‹ Shelley, sa vie & ses œuvresChapitre 8 sur 110 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Shelley entra à Eton en juillet 1804, et y resta jusqu'à la fin de 1809.

Il y avait alors à Eton un homme dont la réputation de sévérité est devenue proverbiale. On parle encore à Eton des temps du vieux docteur Keate. Auprès de lui le docteur Greenlaw avait la main légère. Les écoliers faisaient dériver son nom des deux mots grecs )^£w, verser, et ar/i, douleur. Hogg, avec son humour ordinaire, nous a tracé le portrait de ce nouvel Orbilius :

Le docteur Keate était un homme court, courte encolure, courtes cuisses, épais, trapu, et fort actif. Sa figure ressemblait à celle d'un boule-dogue; il en avait l'expression douce et séduisante : ses yeux, son nez, sa bouche surtout, ressemblaient exactement à ceux de ce gracieux et engageant animal, avec ses courtes jambes torses. On disait à l'école que le vieux Keate aurait pu prendre un taureau par le nez et le porter avec ses dents. On raconte

qu'en une seule matinée, il fouetta dix-huit enfants. Cependant, malgré sa rigidité, sa grossièreté et son despotisme, on s'accorde à reconnaître qu'en somme il n'était pas injuste, ni tout à fait dépourvu de bonté. Ses formes étaient vulgaires et sans noblesse ; ce qui le rendait particulièrement odieux aux gentilshommes de l'école, et en particulier au raffiné et aristocratique Shelley.

Malgré tous ses travers, c'était au demeurant un excellent maître et un homme très respectable : « Nous ne devons pas traiter légèrement, » écrit un de ses élèves, « un homme qui a fouetté la moitié des ministres, secrétaires, évêques, généraux et ducs de ce siècle. »

Les écoliers étaient dignes du maître. L'institution du fagcjing fonctionnait à Eton aussi bien qu'à Sion House. Shelley, non content de refuser l'obéissance à son /«^■wz«.y/tf/',Matthews ', déclara la guerre au système et fit complètement bande à part. En évitant ainsi la tyrannie d'un seul, il ne pouvait manquer d'assumer sur lui la haine et la vengeance de tous ; ces petits tyrans, atteints dans leurs prérogatives les plus chères, usèrent contre le révolté de la même logique dont useront les privilégiés de la société anglaise, quand Shelley s'élèvera contre leur hypocrisie et leurs préjugés, quand il essaiera de combattre avec les armes de la discussion ce fagging social dont il aurait voulu débarrasser sa patrie et l'humanité.

1. Matthews acquit une certaine popularité comme auteur du Journal d'un invalide. Parmi ses condisciples plus âgés étaient Milman, John Coleridge, Summer, et Nassau Senior, le grand interviewer des hommes du second empire.

A Eton, ses condisciples le ridiculisent, le huent, le couvrent d'injures et de boue ; plus tard, les hommes faits, à qui il voudra faire entendre des paroles de liberté, de paix et d'amour, le honniront, le maudiront, le proscriront.

« Je l'ai vu, dit un des spectateurs de ces scènes journalières de cruauté, enveloppé, hué, harcelé, comme un taureau furieux; et à cette dislance (après quarante ans), il me semble entendre encore retentir à mes oreilles le cri que poussait Shelley dans le paroxisme de sa rage. »

On ne l'appelait plus que le fou Shelley, {mad

Son courage et sa fermeté eurent leur récompense ; ses bourreaux se lassèrent plus vite de le tourmenter que lui de souffrir et de résister. Les Etoniens finirent par s'incliner devant cette nature robuste et douce à la fois, devant cette incontestable supériorité de caractère et de talent K Ils lui décernèrent à l'unanimité le titre de Lord High Atheist, ee qui signifiait, dans leur langage, chef des Indépendants et contempteurs des Dieux Etoniens, le docteur Keate et ses confrères.

Ce titre ne fit que le rendre plus odieux à ses maîtres.

Heureusement il rencontra dans le voisinage d'Eton, à Windsor, un Mentor digne de lui. Un savant médecin et chimiste, considéré dans les environs

1. Shelley montrait avec orgueil à Oxford les livres revêtus des signatures de ses condisciples d'Éton, que ceux-ci lui avaient offerts à son départ.

comme une espèce de sorcier, le docteur James Lind, se fit son protecteur, son guide et son ami. Ariel avait trouvé son Prospère. Shelley reporta sur cet aimable vieillard toute la tendresse de cœur et l'affection que n'avait pas su se concilier son père. Il a fait de lui cet éloge : « Cet homme est le vrai type de ce que devrait être un vieillard. Libre, , calme d'esprit, plein de bienveillance, et en même temps d'une ardeur juvénile ; son œil semblait brûler d'un feu surnaturel sous son front qu'ombrageaient ses vénérables cheveux blancs. Il était fort, vigoureux, plein de santé ; mais sa force était tempérée par les aimables qualités de son esprit. Je dois à cet homme bien plus, ah! bien plus qu'à mon père. Il m'aimait, et je n'oublierai jamais nos longs entretiens, oîi respirait l'esprit de la plus cordiale tolérance et de la plus pure sagesse. »

Loin de l'oublier, comme le prétend M, Jeaffreson, Shelley a célébré maintes fois le docteur Lind dans ses vers ; il devint pour lui ce type de vieillard en qui il aimait à incarner la vertu et la science des anciens âges, et toutes les aimables qualités qui à ses yeux composaient le vrai sage. Le Zonaras du Prince Athanase S et le vieil ermite qui délivre Laon de sa prison ^ ne sont que des portraits plus ou moins idéalisés de son Mentor d'Eton. Il n'est pas étonnant que cet homme tolérant, à la figure souriante, ait trouvé dans les ennemis de Shelley des censeurs im-

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