‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 6 sur 110 · Th. Moore, Mémoires de Lord Byron, I, p · texte numérisé non relu

Th. Moore, Mémoires de Lord Byron, I, p

2. Fragment d'un Essai aur l'Amitié. Forman : Shelley's prose Works, II, p. 407. M. Dowden cite, comme pouvant être l'ami auquel Shelley fait ici allusion, un de ses condiciples, nommé Tredcroft, ayant comme lui une personnalité caractérisée, et doué d'un grand talent poétique, mort aussi fort jeune.

avait dans ses manières une délicatesse et une simplicité ineffablement attirantes. Je n'ai jamais eu le bonheur de le rencontrer depuis nos jours d'école : mais si le souvenir actuel des sentiments passés n'est pas une illusion, il doit être aujourd'hui pour tous ceux qui l'entourent une source de bien et d'honneur. Le son de sa voix était si séduisant, que chacune de ses paroles me perçait le cœur; et la passion qui les animait était si profonde, qu'en les entendant, les larmes coulaient involontairement de mes yeux. Tel était l'être qui m'a fait le premier goûter les sacrés sentiments de l'amitié. Je me souviens que dans ma simplicité, j'écrivis à ma mère une longue lettre sur ses admirables qualités, et mon propre dévouement. Je suppQse qu'elle crut que j'avais perdu la tête, car elle ne répondit pas à ma lettre. Je me souviens que nous avions coutume de nous promener pendant les heures entières de la récréation de long en large le long d'une palissade couverte de mousse, épanchant nos cœurs dans nos juvéniles entretiens. .Nous causions ordinairement des dames que nous aimions, et je me souviens que nous avions l'habitude de nous exhorter l'un l'autre à une éternelle fidéhté. Je le vois encore en pensée avec son extrême beauté. Chaque soir, quand nous allions nous coucher, nous nous baisions comme des enfants, que nous étions...

Jusqu'ici, avec une tendance très prononcée à l'amour du merveilleux, à la rêverie et à l'extase poétique, ce qui domine dans Shelley, c'est la tendresse du cœur, la délicatesse du sentiment, et surtout du sentiment moral. Il y a loin de là à en vouloir faire, comme l'a essayé M. Jeaffreson, une nature molle et sans ressort, une poupée regrettant les jupons de sa mère, une petite fille \ A côté des délicatesses et de

1 . « He was a gentle English girl rather than a gentle Euglish boy. » v. 1, p. 68.

la sensibilité féminines, il y avait en lui, même dès ses plus jeunes ans, une indomptable énergie de volonté, une rare fermeté de caractère, une grande dose de ce que les Anglais a^peWeni ?7iati/iness; il avait lui-même une parfaite conscience de ces deux côtés de son être quand, séchant les larmes que lui arrachait la vue des misères humaines, il s'écriait en prophétisant sa propre vie : «je serai doux et hardi! » C'est parce qu'il y a réunis en lui ces deux esprits, ces deux faces de la nature humaine, qu'il a été un poète complet ; s'il est le poète des femmes par le charme, la douceur, la morbidezza, il est plus souventencorelepoète des grandes pensées, des passions fortes, des sentiments héroïques, de tout ce qu'il y a de plus énergique et de plus mâle dans l'homme. On peut lui appliquer l'allégorie de ce mystérieux Hermaphrodite, symbole de l'art et de la beauté, qu'il fait pétrir par les mains de sa Magicienne de l'Atlas ; cet Hermaphrodite n'est autre chose que lui-même ' :

« Puis, par un art étrange, elle pétrit ensemble du feu et de la neige, mêlant à cette masse hétérogène, pour la tempérer, du liquide amour. Tous les éléments à travers lesquels peut pénétrer l'harmonie de l'amour grandirent ensemble ; et de ses mains sortit une admirable forme, une image vivante, surpassant de bien loin en beauté cette brillante forme de marbre vivant, qui ravit le cœur de Pygmalion. « C'était un être sans sexe, et à mesure qu'il croissait, il semblait qu'il ne se développait en lui aucun

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