‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 5 sur 110 · Usage en vertu duquel les nouveaux élèves étaient sou · texte numérisé non relu

Usage en vertu duquel les nouveaux élèves étaient sou

temps barbares, régnait alors dans tout son éclat. Shelley fut la victime et le souffre-douleur de ces petits tyrans, qui déchargeaient sur lui leur mauvaise humeur en paroles amères et quelquefois en soufflets. Pauvre Shelley ! Il était toujours le martj'r, et ce fut sous le coup de cette oppression qu'il écrivit dans Laon et Cythna i :

« C'était un frais matin de mai ; je me promenais sur l'herbe étincelante, et je pleurais, je ne savais pourquoi ; lorsqu'il s'éleva de la chambre d'école voisine des voix, qui hélas ! n'étaient que l'écho d'un monde de douleurs, l'âpre et discordante mêlée de tyrans et d'ennemis.

* Alors, serrant les mains, je regardai autour de moi; mais il n'y avait personne à mes côtés pour se moquer de mes yeux ruisselants, qui versaient leurs gouttes brûlantes sur la terre ensoleillée. Aussi, sans honte, je m'écriai : Je veux être sage, juste, libre et doux, si ce pouvoir est en moi; car je suis las de voir l'égoïste et le fort tyranniser toujours sans reproche et sans frein. Alors je maîtrisai mes larmes, mon cœur se calma, et je fus doux et hardi. »

Nous étions là soixante écoliers. Je me souviens très bien du jour où il vint augmenter le nombre. L'arrivée d'un nouveau est toujours un sujet de vive excitation pour les autres enfants, qui fondent sur lui comme des oiseaux de proie. A peine arrivé, tous le tourmentent de leurs questions. 11 n'y eut pas de fin à leurs moqueries, quand ils virent qu'il ignorait la toupie et les billes, le cheval foniu, le sauta cloche-pied, la balle au mur et le cricket. Ce fut à qui le provoquerait à la course ou à la lutte. Entièrement novice dans ce double exercice, le néophyte fut accueilli par un éclat de rire universel. A toutes les impertinences SheUey ne répondait pas, mais avec un regard de dédain il leur tournait le dos, et quand

mis par les anciens à une véritable servitude. Chacun des anciens avait son fag, sa chose, son esclave. 2. Dédicace, str. III et IV.

il était seul, trouvait son soulagement clans les larmes. Shelley était alors grand pour son âge, mince et délicat, d'une poitrine plutôt étroite, le teint pur et rose, la figure plutôt allongée qu'ovale. Les traits, sans être régulièrement beaux, étaient relevés par une profusion de cheveux noirs soyeux, qui bouclaient naturellement. L'expression de sa figure était celle d'une innocence et d'une douceur extrêmes. Les yeux bleus étaient très grands et proéminents, ce que les phrénologistes considèrent comme le signe d'une grande aptitude pour la mémoire des mots. De temps en temps, quand il était abstrait, et dans la contemplation, ce qui lui arrivait souvent, ses yeux semblaient hébétés et insensibles aux objets extérieurs ; en tout autre temps, ils étincelaient du feu de l'intelligence. Sa voix était douce et basse, mais entrecoupée, et quand il s'intéressait vivement à quelque chose, rude et sans modulations ; particularité qu'il n'a jamais perdue. Comme on le rapporte de Thomson, il était naturellement calme, mais quand il entendait citer ou lisait un trait d'injustice, d'oppression ou de cruauté flagrante, alors les signes les plus violents de l'horreur et de l'indignation apparaissaient visiblement sur son visage. De même que sa figure avait une douceur virginale, le cœur d'une jeune vierge n'ayant jamais passé le seuil de la maison paternelle ne renfermait pas plus de trésors de charité que le sien. Personne mieux que lui n'était fait pour représenter l'innocence et la virginité 'des Muses. Il avait la plus tendre affection pour ses amis, et en particuher pour sa mère et ses sœurs. Il ne pouvait s'empêcher de manifester sa joie quand il recevait une lettre d'elles; il avait pour les deux aînées une tendresse toute spéciale. Je remarquerai en passant que l'une d'elles, malheureusement enlevée au monde avant le temps, possédait pour la peinture un talent que peu d'artistes ont atteint, et que l'autre ressemblait d'une manière frappante en beauté et en amabilité à sa voisine, Harriet Grove, dont il sera question plus loin.

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Les langues mortes furent pour Shelley, comme pour Byron, une pilule amère ; il les apprit d'instinct, natu- ■. rellement et sans travail, aimant mieux, pendant les heures d'étude, regarder passer les nuages ou voltiger les hirondelles, ou gritfonner sur ses livres d'école de grossières esquisses de pins ou de cèdres en souvenir de ceux du domaine natal. En ces occasions, notre maître le surprenait souvent en regardant par dessus son épaule et ^ adressait à son oreille un compliment peu flatteur.

Quand il était de bonne humeur, notre maître, un rude prêtre écossais, le docteur Greenlaw s'abandonnait à des facéties d'assez mauvais goût, telles que celle-ci. A propos de l'emprisonnement des vents dans la caverne d'Eole, décrite dans FEnéide, il avait coutume, pour amuser ■' l'école, de s'arrêter à la traduction burlesque de ce passage par Cotton ^ et de rappeler certaine parodie imitative qui lui avait valu une correction paternelle. En sortant de la leçon, SheJley m'exprima tout le dégoût que lui inspiraient ces inconvenantes trivialités ; car il ne put jamais tolérer l'obscénité sous aucune forme.

Quelques jours après eut lieu une autre scène qui m'est revenue souvent en mémoire. Notre maître nous avait donné à décrire une Tempête en vers latins. Shelley, sur mon indication, introduisit dans sa description ce dystique des Trhtes d'Ovide (notre professeur ne connaissait que les Métamorphoses.)

« Me miserum ! Quanti montes volvuntur aquarum ! u Janijam tacturos sidéra celsa putes. »

1. Charles Cotton (1630-1687), célèbre comme poète burlesque et traducteur. Il a refait en anglais l'œuvre de Scarron, sous ce titre : Scarronides, or Virgil travestie, ouivi du Lucian Burlesqu'd, or, the Scoffcr scoff'd. Il a traduit en anglais les Essais de Montaigne, 1739, 3 v. in-8.

Les parodies de Cotton eurent un grand succès en Angleterre ; nous avons eu entre les mains la B""» édition du Virgile Travesti, qui date de 1763.

Quand ce fut son tour, je fixai mes regards sur le maitre. Ses traits avaient une certaine expression, qui, de même que l'éclair avant l'orage, présageait ce qui allait survenir. Arrivé à ces vers, il les lut avec une emphase sarcastique appuj'ant sur chaque mot, et accompagnant les paroles du geste sur les oreilles de Shelley. Puis vint le commentaire : « Jam jam ! Penh ! peuh ! mon garçon ! Jam ! Marmelade de Framboises ' ! Vous croyez-vous encore près de votre mère ? « Ici un éclat de rire parcourut tous les bancs. » Ne savez- vous pas que j'ai une souveraine répulsion pour ces deux monosyllabes, dont les écoliers farcissent leurs vers? Ne vous l'ai-je pas déjà dit cent fois ?

— Tacturos... sidéra... ceba... putes [ Eh quoi! Avez-vous jamais vu les vagues, sur la cote de Sussex, frapper les étoiles?... Peuh ! Sidéra celsa! qui donc ignore que les étoiles sont élevées ? Où avez-vous trouvé cette épithète ? Dans votre Gradus ad Parnassum, je suppose. Vous ne monterez jamais si haut (autre coup sur les oreilles, qui le fit presque tomber à terre) — putes ! vous pouvez trouver ce mot très beau, mais pour moi, c'est du galimatias, de l'hyperbole ! Un autre soufflet

— après quoi il déchira les vers et lui dit en fureur : « Allez maintenant, monsieur, et essayez d'écrire quelque chose de meilleur. »

Shelley passait auprès de ses condisciples pour un être étrange et insociable, ne se mêlant point à leurs jeux, et préférant se promener sohtaireraent le long d'un mur exposé au midi ; dans ces promenades, il se laissait aller à ces idées vagues, à ces imaginations indéfinies, élément alors confus du monde si beau qui devait plus tard en sortir. J'essayai de bonne heure de pénétrer dans cette âme sublime, pourquoi ne pas dire divine? Car qu'y a-t-il de plus rapproché de la divinité que le génie dans le cœur d'un enfant ? J'étais aussi le seul à qui il confiât ses souffrances et avec qui il échangeât ses idées. Alors,

i. Jam en anglais signiûe marmelade de framboises.

nous nous promenions ensemble à son endroit favori, et il aimait à verser en moi ses chagrins, avec des observations bien au-dessus de son âge, et qui semblaient lui venir d'une vie antérieure. 11 se souvint de ces promenades, quand, en décrivant un groupe antique de Bacchus et d'Ampelus à Florence, il écrivit plus tard : « Regardez, les figures marchent avec une sorte de paix nonchalante et abandonnée, causant tout en marchant ; ainsi vous avez pu voir deux écoliers, l'un plus jeune, l'autre plus agi, se promenant sur l'herbe dans quelque endroit écarté de la cour de jeu, avec cette tendre amitié, qui tient tant de l'amour. »

Si Shelley avait pour quelque chose de la répulsion, c'était pour la leçon de danse. A un bal où se trouvaient plusieurs élèves de Sala, moi entre autres, une de mes tantes demanda au maître de danse pourquoi Bj^sshe n'était pas là ; à quoi Sala répondit dans son mauvais anglais : « Mon Dieu, madame, que ferait-il ici ? Maître Shelley ne veut rien apprendre ; il est si gauche ! » Eu effet il esquivait autant que possible les leçons de danse, et y souffrait extrêmement, quand il était forcé d'y assister.

Cependant, avec sa négligence et sa paresse apparente, Shelley devançait tous ses condisciples. Son imagination s'emplissait de contes et de récits merveilleux. Il dévorait tous les livres qui pouvaient lui tomber sous la main, surtout ces petits livres à couverture bleue [hlue books) qui coûtaient une pièce de six pences, et renfermaient des histoires de fées, de géants, de monstres, de bandits, d'assassins, de magiciens; entre autres l'histoire d'un certain Peter Willwis, qui le passionna singulièrement ; il y était question de femme ailée et de chérubins ailés ses enfants. En l'absence de bibliothèque scolaire, les éco-

liers allaient clandestinement dans un obscur cabinet de lecture de Brentford faire leur provision de ces trésors prohibés. Richardson,FieIding et SmoUet formaientle fond de la collection. Mais ceux-ci étaient des romanciers trop sobres, trop incolores et trop réalistes pour son imagination emportée, amoureuse du merveilleux. Il lui fallait des aventures invraisemblables, des passions héroïques et surhumaines. Les romans d'Anne Radcliffe et ceux de Rosa-Matilda (Mistress Byrne) étaient son véritable élément. Un de ces derniers, Zofloya on le More ^ fut pour lui ce que fut pour Byron le Zeluco de John Moore : de Zeluco sortit ChUde-Harold ; Zofloya inspira à Shelley les romans de sa seizième année.

Gomme pourMilton, Schiller et Goethe, ce perpétuel commerce avec le merveilleux eut une influence décisive sur la direction de son imagination. Rejeté déjà par les brutalités de la vie dans ce monde fictif où il trouvait réalisées les conceptions de son idéal naissant, il ne faut pas s'étonner si, à cet âge, il croyait aux prodiges; aux apparitions, au pouvoir d'évoquer les morts, pouvoirauquel il fera si souvent allusion dans ses œuvres, alors même que se seront évanouies pour lui ces superstitions enfantines. La poésie restera toujours pour Shelley la grande magicienne, qui d'un coup de baguette peut créer une autre terre, d'autres cieux, d'autres hommes, et produire à son gré cet enchantement surnaturel qui nous arrache aux tristes et prosaïques réalités de la vie.

1. Traduit en français par madame de Viterne 1812, 4 v in-12.

Cet état de surexcitation poétique, qui commence chez lui avant même que sa constitution soit formée, dut nécessairement atfecter son organisme et faire naître dans son cerveau comme une seconde vie, ressemblant au rêve éveillé ou ù l'hallucination.

Il était sujet, continue Medwin, à d\':tranges et terribles rêves, hanté par des apparitions qui avaient tous les caractères de la réalité. 11 rêvait tout éveillé, dans une sorte d'abstraction léthargique qui lui était habituelle; et après chaque accès, ses yeux étincelaient, ses lèvres frémissaient, sa voix devenait tremblante d'émotion: il entrait dans une espèce d'extase, pendant laquelle son langage était plutôt d'un esprit ou d'un ange que d'un homme.

La seconde ou la troisième année de séjour de Shelley à Sion House, un illustre astronome, Adam Walker, donna des lectures dans la grande salle de l'Académie, et y exposa son système planétaire. Cefut pour Shelley une révélation . Les calculs astronomiques frappèrent son esprit d'étonnement, et l'idée de la pluralité des mondes l'enchanta.

Les espaces infinis du ciel revêtirent alors à ses yeux un autre aspect ; il les peupla d'esprits et d'êtres doués de facultés surhumaines ; et son imagination commença à se bâtir, moitié sur les données de la science, moitié sur ses propres conceptions-, cetteétrange et merveilleuse cosmographie, qui devait jouer un si grand rôle dans la plupart de ses créations poétiques : « Saturne, dit toujours Medwin, qui était alors visible, et que nous regardions au télescope, l'intéressait particulièrement ; son atmosphère visible lui semblait une preuve irréfragable que

cette planète était habitée comme notre globe. 11 aimait a parler de ces planètes plus favorisées que Ja nôtre, et était dans l'enchanternsnt, quand il venait à penser que, comme esprits, nous ferlons noire grand tour à travers les cieux. La chimie le charma également; il était ravi d'apprendre que la terre, l'air et l'eau n'étaient pas des éléments simples. Ce cours de lectures finit par le microscope solaire, qui fut pour nous la partie la plus attrayante du programme. Depuis, Shelley fît du microscope son inséparable compagnon. » Le plus bel usage assurément qu'il en fit fut un jour de le mettre en gage pour payer les dettes d'un pauvre diable '.

Vers la fin de son séjour à Brentford (1805), Shelley rencontra une de ces natures d'élite, vers lesquelles le portait son cœur pur et tendre. Il n'est pas rare, surtout en Angleterre, où, par suite du système d'éducation, les liens de famille sont si facilement rompus ou du moins si peu cultivés, que les enfants cherchent une compensation aux affections domestiques dans des amitiés de collège, qui deviennent alors de véritables passions. Byron, lui aussi, éprouva cet enthousiasme passionné des jeunes attachements . Il avait inscrit à ce sujet dans un de ses

1. Nous avons sur la générosité et la tendresse de cœur de Shelley un témoignage bien naïf et bien désintéressé, celui du domestique de son père, Lucas, qui était chargé de le surveiller pendant ses promenades à Field Place, et d'éteindre sa chandelle quand il s'oubliait à lire au lit : « Il était si généreux, dit-il, qu'il ne pouvait rencontrer quelqu'un dans le besoin, sans vouloir lui donner tout ce qu'il avait, et s'il n'avait pas

cahiers de notes cette pensée de Marmontel : « l'amitié, qui dans le monde est à peine un sentiment, est une passion dans les cloîtres. ^»

Shelley était encore mieux fait que Byron pour goûter les délices d'une amitié passionnée, et il connut un instant à Brentford ces joies du paradis Byronien. Il se forma entre lui et un enfant de son âge, dont nous ne savons pas le nom, un de ces liens de passion idéale, qu'il a si séraphiquement chantés dans ses duos d'amour. Peu de temps avant sa mort, il consignait dans une note qui nous a été conservée le souvenir de ce gracieux épisode de son enfance à Brentford - :

La nature de l'amour et de l'amitié est bien peu comprise, et les différences qui les caractérisent, bien mal établies. Ce second sentiment, un profond et tendre attachement à une personne du même sexe, précède souvent le premier. 11 n'est pas juste de dire, absolument, que l'amilié soit exempte du moindre alliage de sensualité. Mais elle repousse avec dédain toute autre pensée que celle d'un caractère élevé et imaginatif. Je me souviens d'avoir formé à l'école un attachement de ce genre.

L'objet de cet attachement était un enfant à peu près de mon âge, d'un caractère éminemment généreux, brave et doux. Les éléments du sentiment humain semblaient s'être naturellement fondus en lui dès sa naissance, il y

d'argent sur lui, il m'en empruntait. » Celte bouté et cette générosité d'àme dans Shelley ne se démentirent jamais.

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