‹ ShirleyChapitre 14 sur 46 · CHAPITRE PBEMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PBEMIER

Les vieux cahiers d'exercices.

A l'époque où les habitants de Fièldbead, revinrent à Briarfield, Caroline était à peu près rétablie. Miss Keeldar, qui avait reçu par la poste des nouvelles de la convalescence de son amie, ne laissa pas une heure s'écouler entre son arrivée au manoir et sa visite à la rectorerie.

Une pluie douce et abondante tombait sur les fleurs tardives et sur les arbustes jaunis par l'approche de l'automne, quand on entendit s^ouvrir la porte du jardin, et l'on vit passer devant la fenêtre la forme bien connue de Shirley. A son entrée, elle montra ses sentiments à sa manière. Quand elle se trouvait profondément émue, par une crainte sérieuse ou par la joie, elle parlait peu.' Rarement elle permettait à la plus forte émotion d'influencer sa langue, et souvent son œil même n'en était pas affecté. Elle prit Caroline dans ses bras, lui donna un regard, un baiser, puis lui dit :

« Vous êtes mieux. »

Puis une minute après :

«: Je vois maintenant que vous êtes hors de danger; mais prenez garde. Dieu, qui vous accorde la santé, n'entend pas peut-être qu'elle soit exposée à soutenir de nouveaux chocs, j

Elle continua à parler aveo vivacité du voyage. De temps à autre son œil se dirigeait sur Caroline : on pouvait lire dans ce regard une profonde sollicitude, un peu de trouble et aussi d'étonnement.

Shirlbt. ^ IX 1

« Elle est peut-être mieux, disait ce regard ; mais combien elle est faible 1 Quel péril elle a traversé I »

Tout à coup son regard revint à mistress Pryor : il la transperça.

< Quand ma gouyern^|ite feyi6nc|raTt-^llo auprès de moi? demanda-t-elle.

— Puis-je tout lui dire? demanda Caroline à sa mère. > Cette permission lui ayant été accordée par un geste, Shirley

fut instruite de ce qui s'était passé en sou absence.

c Très-bien, dit-elle froidement. Très-bien; mais ce n'est pas une nouvelle pour moi.

— Quoi ! saviez-Vous...?

— J'ai deviné depuis longtemps toute cette affaire. J'ai appris quelque chose dQ rhi^toira de mistress Pryor, non par ellemême, mais par d'autres. Je savais tous' les détails du caractère et de la carrière (i^ isimes Helstone : une après-midi de conversation avec miss Mann m'a rendue familière avec tout cel£|. Aussi f)St-çQ un çfçs ext^mplec^ que met en ^vaot mistress Yorke, un de ces fanau)^ à luqi^èr^ rpuge qu'elle plac^ sur le chemin du q^ari^i^e pqqr fin (iétoviri;ie^ lesjennei labiés. J|e crois, que je me serais ipoatr^e assez sceptique à l'endroit de la vérité du portrait tracé par ces deux ladies. J^ questiopnai M. Yorka sur ce sujet, ^t il me ^ii : ^ ^hlrley, ma G\\^ si vous désirez savoir quelque chos^ sur ce James ^el^tone , je 90 puis que vous dire que c'éta^); ui^ homme-tigre. Il était be^tu , diasolu» doux, trompeur, poli, cruel. >» I>)q pleura p94y Cary; nous n'en parierons plus janpais. •

— 4e ne pleure p^is, Shirley ; ou si je pleqre, cfi i^'est rien. Poursuivez ; yous n'é^çs pias mpnx amie, fi voi^« i^e celçz la vérité. Je (léteste cettç fs^si^e manœuvra, d^ d^uli^er, de mutt tiler la vérité.

— Heureusement, j*ai dit à peu près tqut ce que j'aym à dire, excepté que votre oncle lui-même con^rma les paroles de M. Yorke : car lui aussi abhorre le mensp.nge, e^t ne recourt pas à ces subterfuges 0e convention, pl^$ Wteux que le mensonge lui-même.

— Mais papa est mort : ils devraient le laisser en paix.

— Us devraient le Is^isser et ils le (aideront en paix. Fleurez, Cary, cela vous feipa d^ bien : il ^t jfxa\ de réprimer deft larmes naturelles. D'ailleurs, j'aime ^ partager celte idée qui brille en ce moment dans les yeux de votre mère %wi ^onactn^

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garde : ehaoaa de vos pleurs efface un péché. Pleurei, vo4 larmes ont la vertu dont manquaient les rivières de Damas : comme les eaux du Jourdain, elles peuvent purifier une mé* moire lépreuse. Madame, continua-t-elle en s'adressanl à mistress Pryer, avez-vous pensé que je pourrais chaque jout vous voir avec votre fille , observer votre merveilleuse simi-* litude en beaucoup de points, observer, pardonnez-moi, votre irrépressible émotion en la présence, et plus encore en Tab-* sence de votre enfant, et ne pas former mes conjecturas? Je les ai formées, et elles se sont trouvées littéralement correctes. Je vais commencer à me croire habile.

— Et vous n'avez rien dit? reprit Caroline, qui était parvenue à maîtriser son émotion.

- -^ Rien. Je ne me croyais pas autorisée à dire un mot sur ce sujet. Ce n'était pas mon affaire; je ne voulais pas m'en mêler.

— Vous avez deviné un secret si important, et vous n'avez pas laissé entrevoir que vous le connaissiez?

— Est-ce donc si difficile ?

— Ce n'est pas conforme à vos habitudes.

— Comment le savez-vous?

— Vous n'êtes pas habituellement réservée. Vous êtes fran« chement communicatîve.

— Je puis être communicatîve, et cependant savoir où je dois m'arrêter. En montrant mon trésor, je puis cacher une perle ou deux, une pierre curieuse et gravée, une amuleUe, dont je me permets rarement même de regarder le ^lystique éclat. Bonjour. »

Caroline sembla ainsi voir le caractère de Shlrley sous uq aspect nouveau.

Bile n*eut pas plus tôt recouvré une fbrce suffisante pour supporter un changement de scène, l'excitation produite par une petite société, que miss Keeldar réclama chaque jour sa présence à Fieldhead, Shirley se trouvait-ielie fatiguée de ses honorés parents? c'est ce que Ton ne savait pas, car elle ne disait rien ; mais elle réclama et retint Caroline avec un empressement qui prouvait qu'une addition à cette digne compa^gnie ne lui était pas chose désagréable.

Les Sympson étaient gens d'Eglise. Du reste, la nièce du recteur fut accueillie par eux avec courtoisie. M. Sympson étsût tm homme qui unissait une respectabilité sans tache à un tem*

pérament tracassier, de pieux principes à des vues mondaines; son épouse était une très-bonne femme, patiente, bienveillante, bien élevée. Son éducation avait été fondée sur un système de vues étroites, assaisonnées de quelques préjugés : une simple poignée d'herbes ameres ; quelques rares préférences, pressurées jusqu'à ce que toute leur saveur naturelle ait été extraite; quelques excellents principes montés dans une roide croûte de bigoterie difficile à digérer : elle était bien trop soumise, d'ailleurs, pour se plaindre de la diète ou pour demander qu'il îùt ajouté quelque chose à ce régime intellectuel.

Les filles étaient des modèles de leur sexe. Elles étaient grandes et avaient chacune un nez romain. Leur éducation avait été sans défaut. Tout ce qu'elles faisaient était bien fait. Leur esprit avait été cultivé par l'histoire et la lecture des livres les plus solides. Les principes et les opinions qu'elles professaient n'auraient pu être amendés. Il eût été difficile de trouver nulle part des vies, des sentiments, des mœurs et des habitudes plus exactement réglés. Elles savaient par cœur un certain code de lois, de langage, de maintien, à l'usage des jeunes ladies. Elles-mêmes . ne déviaient jamais du curieux chemin tracé par ce code, et elles voyaient avec une secrète et muette horreur toute déviation chez les autres. L'abomination de la désolation n'était pas un mystère pour elles ; elles avaient découvert cette chose indicible dans ce que les autres nomment originalité. Elles avaient été promptes à reconnaître les signes de ce mal; et partout où elles apercevaient ses traces, soit dans les regards, les paroles ou les actions ; soit qu'elles les lussent dans le frais et vigoureux style d'un livre, ou qu'elles les entendissent dans l'intéressant, pur et expressif langage, elles frissonnaient, elles reculaient : le danger était sur leurs têtes, le péril sous leurs pas. Qu'était cette étrange chose? N'étant pas intelligible, elle doit être mauvaise. Qu'elle soit donc dénoncée et enchaînée.

Henry Sympson, le seul garçon et le plus jeune de la famille était un enfant de quinze ans. Il demeurait habituellement avec son précepteur; quand il le quittait, c'était pour rechercher la société de sa cousine Shirley. Ce garçon différait de ses sœurs : il était petit, boiteux et pâle; ses grands yeux brillaient avec une certaine langueur dans leur orbite enfoncé ; ils étaient ha« bituellement plutôt obscurs que clairs, mais étaient capables de ^'illuminer; dans certains moments, ils ne brillaient pas, ils

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flamboyaient. L'émotion pouvait également donner de la couleur à son teint et de la décision à ses mouvements boiteux. La mère de Henry Taimait ; elle pensait que ses particularités étaient un signe d'élection : il n'était pas comme les autres en» fants, disait-elle. Elle le croyait régénéré, un nouveau Samuel, appelé à Dieu depuis le berceau. Il devait être membre du clergé. M. Sympson et ses filles, ne comprenant pas ce jeune garçon, le laissaient livré à lui-même. Shirley en avait fait son favori, et il regardait Shirley comme la compagne de ses jeux.

Au milieu de ce cercle de famille, ou plutôt en dehors, se mouvait le précepteur, le satellite.

Oui, Louis Moore était un satellite de la maison Sympson, attaché et cependant distinct : toujours présent, mais toujours tenu à distance. Chaque membre de cette correcte famille le traitait avec une dignité convenable. Le père était austèrement civil, quelquefois irritable; la mère, qui était une bonne femme, était pour lui pleine d'attentions, mais formaliste; les filles voyaient en lui une abstraction , non un homme. On eût dit^ d'après leurs manières , que pour elles le précepteur de leur frère n'existait pas. Elles étaient instruites; lui aussi, mais non pour elles. Elles étaient accomplies; il possédait aussi des •talents, mais imperceptibles pour leurs sens. La plus spirituelle esquisse sortie de ses doigts n'était rien à leurs yeux , la plus originale observation tombée de ses lèvres ne frappait point leurs oreilles. Rien ne pouvait surpasser la réserve de leur conduite à son égard.

J'aurais bien dit que rien ne pouvait l'égaler ; mais je me suis rappelé un fait qui étonna étrangement Caroline Helstone : c'était de découvrir que son cousin n'avait absolument aucun ami sympathique à Fieldhead ; que, pour miss Keeldar, il était autant un simple professeur, aussi peu un gentleman, aussi peu un homme, que pour les estimables misses Sympson.

Qu'était-il donc arrivé à la sensible et bienveillante Shirley, pour qu'elle se montrât si indifférente à la triste position d'un de ses semblables ainsi isolé sous son toit? Elle n'était peutêtre pas hautaine pour lui, mais elle n'avait pas l'air de le remarquer. Elle ne faisait nulle attention à lui. Il allait et venait, parlait ou gardait le silence, sans qu'elle daignât remarquer son existence.

Quant à Louis Moore lui-même, il paraissait rompu à ce

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genre de Vie, et avoir prié sOn parti de le sup|»orter pendant uki temps donné. Ses facultés semblaient murées en lui et ne paraissaient point gémir de leur captivité. Il ne riait jamais, rarement ii souriait. Jamais -on ne lui entendait émettre une plainte. II accomplissait scrupuleusement le cercle de ses devoirs. Son élève l'aimait; il ne réclamait pas autre chose que de la civilité du reste du monde. Il semblait même qu'il n'eût rien voulu accepter de plus, dans ce lieu du moins : car, lorsque sa cousine Caroline lui fit d'aimables ouvertures d*amitié, il ne Tencouragea point ; il Tévitait plutôt qu'il ne la recherchait. Une seule créature vivante, outre son pâle et boiteux élève, avait gagné son affection dans cette demeure^ et c'était rintrai*> table Tartare, qui, sombre et menaçant pour lei autres, montrait pour lui une singulière partialité; partialité si marquée, que quelquefois , lorsque Moore, appelé pour le repas, en* trait dans la salle à manger et s'asseyait sans que Ton fît attention à lui, Tartare se levait de sa place aux pieds de Shirley et allait se mettre auprès du taciturne précepteur. Une fois , seulement une fois , elle remarqua la désertion , et étendant la main, elle cheroha par de pouces paroles à le faire revenir» Tartare regarda d'un air' soumis, et poussa un gémissement selon son habitude , mais n'obéit point à l'invitation, et s'assit froidement sur ses hanches à côté de Moore. Go gentleman attira la grosse tète au museau noir sur son genou, la caressa doucement et se sourit intérieurement à lui-même.

Un subtil observateur aurait pu remarquer, dans le cours de la même soirée, que, lorsque Tartare eut fait acte d'allégeance envers Shirley et se fut couché de nouveau auprès du tabouret sur lequel reposaient ses pieds , l'audacieux précep* teur, par un mot et un geste , le fascina encore. Il redressa ses oreilles au mot; il se leva au geste, et vint, la tête tendrement baissée , recevoir la caresse attendue. Cette caresse donnée, le même sourire significatif rida le visage calme de Moore.

c Shirley, dit Caroline, un jour qu'elles se trouvaient seules assises dans le pavillon d'été, savies-vous que mon cousin Louis ' fût précepteur dans la famille de votre oncle avant que les Sympson vinssent id? >

La réponse de Shirley ne fut pas aussi prompte qu'à l'ordinaire ; à la fin cependant elle répondit ;

c Oui, certainement, je le savais bien.

— ^ Je pensais que tous deviez coonattre cette circonstance.

— Eh bien 1 quoi, alors?

— Je m'étonne que vous ne m'en aye2 jamais fait men* tion.

— Pourquoi cela vous étonne-t-il?

— Gela me semble singulier. Je ne puis m*en rendre compte. Vous parlez beaucoup; vous parlez librement. Gomment se fait -il que vous ne m'ayez jamais touché un mot de cette circonstance?

— Parce que cela B*est trouvé ainsi; et Shirley se mit à rire.

•— Vous êtes une singulière créature, continua son amie. Jb croyais bien vous connattre; je commence à m'apercevoir que j'étais dans l'erreur. Vous avez été muelte comme la tombe à propos de mislress Pryor ; et maintenant voici encore un autre secret. Mais pourquoi vous avez fait de ceci un secret, c'est là qu'est pour moi le mystère.

»— Je n'ai jamais fait de cela un secret ; je n'avais aucune raison pour agir ainsi. Si vous m'eussiez demandé quel était le précepteur de Henry, je vous l'aurais dit; d'ailleurs, je pensai! que vous le saviez.

^ Il n'y a pas qu'une chose qui m'étonne en ceci. Vous n'aimez pas le pauvre Louis; pourquoi? Est-ce à cause de sa position que vous regardez peut-être comme servilé? Dési'<> reriez-vous que le frère de Robert occupât une place plus élevée ?

— Le frère de Robert, vraiment! s'écria Shirley d'un ton qui ressemblait au mépris; et, par un mouvement d'orgueilleuse impatience, elle arracha une rose d'une branche qui s'avaû'çait à travers la fenêtre ouverte.

— Oui, répéta Garoline avec une douce fermeté, le frère dé Robert. Il est ainsi étroitement rattaché à Gérard Moore de Hollow, quoique la nature ne lui ait pas donné des traits si beaux ni un air si noble qu'à son frère; mais son sang est aussi pur, et il serait aussi gentleman que lui, s'il était libre.

— Sage, humble, pieuse Caroline 1 s'écria ironiquement Shirley. Hommes et anges, écoutez-la. Nous ne devrions pas mépriser des traits communs, ni une laborieuse et hontiête réputation, n'est-ce pas? Regardez l'objet de votre panégyrique; le voilà dans le jardin, continua-t-elle en désignant une ouveriure d'un bosquet de vigne vierge; et à travers cette ouver*

ture on apercevait Louis Moore , venant lentement le long du mur.

— Il n'est point laid, Shirley, il n'a point les traits ignobles ; il est triste; le silence scelle son esprit; mais je le crois plein d'intelligence , et soyez sûre que , s'il n'y avait pas quelque chose de très-remarquable dans sa nature, M. Hall n'eût jamais recherché sa société comme il le fait. >

Shirley rit, puis elle rit encore, chaque fois avec un ton légèrement sarcastique. a Bien, très-bien, dit>-elle. Parce qu'il est l'ami de M. Hall et le frère de Robert Moore, nous consentirons à tolérer son existence, n'est-ce pas, Cary? Vous le croyez intelligent, n'est-ce pas? Non tout à fait un idiot; eh 1 il a quelque chose de remarquable dans sa nature ; c'est-à-dire que ce n'est pas tout à fait un rustre. BienI vos représentations ont de l'influence sur moi ; et, pour vous le prouver, s'il vient de ce côté, je veux lui adresser la parole, i • Il s'approcha du pavillon ; ne s'apercevant pas qu'il fût occupé, il s'assit sur le seuil. Tartare, devenu son compagnon habituel, l'avait suivi et s'était couché en travers devant ses pieds.

c Mou vieux compagnon 1 dit Louis en caressant son oreille basanée ou plutôt les restes mutilés de cet organe , déchiré et déchiqueté dans cent batailles, le soleil d'automne brille aussi bien sur nous que sur les plus beaux et les plus riches. Le jardin n'est pas à nous ; mais nous n'en jouissons pas moins de sa verdure et de son parfum, n'est-ce pas? >

Il demeura assis en sileiice, caressant Tartare, qui bavait par excès d'affection. Un faible bruissement commença parmi les arbres d'alentour; quelque chose voltigeait de haut en bas, aussi léger que des feuilles. C'étaient de petits oiseaux, qui vinrent se poser sur la pelouse à une distance respectueuse, et se mirent à sautiller comme s'ils attendaient quelque chose.

c Ces petits lutins bruns se souviennent que je les nourris l'autre jour, se dit encore Louis. Ils veulent du biscuit. Aujourd'hui j'ai oublié d'en conserver un morceau. Charmants pe* tits êtres, je n'ai pas une miette pour vous. » Il mit la main dans une de ses poches et la retira vide. c L'imprévoyance est facile à réparer, » murmura miss Keeldar qui écoutait.

Elle prit un morceau de gâteau dans son sac, qui n'était jamais dépourvu de quelque chose à jeter aux poules, aux jeunes

canards ou aux moineaux; elle Témietta, et, se penchant sur Tépaule de Louis, mit les miettes dans sa main.

€ Voilà, dit-elle; il y a une providence pour les imprévoyants.

— Cette après-midi de septembre est charmante, dit Louis Moore, qui, sans être le moins du monde décontenancé, jeta tranquillement les miettes sur Therbe.

— Même pour vous?

— Aussi agréable pour moi que pour aucun monarque.

-— Vous vous faites une sorte d'âpre et solitaire triomphe, en tirant votre plaisir des éléments , des choses inanimées et des êtres les plus infimes de la création.

— Solitaire, mais non âpre. Avec les animaux, je sens que je suis le fils d'Adam, l'héritier de celui à la domination duquel fut soumis tout ce qui se mouvait sur la terre, Votre chien m'aime et me suit; lorque je vais dans cette cour, vos pigeons viennent voltiger devant mes pieds ; la jument qui est dans votre étable me connaît aussi bien que vous, et m'obéit mieux qu'à vous.

— Et mes roses vous donnent leur doux parfum, mes arbres leur ombrage.

— Et, continua Louis, aucun caprice ne peut me priver de ces plaisirs : ils sont à moi. j»

Il s'éloigna : Tartare le suivit, comme lié à lui par le devoir et Taffection, et Shirley demeura sur le seuil du pavillon. Caroline vit son visage pendant qu'elle regardait le précepteur s'éloigner : elle était pâle, et son orgueil paraissait saigner intérieurement.

« Vous voyez, dit Caroline, que ses sentiments sont souvent blessés, et c'est ce qui le rend morose.

— Vous voyez, reprit Shirley avec irritation, qu'il est un sujet sur lequel nous nous querellerons toutes les fois que nous voudrons le discuter; ainsi, laissons-le lu, et pour toujours.

— Je suppose que plus d'une fois il s'est comporté de cette façon, pensa en elle-même Caroline, et c'est ce qui a éloigné de lui Shirley. Cependant je m'étonne qu'elle ne puisse faire la part du caractère et des circonstances ; je m'étonne que la modestie, la virilité, la sincérité de Louis, ne plaident pas auprès d'elle en sa faveur. Elle n'est pas souvent si inconsidérée ni si irritable. »

Le témoi^age Verbal de deux amia de Caroline sur son cousin augmenta la bonne opinion qu'elle avait de lui» William Farren, dont il avait visité le cottage en compagnie de M. Hall, le tenait pour un vrai gentleman, et comme -il n*y en avait pas un autreà Briarfield. Lui) William eût tout fait pour cet homme. Et comme les enfants Taimaient, comme la femme s'était coifiHe de lui la première fois qu'elle l'avait vu l Louis n'allait jamais dans une maison sans qu'il fût aussitôt entouré par les enfants, disait William.

M. Hall, en réponse à une question de miss Helstone sur ce qu'il pensait de Louis Moore, répondit franchement qu'il n'avait pas, rencontré un meilleur compagnon depuis qui! avait quitté Cambridge.

c Mais il est si grave ! objecta Caroline.

— Grave 1 Le plus joyeux compagnon du monde« Plein d'entrain, d'humeur et d'originalité. Jamais excursion ne m'a procuré autant de plaisir que celle que j'ai faite avec lui aux lacs. Son intelligence et son goût sont si supérieurs, que l'on se sent heureux de se trouver sous leur influence ; et quant à son ca*»ractôre et à sa nature, ce sont les plus beaux qui se puissent voir.

--• À Fieldhead il paraît triste, et je lui crois le caractère d'un misanthrope.

-*- Ohl je m'imagine plutôt qu'il se trouve là dans une fausse position. Les Sympson sont des gens fort honorables, mais incapables de le comprendre. Ils attachent une grande importance aux formes et à l'étiquette» ce qui est tout à fait en dehors des habitudes de Louis.

-^ Je ne pense pas que miss Keeldar l'aime.

— Elle ne le connaît pas; autrement, elle a assez de sens pour rendre justice à ses qualités. »

cBien, je Suppose qu'elle ne le connaît pas,» se murmura à elle-même Caroline ; et par cette hypothèse elle s'efforça de se rendre compte de ce qui lui paraissait inexplicable. Mais elle ne put s'en tenir à une si simple solution de la difficulté, et elle fat bientôt obligée de refuser aux préjugés de miss Keeldar cette excuse même de Pignorance.

Un jour, il lui arriva de se trouver dans la salle d'étude aveo Henry Sympson, qu'un aimable et affectueux caractère lui avait tout d'abord fait remarquer* L'enfant était absorbé dans certaine opération mécanique : son infirmité lui faisait rechercher

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des oocupations sédentaires. H commença à ravager le bureau de son préceptenr pour trouver de la cire ou de la ficelle nécessaire à son travail. Moore était absent : M. Hall était venu le prendre pour faire une longue promenade. Henry ne put trouver immédiatement l'objet de sa recherche t il bouleversa compartiment sur compartiment, et ouvrant enQn un dernier tiroir, il tomba non pas sur une pelote de ficelle ni sur un morceau de cire, mais sur une petite liasse de cahiers aux couvertures marbrées, attachée aveo un ruban* Henry regarda cet objet :

c Quelles vieilleries M. Moore conserve dans son bureau! dit-il; j'espère qu'il ne conserverait pas si soigneusement mes vieux exercices.

— Qu'est-ce que c'est?

*^ De vieux cahiers d'exercices. >

Il jeta la liasse à Caroline. Le paquet lui parut si propre extérieurement, qu'elle voulut en connaître le contenu*

c Si ce sont seulement des cahiers d'exercices, je pense que je puis les ouvrir.

— Oh I oui, certainement. Le bureau de M. Moore est à moitié le mien; car il me permet d'y retifermef une foule d'objets, et je vous donne la permission. >

C'étaient des compositions françaises d'une écriture compacte, mais d'une netteté et d'une clarté remarquables. Cette écriture lui était connue, et elle eut à peine besoin de jeter les yeux sur le nom qui se trouvait au bas de chaque thème pour dire à qui elle appartenait. On y lisait : c Shirley Kceldar, Sytnpson-Grove, » et la date remontait à quatre années auparavant*

Elle relia le paquet, et le tint un instant dans sa main, plongée dans une sorte de méditation. Il lui semblait qu'en ouvrant ce paquet elle eût violé un dépôt.

c Vous voyez, ce sont les exercices de Shirley, dit noncha^ kmment Henry.

•*«- Est*ce que vous les avez donnés à M. Moore? Elle les â écrits avec mistress Pryor, je suppose.

*— Elle les a écrits dans ma chambre d^éttide, à Sympson- Grove, pendant qu'elle y demeurait avec nous. M. Moore lui enseignait le français.... c'est sa langue maternelle.

*^ Je sais.... Était-elle une bonne élève, Henry ?

— Elle était un peu sauvage et rieuse, mais j'aimais bien

à ravoir dans ma chambre ; elle rendait agréable les heures des leçons. Elle apprenait vite, on ne savait quand ni comment. Le français n'était rien pour elle. Elle le- parlait couramment, aussi couramment que M. Moore lui-même.

— Était-elle obéissante? vous donnait-elle du tourment?

— Elle me donnait beaucoup de tourment sous un rapport : elle était étourdie, mais je l'aimais. Je suis désespérément amoureux de Shirley.

— Désespérément amoureux, vous, petit nigaud 1 Vous ne savez ce que vous dites.

— Je suis désespérément amoureux d'elle. Elle est la lumière de mes yeux. Je l'ai dit hier soir à M. Moore.

— Il a dû vous réprimander pour parler ainsi avec exagération.

— Non. Il ne réprimande jamais, comme font les gouvernante§ des jeunes filles. Il lisait, et il se contenta de sourire dans son livre en disant que, si miss Keeldar n'était pas plus difficile que cela, elle Tétait moins qu'il ne l'avait pensé; que je n'étais qu'un petit garçon boiteux et à la vue trouble. J'ai bien peur d'être un pauvre infortuné, miss Helstone. Je suis estropié, vous savez.

— Ne vous affectez pas de cela , Henry, vous êtes un trè»gentil petit garçon ; et, si Dieu ne vous a pas donné la santé et la force, il vous a doué d'un bon caractère, d'un cœur et d'un cerveau excellents. <)

— Je serai méprisé. Quelquefois je m'imagine que vous et Shirley me méprisez.

— Ecoutez, Henry. En général, je n'aime pas les écoliers ; j'en ai même une grande horreur. Je vois en eux de petits scélérats qui prennent un barbare plaisir à tuer et à tourmenter les oiseaux, les insectes, les petits chats et tout ce qui est plus faible qu'eux ; mais vous êtes si différent, que j'éprouve une vive sympathie pour vous. Vous avez presque autant de sens qu'un homme (beaucoup plus, Dieu le s^it, qu'un grand nombre d'hommes, se dit-elle) ; vous aimez la lecture, et vous pouvez parler avec bon sens de ce que vous lisez.

— J'aime la lecture. Je sais que j'ai du sens, et je sais aussi que j'ai du sentiment. »

En ce moment, miss Keeldàr entra.

« Henry, dit-elle ! j'ai apporté ici votre goûter. Je le préparerai moi-même, j

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Elle plaça sur la table un yerre de lait frais, une assiette dé quelque chose qui ressemblait assez à du cuir, et un objet qui avait la forme d'une fourchette.

c Que faites-vous donc là tous deux, mettant au pillage le bureau de M. Moore?

— Nous examinons vos cahiers d'exercices, répandit Caroline.

— Mes vieux cahiers d'exercices?

— Des cahiers d'exercices français. Voyez ! On doit y attacher du prix ; ils sont conservés soigneusement. »

Elle montrait le paquet. Shirley le saisit :

a Je ne savais pas qu'un seul existât encore, dit-elle. Je pensais que le tout avait servi depuis longtemps à allumer le feu, ou à faire les papillotes des servantes de Sympson-Grove. Pourquoi les avez-vous conservés, Henry?

— Ce n'est pas moi qui les ai conservés. Je n'y aurais jamais songé. Il n'est jamais entré dans ma tête que des cahiers d'exercices fussent bons à quelque chose. M. Moore les avait placés là dans le tiroir le plus caché de son bureau ; il les a sans doute oubliés.

— C'est cela ; il les a oubliés, sans doute, répéta Shirley. Ils sont extrêmement bien écrits, dit-elle avec complaisance.

— Quelle petite fille étourdie vous étiez en ce temps-là, Shirley ! je me le rappelle si bien : vous étiez si svélte et si légère que, bitn que vous fussiez grande, je pouvais vous enlever du plancher. Je vous vois encore avec votre abondante et longue chevelure et votre robe flottante. Vous aviez coutume de rendre gai M. Moore, c'est-à-dire dans le commencement. Je crois que par la suite vous lui donniez du chagrin. 3

Shirley tourna les feuillets manuscrits et garda le silence ; un instant après elle dit : c Ceci fut écrit dans une après-midi d'hiver ; c'est la description d'un effet de neige.

— Je me rappelle, » dit Henry. M. Moore, isprès l'avohr lue, s'écria : c Voilà le français gagné. Il dit que c'était très-bien. Ensuite vous lui fîtes dessiner, à la sépia, le passage que vous aviez décrit,

— Vous n'avez donc pas oublié, Henry ?

— Nullement. Nous fûmes tous réprimandés ce soir-là, pour n'être pas descendus au thé lorsqu'on nous avait appelés. Je me rappelle mon précepteur assis à son chevalet, et vous de*

Ik SHIRLET.

bout derrière lui, te&ftnt là chandelle, et le Iregardaut deseiner la roche neigeuse, le pin, le daim couché dessoua^ et la demilune au-dessus.

«^ Où sont seé dessins, Harry ? Caroline désirerait leé voir.

— Dans son portefeuille ; mais il est fermé ^ et il a la def.

— Demandez-la-lui lorsqu'il rentrera.

— Vous devriez la lui demander vou»»méme ^ Shîrley ; vous ^tes réservée avec lui maintenant; vous êtes dévoue pour lui une fîère lady : J*ai remarqué cela.

— Shirley, vous êtes réellement une énigme, murmura Caroline à son oreille. Quelles étranges découvertes je fais maintenant jour par jour l Moi qui pensais avoir votre confiance! inexplicable créature l môme ce jeune garçon vous blâme.

— J'ai oublié le bon vieux temps, vous voyez , Harry, dit miss Keeldar, répondant au jeune Sympson, et n'ayant pas l'air d'entendre Caroline.

-^ Ce que vous n'auriez jamais dû faire ; vous n'êtes pas digne d'être Tétoile du matin d'un homme, tà. vous aves une si courte mémoire.

*^ L'étoile du matin d'un homme, vraiment 1 et par cet homme vous voulez vous désigner vous^-méme,' je suppose^ Allons l buvez votre lait frais pendant qu'il est chaud* j

Le jeune boiteux se leva et se dirigea clopin^lopant vers le feu. Il avait laissé sa béquille près de la cheninéei

« Mon pauvre cher infirme 1 mun&ura Shirley de sa plus douce voix, en l'aidant à marcher»

-^ Qui aitnez'-vous le mieux de moi ou de Sam Wynne » Shirley? demahda.le jeune garçon en s'asseyent dans la chaise à bras.

*^ Oh ! Harry! Sam Wynne est l'cdijet de mon aversion : vous êtes mon favori.

— De moi ou de Malone?

>^ Vous encore, mille fois.

-^ Cependant ce sont de grands jeunes honàmes qui ont des favoris et six pieds de haut»

— Tandis que vous , aussi longtemps que vous vivrez, vous ne serez jamais autre chose qu^uu pâle petit boiteux.

— Oui, je le sais»

-^ Cda ne doit pae vous attrister. Ne vous ai-je pas dit sou« vMit qu'il y arait m homme qui était presque ausai petite aussi

SHIRLBT. 16

pâle, aussi souflirànt que vous» et qiu est eep«tkdaiit aussi puissant qu'un géant, aussi brayè qu'un lion?

— L'amiral Horace?

•^ L'amiral Horace, yicomte Nelsoû et duc de Bronti, grand par le cœur comme un Titan, brave et héroïque comme les plus braves des temps de chevalerie, qui dirige la puissance de l'Angleterre) commande ses forces sur mer, et lance Ja foudre sur les flots.

— Un grand homme; mais je ne suis pas guerrier, Shirley» Et cependant mon esprit est si impatient, je brûle jour et nuit, pourquoi, je ne puis le dire, pour être, pour faire, pour souf^ frir, je pense.

— Harry, c'est votre intelligence, qui est plus forte et plus âgée que votre corps, qui vous tourmente. Elle se trouve captive, enchaînée dans un esclavage physique* Mais elle opérera sa propre rédemption, cependant. Étudiez avec soin, non-seU'« lement les livres, mais le monde. Vous aimez la nature ; aimes** la sans craindre. Soyez patient, attendez le cours du temps. Vous ne serez ni un soldat ni un marin, Henry; mais, si vous vivez, vous serez, écoutez maprophétioi vous serez un auteur, peut-être un poëte.

•— Un auteur 1 c'est un éclair, un éclair de lumière pour moi ! je veux.... je veux écrire un livre que je puisse vous dé« dier.

— Oui, vous l'éorirez, afin de dotiner à votre âme sou sou* lagement naturel* Dieul mais que dis-je? et quel bien peuvent produire ces paroles indiscrètes? Henry^ voici votre gâteau d'avoine ; mangez et vivez.

— Très-volontiers l

^ Ici 1 s'écria Une voix en dehors de la fenêtre ouverte; je connais l'odeur du déjeuner. Miss Keeldar, puis-je entrer et eU prendre ma part?

— Monsieur Hall (c'était M. Hall, et avec lui Louis Moore, revenant de leur promenade), il y a un goûter convenable servi dans la salle à manger, et une réunion dé gens convenirblee assis autour : vous pouvez vous joindre à cette société et partager leur chère si cela vous convient ; mais, si votre mau« vais goût vous conduit à préférer le goûter irrégulier que nous faisons ici, montez et faites comme nous.

-^J'approuve le parfum, et je me laisserai conduire par le nex,» répondit M. Hall, qui fit à l'instant son entrée, acdom-*

pagné de Louis Moore. Les yeux de ce dernier tombèrent sur son bureau ravagé. Voleurs 1 s*écria-t-il. Henry, vous méritez la férule.

*— Alors, donnez-la à Shirley et à Caroline ; ce sont elles qui sont coupables, dit Henry, songeant plus à produire de Teffet qu'à dire la vérité.

-<- Trattre et faux témoin I s'écrièrent à la fois les deux jeunes filles. Nous n'avons jamais mis la main sur la chose d'autrui, excepté dans un esprit de louable recherche.

— Je n'en doute pas, dit Moore avec son rare sourire. Et qu'avez-vous fureté, dans votre esprit de louable recherche? »

Il aperçut le tiroir intérieur ouvert, n Ce tiroir est vide, dit-iL Qui a pris...?

— Voilà 1 Voilà! ^ se hâta de répondre Caroline en remettant le petit paquet à sa place.

Il ferma le tiroir avec une petite clef attachée à sa chaîne de montre, remit en ordre les autres papiers, ferma le bureau et s'assit sans faire d'autre remarque.

c Je pensais que vous auriez grondé beaucoup plus» monsieur, dit Henry. Les jeunes filles méritent une réprimande.

— Je les livre à leur propre conscience.

— Elle les accuse de crimes médités aussi bien que de crimes accomplis, monsieur. Si je n'avais pas été ici , elles eussent traité votre portefeuille comme elles ont traité votre bureau ; mais je leur ai dit qu'il était fermé à clef.

— Voulez-vous goûter avec nous ? dit Shirley, s'adressant à MoorO) et paraissant désireuse de changer le cours de la conversation.

— Certainement, si je le peux.

— Vous serez réduit au lait frais et au gâteau d'avoine du Yorkshire.

— Va pour le lait frais, dit Louis. Mais pour votre gâteau d'avoine!... et il fit une grimace significative.

— Il ne peut le manger^ dit Henry ; il lui semble que ce soit du pain de son fait avec de la levure aigre.

— Alors, par une faveur spéciale, nous lui accorderons quelques craquelins. »

L'hôtesse sonna et donna ses ordres, qui furent aussitôt exécutés. Elle-même mesura le lait et distribua le pain au petit cercle qui entourait le feu brillant de la salle d'étude. Elle prit ensuite la place de rôtisseur général, et s'agenouillant devant

SHIRLEY. If

le foyer, la fourchette à la main, elle s'acquitta de cette fonc-^ tion avec dextérité. M. Hall, qui aimait toute innovation aux usages ordinaires, et auquel le grossier gâteau d'avoine semblait, parla force de l'habitude, aussi savoureux que la manne, était dans sa plus belle humeur. Il .causaitet riait joyeusement, tantôt avec Caroline, qu'il avait placée à son côté, tantôt avec Shirley, puis ensuite avec Louis Moore. Louis monta sa gaieté à l'unisson de celle de M. Hall ; il ne riait pas beaifcoup, mais il disait du ton le plus tranquille les choses les plus spirituelles. De graves sentences auxquelles il savait donner un tour inattendu, une saveur et un piquant tout nouveaux, tombaient sans apprêt de ses lèvres. Il prouva qu'il était ce que pensait de lui M. Hall, un compagnon d'agréable société. Caroline était émerveillée de son humeur, mais plus encore de son en^ tière possession de lui-même. Aucune personne présente | ne paraissait exercer sur lui la moindre impression de contrainte ; et cependant la froide et fière miss Eeeldar était là agenouillée devant le feu , presque à ses pieds.

Mais Shirley n'était plus ni froide, ni fière, du moins en ce moment. £Ue ne paraissait pas s'apercevoir de l'humilité de la fonction qu'elle remplissait, ou si elle s'en apercevait, c'était seulement pour y goûter un charme. Son orgueil ne se révoltait nullement de voir le précepteur de son cousin faire partie du cercle pour lequel elle remplissait l'ofiSce de servante ; elle n'avait pas la moindre répugnance à lui offrir de ses mains le pain et le lait comme aux autres. De son côté, Moore acceptait de sa main sa portion avec autant de calme que s'il eût été son égal.

c Vous avez trop chaud, maintenant , lui dii-il après qu'elle eût tenu la fourchette pendant quelque temps; laissez-moi prendre votre place. »

Et il lui prit la fourchette avec une sorte de calme autorité à laquelle elle se soumit passivement, sans lui résister ni le re* mercier.

< J'aimerais à voir vos peintures, Louis, dit Caroline après <|ue le somptueux goûter fut terminé. Et vous, monsieur Hall?

— Pour vous faire plaisir, je dirai comme vous; mais, pour mon compte, j'ai rompu avec lui comme artiste : j'ai eu assez de lui en cette qualité dans le Cumberland et le Westmoreland. Nous avons plus d'une fois attrapé une averse dans les montagnes à cause de son obstination à demeurer assis sur

IS SHIRLBT.

son tabouret de campagne, saisissant les effets des nuages, du brouillard qui se formait, des éclaircies de soleil, que sais-Je?

-^ Voici le portefeuille^ dit Henry, l'apportant d'une main et 8*appuyant de Tautre sur sa béquille. »

Louis le prit, mais il demeura assis, comme s'il attendait que quelque autre parlAt. Il semblait ne vouloir l'ouvrir quo si Sbirley daignait se montrer intéressée à Tesbibition.

« Il noill fait attendre pour aiguiser notre curiosité , ditelle«

— ' Vous savez l'ouvrir, dit Louis en lui donnant la clef. Vous m'avez cassé une ibis la serrure; essayes, maintenant. »

c Elle ouvrit, et monopolisant le contenu, elle eut elle-* même la première vtie de toutes les esquisses. Bile jouit de la faveur^ si c'était une faveur, en silence, sans faire le moindre commentaire. Moore se tenait debout derrière elle et regardait par-dessus son épaule, et, lorsqu'elle avait fini et que les au* très regardaient encore, il quittait son poste et se promenait dans la chambre.

Une voiture fut entendue dans l'avenue ; la cloche de la grande porte retentit. Shirley tressaillit.

« Ce sont des visiteurs, dit-^eliO) et je vais être appelée» J'ai une jolie figure, comme ils disent, pour recevoir de la compagnie 1 Henry et moi avons été dans le jardin cueillir des fruits la moitié de la matinée. Oh ! quand pourrai^^je me reposer sous ma vigne et mon figuierl Heureuse la femme du chef indien, qui n'a aucun devoir de salon à remplir, et peut demeurer as«- Sise dans uti coin de son paisible wigwam, occupée à tresser des nattes ou à caresser ses petits enfants t Je veux émigrer dans les forêts de l'Ouesti »

Louis Moore sourit.

c Pour épouser un Nuage-Blanc ou un Gros-Buffle, et après le mariage vous vouer à la douce tftche de labourer le champ de maïs de votre seigneur, tandis qu'il fumera sa pipe ou boira de I-eau-de-vie? >

Shirley paraissait disposée à répondre; mais à ce moment la porte de la salle d'étude s'ouvrit pour laisser entrer M. SympsOn> Ce personnage sembla pétrifié en voyant le groupe placé devaht le feu.

« Je vous croyais seule, miss Keeldar, dit-il. Je trouve toute une réunion. •

Et évidemment, d'après son air choqué et scands^isé , s'il

SHIRLET. 19

n'avait reconnu dans nne des personnes inrésentes un eccléx' siastique, il n'eût pas manqué de se livrer à une philippique sur les habitudes excentriques de sa nièce : le respect pour la robe rarréta«

c Je voulais simplement vous annoncer, continua-t^il froidement, que la famille de Walden^Hàli) M. et mistrass Wynne, misses et M» Sam Wynne^ sont au saloui *

Puis il fît un salut et se retira.

c La famille de Walden-Hall t il ne pouvait m'arriver pis, » murmura Shirley.

Elle demeura assise, Tair un peu contrariée, et peu dlÉposée à se rendre au salon. La chaleur du feu avait coloré son visage; plus d'une fois ses cheveux noirs avaient été échevelés par le vent pendant la matinée. Bile n'était vêtue que d'une légère et ample robe de mousseline ; le châle qu'elle portait dans le jardin était drapé en plis négligés autour de sa taille. Son aspect avait quelque chose d'indolent, dé sauvage, de pittoresque et de singulièrement joli, plus joli que de coutume, comme si quelque émotion intérieure eût donné une fraîcheur et une expression nouvelles à ses traits.

« Shirley, Shirley, vous devez y aller, murmurait Caroline.

— ' Je me demande pourquoi. >

Elle leva les yeux , et vit dans la glace qui surmontait la cheminée M« Hall et Louis Moore qui la regardaient gravement.

c Si, dit*elle avec un sourire, si une majorité de la compà«> gnie présente maintient que les gens de Walden-Hall ont des droits à mes civilités, je soumettrai mes inclinations à mes de» voira. Que ceux qui pensent que je dois aller lèvent la main, n

De nouveau elle consulta ft miroir, qui réfléchit un vote unà^ liime contre elle.

« Vous devez y aller, dit M. Hall, et vous comporter courtoi*sèment aussi. Vous avez des devoirs envers la société. Il ne Vous est pas permis de faire seulement ce qui vous fait plaisir. >

Louis Moore fut du même avis.

Caroline, s'approchent d'elle, lissa ses boucles flottantes, donna à son costume une grâce plus décente, mais moins artistique, et Shirley fut mise hors de la chambre, protestant par Une moue significative contre son renvoi.

« Il y a dans sa personne un charme oïliieux, dit V. Hftil

20 SHIRLET.

lorsqu'elle (ùt partie. Maintenant, ajouta-t-il, il faut que je m'en aille, car Sweeting est allé visiter sa mère, et il y a deux enterrements à faire.

— Henry, prenez vos livres, voici l'heure de la leçon, dit Moore en s'asseyant à son pupitre.

— Un charme curieux ! répéta Télève lorsque lui et son maflre furent laissés seuls. C'est vrai. N'est-ce pas une sorte de blanche enchanteresse? demanda-t-il.

— De qui parlez- vous, monsieur?

— De ma cousine Shirley.

-^ Pas de questions oiseuses. Étudiez en silence. » M. Moore avait la physionomie et la parole sévères. Henry <ïonnaissait cette disposition; elle était rare chez son précepteur, mais, quand elle se montrait, il en avait peur : il obéit.

CHAPITBE IL

Le premier bas-bleu.

Le caractère de miss Eeeldar et celui de son oncle ne pouvaient s'harmonier, ne s'étaient jamais harmonies. li était ir* ritable, et elle était spirituelle ; il était despotique, et elle aimait la liberté; il était positif, et elle était peut-être romantique.

Ce n*était pas sans dessein qu'il était venu dans le Yorksbire : sa mission était claire, et il entendait s'en décharger consciencieusement. Il désirait avec anxiété marier sa nièce et lui faire un mariage convenable , la remettre à la charge d'un mari, et s'en laver les mains pour toujours.

Le malheur était que, dès l'enfance, Shirley et lui avaient toujours été en désaccord sur la signification des mots convenable et propre. Elle n'avait jamais encore accepté sa définition , et il était douteux que, dans l'acte le plus important de la vie, elle voulût consentir à l'accepter.

L'épreuve s'offrit bientôt.

M. Wynne demanda en forme la main de Shirley pour son fils» Samuel Fav^throp Wynne.

< Parfaitement convenable! Très-avantageux! dit M. Sympson. Un beau domaine libre de toutes charges; fortune nette; bonne famille. Il faut que ce mariage se fasse. >

Il manda sa nièce au parloir, s'enferma avec elle, lui communiqua Toffre, donna son opinion et demanda son consentement.

Elle le refusa. *

a Non : je n'épouserai pas M. Samuel Fawthrop Wynne.

— Je vous demande pourquoi? il me faut une raison. Sous tous les rapports, il est plus que digne de vous. »

Elle se tenait debout devant le foyer ; elle était pâle comme la cheminée de marbre et la corniche qui étaient derrière elle ; ses yeux étincelaient, larges, dilatés, sévères.

c Et je vous demande sous quel rapport ce jeune homme est digne de moi?

— Il a deux fois votre fortune, deux fois plus que vous de sens commun; sa famille est aussi respectable que la vôtre.

— Eût-il une fortune centuple de la mieiine, que je ne ferais pas vœu de Taimer.

— Veuillez me faire connaître vos objections.

— Il a eu des habitudes de méprisable et vulgaire dérèglement. Acceptez cela comme la première raison qui me le fait mépriser.

— Miss Eeeldar, vous me choquez I

— Cette conduite seule Ta plongé dans un gouffre d'incommensurable infériorité. Son intelligence n'atteint pas un niveau que je puisse estimer : voilà une seconde pierre d'achoppement. Ses vues sont étroites, ses sentiments blasés, ses goûts grossiers, ses manières vulgaires.

— Cet homme est respectable et riche. Le refuser est de la présomption de votre part.

— Je refuse net t cessez de me tourmenter à ce sujet ; je vous le défends!

— Est-ce votre intention de vous marier un jour, ou préférez-vous le célibat?

— Je vous dénie le droit de m'adresser cette question.

— Puis-je vous demander si vous espérez que quelque homme titré, quelque pair du royaume, demande votre main?

— Je doute que le titre de pair appartienne jamais à celui auquel je voudrais pouvoir le conférer.

•— S'il y avait jamais eu d'exemple d'insanité d'esprit dans

n SHIRLET.

la famille, je pourrais croire que voua étea folle. Votre excentricité et votre eniètement touchent aux limites de la folie.

— Peut-être, avant que j*aie fini, voua me les feres franchir, «r- Je n'attends rien de moins. Folle et indomptable fille,

prenez garde 1 Je vous défie de souiller notre nom par une mé« salliancel

— Notre nom ! Est-ce que je m'appelle Sympsont

— Dieu merci, nonl Mais tenez-vous sur vos gardes! le ne veux pas que l^on se joue de moi.

— Au nom de la loi et du sens commun, que ferlez-vous ou que pourriez-vous iàire, ai ma volonté me dirigeait vers un choix que vous désapprouveriez?

— Prenez garde t prenez gardai (Sa voix et sa main tremblaient également.)

— Eh quoi? Quelle ombre de puissance avez-vous sur moi t Pourquoi vous eraindrais-je?

— Prenez garde, madame I

-^ C'est ce t}ue j'entends faire, monsieur Sympson, et scrupuleusement. Avant que de me marier je suis résolue à esti*i mer, à admirer, à aimer.

^- Btsi cet amour tombait sur un mendiant?

•^ Il ne tombera jamais sur un mendiant. La mendicité n'eal pas estimable.

— Sur un clerc de bas étage, un aeteur, un auteur de comédies, sur un....

— Courage, monsieur Sympson! Sur qui?

— Sur quelque misérable écrivassier; quelque....

— Je n'ai aucun goût pour les écrivassiers ; mais j'en ai pour la littérature et les arts. Et, sous ce rapport, je me demande comment votre FawthropWynne pourrait me convenir I Il ne peut écrire une lettre sans faute d'orthographe, il ne fit qu*un journal de Sport. Il était le nigaud de l'école de Stilbro'l....

— Quel langage pour une lady ! Grand Dieu ! où en vîendra*t-elle? s'écria M. Sympson en levant les yeux et les main» au ciel.

-r- Jamais je ne marcherai à l'autel de Thymen avec âamuel Wynne.

— Où en veut-elle venir? Pourquoi nos lois ne sont-elles pas plus sévères, et ne me donnent-elles pas le droit de la forcer d*éiite&dre raison f

SHIRLBY. ÎZ

-T^ Gongcile^^QM, maa onde. L-ÀBgletevM fàt-elle ane terre d'esclavage et yoiis le ciar, que vous se pourriez me oontraindre à cet acte. J'écrirai à M. Wynne. Ne vous tourmentez pas davantage à ce sujet, i

Le proverbe dit que la fortune est changeante) et cependanl on la voit souvent l^eupter avec ses chances heureuses pli^sieum fois de suite k la môme porte. Il parait que miss Keeldar, ou sa fortune, avaient en ce temps-là fait sensation dans le district, et produit une impression en des endroits où elle ne s'y attendait pas. Rien moins que trois offres suivirent celle de M. Wynne, toutes plus ou moins acceptable^. Toutes furent successivement appuyées par son oncle, et soccessivemenl refusées par elle. Cependant, parmi les poursuivants, il SQ trouvait plus d'un gentleman d'^n caractère sans reproche et d'iine ample fortune. Beaucoup, pomme son oncle, se demandèrent qui elle entendait attraper, pour ad montrer si insolenament dédaigneuse.

A la fin» les badauds crurent avoir trouvé la clef de sa conduite. Son oncle lui-môme s'en crut assuré, et, qui pliis est, la découverte lui montra sa nièce sous un point de vue tout nouveau, et il changea en conséquence toute sa conduite visà-vis d'elle.

Fieldbead, depuis peu, élfiit devenu trop chaud pour lea contenir tous deux : la douce tante ne pouvait plus les réconcilier ; les iilles frissonnaient à la vue de leurs querelles : Gertrude et Isabelle murmuraient des heures ensemble dans leur chambre à coucher, et étaient glacées de crainte de se rencontrer seules ayec leur audacieuse cousine. Mais, ainsi que je l'ai dit, un changement survint : M. Sympson s^apaisa, et sa famille fut tranquillisée.

Il a été question déjà du village de Nunnely, de sa vieille église, de sa forêt, des ruines de son monastère. Le village possédait aussi son manoir, appelé le prieuré, résidence plus vieillei plus grande, plus seigneuriale que n'en possédait Briarfield où Whinbury ; et, de plus, il avait aussi son homme titré, son baronnet, ce dont ni Briarfield ni Whinbury ne pouvaient se vanter. Cette possession était depuis bien des années purement

nominale. Le baronnet actuel , jeune homme qui avait toujours résidé dans une province éloignée, était inconnu dans son do-* maine du Yorkshire.

Pendant le séjour qu'avait fait miss Keeldar aux eaux à la mode de Giiffbridge, elle et ses amis avaient rencontré sir Philippe Nunnely et lui avaient été présentés. Ils l'avaient rencontré plusieurs fois ensuite sur les plages, les rochers, dans les différents lieux d'excursions, quelquefois aux bals publics de Tendroit. Il paraissait aimer la solitude ; ses manières étaient sans prétention, trop simples pour être appelées affables. Il était plutôt timide que fier : loin de paraître condescendre à leur société, il s'en montrait heureux.

Avec un homme sans affectation, Shirley pouvait aisément et promptement lier connaissance. Elle causait et se promenait avec sir Philippe : elle, sa tante et ses cousines , acceptaient quelquefois une place dans son yacht. Elle aimait sa société parce qu'elle le trouvait aimable et modeste, et lui était charmé de remarquer qu'elle avait le pouvoir de le distraire.

Il y avait bien quelques petits déboires : où serait Tamitié sans cela? Sir Philippe avait des goûts littéraires : il écrivait des poésies, des sonnets, des stances, des ballades. Peut-être miss Keeldar le trouvaitrelle un peu trop porté à lire et à réciter ses compositions : peutp-étre aurait-elle désiré que la rime eût plus de richesse, la mesure plus d'harmonie, les images plus de fraîcheur, l'inspiration plus de feu ; du moins elle se mon-* trait rétive toutes les fois qu'il revenait sur le sujet de ses poèmes, et elle faisait tout'aon possible pour donner un autre cours à la conversation.

Il lui arrivait souvent de lui faire faire une promenade sur le pont au clair de la lune, dans le seul but de lui réciter la plus longue de ses ballades; de la conduire en des endroits écartés, d'où le bruit affaibli de la vague se brisant sur la plage parais-* sait doux et harmonieux ; et là, seul avec elle, ayant devant eux la mer, de chaque côté les ombrages odorants de magnifia ques jardins, et derrière eux de hauts rochers leur servant d'abri» de tirer ses nouveaux sonnets, qu'il lisait jusqu'au dernier avec une voix tremblante d'émotion. Il n'avait pas l'air de se douter que ces rimes n'étaient rien moins que de la poésie. Mais on voyait aux yeux baissés et à' la figure ennuyée de Shirley qu'elle le savait, elle, et qu'elle était vivement mortifiée par le seul faible de ce bon et aimable gentleman.

Souvent elle essayait, avec autant de douceur qu'elle le pouvait, de le guérir de ce cuite fanatique des muses : c'était sa nionomanie. Mais sur tout autre objet il était suffisamment sensé, et elle aimait à engager la conversation avec lui sur des sujets ordinaires. Il la questionnait quelquefois sur son domaine de Nunnely ; elle n'était- que trop heureuse de répondre longuement à ses questions : elle ne manquait jamais de décrire l'antique prieuré , le parc sauvage avec ses grands arbres, la vieille église et le hameau enveloppés de verdure, et de lui conseiller de venir habiter le manoir de ses ancêtres.

Un peu à sa surprise, Philippe suivit son conseil à la lettre, et à répoque où nous nous trouvons, vers la fin de septembre, il arriva au prieuré.

Il fit bientôt une visite à Fieldhead, et cette première visite ne fut pas la dernière. Il dit, lorsqu'il eut achevé le tour du voisinage, que sous aucun toit il n'avait trouvé un aussi agréable abri que sous les plafonds de chêne du vieux manoir de Briarfield , habitation assez modeste et étroite comparée à la sienne , mais qu'il aimait cependant.

Maintenant il ne lui suf6sait plus de demeurer assis avec Shirley dans son parloir, où d'autres pouvaient aller et venir, et où il ne pouvait que rarement trouver l'occasion de lui montrer les dernières productions de sa muse féconde. Il avait besoin de la conduire à travers les riants pâturages et sur le bord des eaux tranquilles; mais elle évitait ces errants tête-àtête, et il organisa à son intention des parties sur ses propres terres, dans sa magnifique forêt, et dans des endroits plus éloignés, au milieu des bois coupés par la Jiharfe et des vallées arrosées par l'Aire.

De semblables assiduités couvrirent miss Keeldar de distinction. L'esprit prophétique de son oncle y voyait déjà un splendide avenir. Il pressentait déjà le temps peu éloigné où, d'un air nonchalant, sa jambe gauche croisée sur sa jambe droite, il pourrait se permettre de familières allusions à son neveu le baronnet. Sa nièce ne lui paraissait plus une folle jeune fille, mais une femme pleine de sens. Dans ses dialogues confidentiels avec mislress Sympson il en parlait toujours comme d'une femme véritablement supérieure, originale, mais très-remarquable. Il la traitait avec une extrême déférence, se levait respectueusement pour ouvrir et fermer les portes pour elle; se baissait si souvent pour ramasser un gant, un mou-

Shirley. — h 2

choir, et autres objets que la négligence de Shirley laissait tom- "ber, qu'il gagnait des maux de tête et devenait cramoisi. Il avait coupé court à toutes ses plaisanteries sur la supériorité d'esprit des femmes, et commencé d'obscures excuses sur tes grossières erreurs dont il s'était rendu coupable à Tendroit de la tactique et de l'habileté d'un certain personnage qui c ne demeurait pas à cent milles de Fieldhead ; » enfin il se rengorgeait comme un coq sur des patins.

Sa nièce voyait ses manœuvres et l'écoutait avec flegme. Apparemment elle ne voyait qu'à moitié le but où il tendait. Quand il lui fut dit clairement qu'elle était la préférée du baronnet, elle répondit qu'elle croyait ne pas lui être indifférente, et que pour sa part elle le voysiit avec plaisir; qu'elle n'aurait jamais pensé qu'un homme.de son rang, le seul fils d'une mère fière et affectionnée, le seul frère de sœurs qui l'idolâtraient, pût avoir tant de bonté, et surtout tant de bon sens.

La suite prouva effectivement qu'elle n'était point indifférente à Philippe. Peut-être avait-il trouvé en elle ce a: charme curieux » remarqué par M. Hall. Il recherchait de plvs en plus sa présence, an point qu'elle lui semblait être devenue indispensable. En ce temps, d'étranges idées habitaient Fieldhead ; d'impatientes espérances et de cruelles anxiétés hantaient quelques-uns de ses appartements. Une certaine agitation régnait autour du vieux manoir; on était dans l'attente de quelque grand événement.

Une chose paraissait claire. Sir Philippe n'était pas un homme à dédaigner : il était aimable ; si ce n'était pas un esprit supérieur, il était du moins intelligent. Miss Keeldar ne pouvait dire de lui ce qu'elle avait dit amèrement de Sam Wynne, que ses sentiments étaient émoussés, ses goûts grossiers, ses manières vulgaires. Il y avait de la sensibilité dans sa nature; il y avait un amour des arts très-réel, sinon très-éclairé. Il y avait du gentilhomme anglais dans toute sa conduite : quant à sa lignée et à sa fortune, elles étaient bien au-dessus des prétentions que pouvait avoir Shirley.

Sa tournure avait d'abord excité quelques remarques plai« santés de la part de la rieuse Shirley ; il avait l'air enfantin; ses traits étaient communs, ses cheveux roux, sa stature insignifiante. Mais elle réprima bientôt ses sarcasmes sur ce point. Elle se fâchait même lorsque quelqu'un se permettait quelque blessante allusion sur le baronnet. Il avait une contenance

agréable, affirmait- elle, et son cœur possédait des qualités bien supérieures à un nez romain, aux cheveux d'Àbsalon ou aux proportions de Saiil. Elle réservait cependant une légère flèche cM)ntre sa malheureuse propension à la poésie ; mais sur ce point elle n'eût pas toléré d'autre ironie que la sienne.

Enfin, les affaires étaient arrivées à ce point de justifier pleinement l'observation suivante, que fit un jour M. Yorke au précepteur Louis.

c Votre frère Robert me paraît être un fou ou un imbécile. Il y a deux mois, j'aurais pu jurer qu'il tenait le gibier dans sa main ; et le voilà qui court le pays, séjourne à Londres pendant plusieurs semaines, et à son retdnr il va se trouver supplanté. Louis, il y a dans les affaires humaines une marée qui, prise à temps, conduit à la fortune; mais si vous la laissez échapper, elle ne revient plus. Si j'étais à votre place, je lui écrirais pour lui rappeler cela.

— Robert avait des vues sur miss Keeldar? demanda Louis, comme si l'idée était nouvelle pour lui.

— Des vues que je lui ai suggérées moi-même, et qu'il n'eût tenu qu'à lui de réaliser, car elle Taimait.

— Comme un voisin.

— Mieux que cela. Je l'ai vue changer de contenance et de couleur à la simple mention de son nom. Écrivez à ce garçon, je vQus dis, et pressez-le de revenir. C'est un plus beau gentleman que ce bout de baronnet, après tout.

— Ne pensez- VOUS pas, monsieur Yorke, qu'il est présomptueux et méprisable pour un pauvre aventurier sans le sou d'aspirer à la main d'une femme riche ?

— Ob ! si vous poussez à ce point la délicatesse de sentiment, je n'ai rien à dire. Je suis un homme simple et pratique, moi ; et, si Robert est décidé à abandonner volontiers ce prix royal à un autre, cela m'est égal. À son âge, et dans sa position, j'aurais agi autrement que lui. Ni baronnet, ni duc, ni prince, ne m'eussent arraché ma bien-aimée sans combat. Mais vous autres précepteurs êtes de solennels camarades : autant vaudrait presque parler avec un curé que de raisonner avec vous.»

Flattée et cajolée comme elle l'était alors, il paraît que Shirley n'avait pas été absolument gâtée, et que sa bonne nature ne l'avait point abandonnée. La rumeur universelle avait cessé d'accoupler son nom avec celui de M. Moore, et ce silence semblait sanctionné par son apparent oubli de l'absent; mais

ce qui prouva qu'elle ne l'avait point oublié tout à fait, qu'elle avait toujours pour lui sinon de l'amour, du moins de l'intérêt, c'est le redoublement d'attentions que l'attaque soudaine d'une maladie lui permit de montrer pour le frère de Robert , ce pauvre précepteur envers lequel elle se conduisait habituellement avec de si étranges alternatives de froide réserve et de respect docile ; tantôt passant devant lui dans toute la dignité de la* riche héritière et de la future lady Nunnely, tantôt l'accostant comme une élève a l'habitude d'accoster son sévère professeur ; rengorgeant son col d'ivoire et contractant sa lèvre de carmin s'il soutenait son regard, puis l'instant suivant se soumettant à la grave réprimande de l'œil sévère du maître, avec autant de contrition que s'il eût eu le pouvoir de lui infliger des châtiments.

Louis Moore avait peut-être pris la fièvre qui le tint pendant quelques jours très-bas, dans un des pauvres cottages du district, qu'il avait coutume de visiter en compagnie de son boiteux élève et de M. Hall. Quoi qu'il en soit, il tomba malade, et, après avoir opposé au mal une résistance taciturne pendant un jour ou deux, il fut obligé de garder la chambre.

Il s'agitait un soir sur son lit, ayant à côté de lui Henry, qui ne voulait jamais le quitter, lorsqu'un coup , trop léger pour venir de mistress Gill ou de la servante, appela le jeune Sympson à la porte.

« Comment se trouve ce soir M. Moore? demanda une voix basse venant de l'obscur corridor.

— Entrez, et assurez-vous-en par vous-même.

— Est-il endormi?

— Je voudrais qu'il pût dormir. Entrez, et venez lui parler, Shirley.

— Il n'aimerait peut-être pas cela. »

Cependant elle s'avança, et Henry, la voyant hésiter sur le seuil, la prit par la main et la conduisit auprès de la couche.

La lumière douteuse qui n'éclairait que faiblement la personne de miss Keeldar laissait cependant voir son élégant costume. 11 y avait ce soir-là à Fieldhead une réunion dans laquelle se trouvait sir Philippe Nunnely; les dames étaient en ce moment au salon, d'où Shirley s'était esquivée pour visiter lé prècepleur d'Henry. Sa robe blanche, ses beaux bras, la chaîne d'or qui entourait son col blanc et retombait en trera-

blant sur sa poitrine, brillaient étrangement au milieu de Tobscurité de cette chambre de malade. Son air était sérieux et pensif : elle parla avec douceur.

« Monsieur Moore, comment vous trouvez-vous ce soir?

— Je n'ai pas été bien malade , et maintenant je me trouve mieux.

— J'ai appris que vous vous plaigniez de la soif; je vous ai apporté quelques raisins. Pouvez-vous en goûter un ?

— Non. Mais je vous remercie de vous être souvenue de moi.

— Seulement un. »

Et d'une magnifique grappe qui remplissait un petit panier qu'elle tenait à la main, elle détacha un grain qu'elle présenta aux lèvres du malade. Il secoua la tête, et tourna de côté son visage couvert de rougeur.

<r Mais que puis-je alors vous apporter à la place? Vous ne voulez pas de fruit ; cependant je vois que vos lèvres sont desséchées. Quel est le breuvage que vous préférez ?

— Mistress Gill me donne de la tisane et del'eau ; c'est tout ce qu'il me faut, u

Il y eut un silence de quelques minutes.

« Souffrez- vous ? éprouvez- vous des douleurs?

— Très -peu.

— Qu'est-ce qui vous a rendu malade? » Nouveau silence.

« Je me demande ce qui a pu vous donner cette fièvre. A quoi l'attribuez- vous ?

— Aux miasmes peut-être , à la malaria. Nous sommes en automne, les fièvres sont fréquentes.

"— J'ai appris que vous visitiez souvent les malades de Briarfield et aussi ceux de Nunnely, en compagnie de M. Hall. Vous devriez être sur vos gardes : ce n'est point être sage que d'être téméraire.

— Vous me faites penser, miss Keeldar, que peut-être vous eussiez mieux fait de ne point entrer dans cette chambre, et de ne point venir si près de ce lit. Je ne pense pas que ma maladie soit contagieuse ; je ne crains pas de vous la voir contracter {aoec une sorte de sourire) ; mais pourquoi vous exposeriez vous-même à l'ombre d'un danger? Laissez-moi.

— Patience. Je ne resterai pas longtemps. Mais j'aurais plaisir à faire quelque chose pour vous, à vous rendre quelque petit service....

— On a besoin de vous au salon.

— Non, les gentlemen sont encore à table.

— Us n*y resteront pas longtemps : sir Philippe Nunnely n'est pas buveur, et je l'entends justement à présent passer de la salle à manger dans le salon.

— C'est un domestique.

— C'est sir Philippe ; je connais son pas.

— Votre ouïe est subtile.

— Elle Ta toujours été, et cette subtilité semble s'être accrue depuis quelque temps. Sir Philippe Nunnely est venu ici prendre le thé hier soir. Je vous ai entendue lui chanter une romance qu'il vous avait apportée. Je l'ai entendu, lorsqu'il est parti, à onze heures, vous appeler dehors pour regarder l'étoile du soir.

— C'est l'état de vos nerfs qui vous rend si sensitif.

— Je l'ai entendu vous baiser la main.

— Impossible !

— Non : ma chambre est au-dessus du vestibule, ma fenêtre donne droit sur la grande porte. Le châssis était levé, car la fièvre m'agitait : vous êtes demeurée dix minutes avec lui sur le seuil ; j'ai saisi chaque mot de votre conversation , et j'ai entendu son salut. Henry, donnez-moi un peu d'eau.

— Laissez-moi la lui donner moi-môme, Henry. »

Mais Louis se leva à moitié pour prendre le verre des mains du jeune Sympson, et refusa l'assistance de Shirley. « Ne puis-je donc rien faire pour vous?

— Rien ; car vous ne pouvez me garantir une nuit de paisible repos, et c'est tout ce dont j'ai besoin en ce moment.

— Vous ne dormez pas bien?

— Le sommeil m'a abandonné.

— Et pourtant vous m'avez dit que vous n'étiez pas bien malade?

— Dans la meilleure santé, j'éprouve souvent rimpossibilité de dormir.

— Si j'en avais le pouvoir, je voudrais vous plonger dans le plus paisible sommeil, profond et calme, sans un rêve.

— Un complet anéantissement 1 je ne demande pas cela.

— Avec les rêves de tout ce que vous désirez le plus , alors....

— Monstrueuses illusions 1 Le sommeil serait le délire; le réveil, la mort.

— Vos désirs ne sont pas si chimériques : vous n*ètes pas un visionnaire?

— C'est votre pensée du moins, je suppose. Mais mon caractère n'est pas peut- être tout à fait aussi lisible pour vous que pourrait Tétre une page du dernier roman.

— C'est possible.... mais ce sommeil, j'aimerais à l'enchatner à votre oreiller, à gagner pour vous ses faveurs. Si je prenais un livre et m'asseyais à côté de vous pour vous lire quelques pages?... Je puis bien disposer d'une demi-heure.

— Je vous remercie, mais je ne veux pas vous retenir.

— Je lirai très-doucement.

— Cela ne me ferait pas de bien. Je suis dans un état trop fiévreux et trop irritable pour supporter une voix douce, harmonieuse et vibrante, résonnant si près de mon oreille. Vous feriez mieux de me laisser.

— Eh bien, je pars.

— Et vous ne me dites pas bonsoir?

— Oui, monsieur, oui, monsieur Moore, bonne nuit. 2 Shirley sortit.*

c Henry, mon garçon, allez vous coucher maintenant, dit Louis Moore : il est temps que vous preniez quelque repos.

— Monsieur, j'éprouverais du plaisir à veillera votre chevet toute la nuit.

«- Rien n'est si peu nécessaire; je vais mieux. Ainsi , allez vous coucher.

— Donnez-moi votre bénédiction, monsieur.

— Que Dieu vous bénisse , mon meilleur élève.

— Vous ne m'appelez jamais votre plus cher élève.

— Non, et jamais je ne vous appellerai ainsi. >

Peut-être miss Keeldar gardait-elle rancune à son ancien précepteur du refus qu'il avait fait de son ofiPre; il est certain du moins qu'elle ne la répéta pas. Si souvent que se fît entendre son pas léger à travers le corridor, il ne s'arrêta plus à la porte du malade, et sa voix douce, harmonieuse, vibrante, ne troubla plus le silence de la chambre. D'ailleurs la bonne constitution de M. Moore ne tarda pas à triompher du mal. Au bout de quelques jours il put se lever et reprendre ses fonctions ordinaires.

Les souvenirs conservaient toujours leur autorité sur le précepteur et son ancienne élève; c'est ce que prouvait la manière dont quelquefois il franchissait la distance qu'elle maintenait d'habitude entre elle et lui ^ pour réprimer sa réserve hautaine d'une main ferme et calme.

Une après-midi, les Sympson étaient sortis en voiture pour prendre l'air. : Shirley, qui n'était jamais fâchée de saisir une occasion d'échapper à leur société , était demeurée à la maison sous prétexte d'une affaire. L'affaire, une lettre à écrire, était expédiée au moment où la porte d'entrée du manoir se refermait derrière la voiture. Miss Keeldar se rendit alors au jardin.

C'était un calme jour d'automne. Le soleil dorait la campagne d'une teinte moelleuse et chaude ; les arbres étaient encore couverts de feuilles qui commençaient à jaunir. La bruyère, encore en fleur, teignait de pourpre les montagnes. Le ruisseau se dirigeait en serpentant vers Hollow à travers une campagne paisible. Aucun vent ne suivait son cours ni n'agitait les bois qui le bordaient. Les jardins de Fieldhead portaient le sceau d'une douce ruine. Sur les allées, balayées le matin, des feuilles avait voltigé de nouveau. La saison des fleurs et même des fruits était finie; mais quelques pommes garnissaient encore les arbres; une fleur délicate se montrait par-ci par^là au milieu des feuilles flétries.

Ces seules fleurs , les dernières de leur espèce, Shirley les cueillait en se promenant soucieusement le long des allées. Elle attachait à sa ceinture un bouquet sans odeur et sans éclat, lorqu'elle s'entendit appeler par Henri Sympson, qui arrivait à elle clopin-clopant.

« Shirley, M. Moore serait bien content de vous voir à la salle d'étude, et de vous entendre lire un peu de français, si vous n'avez point de plus urgente occupation, d

Le messager s'acquitta de sa commission très-simplement, et comme d'une chose tout ordinaire.

c Est-ce que M. Moore vous a commandé de venir me dire cela?

— Certainement : pourquoi non? Et maintenant, venez, et laissez-nous croire que nous sommes encore à Sympson-Grove. Nous avions d'agréables heures d'études, dans ce temps-là l »

Peut-être miss Keeldar pensa que les circonstances étaient changées depuis lors ; néanmoins elle ue fit aucune remar-

que, et, après une courte réflexion, elle suivit tranquillement Henry.

En entrant dans la salle d*étude , elle s'inclina en signe d'obéissance, comme elle avait coutume de le faire autrefois; elle ôta son chapeau, qu'elle suspendit à côté de la casquetted' Henry. Louis Moore était assis à son bureau, tournant les feuillets d'un livre ouvert devant lui, et marquant des passages avec son crayon; il se remua, pour reconnaître la courtoisie de Shirley, mais ne se leva pas.

c Vous m'avez proposé, il y a peu de jours, de me lire quelque chose, dit-il. Je ne pouvais vous écouter alors; mon attention est maintenant à votre service. Un peu de pratique d«i la langue française ne peut que vous être profitable. J'ai remarqué que votre accent commence à se rouiller.

— Quel livre prendrai-je?

— Voici les œuvres posthumes de Bernardin de Saint- Pierre. Lisez quelques pages des Fragments de V Amazone. »

Elle accepta la chaise qu'il avait préparée près de la sienne; le volume était placé sur le bureau, il n'y avait qu'un livre entre eux ; ses cheveux tombaient si bas, que le précepteur ne pouvait voir la page.

« ftejetez vos cheveux en arrière, » dit-il.

Pendant un instant, Shirley parut incertaine si elle obéirait ou n'obéirait pas à la requête. Un éclair de son œil brilla furtitivement sur le visage du professeur; peut-être que, s'il l'avait regardée avec dureté ou avec timidité, ou si une expression indécise s'était montrée dans sa contenance, elle se fût révoltée, et la leçon se fût terminée là ; mais il attendait seulement son consentement, aussi calme que le marbre , et aussi froid. Elle rejeta son voile de tresses derrière son oreille. Il était heureux que sou visage eût un agréable contour, et que ses joues eussent le poli et la rondeur de la première jeunesse : car, ainsi privé de son ombre douce, son visage eût pu perdre de sa grâce. Mais que lui importait cela dans la compagnie où elle se trouvait? Ni Calypso ni Eucharis ne se souciaient de fasciner Mentor.

Elle se mit à rire. Ce langage était devenu étranger à sa langue; elle hésitait; la lecture était heurtée, arrêtée par une respiration pressée, brisée par des intonations tout anglaises. Elle s'arrêta.

ff Je ne puis continuer. Lisez-moi un alinéa , s'il vous plait, monsieur Moore. »

Ce qu*il lut, elle le répéta : elle prit son accent en trois minutes, a Très-bien 1 fut le commentaire approbateur à la fin du ' morceau.

— C'est presque le français rattrapé, n'est-ce pas?

— Vous ne pourriez écrire le français comme autrefois, j'en suis sûr?...

— Oh l non. Je ferais maintenant d'étranges mots de ma composition.

— Vous ne pourriez composer le devoir de La jpremière femme savante.

— Vous rappelez-vous encore cette vieillerie?

— Jusqu'à la dernière ligne.

— J'en doute.

— Je m'engage à vous le répéter mot pour mot.

— Vous vous arrêteriez court à la première ligne.

— Défiez-moi à l'épreuve.

— Je vous défie. »

Il récita le morceau suivant r

Et il arriva que, lorsque les hommes commencèrent à se multiplier sur la face de la terre, et que des filles furent nées parmi eux, les fils de Dieu virent les filles des hommes et les trouvèrent belles, et ils les choisirent pour leurs femmes.

C'était au commencement du temps, avant que les étoiles fussent placées au firmament, et lorsqu'elles chantaient encore ensemble.

Celte époque est si reculée, le brouillard et la brume des temps l'enveloppent d'une si vague obscurité, que tout trait distinct de coutumes, toute ligne de démarcation de localité, échappent à la perception et défient les recherches. Il sufiitde savoir que le monde existait alors ; que des hommes le peuplaient; que la nature de l'homme, avec ses passions, ses sympathies, ses peines, ses plaisirs, animait la planète et lui donnait une âme.

Une certaine tribu colonisa un point sur le globe. De quelle race était celte tribu, on ne le sait pas; dans quelle région était situé ce point, on ne le dit pas. Nous avons Thabitudede penser à l'Est lorsque nous parlons d*événements de cette date; mais qui affirmera que la vie n'existait pas dans l'Ouest, le Sud, le Nord ? Qui nous contredira si nous disons que cette tribu, au lieu de camper sous les palmiers de l'Asie, errait dans les iles plantées de cbènes situées dans nos mers de l'Europe?

Ce n'est ni une plaine sablonneuse , ni une oasis restreinte et circonscrite que je crois voir. Une forêt dans une vallée aux flancs rocheux et aux ombres d'une sombre profondeur, formée par des arbres pressés les uns sur les autres, descend devant moi. Là, il est vrai, habitent des êtres humains, mais si rares, et dans des allées si couvertes de branches , qu'on ne peut les entendre ni les voir. Sont-ils sauvages? indubitablement. Ils vivent avec la houlette et l'arc : moitié bergers, moitié chasseurs, leurs troupeaux errent aussi sauvages que leur proie. Sontrils heureux? non : ils ne sont pas plus heureux que nous ne le sommes de nos jours. Sont-ils bons? non : ils ne sont pas meilleurs que nous ne le sommes nous-mêmes; leur nature est notre nature, elle est humaine. Il y a dans cette tribu un être trop souvent malheureux, une enfant privée de son père et de sa mère. Nul ne s'inquiète de cette enfant : quelquefois elle est nourrie, mais le plus souvent elle est oubliée. Rarement une hutte s'ouvre pour la recevoir ; le creux d'un arbre ou une froide et humide caverne sont sa demeure. Oubliée, perdue, errante, elle vit plus avec les bêtes sauvages et les oi'* seaux qu'avec ceux de son espèce. La faim et le froid sont ses compagnons. La tristesse est suspendue sur elle , la solitude l'environne. Oubliée et inappréciée, elle pourrait mourir ; mais elle vit et croît. La solitude verdoyante prend soin d'elle et devient pour elle une mère : elle la nourrit de ses baies savoureuses, de ses racines et de ses noix.

Il y a quelque chose dans l'air de ce climat qui excite doucement la vie : il doit y avoir quelque chose aussi dans sa rosée qui guérit comme un baume souverain. Ses saisons tempérées n'exagèrent aucune passion, aucun sens; sa température tend vers l'harmonie ; on dirait que ses brises apportent du ciel le germe de la pensée pure et du sentiment plus pur encore. Les formes des rochers et du feuillage ne sont point grotesquement

fantastiques; les couleurs des fleurs et des oiseaux n'ont pas d'éclat violent : le repos règne dans retendue de ces forêts remplies de douce fraîcheur.

Le charine aimable garanti à la fleur et à l'arbre, accordé à la biche et à la colombe , n'a point été dénié à la fille de rhumanité. Entièrement solitaire, elle a grandi droite et gracieuse. La Nature forma ses traits dans un beau moule ; ils ont mûri dans leurs lignes pures et correctes , inaltérés par les secousses de la maladie. Aucun vent desséchant n'a maltraité la surface de son corps ; aucun soleil brûlant n*a crêpé ou flétri les tresses de ses cheveux ; sa forme blanche brille comme l'ivoire à travers les arbres; sa chevelure ruisselle abondante, longue, luisante ; ses grands yeux brillent dans l'ombre d'un doux et humide éclat : au-dessus de ces yeux , quand la brise le met à nu, son front large et pur ressemble à une page claire et candide, où la connaissance, si la connaissance arrive jamais, pourra écrire son mémorial en lettres d'or. Vous ne voyez dans la jeune sauvage rien de vicieux ni de farouche : elle hante les bois, innocente et pensive, quoiqu'il ne soit pas aisé de deviner à quoi peut penser un être si ignorant.

Le soir d'un jour d'été, avant le déluge, étant entièrement seule, car elle avait perdu toute trace de sa tribu, qui avait erré fort loin, elle ne savait où, elle sortit de la vallée pour voir le Jour disparaître et la Nuit arriver Une pointe de rocher surmontée d'un arbre fut son observatoire : les racines du chêne , couvertes de gazon et de mousse , lui fournirent un siège ; les branches chargées de feuillage lui tissèrent un dais.

Lent et majestueux le Jour se retira, traversant des feux de pourpre, et disparaissant aux adieux du chœur sauvage des hôtes des bois. Puis la Nuit vint, calme comme la mort : le vent tomba, les oiseaux cessèrent de chanter. En ce moment chaque nid contint d'heureux couples, le cerf et la biche dormirent heureux et tranquilles dans leur réduit. '

La jeune fille était assise, le corps immobile, l'âme agitée, occupée cependant plutôt par le sentiment que par la pensée, par le désir que par l'espérance, par l'imagination que par la réalité. Elle sentait que la puissance du monde, du firmament, était sans bornes. Elle se croyait le centre de toute chose, un petit atome de vie oublié, une étincelle d'âme lancée par inadvertance de la grande source créatrice , et maintenant brûlant

isolée, pour s'éteindre au fond d'un noir ravin. Elle se demandait si elle était ainsi destinée à se consumer et à périr, si sa vivante lumière devait passer sans faire aucun bien , sans être vue ni cherchée, étoile perdue dans un firmament sans étoiles, dans lequel ni berger, ni pèlerin, ni sage, ni prêtre, ne verraient un guide ou ne liraient une prophétie? En pouvait-il être ainsi, se demandait-elle, lorsque la flamme de son intelligence brûlait si vive ; loisque sa vie se manifestait si vraie, si réelle, si puissante; lorsque quelque chose en elle d'inquiet et d'agité lui prouvait qu'elle avait reçu de Dieu une force à laquelle elle devait trouver un exercice ?

Elle regardait le Ciel et le Soir ; le Ciel et le Soir lui rendaient ses regards. Elle regarda en bas , cherchant la rive, la montagne, la rivière , qui s'étendaient au-dessous d'elle. Tous les objets qu'elle interrogea lui répondirent par oracles : elle entendit, elle fut impressionnée, mais elle ne put comprendre. Elle leva ses mains jointes au-dessus de sa tête.

« Guide, Assistance, Gonsolalion. venez! » s'écria-t-elle.

Aucune voix ne répondit.

Elle attendit, agenouillée, regardant Gxement en haut. Le ciel se perdait à l'horizon. Les étoiles brillaient éparses dans l'espace immense.

A la fin, une corde trop tendue de son agonie se relâcha : il lui sembla que quelque chose d'éloigné se rapprochait : elle entendit comme la voix du Silence. Ce n'était ni un langage, ni un mot; seulement un son.

De nouveau un son harmonieux, plein, puissant, un son profond et doux comme le frémissement de l'orage, fit onduler le crépuscule.

Puis, plus profond, plus rapproché, plus clair, il roula harmonieusement.

Puis enfin.... une voix distincte passa entre le Ciel et la Terre :

a Eve ! »

Si Eve n'était pas le nom de cette femme , elle n'en avait aucun. Elle se leva.

« Mo voici!

— Eve !

— Oh! Nuit! (ce ne peut être que la Nuit qui parle) me voici! »

La voix, descendant, atteignit la Terre.

« Èvel

— Seigneur ! s'écria-t-elle, contemple ta servante. »

Elle avait sa religion : toute tribu avait quelque croyance, c Je viens à toi : je suis le Consolateur I

— Seigneur, hâtez-vous ! »

Le Soir rougissait plein d'espoir; Tair palpitait; la lune montait large et brillante, mais sa lumière n'éclaira aucune forme.

<( Penche-toi vers moi, Eve. Viens dans mes bras; repose-toi sur mon sein.

— Je m'appuie sur toi, ô être Invisible. Mais qui es-tu?

— Eve y j'ai apporté du Ciel le breuvage de vie. Fille de l'homme, bois à ma coupe I

— Je bois ; il me semble que la plus douce rosée ait visité mes lèvres. Mon cœur aride revit; mon affliction est soulagée; mon angoisse et mes luttes ont disparu. Et la nuit change! les bois, la montagne, la lune, le ciel, tout est changé !

— Tout change , et pour toujours. J'ôte l'obscurité à ta vue ; je délivre tes facultés de leurs fers; sur ton chemin j'aplanis les obstacles. Avec ma présence, je remplis le vide : je réclame comme mien l'atome de vie perdu ; je prends pour moi l'étincelle d'àme qui auparavant brûlait oubliée !

— Oh l prends-moi ! oh 1 réclame-moi! Tu es un dieu.

— Un fîls de Dieu ; un être qui se sent lui-même dans la portion de vie qui t'anime ; auquel il est permis de réclamer son bien, de le nourrir, de l'aider, afin qu'il ne périsse pas abandonné.

— Un Fils de Dieu ! Suis-je donc vraiment élue?

— Toi seule sur cette terre. J'ai vu que tu étais belle : je savais que tu étais à moi. Il m'est donné de te sauver, de te soutenir, de te chérir. Reconnais en moi ce séraphin nommé sur la terre le Génie.

— Mon glorieux époux 1 vraiment descendu d'en haut I Tout ce que je désirais, enfin je le possède. Je reçois une révélation. L'idée confuse, l'obscur murmure qui m'ont hantée depuis ma jeunesse, sont interprétés. Tu es celui que je cherchais. Fils de Dieu, prends ton épouse!

— Sans être humilié, je puis prendre ce qui est à moi. N'ai -je pas moi-même ravi de l'autel la flamme qui a allumé la vie d'Eve? Reviens dans le ciel d'où tu fus envoyée. >

Cette présence, invisible, mais toute-puissante, l'envelop-

pait comme le troupeau enveloppe le jeune agneau. Cette voix, tendre mais pénétrante, vibrait dans son cœur comme une douce musique. Son œil ne percevait aucune image ; et cependant sa vision et son cerveau avaient comme le sentiment de la pure sérénité de Tair, du pouvoir des mers , de la majesté des étoiles, de l'énergie des éléments, de l'inébranlable solidité des montagnes, et par-dessus tout, de Féclat d'une héroïque beauté s'élançant victorieuse sur la Nuit, dont elle dispersait lé^ ombres comme un divin Soleil.

Telle fut l'heure de' l'hymen du Génie et de l'Humanité. Qui répétera l'histoire de leur union depuis ce temps-là? Qui peindra ses félicités et ses misères ? Qui racontera les longues luttes entre le Serpent et le Séraphin ? Comment le Père du mensonge voulut insinuer que le mal était le bien, l'orgueil la sagesse, le poison la passion? Comment l'Ange redoutable le défia, lui résista, le repoussa, purifia la coupe souillée, exalta l'émotion dépravée, rectifia l'inslinct pervers , découvrit le venin caché, confondit la tentation effrontée , purifia , justifia, guida et soutint? Comment par sa patience , par sa force, par cette indicible excellence qu'il tenait de Dieu, son origine, le fidèle Séraphin livra à travers le Temps une grande bataille pour l'humanité ; et quand le cours du Temps fut accompH , et que la Mort voulut barrer les portes de l'Éternité, comment le Génie se tint auprès de son épouse mourante, la soutint dans l'agonie du terrible passage, et la porta triomphante dans sa demeure; comment le Ciel la racheta, la rendit à Jéhovah, son créateur, et à la fin, en face des Anges et des Archanges, plaça sur son front la couronne de l'immortalité?

Qui de ces choses écrira la chronique?

c Je ne pus jamais corriger cette composition, dit Shirley, lorsque Moore eut fini. Votre plume de censeur l'avait couverte d'observations critiques que je m'efforçai en vain d'approfondir. »

Elle avait pris un crayon sur le bureau du précepteur, et elle s'occupait à dessiner de petites feuilles , des fragments de piliers, des croix brisées, sur les marges du livre.

a Vous pouvez avoir à moitié oublié le français ; mais vous

n'ave;^ pas perdu vos habitudes d'écolière, je le vois, dit Louis, et mes livres ne seraient pas plus en sûreté avec vous aujourd'hui qu'autrefois. Mon Bernardin de Saint-Pierre nouvellement relié serait bientôt comme mon Racine, qui garde le souvenir de miss Keeldar sur toutes ses pages. »

Shirley laissa tomber le crayon comme s'il lui eût brûlé les doigts.

c Bites-moi quelles étaient les fautes de ce devoir, demandât-elle. Étaient-ce des erreurs grammaticales, ou bien vos objections s'adressaient-elles au fond ?

— Je n'ai jamais dit que les lignes que j'y avais tracées étaient Tindicationde fautes. Vous voulûtes penser ainsi, et je m'abstins de toute contradiction.

— Que voulaient-elles dire, alors?

— Gela est sans importance aujourd'hui.

— Monsieur Moore, s'écria Henry, faites répéter à Shirley quelques-uns des morceaux qu'elle disait si bien par cœur.

— Si j'en demande un, ce sera le Cheval dompté, dit Moore, » taillant avec son canif la plume que Shirley avait émoussée.

Elle tourna la tête de côté; son cou, ses joues claires, privés de leur voile naturel, rougissaient vivement.

a Ahl vous voyez qu'elle n'a pas oublié, monsieur, dit Henry avec triomphe. Elle sait combien elle était méchante. »

Un sourire auquel elle ne voulait pas permettre de s'épanouir fit trembler sa lèvre ; elle baissa la tête et se cacha le visage moitié dans ses mains, moitié dans ses cheveux, qui retombèrent de nouveau.

<r Certainement, j'étais une rebelle! répondit-elle.

— Une rebelle l répéta Henry. Oui ; vous et papa vous vous étiez querellés terriblement, et vous l'aviez mis au défi, ainsi que maman et mistress Pryor, et tout le monde : vous disiez qu'il vous avait insultée.

— Il m'avait insultée, interrompit Shirley.

— Et vous vouliez quitter Sympson-Grove à l'instant même. Vous aviez réuni tous vos effets, et papa les jeta hors de votre malle; maman pleurait, mistress Pryor pleurait; toutes deux se tordaient les mains en vous suppliant de vous calmer; et vous étiez là agenouillée sur le plancher, avec vos effets et votre malle retournée devant vous, paraissant.... paraissant.... quoi I dans une de vos colères. Vos traits, dans ces moments-là, ne sont pas contractés ; ils sont fixes^ mais tout à fait beaux ;

SHIRLEY. kl

vous paraissez à peine irritée, seulement résolue ; et cependant on sent qu'un obstacle qui traverserait votre cbemin serait brisé comme par la foudre. Papa faiblit et appela M. Moore.

— Assez, Henry.

— Non, ce n'est pas assez. Je sais à peine comment s*y prit M. Moore; je me souviens seulement qu'il donna à entendre à papa que cette agitation allait faire revenir sa goutte ; puis il parla tranquillement aux ladies, les engageant à sortir; ensuite il vous dit, miss Shirley, que ce n'était pas le moment des paroles et des remontrances, mais que le thé venait d'être servi dans la salle d'étude, qu'il avait bien soif, et qu'il serait heureux que vous voulussiez bien pour l'instant laisser là vos bagages et venir préparer une tasse de thé pour lui et pour jnoi. Vous vîntes; vous ne vouliez pas parler d'abord ; mais vous ne tardâtes pas à vous adoucir et à reprendre votre enjouement ordinaire. M. Moore se mit à vous parler du continent, de la guerre, de Bonaparte, sujet que nous aimions tous deux à entendre traiter. Après le thé, il nous dit que ni l'un ni l'autre ne devions le quitter de la soirée : il ne voulait pas nous perdre de vue, de peur qu'il ne nous arrivât quelque désagré^ ment. Nous demeurâmes assis à chacun de ses côtés ; nous étions si heureux! Je n'ai jamais passé une aussi agréable soirée. Le lendemain, il vous administra, miss, une mercuriale d'une heure, qu'il termina en vous disant d'apprendre dans Bossuet, comme punition, une pièce, le Cheval dompté. Vous l'apprîtes au lieu de faire vos malles, Shirley. Nous n'entendîmes plus parler de votre désertion. M. Moore vous tourmenta sur ce sujet pendant plus d'une année.

— Jamais elle n'a récité une leçon avec plus d'esprit, dit Moore. Elle me donna alors la satisfaction d'entendre pour la première fois ma langue maternelle parlée sans accent par une jeune fille anglaise.

— Pendant tout un mois elle fut aussi douce que des cerises d'été, dit Henry : une bonne et franche querelle laissait toujours le caractère de Shirley meilleur qu'elle ne l'avait trouvé.

— Vous parlez de moi comme si je n'étais pas présente, fit observer miss Keeldar, qui n'avait point encore relevé la tête.

— Êtes- vous bien sûre d'être présente ? demanda M. Moore ; il y a certains moments, depuis mon arrivée ici, où j'ai été

tenté de demander à la dame de Fieldhead si elle savait ce qu'était devenue mon ancienne élève.

— Elle est ici maintenant.

— Je la vois, et même assez humble ; mais je ne voudrais conseiller ni à Henry ni à d'autres de croire trop implicitement à une humilité qui un moment peut cacher son visage rougissant comme une modeste petite enfant, et un instant après se relever pâle et hautaine comme le marbre de Junon.

— Un homme de Tantiquité, dit-on, donna Ja vie à la statue sortie de son ciseau. D'autres peuvent avoir la puissance contraire de changer la vie en pierre. »

Moore s'arrêta un instant sur celte observation avant d'y répondre. Son regard à la fois frappé et méditatif semblait dire : c Étrange phrase I quelle en peut être la signification ? > Il la retourna dans son esprit, lentement et profondément, comme un Allemand pesant une proposition de métaphysique.

«: Vous voulez dire, reprit-il enfin, que quelques hommes inspirent de la répugnance, et glacent ainsi le cœur le plus bienveillant.

— Très-ingénieux ! répondit Shirley. Si l'interprétation vous platt, vous êtes libre de la considérer comme vraie. Gela m'est égal. :d

Et disant cela, elle redressa sa tête , qui prit tout à coup l'expression hautaine et la couleur de marbre que Louis venait de décrire.

< Contemplez la métamorphose! dit-il : réalisée aussitôt qu'imaginée ; Thumble nymphe se change en une inaccessible déesse. Mais il ne faut pas qu'Henry soit frustré du récit, et Olympia daignera lui donner ce plaisir. Commençons.

— J'ai oublié la première ligne.

— Je ne l'ai pas oubliée, moi. Si ma mémoire est rétive, elle retient bien. J'acquiers avec résolution la science et la sympathie ; la science croît dans mon cerveau, le sentiment dans ma poitrine ; et ce n'est pas comme ces produits hâtifs qui, n'ayant aucunes racines, fleurissent assez vigoureusement pour un temps, et tombent bientôt flétris et desséchés. Attention, Henry 1 Miss Keeldar consent à vous donner cette faveur, c Voyez ce cheval ardent et impétueux.... a> C'est ainsi que cela commence. »

Miss Keeldar consentit à l'effort qui lui était demandé; mais bientôt elle s'arrêta.

c À moins d'entendre le morceau entièrement répété, je ne peux continuer, dit-elle.

— Cependant il fut promptement appris; vite gagné, vite perdu, 9 dit le précepteur. Il récita le passage avec assurance, correctement, avec une emphase lente et expressive.

Shirley, par degrés, inclina son oreille à mesure qu'il avançait. Son visage, détourné d'abord, se tourna vers lui. Lorsqu'il eut fini, elle prit le mot comme de ses lèvres; elle prit le même ton; elle saisit son propre accent, elle débitâtes phrases comme il les avait débitées lui-même. Elle reproduisit sa manière, sa prononciation, son expressiou.

C'était maintenant son tour de solliciter.

c Rappelez-vous le Songe d'Athalie, dit-elle, et récitez-le. »

Il le récita. Elle le reprit après lui ; elle trouvait un vif plaisir à pouvoir ainsi s'approprier sa langue; elle sollicita plus ample indulgence ; tous les anciens exercices furent passés en revue, et avec eux Shirley vit revivre ses joyeux jours d'études.

Moore avait dit quelques-uns des meilleurs passages de Corneille et de Racine, et avait entendu l'écho de sa voix profonde dans la voix harmonieuse de la jeune fille, qui modulait fidèlement son organe sur le sien. Le Chêne et le Roseau^ la plus belle des fables de La Fontaine, avait été récitée, bien récitée par le précepteur, et l'élève avait avidement profité de la leçon. Peut-être un sentiment simultané les saisit-il alors, à savoir que leur enthousiasme était monté à un point où le léger aliment de la poésie française ne pouvait suffire à l'entretenir; peut-être désiraient-ils tous deux jeter un tronc de chêne anglais à cette flamme dévorante. Moore reprit :

c Et ce sont là nos meilleures pièces ! Et nous n'avons rien de plus dramatique, de plus nerveux, de plus original ' ! d

Puis il sourit et garda le silence. Toute sa nature semblait

4 . Souvenez-vous, lecteur, que Técole moderne de poésie française , telle qu'elle est aujourd'hui, était inconnue : I^amartine, Victor Hugo, etc., avaient leurs vers et leur réputation à faire ; certainement Louis Moore eût pu satisfaire les désirs de ses robustes poumons et de son large cœur en demandant do sa voix la plus profonde :

' Quels sont ces bruits sourds?

Écoutez vers Tonde Cette voix profonde, Qui pleure toujours, Et qui toujours gronde, Quoiqu'un son plus clair

se reposer dans sa sérénité : debout près du foyer, il appuyait son coude sur le manteau de la cheminée, plongé dans une agréable rêverie.

Le crépuscule allait disparaître; les fenêtres de la salle d'étude, obscurcies par les plantes grimpantes dont le vent d'octobre n'avait point encore balayé le feuillage desséché, laissaient pénétrer à peine un rayon du ciel ; mais le feu donnait assez de clarté pour la causerie.

Louis Moore s'adressa à son élève en français; elle lui répondit d'abord avec une hésitation rieuse et avec des phrases rompues. Moore la reprenait en l'encourageant ; Henry avait pris part à la leçon ; les deux élèves se tenaient en face du mattre, leurs bras mutuellement passés autour de leur taille. Tartare, qui avait longtemps sollicité et avait enfin obtenu son admission, s'était assis sagement devant le foyer, regardant la flamme qui s'échappait de morceaux de charbon placés au milieu des cendres rouges. Le groupe était assez heureux ; mais un sourd bruit de roues qui se fît entendre sur le pavé de la cour vint bientôt les surprendre désagréablement.

« C'est la voiture qui revient, dit Shirley; le dîner doit être prêt, et je ne suis pas habillée. »

Une servante arriva avec la chandelle de M. Moore et le thé ; car le précepteur et Télève dînaient habituellement' à l'heure du goûter.

Parfois l'interrompe, Le vent de la mer Souffle dans sa trompe.

Ou il eût pu se complaire dans la rude vigueur de Barbier :

O Corse à cheveux plats, que la France était belle

Au grand soleil de messidor !

C'était une cavale indomptable et rebelle

Sans frein d'acier ni rênes d'or ; Une jument sauvage, à la croupe rustique

Fumant encor du sang des rois, Mais fière, et d'un pas libre heurtant le sol antique

Libre pour la première fois.

Jamais aucune main n'avait passé sur elle

Pour la flétrir ou l'outrager, Jamais ses larges flancs n'avaient porté la selle

Ni le harnais de l'étranger.

Tout son poil était vierge, et belle, vagabonde,

L'œil haut, la croupe en mouvement, Sur ses jarrets dressée, elle effrayait le monde

Du bruit de son hennissement.

c M. Sympson et les ladies sont de retour, dit-elle, et sir Philippe Nunnely est avec eux.

— Comme vous avez tressailli et comme votre main trembîei Shirley 1 dit Henry, lorsque la servante eut fermé les volets et fut partie. Mais je sais pourquoi ; ne le savez-vous pas, monsieur Moore? Je connais les intentions de papa. C'est un petit homme fort laid, ce sir Philippe : je voudrais qu'il ne fût pas venu ; je voudrais que mes sœurs et tout le monde fussent demeurés à De Walden Hall pour dîner. Shirley eût fait une fois de plus le thé pour vous et pour moi, monsieur Moore, et nous aurions passé une heureuse soirée. 3»

Moore fermait son bureau et serrait son Bernardin de Saint -Pierre.

« C'était là votre plan, n'est-ce pas, mon garçon?

— Ne l'approuvez-vous pas, monsieur?

— Je n'approuve pas les utopies. Regardez la vie sous sa face de fer; affrontez la réalité dans sa contenance d'airain. Faites le thé, Henry, je serai de retour dans une minute. »

Il quitta la chambre; ainsi fit Shirley, par une autre porte.

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