerveillés passent tour à tour « des collines couvertes de vignes et d'arbres, des rocs couronnés de tours désolées,, des îles boisées, où des ruines pittoresques percent l'épaisseur du feuillage, et étendent l'ombre de leurs formes sur les eaux troublées qui les brisent sans les déformer. » Ils quittent à Bonn ce paradis terrestre, malheureusement défiguré par ces tristes échantillons de l'espèce humaine, et gagnent Cologne en voiture. De Cologne à Clèves, un cabriolet, qui suit la diligence, leur fait faire trois lieues en sept ou huit heures ; ils traversent en chaise de poste les plaines monotones de la Hollande, dont la seule beauté, la délicieuse verdure de ses champs, leur rappelle les gazons plantureux de l'Angleterre. Au sortir de Rotterdam, par eau, le mauvais temps les oblige à passer deux jours à Marsluys, où Shelley continue son roman des Assassins, pendant que Mary commence un conte intitulé la Haine, et Jane une espèce de roman philosophique intitulé V Idiot. Le 10 septembre, ils avaient fait huit cents milles avec moins de trente livres. Il ne leur restait plus une guinée. Enfin ils franchissent heureusement, grâce à l'audace d'un capitaine de vaisseau anglais la barre du Rhin, et arrivent à Gravesend en vue des côtes de Suffolk, (13 septembre).

Ce voyage rapide, au miUeu de sites si variés et aperçus comme dans un mirage fantastique, laissa dans l'imagination du poète une empreinte ineffa-

cable, que nous retrouverons développée, embellie, idéalisée dans toutes ses grandes compositions. Le souvenir vivant de ces tableaux d'une nature tour à tour calme et bouleversée, sereine et terrible, éveillera dans son esprit des visions merveilleuses qui le poursuivront sans repos, et qu'il s'appliquera à peindre toutes les fois que le cadre élastique de ses créations poétiques lui en fournira l'occasion. Ce sera comme un thème sur lequel sa fantaisie brodera les plus irréelles variations. Il pourra dire sans trop de fanfaronne exagération dans sa préface de Laon et Gythna : « J'ai erré dans les pays lointains ; j'ai descendu les grands fleuves ; j'ai vu se lever et se coucher le soleil, et les étoiles briller au ciel, pendant que je voguais nuit et jour emporté par un rapide courant entre une double ligne de montagnes. » Mais ce qui l'a non moins frappé que les aspects grandioses de la nature, ce sont les dévastations et les ruines faites parla main de l'homme, les tristes suites de la guerre et de l'invasion, qu'il va peindre bientôt d'un pinceau si terrible dans Laon et Cijlhna : « J'ai vu le théâtre des plus navrants ravages de la tyrannie et de la guerre, des cités et des villages réduits à quelques groupes dispersés de maisons noircies et sans toits, et les malheureux habitants affamés et nus sur leur seuil désolé. » Ce voyage de six semaines ne sera pas perdu pour la postérité ; il inspirera en grande partie Alastor et la Révolution de la Cité d'or.

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