‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 67 sur 110 · Strophe 70°'« du S"»" chant · texte numérisé non relu

Strophe 70°'« du S"»" chant

irlandais : non, le peuple ne peut être gouverné par une telle assemblée. La constitution actuelle du Parlement lui semble le spectacle le plus digne d'indi- \gnation et d'horreur.

11 n'}- a qu'un hôpital de lunatiques qui puisse être le théâtre d'une comédie aussi lugubre que celle que nous offre cettepuissante nation. Les prérogatives du parlement constituent une souveraineté qui s'exerce au ipépris du peuple, pour sa misère et sa ruine. L'objet de la réforme est donc de rendre au peuple la souveraineté qui lui appartient, en faisant de la chambre des communes une représentation complète de sa volonté.

Pour arriver à ce résultat, Shelley conseillait un meeting permanent oii se formulerait la volonté du peuple au sujet de la réforme à opérer dans le Parlement, et s'inscrivait pour cent livres par an, la dixième partie de son revenu, sur la liste de souscription qui devait couvrir les frais de ce meeting. Quant aux réformes à opérer, Shelley voulait avec Cobbett un Parlement renouvelé tous les ans ; il repoussait, pour le moment du moins, le Suffrage universel, pour lequel il ne trouvait pas la nation anglaise assez miîre :

Les conséquences de l'extension immédiate, disait-il très sagement, des droits électifs à tout adulte, mettraient le -pouvoir dans les mains d'hommes que des siècles d'esclavage ont abrutis et rendus inertes et féroces. J'avoue que les arguments du major Gartwright sont irréfragables; abstractivement tout être humain a le droit d'avoir une part dans le gouvernement. Mais les arguments de M. Paine sont aussi sans réplique ; une pure république

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doit être le système d'ordre social le mieux fait pour produire le bonheur et concourir au progrès de l'éminence naturelle de l'homme. Or, rien n'est plus opposé à la raison, rien ne laisserait moins attendre un résultat bienfaisant, que le plan qui abolirait l'élément mnnarchiste et aristocratique de notre constitution, avant que l'esprit public, graduellement amélioré, ne soit arrivé à la maturité qui lui permettra de dédaigner ces symboles de son enfance.

La réforme modérée appelée par Shelley ne devait être opérée que plus d'un demi-siècle après par Gladstone.

Le 6 novembre 1817, mourait prématurément une jeune princesse, l'amour et l'admiration des Anglais de sa génération, la princesse Charlotte, fille de George IV et de Caroline. Brusquement arrachée aux joies d'un mariage selon son cœur qui l'avait consolée de sa triste jeunesse, celte « innocente et belle » princesse emportait les regrets universels de l'Angleterre. Ce deuil d'une nation ayant pour objet une femme, intéressante sans doute par ses malheurs et sa mort prématurée, mais avant tout une princesse, une future reine de l'Angleterre, scandalisa Shelley; il voyait dans cette douleur si publiquement et si solennellement affichée un symptôme de bassesse et de servitude. L'ermite de Marlow écrivit alors une Adresse au peuple anglais, avec cette devise : « Nous avons pitié du plumage, mais nous oublions l'oiseau mourant. »

Cet oiseau mourant, que le peuple anglais oubliait pour ne s'apitoyer que sur la perte du plumage ,

c'étaient les communes et secrètes misères de l'humanité souffrante, les misères du peuple dont la destinée de la triste Charlotte n'était qu'une bien faible part :

Shelley comprend le deuil public des Athéniens célébrant la morL de ceux dont la valeur, l'intelligence et le génie ont illustré la république ; il comprend que l'Angleterre tout entière « se soit revêtue de noir pour pleurer le grand Milton, » que la France ait décrété un deuil national à la mort de Rousseau et de Voltaire ; il comprend surtout que les hommes pleurent , lorsqu'une calamité publique s'abat sur un pays, et resserrent ainsi par une commune douleur les liens qui existent entre tous les membres de la grande famille humaine ; qu'il y ait des lamentations publiques pour déplorer les malheurs qui font pleurer les hommes de bien dans leurs cœurs, — la tyrannie étrangère ou domestique, l'abus de la confiance publique, le meurtre des innocents, l'insécurité de tous ceux qui nourrissent un invincible enthousiasme pour le bien général ; il comprend que, le jour où la République française a été étouffée, le monde aurait dû en prendre le deuil. Dans un éloquent parallèle, il rapproche de la mort de cette jeune, aimable et intéressante princesse, « la dernière et la meilleure de sa race, » celle de trois hommes exécutés le jour même de sa mort comme coupables de haute trahison politique, Brandreth, Ludlam et Turner, « dont l'affreux supplice, la pendaison et la décapitation, constitue une calamité que la nation anglaise devrait pleurer avec une douleur inconso-

lable '. » Il termine par cette éloquente péroraison qu'il faut citer tout entière :

« Pleure donc, peuple d'Angleterre! Revêts un deuil solennel. Fais sonner les cloches. Pense à la mortalité et au changement. Couvre-toi du linceul dans la solitude et l'obscurité d'un chagrin sacré. N'épargne aucun symbole de la douleur universelle. Pleure, gémis, lamente-toi! Remplis la grande cité, rem.plis tes champs sans bornes de tes lamentations et de l'écho de tes plaintes ! Une belle princesse est morte! Une princesse qui devait être la reine de sa nation bien-aimée, et dont la postérité eût régné sur elle à jamais. Elle aimait les affections domestiques, et chérissait les arts qui embellissent et la valeur qui défend. Elle était aimable et fût devenue sage; mais elle était jeune, et dans la fleur de sa jeunesse le temps l'a moissonnée. La LIBERTÉ est morte! Esclave, ne viens pas troubler la profondeur et la solennité de notre chagrin par une moindre douleur. S'il est mort une femme qui ressemblait à celle qui devrait régner sur cette terre, à la Liberté, — comme elle, jeune, innocente et belle, — sache que le pouvoir qui l'a fait périr est Dieu, etque c'est un chagrin privé!

Mais l'homme a assassiné la Liberté, etpendant que la vie s'écoulait de sa blessure, sur les têtes et sur les cœurs de tout être humain descendait la sympathie d'un fléau et d'une malédiction universels. Des chaînes plus lourdes que le fer pèsent sur nous, parce qu'elles enchaînent nos âmes. Nous nous agitons dans un cachotplus pestilentiel que d'humides et étroites murailles, parce que la terre est son plancher, etlescieux sa voûte. Suivons le cadavre de la Liberté anglais; lentement et respectueusement à son tombeau; et si quelque glorieux fantôme devait apparaître,

1. Shelley s'élève avec énergie à ce sujet contre la peine de mort : « II n'y a rien de plus horrible que de voir l'homme répandre pour quelque cause que ce soit le sang de l'homme. »

et faire son trône des débris des épées brisées, des sceptres et des couronnes royales réduites en poussière, disons que le Génie de la Liberté est sorti de son tombeau en y laissant tout ce qui était grossier et morte] ; agenouillons-nous et adorons-la comme notre reine!

Ces lignes deviendront le thème du God save the Queen de Shelley '. Dieu! sauve la Liberté!

1. T. III, p. 91. On peut rapprocher aussi de ces lignes le sonnet sur l'Angleterre en 1819, t. III, p. 90.

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