Laon et Cythna, t. I, p. 171 et suiv
pitoyables. Pour M. Jeaffreson, le Zonarasdu Prince Athanase n'est plus qu'un méchant et blasphémateur vieillard, un aigre bouffon, un apothicaire, un réprouvé. C'est ainsi chez nous que nos Jeaffreson ont traité notre grand Littré. Le crime capital du docteur Lind, aux yeux du critique anglais, est (qui s'en douterait?) de n'avoir pas professé pour « ce pauvre vieux George III •> toute l'estime et toute l'affection que lui a vouées M. Jeaffreson!
Les mordantes saillies du docteur Lind contre la royauté anglaise de ces malheureux temps trouvèrent sans doute un docile écho dans l'âme de cet enfant généreux, chez qui l'expérience cruelle qu'il venait de faire de la vie avait développé la haine innée de la tyrannie sous toutes ses formes et sous tous ses costumes, s'autorisât-elle du beau nom de pèrel Que cette haine ait été poussée chez Shelley jusqu'à lui faire oublier le respect qu'il devait à sir Timothy, et livrer son nom aux railleries et aux gorges chaudes de ses condisciples, nous n'essaierons pas de l'en laver; mais il ne nous sera pas interdit d'essayer d'expliquer ce trait singulier qui semble détonner dans sa vie et faire injure à son cœur. Il nous semble qu'il faut chercher l'explication de cette aberration du sentiment dans l'un des traits les plus caractéristiques de l'esprit de Shelley, c'est-à-dire, dans ce que l'on peut appeler l'absolutisme logique de ses conceptions morales. Les principes philosophiques, les principes moraux surtout, s'emparaient avec une telle puissance de son âme, s'imposaient avec une telle autorité à sa raison avec tout leur cortège de
conséquences et de déductions, qu'ils ne lui laissaient plus la liberté d'accorder son attention aux nuances de pensées ou de sentiments, qui, dans un esprit moins logique et moins absolu, en eussent atténué la rigidité, et corrigé la rigueur. Shelley ne pouvait comprendre le mot de Pascal : « le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas. »
C'est ainsi que plus tard, en 1811, il pourra écrire : « Je ressemble au Dieu des Juifs, je n'ai aucun égard pour les personnes ; et la parenté me semble avoir avec la raison la même relation qu'un fétu de paille avec le feu. Je me sens amené à aimer quelqu'un, non parce qu'il a avec moi une communauté de sang, mais parce que je découvre en lui une parenté intellectuelle. »
Shelley n'avait-il contre son père que ces griefs généraux, et philosophiques? Si nous l'en croyons lui-même, sir Timothy se serait particulièrement attiré sa haine, en concevant le dessein de le faire enfermer dans une maison de fous. Voulût-on voir, avec quelques biographes du poète, dans cet incident de sa vie une pure hallucination, il n'en est pas moins certain qu'il resta depuis sous l'empire de la terreur que lui causa cette menace, et qu'elle fut pour lui un des motifs ordinaires qu'il donnait à ses amis de la nécessité où il se voyait de changer souvent de résidence.
Hogg rapporte ainsi à ce sujet les propres paroles de Shelley :
Pendant mes vacances d'Eton après une sérieuse maladie, durant les fêtes, comme j'étais en convalescence
d'une fièvre qui m'avait attaqué le cerveau, un serviteur entendit mon père parler avec quelqu'un de m'envoyer à une maison de fous. J'étais très aimé de nos serviteurs, si bien que ce garçon vint me trouver au lit et me raconter la chose. Mon horreur ne saurait s'exprimer, et j'aurais pu véritablement devenir fou, s'ils avaient persévéré dans leur inique projet. J'avais une espérance. Je possédais trois powicls de monnaie, et avec l'aide du serviteur, je pus envojer un exprès au docteur Lind. Il vint, et je n'oublierai jamais sa conduite en cette occasion. Sa profession lui donnait de l'autorité ; son amour pour moi, du courage. 11 défia mon père d'exécuter son dessein, et son défi eut l'effet désiré.
L'influence la plus sérieuse et la plus féconde du D"" Lind sur l'esprit de Shelley fut de l'initier à l'amour des recherches scientifiques, ainsi qu'a la véritable intelligence des belles œuvres de l'antiquité. Le jeune Etonien lut avec lui le Banquet de Platon, dont il devait traduire plus tard les paroles de lumière; les œuvres de Pline l'Ancien, le clanvioyant et bienveillant Pline, comme il l'appelait. Le chapitre De Deo fut pour lui une révélation, et nous ne doutons pas que cette lecture n'ait jeté dans son esprit les premiers germes de l'athéisme; dans les notes de sa Reine Mab, il le citera au premier rang des autorités qu'il invoquera en faveur du système. Il traduisit même une partie de V Histoire naturelle ; mais il fut arrêté par les chapitres sur l'astronomie.
Dans sa passion pour les recherches scientifiques, Shelley ne se bornait pas à l'étude des livres; sa soif de l'inconnu et du merveilleux le poussait à chercher dans les applications de la science moderne la clef
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des mystères de l'alchimie vers laquelle il se sentait violemment attiré. Comme il avait plus de liberté qu'à Brentford, il en profita pour se livrer à toutes les expériences que lui permettaient ses ressources et la surveillance de ses maîtres. On le voyait armé du microscope solaire mettre le feu à une traînée de poudre aboutissant à un vieux tronc d'arbre qu'elle enflammait ' ; ou bien pendant la nuit, dans sa chambre, penché sur le feu, où il renversait une poêle à frire pleine d'ingrédients chimiques dont la détonation réveillait toute la maison ; ou s'extasiant devant ces belles flammes multicolores, dont la chimie lui enseignait le secret.
Un tuteur d'Eton, M. Bethell, surnommé l'ampoulé, chez qui Shelley logeait, « l'un des plus stupides personnages de l'établissement » au dire de son condisciple Packe, visitant un jour sa chambre, le trouva émerveillé devant une de ces belles flammes bleues qui le ravissaient. M. Bethell lui demanda ce qu'il faisait; Shelley lui répondit qu'il était en train d'évoquer le diable. Le tuteur saisit alors la poignée d'une mystérieuse machine qui se trouvait sur la table, et fut en un instant violemment rejeté contre le mur; il avait touché la poignée d'une machine électrique fortement chargée.
Shelley continuait à Field Place pendant les va-
1. M. Jeaffresoa emploie phisievirs pages à déplorer en termes très pathétiques le sort du propriétaire du vieux tronc d'arbi-e, la rcsponsaj^ilité qu'encouraient les maîtres de Shelley et les dangers que faisait courir son imprudence aux bâtiments du collège. Excellent M. Jeaffi-eson ! '
cances ses expériences physiques et chimiques d'Eton, qui émerveillaient et effrayaient ses sœurs. Miss Hellen, dans une de ses lettres, nous donne ces curieux détails :
J'avoue que le plaisir était entièrement paralysé pour moi par la crainte. Toutes les fois qu'il venait à moi avec son morceau de papier blanc sous le bras, son fil de laiton et sa bouteille (si j'ai bonne mémoire), le cœur me battait de frayeur à son approche; mais la honte me faisait taire ; alors toutes, en aussi grand nombre qu'il en pouvait réunir, nous étions placées la main dans la main autour de la table pour être électrisées ; mais quand je lui entendais déclarer queles engelures devaient être guéries par ce moyen, la terreur dominait tout autre sentiment, et je m'abandonnais à son expression. Ses mains et ses habits étaient constamment tachés et rongés par les acides, et il semblait probable que quelque jour la maison serait incendiée, ou que quelque sérieux accident lui arriverait à luiouaux autres par suite de Fexplosion des combustibles. Il racontait lui-même dans la suite avec horreur qu'il avait avalé par accident de l'arsenic à Eton, et qu'il craignait de ne jamais se remettre entièrement de la secousse qu'en avait éprouvée sa constitution.
Le merveilleux jouait aussi un grand rôle dans les récréations improvisées par Sheiley pour l'amusement de ses sœurs. Il les déguisait en anges de lumière ou en démons, et leur racontait dans les veillées les histoires les plus tragiques et les plus fantastiques; celle de la Grande Tortue qui vivait depuis des siècles dans l'étang de VVarnham, ou celle du vieux serpent qui habitait depuis trois cents ans les jardins de Field Place. Le conte qui frappait le plus l'imagination des jeunes filles était celui d'un
alchimiste, Cornélius Agrippa lui-même. Ce magicien, d'après Shelley, vivait en chair et en os dans un vaste grenier dont on apercevait l'ouverture de la salle de récréation. Quand ses sœurs impatientes de voir ce mystérieux personnage avec ses livres, sa lampe, et sa grande barbe, demandaient à être introduites près de lui, Shelley calmait leur impatience en leur disant qu'elles le verraient le jour où il quitterait le grenier pour un souterrain qu'on devait lui creuser dans le verger.
Les expériences de Shelley finirent par inspirer une telle terreur à ces bons régents d'Eton, que l'étude de la chimie fut rigoureusement interdite aux écoliers.
Sans doute cette passion du poète pour les recherches positives dans les sciences physiques et chimiques ne fut qu'une passion superficielle, alimentée surtout par l'amour de l'inconnu et du merveilleux; mais il y aurait injustice à l'attribuer uniquement, comme le fait M. Jeaffreson, à cette espèce de perversité morale, qui, selon lui, l'attirait vers le fruit défendu, et dont Shelley semble se faire en effet un titre de gloire, lorsqu'il dit dans Laon et Cythna * :
<c Depuis cette heure, avec une pensée ardente, je me mis à puiser la science aux mines défendues du savoir, sans me soucier de rien apprendre de ce que savaient ou enseignaient mes tyrans... » Il se rendait parfaitement compte des lacunes énormes qu'offrait alors l'enseignement classique d'Eton ou d'Oxford