CHAPITRE XXIIL
La vallée de la Mort.
L'avenir semble quelquefois sangloter un sourd avertissement des événements qu'il nous apporte, de même qu'un orage qui se prépare, et qui, par les gémissements du vent, les combats des nuages au ciel, annonce une tempête assez violente pour couvrir la mer de débris, ou pour apporter dans le brouillard sur les tles de l'Ouest tes exhalaisons empoisonnées de TOrient, obscurcissant les fenêtres des maisons de l'Angleterre avec le soufQe de la peste indienne. D'autres fois l'avenir s'offre soudainement, comme si un rocher se déchirant découvrait un tombeau d'où sortirait un corps enseveli. Avant que vous soyez revenu de voire étonnement, vous vous trouvez face à face avec une calamité à laquelle vous ne songiez pas, qui sort de son suaire comme un nouveau Lazare.
Caroline Helstone crut s'en retourner du cottage de Hollow en bonne santé. En s'éveiltant le lendemain matin, elle se sentit oppressée par une langueur inaccoutumée : à déjeuner et à tous les repas du jour suivant, elle avait perdu tout appétit; toute nourriture avait pour elle l'insipidité de la cendre.
ce Suis-je malade? » se demandait-elle en se regardant dans son miroir. Ses yeux étaient plus brillants, leur pupille était
plus dilatée, ses joues semblaient plus roses et plus pleines que de coutume, a J'ai bonne mine, disait-elle; pourquoi ne puis-je pas manger? y
Elle sentait son pools battre plus fort danâ ses tempes; elle éprouvait aussi dans son cerveau une étrange activité. Son ima-
fination élait exaltée; mille pensées actives et rompues, mais rillantes, remplissaient son esprit.
Puis vint une nuit brûlante et sans sommeil. Une soif inextinguible la torturait. Vers le matin, un rêve terrible la saisit comme ferait un tigre : en s'éveillant, elle sentit et vit qu'elle était malade.
Comment elle avait gagné la fièvre (car c^était la fièvre), elle nô pouvait le dire. Probablement, dans sa dernière promenade du cottage à la rectorerie, quelque brise empoisonnée et chargée de douce rosée et de miasmes avait passé dans ses poumons et dans ses veines, et, trouvant déjà là une fièvre d^excitation mentale, et une langueur produite par de longs tourments et une habituelle tristesse , avait fait jaillir la flamme de Tétincellequi couvait, et avait laissé derrière elle un feu bien allumé.
Ce feu cependant paraissait assez bénin : après deux jours brûlants et deux nuits sans repos, il n'y eut plus aucune violence dans les symptômes, et ni son oncle, ni Fanny, ni le doc» leur, ni miss Keeldar, lorsqu'elle vint lui rendre visite, n'eurent aucune crainte pour sa vie. Tous croyaient que quelques jours suffiraient à la rétablir.
Les quelques jours se passèrent, et, quoique Ton crût toujours que la guérison ne se ferait pas attendre, la convalescence n'avait pas commencé. Mistress Pryor, qui l'avait visitée chaque jour, étant dans sa chambre un matin, quinze jours après le début de la maladie, l'examina attentivement pendant quelques ininutes : elle prit sa main, appuya son doigt sur le poignet; puis, quittant tranquillement la chambre, elle alla dans le cabinet de M. Helstone, où elle demeura enfermée avec lui la moitié de la fnatinée. En revenant auprès de sa jeune malade, elle déposa son châle et son chapeau. Elle s'assit un instant à côté du lit, une main placée dans l'autre, se berçant doucement de côté et d'autre, dans une attitude et avec un mouvement qui lui étaient habituels. A la fin elle dit :
c J'ai envoyé Fanny me chercher à Pieîdhead quelques petites choses dont j'aurai besoin pendant un court séjour ici : je désire demeurer avec vous jusqu*à ce que vou^ alliez mieux. Votre
oncle veBt bien me permettre de vous donner mes soins. Le permettrez-vous aussi, Caroline?
— Je suis fâchée que vous preniez une telle peine. Je ne me sens pas très-malade, mais je ne peux refuser absolument : ce sera une si grande consolation pour moi de savoir que vous êtes dans la maison, de vous voir quelquefois dans ma chambre I mais ne vous séquestrez pas à cause de moi, chère mistress Pryor. Fanny me soigne fort bien. »
Mistress Pryor, se penchant sur la pâle petite malade, arrangeait ses cheveux sous son bonnet et relevait doucement son oreiller. Pendant qu'elle accomplissait cet office, Caroline, souriant, leva son visage pour Pembrasser,
«Ne souffrez-vous plus? Êtes- vous bien à votre aise? demanda d'une voix douce et émue la garde-malade volontaire, en se prêtant à la caresse.
— Je crois que je suis presque heureuse.
— Vous désirez boire? Vos lèvres sont desséchées. i
Elle lui présenta un verre rempli d'une boisson rafraîchissante.
c Âvez-vous mangé quelque chose aujourd'hui, Caroline?
— Je ne peux pas manger, \
— Mais votre appétit reviendra bientôt ; il faut qu'il revienne. C'est-à-dire, je prie Dieu qu*il revienne. >
En la replaçant de nouveau sur sa couche, elle l'entoura de nouveau de ses bras ; et, par un mouvement qui semblait à peine volontaire, elle l'attira sur son cœur, et l'y tint pressée un instant,
«Je désire à peine aller mieux, afin de pouvoir vous conserver toujours près de moi , » dit Caroline.
Mistress Pryor ne sourit point à cette parole : elle était en proie à un tremblement que pepdant quelques minutes elle s'efforça de réprimer.
c Vous êtes plus accoutumée à Fanny qu'à moi, dit-elle bientôt ; je suis portée à penser que mon assistance officieuse doit vous paraître étrange.
— Non : tout à fait naturelle, au contraire, et très -agréable. Vous devez avoir été habituée à soigner des malades, madame. Vous marchez si doucement dans la chambre, vous parlez si tranquillement et me touchez si gentiment !
— Je ne suis adroite en rien, ma chère. Vous me trouverez souvent gauche, mais jamais négligente.»
Et elle n'était pas négligente en effet. De ce moment, Fanny et Élisa devinrent des zéros dans la chambre de la malade. Mis*
tress Pryor en fit son domaine; elle faisait tout ce qu*il y avait à faire; elle y demeurait le jour et la nuit. La malade s'y opposa, faiblement, cependant, au commencement, puis plus du tout : la solitude et la tristesse étaient en ce moment bannies de son chevet, où s'étaient installées à leur place la protection et la consolation. Elle et sa garde-malade s'entendaient à merveille. Caroline était ordinairement affligée de demander ou de recevoir beaucoup de soins ; mistre^s Pryor, dans les circonstances ordinaires, n'avait ni l'habitude ni l'art d'accomplir les petits détails du service: mais maintenant tout se passait avec- tant d'aisance, si naturellement, que la malade avait autant de plaisir à se laisser choyer que la garde avait de propension à la soigner. Aucun signe de fatigue chez la dernière ne venait rappeler à la première qu'elle devait la ménager. 11 n'y avait, en vérité, aucuns devoirs bien durs à accomplir; mais une mercenaire les eût trouvés rudes.
Avec tous ces soins, il semblait étrange que la jeune malade n'allât pas mieux : et cependant il en était ainsi. Elle fondait comme une guirlande de neige au dégel ; elle se fanait comme une fleur dans la sécheresse. Miss Keeldar, dont le danger de la mort occupait rarement les pensées, n'avait d'abord éprouvé aucune crainie pour son amie; mais la voyant changer et dépérir d'une visite à l'autre, l'alarme la saisit au cœur. Elle alla trouver M. Helstone, et s'exprima avec tant d'énergie, que ce gentleman fut bien obligé, quoique à regret-, d'admettre l'idée que sa nièce avait quelque chose déplus qu'une migraine; et, quand mistress Pryor vint réclamer l'assistance d'un médecin, il lui dit qu'elle en pouvait faire appeler deux si elle le voulait Il en vint un seul, mais celui-là était un oracle : il débita un obscur discours dont l'avenir seul pouvait éclaircir le mystère, écrivit quelques prescriptions, donna quelques avis, le tout avec un air d'écrasante autorité, empocha les honoraires et partit. Probablement savait-il suffisamment quil ne pouvait faire aucun bien ; mais il n'aimait pas l'avouer.
Cependant aucune rumeur de maladie sérieuse ne s'était ré* pandue dans le voisinage. Au cottage de Hollow on pensait que Caroline avait seulement un violent rhume, car elle avait écrit dans ce sens à Hortense ; et mademoiselle s'était contentée de lui envoyer deux pots de conserves de groseille, une recette de tisane, et un avis écrit.
Mistress Yorke, ayant appris qu'un médecin avait été appelé,
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se moqua des fantaisies hypocondriaques du riehe et de Voisif, qui, n'ayant autre chose à faire qu^à s'occuper de lui-^môme, fait appeler un docteur pour un petit rnal de doigt.
Cependant a le riche et Toisif, » représenté par Caroline, tom-» bait dans un état de prostration et de débilité qui étonpait tout le monde, excepté une seule personne : car cette personne réfléchissait combien une constitution minée est sujette à tomber tout à coup eu ruine*
Les gens malades ont souvent des caprices ine^^plicables pour ceux qui les approchent d'ordinaire, et CaroUue ei^ avait un que même sa tendre garde -> malade ne put tout d'abord s'expliquer, A un certain jour de la semaine, et à une certain^! heure, elle désirait, qu'elle fût mieux ou plusj mal, être levée, habillée et assise dans sa chaise près de ja fepétre. Elle demeuo rait là jusqu'à ce que midi fût passé.Quel que fût le degré d^épuisement ou de débilité qui se trahît sur sou visage dévasté| elle repoussait doucement toutes les propositipns qui lui étaient faites de chercher du repos dans son Ut, jusqi^'à ce que la oIok cbe eût sonné le milieu du jour ; les douze heures sonnées, ellQ devenait docile et se laissait fair#. Retournée à sa couche, elle enfonçait ordinairement sa fape profondément daus son oreiU )er et s'enveloppait entièrement de ses couvertures, coipine pour se séparer du soleil et du monde dont elle était fatiguée; plus d'une fois, lorsqu'elle était ainsi couchée, une légère conyulsiofi agitait le lit et un faible sanglot rompait )e sileace. Ces cb^sei n'échappèrent pas à mistress Pryor.
Un mardi matin, comme de coutume, elle avait demandé la permission de se lever, et elle était a^ise euveloppée dan^ sa blanche robe de nuit, se penchapt sur le devant de sa chaise e( regardant fixement et patiemment de la fenêtre. Mistress fryor était assise un peu en arrière, faisant semblant de tricoter, mais en réalité observant la jeune malade. Un changement s*opér^ sur son front pâle et triste, qui $'anima soudain ; un éclair jaillit de ses yeux languissants, i^lle se leva à demi et regarda avide* ment dehors. Mistress Pryor, s'approchant doucement 4'elle, regarda par-dessus son épaule. De cette fenêtre op apercevait le. cimetière, et au delà, la route, sur laquelle apparut, allant k grande vitesse, un cavalier. 11 n'était pas encore fort éloigné; mistress Prypr avait de bons yeux, elle reconnut M. ftoore. Au moment même où une légère éminence le dérobait à la vue, ^)lorlog^ sonna midi. ;
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€ Puis-je retoqrner au lit? » demanda aussitôt Caroline.
3a garde Taida à se recoucher. Après avoir tiré le rideau, elle s'assit à côlé du lit et préU Voreille. La petite couche (remhlait, le sanglot troublait le silence. Les traits de mistress Pryor so Cûntraclèrent comme sous une profonde angoisse ; elle 9e perdit les mains : un gémissement étouffé s'échappa de ses lèvres. Elle se rappelait maintenant que le mardi était jour de marché .à Whinbury : ces jours-là, M. Moore en s'y rendant devait passer avant midi auprès de la rectorerie.
Caroline portait continuellement autour de son cou une mince tresse de soie à laquelle était attaché certain colifichet. Mistr^ss Pryor avait vu briller l'or, mais elle n'avait pu voir encore ce qu'était cet objet. Sa malade ne s'en séparait jamais. Lor9* qu'elle était habillée, U était caché sur son sein ; lorsqu'elle était couchée, elle le tenait dans sa main. L'après-midi de ce mardi, l'assoupissement, plus semblable à la léthargie qu'au sommeil, qui abrégeait quelquefois les longs jours, s'était appesanti sur elle : il faisait tr^s-chaud ; en se retournant dans une agitation fébrile, elle avait rejeté ses couvertures; mistress Pryor se pencha pour les replacer; la petite main amaigrie et inerte de la jeune fille, étendue sur ga poitrine, tenait comme de coutume son précieux trésor : ses doigts, dont l'émaciation faisait peine à voir, étaient en ce moment desserrés pendant le sommeil. Mistress^ Pryor enleva doucement la tresse, en pressant sur un petit ressort. C'était un bien modeste bijou, et proportionné à la petite bourse de celle qui l'avait acheté ; sous sa face de cristal paraissait une boucle de cheveux noirs, trop courts et trop frisés pour des cheveux enlevés à la tète d'une femme.
Un mouvement agité occasionna un tiraillement du cordon de soie; la dormeuse tressaillit et s'éveilla. Ses uensées étaient en ce moment ordinairement flottantes lorsqu'elle s'éveillait , ses regards généralement errants. Se levant à moitié comme frappée de terreur, elle s'écria :
c Ne me l'enlevez pas, Robert, ne me l'enlevez pas l C'est ma dernière consolation, laissez-la-moi ! Je n'ai Jamais dit à personne de qui sont ces cheveux ; je ne les ai jamais fnontré$ à personne. 1»
Mistress Pryor avait déjà disparu derrière le rideau; appuyée très en arrière sur la grande chaise de repos à côlé du lit, elle n'était pas en vue. Caroline regarda à travers la chambre; elle la crut vide. Gomme ses idées vagabondes revenaient (ente-
ZSk SHIRLEY.
ment, repliant leurs ailes débiles ainsi que des oiseaux épuisés sur une côte aride, apercevant le vide et le silence autour d'elle, elle se crut seule. Le délire ne Tavait pas quittée ; peutêtre la saine possession d'elle-même et la conscience de ses actions Tavaient-elles abandonnée pour toujours; peut-être ce monde dans lequel vivent les forts et les heureux avait-il déjà roulé sous ses pieds pour la dernière fois. C'est du moins ce qu'il semblait souvent. En santé, elle n'avait jamais eu l'habitude de penser tout haut; mais en ce moment les paroles s'échappaient de ses lèvres sans qu'elle y ftt attention.
« Oh 1 je voudrais le voir une fois encore avant que tout fût fini! Le ciel devrait m^accorder cette faveur 1 s'écriait^^lle* Mon Dieu, accordez-moi cette consolation avant de quitter celte vie.
c Mais il ne saura pas que ]e suis malade avant que je ne sois morte; et il viendra lorsqu'ils nl'auront déposée froide et insensible dans le cercueil.
c Que pourra ressentir alors mon âme ? Peut-elle voir ou savoir ce qui arrive à la chair? Les esprits ont-ils quelque moyen de communiquer avec les vivants? Les morts peuventils visiter ceux qu'ils ont laissés? Peuvent-ils traverser les éléments? Le vent, l'eau, le feu, me frayeront-ils un passage pour arriver à Moore?
c Est-ce pour rien que le vent semble quelquefois soupirer des paroles articulées ; qu'il chante la nuit comme je l'ai entendu récemment, ou qu'il traverse les fenêtres en sanglotant, comme s'il annonçait des malheurs à venir ? Est-ce que rien ne l'habite, rien ne l'inspire?
c Et pourtant, il me fit entendre une nuit certaines paroles ; il me dit un chant que j'aurais pu écrire : seulement j'étais effrayée, et je n'osai pas me lever pour aller chercher des plumes et du papier à la faible lueur de ma lampe de nuit.
c Qu'est-ce donc que cette électricité dont ils parlent, dont les changements nous apportent la santé ou la maladie, dont le manque ou l'excès tue, dont Téquilibre lui-même fait revivre? Que sont donc ces influences répandues dans l'atmo* sphère autour de nous, qui jouent sur nos nerfs comme des doigts sur un instrument à cordes, et en tirent tantôt une douce note, tantôt une plainte, tantôt la plus douce mélodie, tantôt la plus triste cadence?
c Où est l'autre monde? En quoi Tautre vie consistera-t-elle ?
Pourquoi le demandé-je? n'ai-je pas raison de penser que rheure s'approche trop vite où le voile se déchirera pour moi ? ne sai&-je pas que lé grand mystère va probablement se rêvé* 1er à moi prématurément? Grand Esprit I dans la bonté duquel je place ma confiance; toi que, comme mon père, j*ai invoqué nuit et jour depuis ma tendre enfance, viens au secours de la faible créature sortie de tes mains! Soutiens-moi dans répreuve que je crains et que je dois subir ! Donne-moi la force! Donne-moi la patience! Donne-moi.... oh! donne-moi la foi! »
Elle retoiid)a sur son oreiller. Mistress Pryor trouva le moyen de se glisser sans bruit hors de la chambre : elle rentra bientôt après, aussi calme en apparence que si elle n'eût pas entendu cet étrange colloque.
Le lendemain vinrent plusieurs visites. Le bruit s'était répandu que miss Helstone allait plus mal. M. Hall et sa sœur arrivèrent; tous deux sortirent en pleurs de la chambre de la malade : ils l'avaient trouvée plus changée qu'ils ne s'y attendaient. Hortense Moore vint aussi. Caroline parut stimulée par sa présence; elle l'assura, en souriant, qu'elle n'était pas dangereusement malade; elle lui parla d'une voix faible, mais avec enjouement. Pendant le temps que sa cousine demeura auprès d'elle, l'excitation colora son visage ; elle paraissait mieux.
« Gomment va M. Robert ? demanda mistress Pryor, au moment où Hortense se préparait à sortir.
— Il allait très-bien lorsqu'il est parti!
— Lorsqu'il est parti) il n'est donc pas à la maison? » Hortense expliqua alors que des nouvelles de la police touchant les émeutiers l'avaient forcé de se rendre le matin même à Birmingham , et qu'une quinzaine s'écoulerait probablement avant qu'il fût de retour.
« Il ne sait donc pas que miss Helstone est trè»>maladè?
-^ Oh! non. Il pensait, comme moi, qu'elle avait seulement un mauvais rhume. >
Après cette visite, mistress Pryor eut soin de ne pas approcher la couche de Caroline pendant plus d'une heure. Elle l'entendit pleurer, et n'osa pas regarder couler ses larmes.
Comme la nuit approchait, elle lui apporta un peu de thé. Caroline, ouvrant les yeux après un court assoupissement, ne reconnut pas sa garde-malade.
Shiblby. — I 17
2U SHIRLET.
c J'ai reflpîré les ehèvrofeuilIeB dans la rallée ce matin, lors- ({ue j'étais debout à la fenêtre du comptoir, » dit^Ue*
D'étranges paroles comme celles-là percent plus cruellement que l'acier le cœur de la personne aimante qui Ijbs entend. Elles paraissent peut-être romantiques dans un livre ; dans la Tie réelle, elles sont accablantes.
c Ma chère, me reconnaissez-vous ? dit mistress Pryor.
-« Je suis entrée peur appeler Robert à déjeuner : je suis allée avec lui au jardin ; il m'avait priée de l'accompagner. Une forte rosée a rafraîchi les fleurs; les pêches mûrissent.
— Ma chérie I ma chérie I répéta de nouveau la gardes-malade.
— Je pensais qu'il faisait jour, que le soleil était levé depuis longtemps : il fait sombre ; est*ee que la lune n'est pas cou* chée? >
Cette lune) qui venait de se lever, brillait bur elle de sa lumière pleine et douce; flottant dans l'espace azuré et sans nuage, elle semblait veiller la malade.
c Alors ce n'est pas le matin? je ne suis pas au cottage? Qui est là? Je vois quelqu'un à mon chevet.
-« C'est moi, c'est votre amie, voire garde, votre.... Ap» puyez votre tête sur mon épaule ; revenez à vous. (À demi^^ooix :) Ohl mon Dieu, ayez pitié d'elle! donnez-lui la vie et à moi la force. Envoyez-moi le courage, inspirez mes paroles, j»
Quelques minutes se passèrent dans le silence ; la malade reposait muette et immobile dans les bras tremblants, sur le cœur agité de la garde.
c Je suis mieuz maintenant^ murmura à la fin Caroline, beaucoup mieux; je sens où je suis : c'est mistress Pryor qui est près de moi. Je ré vais; je parle lorsque je m'éveille de mes songes ! c'est souvent l'habitude des malades. Comme votre cœur bat fort, madame ! Ne vous alarmez pas.
— i- Ce n'est pas la crainte^ mon enfant; mais seulement un peu d'anxiété, qui se passera. Je vous ai apporté un peu de thé. Cary; votre oncle Ta préparé lui-même. Vous savez qu'il se dit capable dé préparer une tasse de thé mieux que la plus habile ménagère. Goûtez-le. Il est affligé d'apprendre que vous mangez si peu : il serait heureux de vous voir un meilleur appétit.
— J'ai soif ; donnez^moi à boire. > Elle but avidement.
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« O^Ile beure esMl, madàmet demanda'^t-eile. •^ Neuf heures passées.
— Pas plus tardT oh! j'ai eficore devant lïiôi une lôùguè nuit ; mais le Ihé m'a donné des forces : Je veux me lever. > Mistress Pryor la souleva et arrangea soil oreiller, c Grâce au ciel, je ne suis pas toujours également malheureuse, malade et sans espoir. L'après-midi a été mauvaise depuis le départ d'Hortense; peut-être la soirée sera-t-ellè meilleure. Il fait une belle nuit , je pense. La luné brille d'un Vif éclat;
-» Très-beilé ; Une vraie iiuil d'été. La vieille tour dé l'églisd brille eommé ai elle était d'argeht.
«^ Edt-ce que le cimetière parait paisible? -^ Oui, et le jardin aussi ; la rosée brille sur le feuillage. -^ Voyez-vous de longues herbes et des orties entre les tombes, ou vous paraissent-belles couvertes de gazon ou de fleurs?
-^ Je vois des marguerites brillant comme des perles sur <iuelques tertres. Thomas a fauché les feuilles d'oseille et les mauvaises herbes, et les a enlevées.
— • J'aime toujours à voir faire cela ; cela soulage ràime dé voir ce lieu en ordre, et je suis sûre que dans l'église, ta lune brille en ce moment d'un éclat aussi doux que dans ma chambre. Sa lumière doit tomber en plein, à travers la fenêtre de l'Est, sur le monuiûent de la fàmille Helstone. Quand je ferme les yeux, il me semble voir, en lettres noires sur le marbre blanc, Tépitaphe de mon pauvre père. Il y a àU-dessu$ beaucoup de ])lace pour d'autres inscriptions.
—William Farren est venu ce matin voir vos fleurs; îl craignait, maintenant que vous ne pouvez leur donner vos soiDs^ de les trouver négligées. Il a emporté deux de vos plantes favorites chez lui pour les toigner.
«-^ 8i je fais un testament, je laisserai toutes mes plantes à William; à Shirley mes colifichets, à l'etception d'uti seul, qui ne doit pas être enlevé de mon cou, et à vous, madame, mei livres. (Après une pause:) Mistress Pryor, j'ai une ardente envie de quelque chose.
— De quoi, Carolinef
-«^Yous savez que j'éprouve toujours un vif plaisir à vous entendre dianter : thafil^^moi donc l'hymne qui commence ainsi : c Notre Dieu, etc. j Histrees Pryer ae mit à dia&ter.
Il n'était pas étonnant que Caroline aimât à l'entendre chanter : sa voix, même en parlant, était douce et ai^entine ; lors* qu^elle chantait, elle semblait presque divine. Ni la flûte ni le tympanon n'avaient des sons si purs. Mais le son était secondaire, comparé à l'expression qui l'animait : la tendre vibration d'un cœur ému.
Les serviteurs, entendant de la cuisine, se glissèrent au pied de l'escalier pour écouter; le vieux Helstone lui-même, qui se promenait dans le jardin, réfléchissant sur l'incompréhensible et faible nature de la femme, s'arrêta tout à coup au milieu de ses allées pour saisir plus distinctement la triste mélodie. Lui rappelait-elle sa femme morte? lui faisaitrelle plus vivement déplorer la jeunesse flétrie de Caroline? c'est ce qu'il n'eût pu dire. Mais il fut bien aise de se souvenir qu'il avait promis de faire ce soir-là une visite à Wynne le magistrat. Il avait en profonde aversion la tristesse et les sombres pensées ; lorsqu'elles venaient l'assaillir, il trouvait toujours le moyen de s'en débarrasser au plus vite. Le chant le suivit faiblement pendant qu'il traversait la campagne : il hâta son pas ordinairement rapide, afin de ne plus être à la portée de l'entendre.
L'hymne finie, Caroline demanda une chanson écossaise.
Mistress Pryor obéit encore, on essaya d'obéir. A la fin de la première stance elle s'arrêta ; elle ne pouvait plus continuer; son cœur débordait.
c La tristesse de cette mélodie vous fait pleurer : venez ici, je vous consolerai, > dit Caroline d'une voix émue.
Mistress Pryor s'approcha ; elle s'assit sur le bord du lit de la malade, et |ui permit d'entourer son cou avec ses bras amaigris.
c Vous me soulagez souvent, laissez-moi vous soulager à mon tour, murmura la jeune fille en baisant ses joues. J'espère, ajouta-t-elle, que ce n'est pas à cause de moi que vous pleurez ? >
Mistress Pryor ne répondit pas.
c Croyez-vous que je n'irai pas mieux? Je ne me sens pas très-malade ; je me sens seulement faible.
— Mais votre esprit, Caroline, votre esprit est écrasé, votre cœur est brisé. Vous avez été si négligée, si repoussée 1 on vous a laissée si longtemps désolée I
— Je crois que le chagrin est et a toujours été le plus vif
aliment de ma maladie. Je pense quelquefois qu'an peu de bonheur me ferait promptement revivre.
— Désirez-vous vivre?
— Rien ne me rattache à la vie.
— M'aimez-vous, Caroline?
— Beaucoup, sincèrement, quelquefois d'une façon inexprimable. En ce moment même, je voudrais pouvoir confondre mon cœur avec le vôtre.
— Je vais revenir à Tinstant, ma chérie, t dit mistress Pryor, en reposant Caroline sur son oreiller.
Elle se glissa légèrement vers la porte, tourna doucement la clef dans la serrure, s'assura qu'elle était fermée, et revint auprès du lit. Elle écarta le rideau pour laisser arriver plus librement la lumière de la lune, et regarda fixement Caroline.
c Alors, si vous m'aimez, dit^^lle avec volubilité et d'une voix altérée, si vous désirez confondre votre cœur avec le mien, vous n'éprouverez ni choc ni douleur en apprenant que ce cœur est la source qui a rempli le vétre ; que ^e mes veines est issue la vie qui coule dans les vôtres; que vous êtes à moi, ma fille, ma propre enfant....
— Mistress Pryor 1 — - Ma propre enfant.
— C'est-à-dire.... cela signifie.... que vous m'avez adoptée?
— Cela signifie que, si je ne vous ai donné rien d'autre, je vous ai donné au moins la vie , que je vous ai portée dans mon sein, que je vous ai nourrie , que je suis votre véritable mère. Aucune autre femme ne peut réclamer ce titre; if est le mien.
— Mais mistress James Helstone, mais la femme de mon père, que je ne me rappelle pas avoir jamais vue, elle est ma mère?
— Elle est votre mère. James Helstone fut mon époux. Je l'ai prouvé. Je pensais que peut-être vous étiez toute à lui, ce qui eût été une crudle affliction pour moi. Je trouve qu'il n'en est pas ainsi. Dieu m'a permis d'être la mère de l'esprit de mon enfant: il m'appartient; c'est ma propriété, mon droit. Ces traits sont les propres traits de James. Il avait un beau visage, lorsqu'il était jeune et non dégradé par le vice. Papa, ma chérie, vous a donné vos yeux bleus et vos soyeux cheveux bruns ; il vous a donné l'ovale du visage et la régularité des traits ; il vous a conféré l'extérieur; mais le cœur et le cerveau sont à moi. Leurs germes sont les miens, et ils se sont développés et amé-
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liorét jusqu'à la iwiiéclioD, J'eslime left j'»pprou¥e mon onfnt
autant que je l'aime.
— Ce que j'entends est-il vrai? N'esUoe point an rèTe?
— Je voudrais qu'il fût aussi vrai qne Tembonpoint et les couleurs vont revenir à vos joues.
r— If a propre mère 1 Mais estera une personne pour laquelle je paisse avoir autant d*amour que j*en ai pour vous? Elle n'était pas aimée généralement, autant du moins qu'on me l'a donné à entendre.
— On vous a dit cela? Eh bien , votre mère vous dit en ee moment que, n'ayant pas le don de plaire auK gens en général, elle se soucie peu de leur approbation ; ses pensées et son affection sont concentrées sur son enfant. 8en enfant va-t^lle l'accueillir ou la rejeter?
<— Mais si vous êtes ma mère, le monde est entièrement ehaagé penr moi. Àmurément, je puis vivre; j'aimerais à recouvrer la santé.
•^ Vous la recouvrerez. Tous avez tiré la vie et la foroe de mon sein lorsque vous étiez une petite, une belle enfant, sur les yeux bleus de laquelle j'avais coutume de pleurer, craignant de voir dans votre beauté même le signe de qualités qui étaient entrées dans mon cœur comme un fer, et avaient percé mon âme comme une épée. Ma fille ! nous avons été longtemps séparées : je reviens maintenant pour vous chérir de nouveau. »
Elle réleva contre son sein, elle la pressa dans ses bras ; elle la berça doucement, comme on fait peur endormir un jeune enfant.
• Ma mère I ma ehère mère 1 •
La fille se pressa contre la mère ; celle-ci la serra plus vivement encore dans ses bras ; elle la couvrit de baisers, en murmurant sur elle des paroles de tendresse.
Le silence régna dans la chambre pendant longtemps.
c Mon onde sait-il ce que je viens d'apprendre?
*— Votre onole le sait : je le lui ai dit lorsque je suis venue demeurer ici avec vous.
— M'avez-vous reconnue la première fois que vous m'avez rencontrée à Fieldhead ?
-— Comment en eùt^l été autrement ? M. et miss Helstone ayant été annoncés, j'étais préparée à voir mon enfent.
— C'est donc ce qui vous troubla ? je vous vis tout émue.
— Voua ne vtteê rien, Caroline : je puis maîtriser mes émo-
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lions. Vous ne pourriez jamais dire quel siècle d'étranges sensations j'ai traversé pendant les deux minutes qui se sont écoulées entre l'annonce de votre nom et votre entrée. Vous ne pourriez jamais dire l'impression que produisirent sur moi votre air, votre mine, votre démarche.
- — Pourquoi? Fûtes-vous désappointée?
— « A qui ressemblera-t-elle? » m'étais-je demandé; et, quand je vis à qui vous ressembliez, je àis près de m'évanonir.
— Pourquoi, maman?
-— Je tremblais en votre présence. Je me dis r c Je ne la posséderai jamais ; jamais elle ne me connaîtra. >
— Mais je ne dis et ne fis alors rien de remarquable. J'éprou*» vais un peu de timidité à la pensée de mon introduction chez des étrangers , voilà tout.
— Je vis bientôt que vous étiez timide : ce fut la première chose qui me rassura. Eussiez-vous été rustique, gauche , empruntée, j'aurais été contente.
— Vous m'étonnez.
— J'avais mes raisons de craindre un charmant extérieur, de me défier d'une démarche aisée , de frissonner devant la distinction, la grâce, la courtoisie. La beauté et l'affabilité s'étaient montrées sur mon chemin lorsquej'étais recluse, désolée, jeune et ignorante : une pauvre gouvernante minée par le travail, périssant sous un labeur ingrat, et brisée avapt le temps. Quand elles me sourirent, Caroline, je les pris pour des anges 1 Je les suivis, et, lorsqu'entre leurs mains j'eus remis sans réserve toute ma chance de bonheur à venir, ce fut mon partage de voir une transfiguration du foyer domestique : le masque fut levé, le brillant déguisement mis de côté ; en face de moi s'assit.... Oh l Dieu ! combien j'ai souffert ! »
Sa tête tomba sur l'oreiller.
« Combien j'ai souffert I nul ne Ta vu , nul ne Ta su : il n'y avait nulle sympathie, nul espoir, nul soulagement.
— Prenez courage, ma mère : c'est passé maintenant.
— C'est passé, et non sans fruit : je demandai à Dieu la patience ; il me soutint pendant mes jours d'angoisses. J'étais accablée de terreur et de trouble ; à travers là plus grande tribulation , >1 m'a conduite au salut qui vient de se révéler. La crainte me torturait, il l'a dissipée. U m'a donné à sa place Tamour parfait.,., mais, Caroline.... ^
— Ma mère I
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— Je vous commande, lorsque voos regarderez le monament de votre père , de respecter le nom qui y est buriné. A- vous il ne 6t que du bien. 11 vous a conféré le trésor complet de ses beautés , et il n'y a pas ajouté le moindre défaut. Tout ce que TOUS tenez de lui est excellent. Vous lui devez de la gratitude. Laissez entre lui et moi le règlement de nos comptes mutuels ; ne vous en mêlez pas : Dieu est l'arbitre. Les lois du monde sont-elles jamais venues à mon secours? Jamais ! N'étaient-elles pas impuissante^ comme un roseau pourri pour me protéger, inefficaces comme un babil d'idiot pour le réfréner ? Gomme vous venez de le dire, tout est fini maintenant : le tombeau nous sépare. Il dort là , dans cette église : je dis ce soir à sa cendre ce que je ne lui avais jamais dit auparavant : c James, reposez en paix! voyez ! votre terrible dette est effacée I regardez I j'anéantis de ma propro main le long et noir compte que j'avais à vous demander ! James, votre enfant expie pour vous. Cette vivante image de vous-même, ce visage sur lequel est empreinte la perfection de vos traits , cette seule joie que vous m'ayez donnée, se presse affectueusement sur mon cœur et m'appelle tendrement sa mère. Mon époux, soyez pardonné. »
— Ma chère mère, c'est bien, cela I l'esprit de papa peut- il nous entendre? est-il consolé de savoir que nous l'aimons encore?
— Je n'ai point parlé d'amour, j'ai parlé de pardon. Ne vous faites pas illusion , enfant; je n'ai point parlé d'amour! Sur le seuil de l'éternité, fût-il là pour me voir entrer, je maintiendrai ce que j'ai dit.
— Oh 1 mère I combien vous devez avoir souffert !
— Mon enfant, le cœur humain peut souffrir. Il peut contenir plus de larmes que l'Océan ne renferme d'eau. Nous ne savons jamais combien il est profond , combien il est étendu , avant que le malheur ait déchaîné sur lui ses nuages et l'ait rempli de son impétueuse obscurité.
— Ma mère, oubliez.
— Oublier! dit-elle avec un rire étrange. Le pôle Nord.se précipitera sur le Sud , les terres de l'Europe seront enfermées dans les baies de l'Australie, avant que j'oublie.
— Chut ! ma mère ! calmez-vous ! >
Et la fille berça doucement la mère comme la mère avait bercé la fille. A la fin , mistress Pryor pleura ; puis elle devint plus calme. Elle reprit ces tendres soins que l'agitation avait en
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ce moment interrompus. Replaçant sa fille sur sa couche, elle arrangea Toreiller et étendit les draps. Elle réunit ses cheyeux dont les boucles étaient éparses ; elle rafraîchit son front humide de sueur avec une fraîche et odorante essence.
c Maman, dites-leur d'apporter une lumière, afin que je vous puisse voir; et priez mon oncle de monter dans ma chambre à l'instant môme : j'ai besoin de lui entendre dire que je suis votre fille. Et vous, maman, soupez ici, ne me quittez pas ce soir une minute.
— Oh I Caroline 1 que votre amabilité est puissante ! vous me direz : c Allez, » et j'irai ; c Venez, > et je viendrai ; < Faites ceci, » et je le ferai. Vous, vous avez hérité de certaines manières aussi bien que de certains traits. Vos ordres seront toujours irrésistibles, quoique formulés avec une grande douceur. Dieu merci. Et, ajouta-t-elle à voix basse , il parlait aussi avec douceur, quelquefois, comme une flûte soupirant de tendres modulations ; puis , lorsque le monde n'était pas là pour l'entendre , sa voix avait un son à déchirer les nerfs et à glacer le sang , une expression à rendre fou.
— Il semble si naturel , maman , de vous demander ceci et cela ! Je n'ai pas besoin que personne autre que vous soit près de moi ou fasse quelque chose pour moi ; mais ne me permettez pas d'être importune ; réprimez-moi, si je vais trop loin.
— Vous ne devez pas compter sur moi pour vous réprimer ; vous devez faire attention à vous. J'ai peu de courage moral ; c'est là mon principal défaut. C'est ce qui m'a rendu une mère dénaturée, ce qui m'a tenue éloignée de mon enfant pendant les dix ans qui se sont écoulés depuis que la mort de mon mari m'aurait permis de la réclamer; c'est ce qui a énervé mes bras et a permis que l'enfant que j'aurais pu conserver plus longtemps fût enlevée à leurs embrassements.
— Comment cela, ma mère ?
— Je vous laissai partir enfant , parce que vous étiez jolie, et que je redoutais votre gentillesse, la regardant comme le sceau de la perversité. Ils m'envoyèrent votre portrait , fait à l'âge de huit ans : ce portrait confirma mes terreurs. S'il m'eût montré un enfant aux traits rustiques, lourds, hébétés et vulgaires, je me serais hâtée de vous réclamer; mais sous le papier argenté je vis s'épanouir la délicatesse d'une fleur aristocratique ; chacun de vos traits annonçait une petite lady. J'avais trop récemment gémi sous le joug du beau gentleman auquel
j'avaii échappé maupfrie, paralysée, mourante, pour oser af« frooter sa belle et presqqe féerique image. Ma douce pelita lady me frappa de terreur. Son air d'élégance native glaça la moelle de mes os. Dans mon eipérienee, je n'avais pas rencon? tré la vérité , la modestie , les bons principes accompagnant la beauté, c Une forme si régulière et si belle, me dis-je, doit cou- Trir une âme méchante et cruelle. > Je n'avais que peu de confiance en l'éducation pour redresser une âme semblable ; ou plutôt , je me croyais complètement inhabile à cette tâche. Je n'osais entreprendre de vous élever, et je résolus de vous laisser entre les mains de votre encle. Je savais que, si Matthew* son Heistone était un homme austère, c'était aussi un homme droit. Lui et tout le monde jugèrent sévèrement mon étrange et peu maternelle résolution, et je méritais d^étre mal jugée.
— Maman, pourquoi vous fttes-vous appeler mistress Pryor? •— C'était un nom qui appartenait à là famille de ma mère.
Je le pris afin de vivre sans être inquiétée. Le nom de mon mari rappelait trop vivement ma vie passée. Je ne pouvais le souffrir. D*ailleurs, des menaces me furent faites de me forcer à retourner dans men esclavage ; cela ne se pouvait : j'eusse préféré une bière pour lit, un tombeau peur demeure. Mon nou« veau nom me protégea ; je repris sous son abri mon occupa* tion d'institutrice. D'abord elle me procura à peine les moyens de vivre ; mais combien la faim me semblait savoureuse , lorsque je jeûnais en paix ! Combien me paraissaient sûrs l'obscurité et le froid d'un foyer sens feu, lorsqu'aucune lueur livide de terreur n'en venait rougir la désolation 1 Combien était sereine la solitude, lorsque je ne craignais pas d^y voir faire irruption le vice et la violence l
— Mais, maman, vous éties venue déjà dans ce pays ; comment, lorsque vous y avez reparu avec miss Keeldar, n'avesvous pas été reconnue?
— J'y fis seulement une courte visite oomme fiancée , il y a une vingtaine d'années ; alors, j'étais bien différente de ce que je suis aujourd'hui ; j'étais svelle, presque aussi svelte que l'est ma fille : mon teint, mes traits même ne sont plus les mêmes ; mes cheveux , la coupe de mes vêtements , tout est changé. Vous figurez-vous votre mère mince et frêle, vêtue de mousseline blanche, les bras nus, avec des colliers et des bracelets , et les cheveux disposés en boucles rondes à la grecque au-dessus du front?
SHIRLET. aOA
— Vous devez vraimeBt avoir été bien différente. Maman , j'entends la porte d'entrée s'ouvrir. Si c'est man oncle qui rentre, priez-le de monter l'escalier et de me donner l'aïaurance que je suis bien éveillée et que je n'ai pas le délire, i
Le recteur, de son propre mouvement, montait l'escalier, et mistress Pryor l'appela dans la chambre de sa nièce.
f Elle ne va pas plus mal, j'espère? demanda-t-41 avecem« pressement.
^*- Je pense qu'elle est mieux; elle est disposée à causer; elle semble plus forte.
-^ Bien 1 dit-il en arpentant rapidement la chambre. Ah ! Cary! comment allez-vous? Avezrvous bu ma tasse de thé? Je Tavais préparée pour vous comme je l'aime.
— Je l'ai bue jusqu'à la dernière goutte; elle m'a fait du bien. Je désire avoir de la société, et j'ai prié mistress Pryor de vous appeler auprès de moi. »
Le respectable ecclésiastique paraissait à la fois content et embarrassé. Il était assez disposé à accorder sa compagnie à sa nièce malade, puisque c'était son caprice ; mais comment employer ces dix minutes , il n'en savait rien. Il toussait, il s'a- • gitait.
c Vous serez debout dans un instant, dit^il afin de dire queU que chose. Cette petite faiblesse sera bientôt passée; et alors vous boirez du porto , une pipe , si vous le pouvez , et vous mangerez du gibier et des huîtres; je m'en procurerai pour vous, s'il est possible d'en avoir quelque part. S'il plaît à Dieu, nous vous rendrons bientôt aussi forte que Samson.
— Qui est cette lad y, mon oncle, qui est debout à côté de vous au pied de mon lit?
— Bon Dieul s'écria-t-il; est-ce que sa raison voyage encore, madame ? >
Mistress Pryor sourit.
c Je voyage dans un agréable monde, dit Caroline d'une voix douce et heureuse , et j'ai besoin que voua me disiez si c'est une réalité ou une vision. Quelle est cette lady? donnez-lui un nom, mon oncle.
— Il faut faire appeler de nouveau le docteur Riles, ou plutôt encore Marc Turck : il est moins charlatan. Il faut que Tho* mas selle le poney et aille le chercher.
— Non, je n'ai pas besoin de docteur, mon oncle ; maman sera mon seul médecin. Maintenant, comprenez-vous, mon oncle? »
396 SHIRLET.
M. HelstOB rémonta ses lunettes de son nez à son front, prit sa tabatière et s'administra une partie de son contenu. Ainsi fortifié, il répondit brièvement ;
c Je vois clair. Vous le lui avez donc dit, madame?
— Et cela est-il vrai? demanda Caroline se levant de dessus son oreiller. Est-elle réellement ma mère?
— Vous ne pleurerez pas, vous ne ferez pas une scène, vous ne vous évanouirez pas si je vous réponds oui?
— Pleurer! Je pleurerais si vous disiez non. II serait terrible d'être désappointée à présent. Mais donnez-lui un nom. Gomment Pappelez-vous?
— J'appelle cette grosse lady dans un singulier vêtement noir, qui paraît assez jeune pour porter de beaucoup plus gais habits si elle le voulait, je l'appelle Agnès Helstone; elle était mariée avec mon frère James Helstone et elle est sa veuve.
— Et ma mère?...
— Quelle petite incrédule vous faites; regardez son pauvre petit visage, mistress Pryor , à peine plus grand que la paume de la main, animé de finesse et d*ardeur. (Â Caroline:) Elle a eu la peine de vous mettre au monde, tout au moins. Faites attention que vous lui devez de vous rétablir promptement et de . réparer les ravages de ces joues. Tudieu, elle avait l'habitude d'être grasse; qu'a-t-elle fait de son embonpoint? c'est ce qu'il m'est impossible de deviner.
— Si le désir de guérir a quelque influence sur moi , je ne serai pas longtemps malade. Ce matin encore je n'avais ni la raison ni la force de le vouloir. »
En ce moment Fanny était à la porte et annonça que le dtner était servi.
c Mon oncle , s'il vous platt , envoyez-moi un peu à souper quelque chose que vous aimez , de votre propre assiette. Cela est plus sage que de tomber en des attaques de nerfs, n'est-ce
pa9?
— C'est parler comme un sage. Cary. Vous verrez si je ne choisis pas judicieusement. Quand les femmes sont sensées et se font comprendre, je peux marcher avec elles. Ce sont seulement les sensations vagues et quintessenciées, les idées raffinées à Textréme, qui me déroutent. Qu'une femme me demande un plat ou un vêtement, fût-ce un œuf de roc ou le pectoral d'Aaron, une portion des sauterelles ou du miel dont se nourrissait saint Jean , ou la ceinture de cuir dont il ceignait ses
reins, Je puis aa moins comprendre ce qu'elle veut; mais lorsqu'elles soupirent après je ne sais quoi, la sympathie, le sentiment et autres abstractions incompréhensibles, je ne puis rien pour elles; je ne connais pas cela, et ne peux le leur donner. Madame, veuillez accepter mon bras. »
Mistress Pryor dit qu'elle entendait demeurer avec sa fille le reste de la soirée. En conséquence, Helstone les laissa ensemble. Il reparut bientôt, portant une assiette dans sa main consacrée.
c Ceci est du poulet, dit-il, mais nous aurons du perdreau demain. Asseyez-la sur son lit et jetez un châle sur elle. Sur ma parole, je m'entends à soigner un malade. Maintenant, voici la même petite fourchette d'argent dont vous vous serviez lorsque vous vîntes la première fois à la rectorerie; voilà ce que vous pouvez appeler une heureuse pensée , une délicate attention. Prenez cela, Cary, et mangez bien. >
Caroline fit de son mieux. Son oncle fut étonné de lui voir si peu d'appétit : il prophétisa néanmoins de grandes choses pour l'avenir ; et, comme elle louait le morceau qu'il lui avait apporté et lui souriait gracieusement, il se pencha sur son oreiller, l'embrassa. et lui dit d'un accent rude et entrecoupé :
« Bonsoir, petite ; Dieu te bénisse I >
Caroline jouit cette nuit^là d'un si paisible repos , entourée des bras de sa mère et la tète appuyée sur sa poitrine, qu'elle oublia de désirer une autre destinée; et, bien que plus d'un songe fiévreux vtnt encore agiter son sommeil, lorsqu'elle s'éveilla oppressée, un sentiment d'heureuse satisfaction s'empara d'elle et fit disparaître à l'instant toute trace d'agitation.
Quant à la mère, elle passa cette nuit comme Jacob à Péniel. Jusqu'à la pointe du jour elle lutta contre Dieu avec d'ardentes prières.
398 SHIRLBT.
CHAPintE XXIV.
Le MufflQ dtt Tont de Touest.
Ceux qui engagent avec Dieu une semblable lutte ne remportent pas toujours la victoire. Nuit après nuit, la froide sueur de Tagonie peut encore perler sur le front du patient. Le suppliant peut crier merci avec cette voix sourde que Tâme emploie dans son appel }i Tlnvisible : « Épargne Tobjet de mon amour 1 Rends la santé à la' source de ma vie! N'arrache pas de moi ce qu'une longue affection a assimilé à tout mon être! Dieu du ciel, exauce ma prière, sois clément et miséricordieux. •> Et, après ce cri et ce combat, il peut arriver que le soleil se lève sur une agonie plus désespérée. Au lieu du souffle des zéphyrs et des chants de Talouette qui avaient coutume de le saluer avec la venue de Taurore, le suppliant peut souvent entendre ces tristes accents passant entre des lèvres que la couleur et la vie ont depuis longtemps abandonnées :
c Oh! j'ai eu une douloureuse nuit. Je suis plus mai ce matin. J'ai essayé de me soulever; je ne le puis. Des songes auxquels je ne suis point habitué m'ont tourmenté toute la nuit, »
Alors le malheureux parent s'approche de l'oreiller cju malade, et voit qu'un étrange changement s'est opéré sur ses traits : il comprend cfie le terrible moment approche, que Dieu a voulu que l'idole de son affection fût brisée; il courbe la tête, et se soumet à la sentence qu'il n'a pu éviter et qui l'accable.
Heureuse mistress Pryorl elle priait encore, ne s'apercevant pas que le soleil d'été dorait déjà de ses rayons le sommet des montagnes, lorsque son enfant s'éveilla doucement dans ses bras. Aucun de ces gémissements douloureux qui nous percent le cœur, font évanouir toutes nos résolutions de fermeté et nous arrachent des larmes, ne précéda son réveil. Aucun moment de froide apathie ne le suivit. Les premiers mots qu'elle prononça n'étaient point d'une personne qui devient étrangère à ce monde, et qui commence à s'égarer par
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moments en des régions inconnues aux vivants. Caroline se souvenait évidemment avec lucidité de tout ce qui était survenu.
c Maman, j*ai bien dormi. Je n'ai rêvé et je ne me suis éveillée que deux fois, i
Mistress Pryor se releva rapidement, afin que sa fille ne vit point les larmes de joie dont ce mot maman et Theureux pré* sage qui le suivait avaient rempli ses yeux.
Pendant plusieurs jours encore l'heureuse mère ne se réjouit qu'en tremblant. Cette première résurrection ressemblait à la lueur d'une lampe qui s'éteint : si la flamme brillait un moment, l'inslant suivant elle s'obscurcissait tout à coup. L'épuisement suivait de près l'excita lion.
Caroline s'efforçait constamment, d'une manière touchante, de paraître mieux; mais souvent ses forces refusaient de seconder sa Volonté; trop souvent ses efforts pour surmonter la maladie échouaient, et vainement elle essayait de manger, de parler, de paraître joyeuse, plusieurs heiires se passaient^ pendant lesquelles mistress Pryor craignait que les cordas dç la vie ne se retendissent jamais, l)ien que le temps où elles se rompraient fût différé.
Pendant ce temps, la mère et la fille furent presque entièrement laissées seules. Celait vers la fin d'août : le temps était beau, c'est-à-dire qu'il était très- sec et que |a poussière était abondante, car un vent aride avait soufflé de l'est pendant tout le mois; le ciel était tout à fait sans nuages, bien qu'une pâle brume ; stationnaire dans l'atmosphère, semblât dépouiller de toute profondeur de ton Vazur du ciel, de toute fraîcheur la verdure de la terre, et de tout éclat la lumière du jour. Presque toutes les familles de Pfiarfield étaient absentes
Eour quelque excursion. Miss Keeldar et ses amis étaient au ord de la mer; il en était de même de toute la famille Yorke. M. Hall et Louis Moore, entre lesquels paraissait être née unei intimité spontanée qui était probablemeqt le résultat d'une harmonie de vues et de tempérament , étaieqt partis dans le Nord pour une excursion pédestre aux lacs. Hortense ellemême, qui fût volontiers restée à la maison pour aider mistress Pryor à soigner Caroline, avait été si vivement sollicitée par miss Mann de l'accompagner de pouveau aux eaux de Wormwood- Wells, dans l'espoir d'alléger des souffrances cruellement augmentées par 1 insalubrité du temps, qu'elle
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s'était crue forcée de consentir : d'aillears , il n'était pas dans sa nature de refuser une demande qui s'adressait à la fois à la bonté de son cœur, et, par une confession de dépendance, flattait son amour-propre. Quant à Robert, de Birmingham il s^était rendu à Londres, où il était encore.
Aussi longtemps que le souffle des déserts asiatiques dessécha les lèvres de Caroline et enflamma ses veines , sa convalescence physique ne put marcher d*un pas égal avec le retour de sa tranquillité mentale; mais il vint un jour oii le vent cessa de gémir contre le pignon est de la rectorerie et à tra* vers la fenêtre de Téglise qui regardait le levant. Un petit nuage large comme la main s'éleva vers Touest; le vent, soufflant de ce même côté, l'élargit bientôt; la pluie et la tempête prévalurent un instant, après lesquels le soleil se montra radieux ; le ciel avait retrouvé la pureté de son azur et la terre sa verdure. La livide teinte du choléra avait abandonné la face de la nature : les montagnes se dressaient claires, à l'^iorizon dépouillé de ce pâle brouillard de malaria.
La jeunesse de Caroline, les tendres soins de sa mère, joints au bienfait de ce vent pur que Dieu, dans sa miséricorde, faisait souffler doux et frais à travers la fenêtre toujours ouverte de sa chambre, ranimèrent son énergie depuis longtemps languissante. Enfin, mistress Pryor vit qu'il lui était permis d'espérer; une bonne et franche convalescence avait commencé. Non-seulement le sourire de Caroline était plus doux et son humeur plus gaie, mais son visage et son œil avaient perdu une certaine expression , une expression redoutée et indescriptible, mais que se rappelleront aisément ceux qui ont veillé au chevet de malades en danger. Longtemps avant que rémaciation de ses traits disparût, ou que la couleur retournât à ses joues, un plus subtil changement s'opéra ; tout dans sa physionomie devint plus chaud et plus doux. Au lieu d'un masque de marbre et d'un œil vitreux, mistress Pryor vit sur l'oreiller un visage encore assez pâle et dévasté, plus hagard peut-être que l'autre, mais moins terrible; car c'était une jeune fille malade et vivante , non un simple masque blanc ou une roide statue.
Alors elle ne demandait plus sans cesse à boire. Les mots : « J'ai soif, > cessèrent d'être sa plainte. Quelquefois, lorsqu'elle avait avalé un morceau, elle disait qu'elle se sentait revivre : elle n'éprouvait plus de dégoût à entendre parler de
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Dourritttre, et commençait à indiquer ses préférences. Avec quel plaisir et quel soin rempli d'amitié, sa mère préparait ce qu'elle avait choisi !
La nourriture ramena les forces. Elle put enfin se tenir levée. Elle désirait ardemment respirer Tair pur, visiter ses fleurs et voir si le fruit mûrissait. Son oncle, toujours libéral, avait acheté une chaise de jardin pour elle. Il descendit Caroline dans ses propres bras, la plaça lui-même dans la chaise, et William Farren, qui avait été appelé, fut chargé de la promener le long des allées, pour lui montrer ce qu'il avait fait pour ses plantes et prendre ses instructions pour le travail à venir.
William et elle avaient beaucoup de choses à se dire : il y avait une douzaine de sujets qui, sans importance pour le reste du monde, les intéressaient l'un et l'autre. Ils prenaient tous deux le même intérêt pour les animaux, les oiseaux, les insectes et les plantes; ils professaient des doctrines pareilles sur l'humanité et la création inférieure, et étaient portés l'un et l'autre aux minutieuses observations sur l'histoire naturelle. Les habitudes et les mœurs de quelques abeilles de terre qui avaient creusé leur demeure sous un vieux cerisier étaient un sujet plein d'intérêt ; la retraite de certains verdiers et la sécurité d'œufs ressemblant à des perles et de petits oiseaux à peine éclos en étaient un autre.
Si le Journal de Chambers avait existé alors, il eût bien certainement été le périodique favori de miss Helstone et de Farren. Elle aurait souscrit, et lui eût régulièrement prêté les numéros. Tous deux eussent ajouté une foi implicite et trouvé grande saveur dans ses merveilleuses anecdotes sur la sagacité des animaux.
Ceci est une digression ; mais elle sert à expliquer pourquoi Caroline ne voulait pas d'autre main que celle de Farren pour diriger sa chaise, et pourquoi la société et la conversation de ce dernier donnaient un suffisant intérêt à ses promenades au jardin.
Mistress Pryor, se promenant près d'elle , s'étonnait de voir sa fille si parfaitement à l'aise avec un homme du peuple. Elle trouvait qu'il lui était impossible de parler à cet homme autreinent qu'avec une certaine roideur. Il lui semblait qu'un abtme séparât sa caste de la sienne, et que traverser cet abhne ou faire la moitié du chemin serait se dégrader. Elle dit doucement à Caroline :
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« N'èteB«-yous pas effrayée, ma cfaère, de eonireraer t) libre* ment avec cet homme? Gela peut le rendre |»'ésoroptuçux et ennuyeusement bavard.
*-^ William préaoroptuenx, maman ? voua ne le connaissez pas. Il n'a jamais de présomption 2 il est à la fois trop fier et trop sensé pQUP cçla. William a de beaux sentiments. »
Et mistress Pryor sourit d'un air sceptique à la naïve jeune fille qui trouvait que oet bomme aux mains calleuses, à la tète mde^ aux vêtements rustiques, avait de beaux sentiments.
FarreUf de son côté, montrait à mistress Prior un front très^ renfrogné. Il savait qu'il était mal jugé, et avait coutume de se montrer peu traitable pour ceux qui ne lui rendaient pas justice,
La soirée restituait entièrement Caroline à sa mère, et mis* tress Pryop aimait la soirée ; car alors, seule avec sa fille, au* cune ombre humaine ne venait s'interf>oser entre elle et l'objet qu'elle chérissait. Pendant le jour, elle pouvait avoir la phyaio* nomie empesée et les manières froides qui lui étaient habi* tuelies; entre elle et M. Helstone, les rapports étaient très-» respectueux , mais des plus cérémonieux. Tout ce qui aurait ressemblé à de la familiarité n^eût pas manqué d'engendrer le mépris chez l'un ou Pautre de ces deux personnages ; mais au moyen d'une stricte politesse, st en gardant bien les distances, tout allait fort bien entre eux.
Vis^à-vis des domestiques , la conduite de mistress Fryor n'était pas incivile, mais réservée et glaciale. Peut-être était-ce plutôt la défiance que ^orgueil qui la faisait paraître si hautaine : mais, ainsi qu'on devait l'attendre, Fanny et Élisa ne firent pas cette distinction, et elle devint tout à fait impopulaire auprès d'elles. Mistress Pryor s'aperçut de l'effet produit : cela la rendait par moments mécontente d'elle-même pour des défauts qu^elle ne pouvait corriger, et par-dessus tout, morose, froide, taciturne.
Cette disposition cédait à l'influence de Caroline , mais à cette influence seulement. Les tendres soins et la naturelle affection de son enfant agissaient doucement sur elle. Sa froi* deur disparaissait, sa rigidité cédait : elle devenait souriante et flexible. Non que Caroline fit une verbeuse profession d'amour filial] cela n'eût pas convenu à mistress Pryor i elle n'y eût vu qu'une preuve de dissimulation ; mais sa fille s^atta* chaità elle avec une soumission facile; elle se confiait à elle
uns régervd et wn$ crainte : cela eoBte&taU 9on cœur de mère. •
Elle aimait à entendre sa fille loi dire : f Maman, faites ceci; je voua en prie, maman, allez me chercher cela; maman, liaezmoi quelque chose ; chantez un peu, maman. :d
Jamais personne, aucun dtre vivant, n'avait réclamé ses services, n'avait cherché ainsi l'appui de sa main. Les autres personnes étaient toujours plus ou moins roides et réservées avec elle, de môme qu'elle se montrait roide et réservée à leur égard. Les autres personnes connaissaient son côté faible et le lui faisaient sentir : Caroline ne montrait pas plus cette sagacité blessante en ce moment qu'elle ne l'avait fait lorsqu'elle était à la mamelle.
Cependant Caroline trouvait des défauts chez sa mère. Aveugle pour les défauts constitutionnels, qui étaient incurables, elle avait les yeux grands ouverts sur les habitudes acquises, qui étaient susceptibles de remèdes. Sur certains points elle se permettait de réprimander librement sa mère, et celleci, au lieu de se sentir blessée, éprouvait une sensation de plaisir en découvrant que sa fille osait lui faire des remontrances, qu'elle se montrait si peu gênée avec elle*
c Maman, je ne veux plus que vous portiez cette vieille robe; elle n*est plus de mode, la jupe en est trop étroite* Vous mettrez votre robe de soie noire toutes les après-midi ; avec celle-là vous paraissez gentille: elle vous va bien. Vous aurez pour les dimanches une robe de satin, de vrai satin. Et souvenez-vous, maman, que, lorsque vous aurez cette robe nouvelle, il vous faudra la porter.
— ' Ma chérie, je pensais que ma robe de soie noire pourrait me servir encore plusieurs années, et j'avais l'intention d'acheter pour vous différentes choses.
— C'est inutile, maman. Mon oncle me donne de l'argent pour acheter ce qui m'est nécessaire i vous savez qu'il est assez généreux; je me suis mis dans la tète de vous voir habillée en satin noir. Achetez-la donc promptement, et faites-la faire par une couturière que je vous recommanderai. Vous vous habillez toujours comme une grand'mère ; vous semblez vouloir faire croire que vous êtes vieille et laide; ce qui n'est pas. Au contraire, lorsque vous êtes joyeuse et bien habillée, vous êtes vraiment très-bien. Votre sourire est si agréable, vos dents sopt si blanches, vos eheveux sont encore d'une si jolie
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nuance ! Et puis vous parlez comme une jeune lady, d'un son de voix si clair et si doux ! et vous chantez mieux que je n*ai jamais entendu chanter aucune jeune lady. Pourquoi, maman, portez-vous des robes et des chapeaux comme personne n'en porte?
— Est-ce que cela vous chagrine, Caroline?
— Beaucoup ; cela me vexe même. Les gens disent que vous êtes avare , et cependant vous ne Têtes pas, car vous donnez libéralement aux pauvres et aux sociétés religieuses, quoique vos aumônes soient données si secrètement que peu de personnes les connaissent, excepté celles qui les reçoivent. Mais je veux me faire moi-même votre femme de chambre : lorsque je serai un peu plus forte, je me mettrai à Tœuvre, et il faut que vous soyez bonne, maman, et que vous fassiez ce que je vous ordonnerai. »
Et Caroline s'asseyait près de sa mère, dont elle arrangeait le mouchoir de mousseline et lissait les cheveux.
c Ma propre mère, continuait^elie, comme se plaisant à la pensée de leur parenté, qui est à moi et à laquelle j'appartiens ! Maintenant je suis une fille riche : j'ai quelque chose à aimer, et que je puis aimer sans craitite. Maman, qui vous a donné cette petite broche ? laissez-moi l'ôter et Texaminer. »
Mistress Pryor, qui ordinairement n'aimait pas l'approche de mains étrangères, la laissa faire avec complaisance.
c Est-ce papa qui vous l'a donnée', maman ?
— Elle m'a été donnéepar ma sœur, mon unique sœur Cary. Plût à Dieu que votre tante Caroline eût vécu assez pour voir sa nièce!
— N'avez- vous rien de papa? aucun bijou, aucun cadeau?
— Je n'ai qu'une chose.
— A laquelle vous tenez?
— Â laquelle je tiens.
— Précieuse et jolie?
^ Inestimable et douce pour moi.
— Montrez-la moi, maman. Est*ce que vous Tavez ici, ou bien est-elle à Fieldhead?
— Elle me parle maintenant en s'appuyant sur moi et en m'enlaçant dans ses bras.
— Ahl maman, vous voulez parler de votre ennuyeuse fille, qui ne vous laisse jamais un instant de repos; qui^ lorsque vous vous retirez dans votre chambre, ne peut s'empêcher de
courir vous y chercher; qui monte et descend après vous Tescalier comme un chien.
— Dont les traits me font frissonner parfois. Il me semble encore que votre père me regarde, mon enfant.
— Oh 1 maman, je suis bien affligée que papa n'ait pas été bon : je voudrais tant qu'il Teût été 1 La méchanceté détruit et empoisonne les plus agréables choses ; elle tue Tamour. Si vous et moi nous nous croyions réciproquement méchantes, nous ne pourrions nous aimer, n'est-ce pas?
— Et si nous ne pouvions avoir de confiance l'une en l'autre, Cary?
— Combien nous serions alors malheureuses I Maman, avant de vous connaître, j'avais l'appréhension que vous ne fussiez pas bonne, et que je ne pusse pas vous estimer : celte crainte affaiblissait mon désir de vous connaître ; et maintenant mon cœur est content, parce que je vous ai trouvée presque parfaite, aimable, jolie, remarquable. Yptre seul défaut est d'être à l'ancienne mode, et je vous en guérirai. Maman, laisser là votre ouvrage : lisez-moi quelque chose. J'aime votre accent méridional; il est si doux et si pur! Mon oncle et M. Hall disent que vous êtes une belle lectrice. M. Hall dit qu'il n'a jamais entendu une lady lire avec une telle propriété d'expression et une semblable pureté d'accent.
— Je voudrais pouvoir lui renvoyer le compliment, Cary; mais, vraiment, la première fois que j'entendis votre excellent ami» lire et prêcher, j'eus peine à comprendre sa rude langue du Nord.
— Et moi, avez-vous pu me comprendre, maman ? vous at-il semblé que je parlais rudement?
— Non; je l'aurais presque voulu, cependant, comme j'aurais voulu vous voir l'air grossier et rustique. Votre père, Caroline, parlait naturellement bien, tout autrement que votre oncle : sa parole était correcte, aimable, douce. Vous avez hérité de cette qualité.
— Pauvre papa 1 avec tant de brillantes qualités, pourquoi n'était-il pas bon?
— Pourquoi? c'est ce que je ne puis dire : c'est un profond mystère dont la clef est entre les mains de son créateur, et je l'y laisse.
— Maman, prenez votre tricot, et mettez de côté votre travail de couture. Je le déteste : il encombre vos genoux
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dont j'ai beuôîfl t>ottr placer ma tétô ; il tHMj^ voi yeux, et j'ai besoin de les voir fixés sur un livre. ¥ollà vôtre litre fkvor i : Cowper. »
Ces importunités faisaient le bonheur de eetté ttièfe. Si quelquefois elle différait d*y céder, c'était afin de les entendre répéter et pour jouir des douces instances, moitié enjouées, moitié pétulantes, de soneufànt. Et lorsqu'elle cédait, GairoUnd lui disait d'un ton espiègle :
c Vous me gâterez , maman. J*ai toujours pensé que j'ai* merais à étt^ gâtée, et je trouve que c'est très-doux. >
Et mistress Pryor traitait sa fille en enfant gâtée.
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TABLE DES CHAPITRES