‹ ShirleyChapitre 35 sur 46 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Les paysans.

^'àyant |)lus ()UMné élève, quoiqu'elle Ae doilnât pluà de peine que trois bu quatre, et quoique sa sœur prtt encore des leçons d'allemand et de dessin, j'avais beaucoup plUs de temps à ma disposition que jô n'en dVais jamais eu depuis que j'avais pris le joug de gouvernante ; temps que j'emplovais partie à correspondre avec mes amis, pattie à lire, à étudier, à prâti^ quer la musique, le chant, etc.; et pai'tie à mé promener dans le domaine ou les champs adjacents, avec mes élevés, si elles désiraient ma compagnie ; seule, si elles ne st soùiciâieni point de m'avoir avec elles.

Souvent, quand elles n'avatëht |)oint sous la thaih de plus agréable occupation, les miss Murrây s'àmusaientà visiter les ' pauvres paysans qui demeuraient sur le domaine de leur père, pour recevoiir leurs hommages flatie^urs ou pour entendre les anciennes histoires et lés comiliérages racontés par les vieilles femmes ; ou peut-être pour le plaisir plus pur de faire des beti* reux par leur présence et leurs dôniS) si aiséméht accordés, reçus avec tant dé reconnaissance. Quelquefois j'étiais priée d'accompàgher l'une des deux sœurs ou toutes les deux dans ces visites, et quelquefois on me demandait d'y aller seule pooir rènôplir quelque {ii^omessë (qu'elles avaient été plus promptes à faire qu'à tenir, pour porter quelques petits dons, ou faire ia lecture à ceuk qui étaient hialades où triisteS. Dé cette fhçon, je fis quelques connaissances parmi les paysans; et, de temps en temps, j'allais leur rendre Visite pt)tlf mon pi'Opre compte.

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J'ftvais généralement plus de «atis&oUon à y aHer seule qu'aveo Tiaie ou l'autre des jBuaea ladies : car, par suite de leur éducation dèfeetueùse, elles ce comportaient envers leura inférieur» d*une manière qui m'était fort désagréable à voir. Elles regardaient ces pawrres créaiurf s pendant leom repas^ &iaant des remarq«ea inciviles sur tour nourriture et leur façon de manger; elles riaient de leur ignorance et dfi^ leur langage

' campagnard, au point que quelques*uns osaient à peine parler; elles traitaient dé graves vieillards dès deux sexes, de vieux fous et de vieilles bètes, à leur neè, et cela sans aucune intention de les offenser. Je pouvais voir que ces gens étaient souvent offensés et ennuyés de cette conduite, quoique leur erainte des « grandes ladies > les empêchât de montrer aucun ressentiment; lUais elles ne s'apercevaient de rien. Elles pensaient que ces paysans étant pauvres et ignorants, ils deVUienl être stupideâ et abrutis ; qu'aussi longtemps qu'elles, leurs supérieures, voudraient condescendre à leur parler, à leur donner des schellings, des demi-couromies et des articles d'^abilment, elles avaient le droit de s'amuser à leurs dépens; que le peuple devait les adorer comme des anges de lumière s'abaissant à pourvoir à leurs besoins et à illuminer leur humble demeure.

Je fis de nombreuses et diverses tentatiVei pour débarrasser mes élèves de ces idées erronées sans alarmer leur orgueil , qui s'offeneait vite et se calmait difficileofient , mais avec peu de résultats, et je ne sais vraiment laquelle était le plus répréhen^ible des deux : Mathilde était plus rude et plus emportée; mais Rosalie , que par son Age et son eiLtérieur distingué on eût pu croire plus raisonnable, était aussi inconsidérée, aussi insouciante, aussi étourdie qu'une eifant de douze ans.

Par un beau soleil de la (in de février, Je toe promenais un Jour dans le parc, jouissant du triple luxe de la solitude, d'un

. livre et d'un temps agréable : car miss Itethildé était montée à cheval, oomme elle le faisait tous les jours; et mis Murray était sortie en voiture avec sa mère pour l^rë quelques visites du matin. La pensée me vint alors de laisser là ces plaisirs égoïstes et le parc avec son magnifique ciel bleu, le vent de l'ouest soufflaut doucement danssèa branches sane feuillage, la neige que l'on voyait eneore dans lés bas-fonds, fiiais qui fondait rapidement sous les chauds rayons du soleil, el les

26S AGNÈS GRËT.

gracieux daims broutant Theibe humide qui commençait à prendre la fraîcheur et la verdure du printemps, et d'aller jusqu'au cottage de Nancy Brown, une pauvre veuve dont le 61s travaillait tout le jour dans les champs; elle était affligée d'une inflammation des yeux qui, depuis quelque temps, la rendait incapable de lire, à son grand chagnin, car c'était une femme d'un esprit sérieux et réfléchi. J'allai donc , et la trouvai seule, comme d'habitude, dans sa petite cabane sombre, sentant la fumée et l'air renfermé, mais aussi propre qu'elle la pouvait tenir. Je la trouvai assise devant son petit feu, tricotant, activement, avec un petit coussin à ses pieds, placé là pour la commodité de son gentil ami le chat, qui y était couché mollement, sa longue queue encerclant ses pattes veloutées et les yeux demi-clos regardant le feu d'un air rêveur»

«Eh bien, Nancy, comment allez-vous, aujourd'hui?

— Doucement, miss. Mes yenx ne vont pas mieux, mais mon esprit est un peu plus tranquille, > répondit*elle en se levant et en me saluant d'un air content, ce qui me fit plaisir à voir, car Nancy avait été quelque peu atteinte de mélancolie religieuse.

Je la félicitai sur son changement. Elle convint que c'était un grand bienfait du ciel, et s'en montra très-reconnaissante, ajoutant :

€ S'il platt à Dieu de me conserver la vue et de me permettre de lire encore la Bible, je me croirai aussi heureuse qu'une reine.

— J'espère qu'il vous la conservera, Nancy, répondis-je; et, en attendant, je viendrai vous faire la lecture de temps en temps, quand je pourrai disposer d'un moment, j

Avec des expressions de reconnaissance, la pauvre femme se leva pour m'offrir une chaise; mais, comme je lui en avais épai^né la peine, elle s'oqcupa de tisonner le feu et d'y jeter quelques morceaux de bois, puis alla prendre sa Bible sur le rayon, l'épousseta avec soin et me l'apporta. Lui ayant demandé s'il y avait quelque paaaage qu'elle désirât entendre de préférence, elle me répondit :

« Eh bien, miss Grey, si cela vous est égal) j'aimerais à eo^ tendre ce chapitre de la première épttre de saint Jean, qui dit : ( Dieu est amour, et celui qui habite dans l'amour, habite en Dieu, et Dieu en lui. »

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En cherchant un peu, je trouvai ces mots dans le quatrième chapitre. Lorsque je fus au quatrième verset, elle m'interrompit, et, en me demandant pardon d'une telle liberté, me pria de lire très-lentement, a6n qu'elle pût bien saisir le sens, et d'appuyer sur chaque mot, espérant que je voudrais bien Texcuser, attendu qu'elle était une simple créature.

ç Les plus sages personnes, répondis-je, pourraient réfléchir sur chacun de ces versets pendant une heure, et en tirer profit, et j'aime mieux les lire lentement que vite. 3

Je finis donc le chapitre avec autant de lenteur qu'elle le désirait, lisant, en outre, avec autant d'expression que je le pus. Mon auditeur m'écouta très-attentivement, et me remercia sincèrement lorsque j'eus terminé. Je demeurai sans rien dire environ une demi-minute, pour lui donner le temps de réfléchir sur cette lecture, quand, à ma surprise, elle rompit le silence en me demandant comment je trouvais M. Weston.

c Je ne sais, répliquai-je, un peu déconcwtéa par Timprévu de la question ; je pense qu'il proche fort bien.

— Oui I et il cause bien aussi !

— Vraiment?

— Oui. Mais peut-être ne l'avez-vous pas va beaucoup et n'avez-vous encore guère causé avec lui?

— Non; je ne parle jamais à personne, excepté aux jeunes ladies du château.

-— Ah! ce sont de charmantes et bonnes ladies; mais elles ne peuvent causer comme lui.

— Il vient donc vous voir, Nancy?

— Oui, mîss, et j'en suis bien reconnaissante. Il vient nous voir, nous autres pauvres créatures, un peu plus souvent que ne le faisait M. Blight, et que le recteur lui-même; et il fait bien» car il est toujours le bienvenu. Nous n'en pourrions pas dire autant du recteur, car il y en a qui ont peur de lui. Quand il entre dans une maison, ils disent qu'il ne manque jamais de trouver tout mal, et II se met à réprimander aussitôt qu'il a passé la porte; mais peut-être croit-il que c'est son devoir de leur dire ce qui est mal. Et souvent il vient pour gronder les gens de ce qu'ils ne vont pas à l'église, ou de ce qu'ils ne s'agenouillent pas et ne se lèvent pas quand les autres le font, ou de ce qu'ils vont à la chapelle des méthodistes, ou autre chose de cette sorte. Mais je ne puis dire qu'il ait trouyé beaucoup ^

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réprimander a^eo aMri. Il yint me vdr une fois ou âeux cirant rarrivée de M. Weston, quand j'araia Teaprife gf malade; comme ma aanté allait très«mal aussi, j'osai TenVoyer chercher, et il vint toul de suite. J'étais bien cruellement affligée, miss Grey. Grâce à Dien^ c'est un peu passé maintenant ; mais quand je prenais ma Bible, je n'en pouvais tirer aucune consolation. Ce même chapitre que vous venez de me lire me troublait beaucoup. « Celui qui n'aime pas, ne connaît pas Dieu, s Gela me semblait terrible; car je sentais que je n'aimais ni Dieu, ni le prochain^ comme je l'aurais dû et comme je l'aurais voulu. Bt le chapitre précédent, où il est dit : c Celui qui est né de Dieu ne peut commettre le péché. » Et un autre endroit où il est dit : « L'amour est raocomplissement de la loi. s Et beaucoup , beaucoup d'autres , miss; je tous fatiguerais si je vous les disais tous. Mais tout semblait me condamner, et me montrer que je n'étais pas dans la bonne voie. Et comme je ne savais pas comment y rentre^, j'envoyai Bill prier M. Hatfield d'être assez bon de venir me voir quelque jour; et, quand il vint, je lui dis tous mes troubles.

— Et que vous dit-il, Nancy?

-^ Il eut l'air de se moquer de moi, mis8« Il se peut que je me trompe, mais il siffla d'une certaine façon et je vis un léger sourire sur son visage; puis il dit: c Oh! tout cela est de l'extravagance l vous avez fréquenté les méthodiates, ma bonne femme. > Mais je lui dis que je n'étais jamais allée chez les méthodistes. Il me dit alors : c Eh bien, il vous faut venir à l'église, où vous entendrez les Écritures oorreotement expliquées, au lieu de méditer là sur votre Bible à la maison. > Je lui dis que j'avais toujours fréquenté l'église lorsque j'étais en bonne santé; mais que par ce froid hiver, et avec mes lAiumatismes et mes autres inûrmilés, je ne pouvais me hasarder à aller si loin. Mais il me répondit : « Gela fera du bien à vetre rhumatisme de marcher jusqu'à l'église ; il n'y a rien comme l'exercice pour guérir le rhumatisme. Vous marches assez bien dans les environs de cette maison ; pourquoi ne pourriez-yous pas marcher jusqu'à l'église? Le fait est que vous devenez trop esclave de vos aises, dit-il. Il est toujours facile d'inventer des excuses pour éluder son devoir. > Vous savez, miss Grey, qu'il n'en était pas ainsi. Pourtant je lui disque j'essayerais. « Mais, je vous prie, monsieur^ dis-je, si je vais à Téglise, en serai-je

meilleure? J'ai besoin de fiayoir que mes péchéi^ sont 9ffacé^, de sentir qu'ils ne me seront jamais opposés, et que l'amour de Dieu est répandu dpns vf\Qn pœur, et si je pe retire aucun bien en lisant la Bible et en faisant mes prières à la maisoq, quel bien trouverai^je en allant ^l'église? — L'ég|ise, dit-il, est le lieu désigné par Dieu ppur son culte. Il' est de votre de^ voir d*y aller aussi souvent que vous le pouvez. Si vous avej; besoin de consolation, vous devez la chercher dans le sentier du devoir. » Et il dit beaucoup d^au ires choses e^corO} mais je ne puis me souvenir de toutes ses belles paroles* Pourtant toutes se résumaient en ceci : que je devais aller à Téglise aussi sou^ vent que je le pourrais, et porter avec moi mop livre d^ prières, a6n de lire tous les répons après le clerc, me lever, m'age-* nouiller, m'asseoir, auK moments indiqués, communier à toutes les occasions, épouter ses serments ou ceux de A|. Blight, et que tout irait bien ; si je remplissais ainsi mon devoir, je finirais certainement par recevoir la bénédiction de Dieu* « Mais si vous ne trouvez pas de consolation en suivant cette voie, tout est fini, dit-il. — Vous penseriez donc, alors, que je serais réprouvée? dis-je. — Eh, si vous faites tout ce que vous pouvez pour entrer au ciel et que vous ne puissiez y réussir, vous devez être de ceux qui cherchent à entrer par une porte étroite et qui ne peuvent y parvenir, n Et il me demanda alors si j'avais vu quelques- unes des iadies do château ce matin4à. Je lui dis que j'avais vu les jeunes miss aller sur la lande, et il renversa pion pauvre chat sur le plancher et courut après elles, aussi gai qu'une alouette : mais, moi, j'étais fort triste. Ses dernières paroles étaient tombées sur mon cœur et y restèrent comme une masse de plomb jusqu'à ce que je fusse fatiguée de la per-» ter. Pourtant, je suivis son avis : je pensai qu'il avait de bonnes intentions, quoiqu'il eût une drôle de façon d'agir. Mais vous savez, miss, il est riche et jeune , et il ne peut guère comprendre les penséei d'une pauvre vieille femme comme moi. Je fis de mon mieux pour accomplir tout ce qu'il m'ordonnait.... mais peut-être, miss, je vous ennuie aveo mon bavardage?

•^ Oh non I Nancy, continuez, dites*-moi tout.

— Eh bieni mon rhumatisme alla mieux ; je ne sais si ce fut ou non parce que j'allais à l'église, mais un dimanche matin qu'if gelait fort je contractai cette inflammation aux yeux. Elle

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ne se déclara pas tont à coup, mais pea à peu.... Mais je vois que je vous parle de mes yeux, c'est du trouble de mon esprit que je voulais vous parler ; et, pour vous dire la vérité, miss Grey, je ne crois pas qu'il ait été guéri par mes visites à l'église ; ma santé alla mieux, mais mon esprit n'y gagna rien. J'écoutai et écoutai encore les ministres, je lus et relus mon livre de prières; c'était comme c de l'airain sonore et une cymbale qui tinte. » Les sermons, je ne pouvais les comprendre, et le livre de prières ne servait qu'à me montrer combien j'étais perverse, puisque je pouvais lire de si bonnes paroles et n'en être pas meilleure, et je sentais souvent que prier était pour moi un dur labeur et une lourde tâche, au lieu d'un bienfait et d'un privilège comme pour tous les bons chrétiens. Il me semblait que tout était sombre et aride devant moi. Puis , ces mots terribles : c Beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas ! » glaçaient mon esprit d'épouvante.

< Cependant un dimanche, que H. Hatfield prêchait sur le sa crement, je remarquai qu'il dit : « S'il est quelqu'un parmi vous qui ne puisse calmer sa conscience, mais ait besoin de consolation et de conseils, qu'il vienne me trouver ou aille à quelque autre sage et savant ministre de la parole de Dieu, et qu'il découvre son tourment. » Aussi, le dimanche suivant, avant le service , je me rendis dans la sacristie et commençai à parler de nouveau au recteur. J'avais eu de la peine à prendre une telle liberté; mais je pensai que, lorsque mon âme était en jeu, iltie me fallait pas hésiter. Il me dit qu'il n'avait pas alors le temps de m'entendre. c Et d'ailleurs, dit-il, je n'ai pas autre diose à vous dire que ce que je vous ai déjà dit auparavant. Recevez la communion, et allez remplir votre devoir, et si cela ne vous sert pas, rien ne vous servira. Ainsi né m*ennuyez pas davantage. > Je m'en allai donc. Mais j'entendis M. Weston, M. Weston était là, miss, c'était son premier dimanche à Horton, voua savez, et il était en surplis dans la sacristie, aidant le recteur à passer sa robe.

— Oui, Nancy.

— Et je l'entendis demander à M. Hatfield qui j'étais, et il répondit : c Oh ! c'est une singulière vieille folle. » Et je fus bien affligée, miss Grey; j'allai à mon siège, et m'efforçai de faire mon devoir comme auparavant ; mais je ne pus retrouver la tranquillité. Je communiai même, mais il me sembla

que je buvais et mangeais ma condamnation. Aussi, je revins à la maison cruellement troublée.

c Mais le lendemain, avant que j'eusse fait le ménage^ car vraiment, miss, je n'avais pas le cœur à ranger, à balayer, et à laver les pots, et je m'étais assise dans l'ordure, qui vois-je entrer?... M. Weston. Je me levai en sursaut et me mis à balayer et à faire quelque chose, et je m'attendais à ce qu'il allait me réprimander sur mon oisiveté, ainsi que M. Hat6eld n'eût pas manqué de le faire. Mais je me trompais. Il me dit seulement bonjour d'une façon trôs-civile. Je lui époussetai «ine chaise, et arrangeai un peu le foyer; mais je n'avais pas oublié les paroles du recteur, et je lui dis : < Je m'étonne, monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir si loin pour voir une singulière vieille folle comme moi. » Il parut surpris de cela; mais il voulut me persuader que le recteur avait dit cela en plaisantant, et comme cela ne réussissait pas, il me dit : « Eh bien, Nancy, il ne faut plus autant vous affecter de cela. M. Hatfield était un peu de mauvaise humeur en ce moment-là : vous savez que nul de nous n'est parfait, et que Moïse même parla inconsidérément et contre l'esprit de Dieu de ses propres lèvres. Mais asseyez vous une minute, si vous en avez le temps, et dites-moi tous vos doutes et vos craintes, et je m'efforcerai de les dissiper. » Ainsi je m'assis à côté de lui. Il était toutàfaitun étranger, vous savez, miss Grey, et même plus jeune que M. Hatfield je crois ; je lui avais vu une physionomie moins agréable que celle de M. Hatfield, et à première vue il paraissait plutôt un peu sévère; mais il parlait avec tant de civilité I et quand la chatte^ pauvre créature, sauta sur ses genoux, il ne fit que sourire un peu et la caresser de la main ; je pensai que c'était là un bon signe : car, une fois qu'elle fit la môme chose pour le recteur, il la jeta brusquement à terre , comme par mépris et par colère, la pauvre douce béte. Mais on ne peut attendre d'une chatte qu'elle connaisse la civilité comme une chrétienne, vous savez, miss Grey.

— Non, certainement, Nancy. Mais que dit alors M. Weston?

— Il ne dit rien ; mais il m'écouta avec autant de calme et de patience qu'il est possible, et sans jamais faire parattre la moindre expression de mépris. Ainsi, je continuai et lui dis tout ce que je viens de vous dire , et môme davantage. « Eh bien , dit-il , M. Hatfield avait tout à fait raison de vous dire de persévéter à remplir vos devoirs; mais, en vous conseil-

S74 lerVtS GRBT.

Içint d'all^r à Téglise et d'assiater au sarviee, il n'a pas m rintention de vous dire que c'était lè tout le davoir d'un ebrétiep : il pensait que voua pourriez apprendre là ce qu'il faut faire en outre, et que voue seriez Qmenée peu à peu à prendre 4u plaisir à ces exercices, au lieu de les regarder comme une tâche et un fardeau. Et si vous lui aviez demandé de vous expliquer c^s mots qui' vous troublent tant, je crois qu'il vous eât dit qi^e s'il y eu a beaucoup qui cherchent à entrer^par la porte étroite ^t qui ne le peuvent pas, ce sont leurs propres péchés qni les an empochent; absolument comme i|n homme chargé d'un gros sap» qui voudrait passer par une porte étroite et qui ne pourri^it y parvenir qu'en laissant le sac derrière lui. Mais vous, Nancy, je ne crains pas de le dire, vous n'avez point de péchés dont vous ne seriez aise de vous débarrasser, si vous saviez comment* *- Ahl monsieqr, vous dites la vérité, répondisrje. — r Sb bien, continua-t*il, vous connaissez le premier et gr^ndcommandeme&t, et le second qui est semblable au premier, commandements qui renferment toute la loi et les prophètes? Vous dites que vous ne pouvez aimer Dieu. Mais je pense que, si vous pouviez saiii0piient considérer ce que c*est que Dieu, vous trouveriez remède i cela. Dieu est votre père, votre meilleur ami \ tout bienfait, tout cq qui est bon, egréable ou utile, vient de ]^\ ; tout ce qui est pial, tout oe que vous Avez raison de baVr, de mépriser et de craindre, viei^t de Satan, sop eunemi aussi biep que le nôtre. C'est pour cela que Dieu s'est manifesté dans la chair» afin de pouvoir détruire l'muyredu démon. En im mot, Pieu S9< wnouTj et plus nous avons en n^us d'amour, plus nous sommes rapprochés delui,plus nousppssédousde son esprit. ^ Ah I niOQsleur, dis-je , si je peux toujours penser à ces choses, je crois que je pourrai tQHJours bien aimetPieu; mai^ commeut puis-je aimer mes semblables, lorsqu'ils me font du ]p|il,etsout pour la plupart %\ méchants et si pécheurs? :— iCela peut ^mbler difficile, dit- il, d'aimer uos seipbl^bles, qui sout si imparfaits et dont les fautes souvent éveillent le mal qui est en nous, Mais souveuez^vuns que c'est Dieu qui les a faits et qu'il les aime ; que quiconque aime celui qui a engendré, aime aussi celui qui a été engeudré; et que si Dieu noi|s a aimés au point de laisser mourir pour nous son Fils unique, nous devons e^ssi nous ajiner les uns les autres. Mais si vous ne pouvez éprouver une af ection positive pour ceux

qui pe se soucient pas de VQUS) vous PQnvez 9ia mo ns tâpbpr de

leur faire ce que vous voudriez qui you4 fût fait. Vous pouvez vous efforcer de plaindre leurs chutes et d'excuser leurs offenses, de faire eu un mot tout le biee que vous pourrez à ceux qui vous environnent. Et si vous vous accoutumez à cela, Nancy, cet effort même vous fera les aimer un peu, sans parier de la bonté que votre bienveillance engendrera en eux, quoiqu'ils puissent n-avoir pas grand' chose de bon en eux. Si bous aimons Dieu et voulons le servir, efforçons-nous d'être comme lui, de faire son œuvre, de travailler à sa gloire, qui est le bien de l'homme, de hâter Tavénement de son royaume, qui est la paix et le bonheur du monde entier. Dans ce but, quelque impuissants que nous paraissions être, en faisant tout le bien que nous pouvons dans le cours de notre vie, le plus humble de nous peut faire beaucoup. Vivons donc dans l'amour, afin qu41 puisse demeurer en nous et nous en lui. Plus nous accordons d'amour, plas nous en recevrons, même ici-bas, et plus grande sera notre récompense au ciel, à la fin de nos labeurs. Je crois, miss, que ce sont là ses propres paroles, car j'y ai pensé plus d'une fois, i Alors, il prit la Bible; en lut çà et là des passages qu'il m'expliquait aussi clairs que le jouv. Il me sembla qu^una nouvelle lumière se faisait dans mon âme ; je sentais comme un rayon qui pénétrait mon cœur, et j'aurais désiré que le pauvre Bill et tout le monde fàt là pour l'entendra et pour se réjouir avec moi.

« Après qu'il fut parti, Hannab Rogers, une de mes voisines, entra et me demanda si je voulais l'aider à laver. Je lui dis que je ne le pouvais pas en ce moment, car je n'avais pas encore mis sur le feu les pommes de terre pour le dtner, et n^avais pas lavé la vaisselle du déjeuner. Elle commença alors à me reprocher mon oisiveté. Je fus un peu vexée, mais je ne lui dis rien de mal ; je lui dis seulement, d'une manière très-calme, que je venais d'avoir la visite du qouveau vicaire, mais que j'allais faire mon ouvrage aussi vite que je le pourrais, et qu'en-* suite j'irais l'aider. Elle s'adouoit alors, et je sentis mon cœur s'échauffer pour elle, et en un instant nous fûmes très-bonnes amies. Et c'est pourtant ainsi, miss Grey : une douce réponse tait tomber la colère, mais de dures paroles l'attisent, non*» seulement en ceux à qui vous parlez, mais en vous-même.

— C'est bien vrai, Nancy, si nous pouvions toujours nous e« souvenir 1

•^ Oui, si nous pouvions !

— Et M. Weston vint-il jamais yous revoir depuis?

— Oui, plusieurs fois ; et, depuis que mes yeux sont si malades, il s'assied et me lit la Bible pendant des demi-heures ; mais vous savez, miss, il a d'autres gens à voir et autre chose à faire. Dieu le bénisse I Et le dimanche suivant il prêcha un si beau sermon I Son texte était : « Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et lourdement chargés, et je vous donnerai le re* pos, » et les deux consolants versets qui suivent. Vous n'étiez pas là, miss , vous étiez auprès de vos amis alors, mais ce sermon me fit si heureuse 1 Et je suis heureuse maintenant , grâce à Dieu, et je prends plaisir à faire quelque petite chose pour mes voisins, ce que peut faire une pauvre vieille créature à moitié aveugle comme moi, et ils se montrent reconnaissants et bons pour moi, comme il disait. Vous voyez, miss, je tricote en ce moment une paire de bas; c'est pour Thomas Jackson ; c'est un pauvre vieillard assez querelleur; nous avons eu beaucoup de difficultés ensemble, et quelquefois nous avons été bien ennemis l'un de l'autre. Aussi, j'ai pensé que je ne pouvais mieux faire que de lui tricoter une paire de bas bien chauds; et, depuis que j'ai commencé, j'ai ressenti que je l'aimais un peu plus, le pauvre vieux. C'est arrivé juste comme l'a dit M. Weston.

— Je suis très-contente de vous voir si heureuse, Nancy, et si sage ; mais il faut maintenant que je m'en aille, on peut avoir besoin de moi au château, i dis-je; et lui disant au revoir, je partis^ lui promettant de revenir lorsque j'aurais le temps, et me sentant presque aussi heureuse qu'elle.

Une autre fois, j'allai faire la lecture à un pauvre laboureur qui était arrivé à la dernière période de consomption. Les jeunes ladies étaient allées le voir, et il leur avait fait pro< mettre d'aller lui lire la Bible ; mais c'était trop de dérangement pour elles, et elles m'avaient prié de les remplacer, ce que je 6s assez volontiers. Là aussi je fus gratifiée des éloges de M. Weston, par le malade et par sa femme. Le premier me dit qu'il avait reçu une grande consolation et un grand soulagement des visites du nouveau vicaire, qui venait fréquemment le voir, et qui était c une autre sorte d'homme » que M. Hatfield; que ce dernier, avant l'arrivée de l'autre à Horton, lui avait de temps à autre fait une visite, pendant laquelle il voulait que la porte du cottage fût ouverte, afin de laisser entrer l'air, sans s'inquiéter si c'était nuisible au malade ; qu'après

avoir ouvert son livre de prières et lu une partie du service pour les malades, il s'enfuyait avec précipitation, si toutefois il ne demeurait pas pour faire quelque dure réprimande à la pauvre femme, ou pour faire quelque observation stupide, pour ne pas dire cruelle, plutôt pour accroître que pour diminuer le tourment du pauvre couple souffrant.

< Au contraire, M. Weston prie avec moi d'une toute différente manière, et me parle avec la plus grande bonté ; et souvent aussi il me fait la lecture, et s*assied à côté de moi comme un frère.

— Tout cela est vrai 1 s'écria la femme. Et il y a environ trois semaines, lorsqu'il vit le pauvre Jem trembler la fièvre et quel misérable feu nous avions, il me demanda si notre provision de charbon était bientôt épuisée. Je lui dis que oui, et que nous étions assez embarrassés pour en avoir d'autre : vous savez, je ne lui disais pas cela pour qu'il nous aidât; cependant il nous envoya un sac de charbon le lendemain, et, depuis ce temps, nous avons toujours eu bon feu, ce qui est un grand bienfait par ce temps d'hiver. Mais c'est sa manière de faire, miss Grey : quand il va voir un malade chez de pauvres gens, il remarque ce dont ils ont besoin, et, s*il pense qu'ils ne peuvent se le procurer eux-mêmes, il ne dit rien, mais il l'achète pour eux. Et ce n'est pas le premier venu qui ferait cela, ayant aussi peu qu'il a : car vous savez, madame, il n'a pour vivre que ce que lui donne le recteur, et on dit que c'est assez peu de chose. »

Je me souvins alors, avec une espèce de triomphe, qu'il avait été qualifié de brute vulgaire par l'aimable miss Murray, parce qu'il avait une montre d'argent et portait des habits moins élégants et moins neufs que ceux de M. Hatûeld.

En retournant à la maison, je me sentis très-heureose et remerciai Dieu de ce que j'avais maintenant quelque chose pour occuper ma pensée , quelque chose pour rompre la triste roonotoniCy la pénible solitude de ma vie : car j'étais seule. Jamais, excepté de loin en loin, et durant mes courts instants de repos chez mes parents, je n'avais rencontré personne à qui je pusse ouvrir mon cœur, ou dire librement mes pensées avec l'espoir d'éveiller quelque sympathie ou même d'être comprise ; personne, excepté la pauvre Nancy Brown, avec qui je pusse avoir un moment de véritable commerce social ou dont la conversation pût me rendre meilleure, plus sage ou plus heureuse.

278 AGNSS GRET.

Ma seule compagnie, jusque-là, avait été des enfants grossiers et ignorants, de jeunes filles à la tète écervelée , contre les fatigantes folies desquelles la solitude était un bienfait souvent désiré et hautement apprécié. Être réduite à une telle société était un mal sérieux, et dans ses effets immédiats, et dans les conséquences qui en devaient probablement découler. Jamais une idée nouvelle ou une pensée excitante ne m'arrivait du dehors; et, s'il s'en élevait quelques-unes en moi, elles étaient, pour la plupart, misérablement étouffées, parce qu'elles ne pouvaient voir la lumière.

Nos compagnons habituels, on le sait, exercent une grande influence sur nos esprits et nos manières. Ceux dont les actions sont sans cesse devant nos yeux, dont les paroles résonnent toujours à nos oreilles, nous amènent inévitablement, même malgré nous, peu à peu, graduellement, imperceptiblement peut-être, à agir et à parler comme eux. Je n'ai pas la prétention de montrer jusqu'à quel point s'étend cette irrésistible puissance d'assimilation; mais, si un homme civilisé était condamné à passer une douzaine d'années au milieu d'une race d'intraitables sauvages, à moins qu'il n'ait le pouvoir de les civiliser, je ne serais pas étonnée qu'à la fin de cette période il ne fut devenu quelque peu barbare lui-même. Ne pouvant donc rendre mes jeunes compagnons meilleurs, je redoutais fort qu'ils ne me rendissent pire, qu'ils n'amenassent peu à peu mes sentiments, mes habitudes, mes c^ipaeités, au niveau des leurs, sans me donner leur insouciance et leur joyreuse vivacité.

Déjà il me semblait que mon intelligence se détériorait, que mon cœur se pétrifiait, que mon âme s'endurcissait; et je tremblais de voir mes perceptions morales s'affaiblir, mes idées du bien et du mal se confondre, et toutes mes plus précieuses facultés périr sous l'influence mortelle d'un tel mode de vie. Les grossières vapeurs de la terre s'élevaient autour de moi pt allaient obscurcir mon ciel intérieur. Et c'est à ce moment que M. Weston apparaissait dans mon horizon comme l'étoile du matin, pour me sauver de la crainte des ténèbres qui allaient m'envelopper. Je me réjouissais d'avoir enfin un sujet de contemplation qui fût au-dessus de moi et non au-dessous. J'étais heureuse de voir que tout le monde n'était pas composé seulement de Bleomfields, de Murrays, d'Hatflelds, d'Ashbys, etc. , et que l'excellence humaine n'était pas un simple rêve de Fi-

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magination. Lorsque nous entendons dire un peu de bien et aucun ma! d'une personne, 11 est aisé et agréable d'en imaginer plus de bien encore; il est donc inutile d'analyser toutes mes pensées; qq'il me suffise de dire que le dimanche était devenu pour moi un jour de plaisir tout particulier, car j'aimais à l'entendre, et aussi à le voir; et pourtant, je savais qu'il n'était pas beau , ni même ce que Ton est convenu d'appeler agréable d'extérieur, mais certainement il n'était pas laid.

Sa taille était un peu, bien peu, au-dessus de la moyenne. La coupe de sa 6gure aurait pu être trouvée trop carrée pour être belle, mais cela m'annonçait un caractère décidé. Ses cheveux, d'un brun foncé, n'étaient pas soigneusement bouclés comme ceux de M. HatOeld, mais simplement brossés sur le côté d'un front large et blanc ; les sourcils étaient, je cro|s, trop proéminents, mais au-dessous étincelait un œil d'une singulière puissance, brun de couleur, petit et un peu epfoncé, mais d'un éclat brillant et plein d'expression. Il y avait du caractère aussi dans la bouche, quelque chose qui annonçait la fermeté de dessein et le penseur; et quand il souriait.... mais je ne dirai rien décela maintenant : car, au moment dont je parle, je ne l'avais jamais vu sourire, et son apparence générale ne me donnait point l'idée que ce fût un homme aussi simple et aussi affable que me l'avaient dépeint les paysans. J'avais depuis longtemps mon opinion formée sur lui ; #t, quoi que pût dire miss Murray, j'étais convaincue que c'était un homme d'un sens ferme, d'une foi robuste, d'une piété ardente, mais réfléchi et sévère. £t quand je trouvai qu'à ces excellentes qualités il joignait aussi une grande bonté et une grande douceur, cette découverte me fit d'autant plus de plaisir que je m'y attendais moins.

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CHAPUBE XII.

La plaie.

Ce ne fat que dans la première semaine de mars que je fis une nouvelle visite à Nancy Brown. Quoique j'eusse beaucoup de minutes de loisir dans le cours de la journée, je ne pouvais guère disposer d'une heure entièrement à moi ; car là où tout était laissé au caprice de miss Matbilde et de sa sœur, il ne pouvait y avoir ni ordre ni régularité. Quelque occupation que je choisisse» quand je n'étais pas occupée autour d'elles ou pour elles, il me fallait être toujours comme le pèlerin, la ceintureaux reins, les sandales aux pieds et le bâton à la main ; car, ne point arriver aussitôt que Ton m'appelait, était regardé comme une grave et inexcusable offense, non-seulement par mes élèves et par leur mère, mais aussi par les domestiques mêmes, qui arrivaient tout esseufHés me chercher, et me criaient :

c Allez tout de suite à la salle d'étude, madame; les jeunes ladies attendent! »

Comble d'horreur! de jeunes ladies attendant leur gouvernante 1

Mais, ce jour-là, j'étais sûre de pouvoir disposer d'une heure ou deux; car Malhilde se préparait pour une longue promenade à cheval, et Rosalie s'habillait pour un dtner chez lady Ashby. Je saisis donc cette occasion pour me rendre au cottage de la pauvre veuve, que je trouvai dans une grande inquiétude à propos de sa chatte qui était disparue depuis le matin. Je la consolai avec toutes les anecdotes que je pus me rappeler sur les penchants de ces animaux. < J'ai peur des gardes-chasse, dit-elle, voilà tout ce que je redoute. Si les jeunes gentlemen étaient au château, je craindrais qu'ils n'eussent lancé leurs chiens après elle, la pauvre bête, comme ils ont fait souvent pour beaucoup de pauvres chats; mais je n'ai pas à craindre cela maintenant. » Les yeux de Nancy allaient mieux, mais ils étaient loin encore d'être tout à fait bien ; elle avait essayé de faire une chemise du dimanche pour son fils, mais elle me dit

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qu'elle n'y pouvait travailler que très-peu, de temps à autre, et qu'elle n'avançait que lentement, quoique le pauvre garçon en eût bien besoin. Je lui proposai d'y travailler un peu après que je lui aurais fait la lecture , car j'avais du. temps à moi et ne voulais rentrer qu'à la nuit. Elle accepta avec reconnaissance. < Et cela me tiendra un peu compagnie, me dit-elle, car je me sens bien seule sans ma chatte. » Mais lorsque j'eus fini de lire et fait la moitié d'une couture avec le large dé de Nancy, adapté à mon doigt au moyen d'une bande de papier roulée, je fus dérangée par l'entrée de H. Weslon avec la chatte dans ses bras. Je vis alors qu'il pouvait sourire, et même trèsagréablement.

c Je viens de vous rendre un bon service, Nancy, » commença-t-il; puis, m'apercevant, il me fit un léger salut. J'aurais été invisible pour Hatfield ou pour tout autre gl%tleman de la contrée, c J'ai sauvé votre chatte, continua-l-il, des mains ou plutôt du fusil du garde-chasse de M. Murray.

— Que Dieu vous bénisse, monsieur I s'écria la reconnaissante vieille femme, prête à pleurer de joie en recevant sa chatte favorite.

— Ayez soin d'elle, dit-il, et ne la laissez pas aller du côté de la garenne aux lapins, car le garde-chasse a juré de lui tirer un coup de fusil sMl l'y retrouve encore. Il l'eût déjà fait aujourd'hui, si je n'étais arrivé à temps pour l'en empêcher. Je crois qu'il pleut, miss Grey, ajouta-t-il plus doucement, en voyant que j'avais mis de côté mon ouvrage et que je me préparais à partir. Que je ne vous dérange pas, je ne veux rester que deux minutes.

— Vous resterez tous deux jusqu'à ce que l'averse soit passée, dit Nancy en tisonnant le feu et en approchant une chaise ; eh ! il y a de la place pour tous.

— J'y verrai mieux ici, je vous remercie, Nancy, > répondisje en emportant mon ouvrage vers la fenêtre, où elle eût la bonté de me laisser tranquille pendant qu'elle prenait une brosse pour enlever les poils que sa chatte avait laissés sur l'habit de M. Weston, qu'elle essuyait avec soin la pluie qui avait mouillé son chapeau, et qu'elle donnait à souper à la chatte; parlant sans cesse, tantôt remerciant son ami le vicaire de ce qu'il avait fait, s'étonnant que la chatte eût trouvé le che^ min de la garenne, tantôt se lamentant sur les conséquences probables d*une telle découverte. Il écoutait avec un sourire

2t3 AGNÈS aRSY.

calme et plein de bienveillance, et flnit par prendre qn siège pour complaire à ses pressantes invitations, mais en répétant qu'il n'entendait pas rester.

€ J'ai une autre maison à visiter, dit-il, et Je vois (regardant la Bible sur la table) qu'un autre que moi vous a fait la lecture.

— Oui, monsieur, miss Grey a eu la bonté de me lire un chapitre ; et maintenant elle m'aide un peu à faire une chemise pour notre Bill. Mais je crains qu'elle n*ait froid là. Pourquoi ne venez-vous pas auprès du feu, miss?

-^ Je vous remercie, Nancy, j'ai assez chaud. Il faut que je m'en aille aussitôt que la pluie aura cessé.

— Oh 1 miss, vous m'avez dit que vous pouviez rester jusqn'à la nuiti s'écria-t-elle; et M. Weston saisit son chapeau.

-<- Non monsieur, je vous en prie, ne partez pas en ce moment, pendant qu'il pleut si fort.

— Mais je m'aperçois que j'empêche votre visiteuse de s'approcher du feu.

— Non, monsieur Weston, répondis^je, espérant qu'il n'y avait point de mal dans un mensonge de cette sorte.

— Non assurément ! s'écria Nancy. Eh quoi, n'y a-t-ii pas assez de place?

— Miss Grrey, dit-il d'un ton à demi plaisant, soit qu'il voulût changer le tour de la conversation, soit qu'il eut ou non quelque chose de particulier à dire, je voudrais que vous pussiez faire ma paix avec le squire quand vous le verrez. Il était présent quand j'ai sauvé la chatte de Nancy^ et ne m'a pas tout à fait approuvé. Je lui ai dit qu'il pouvait plutôt se passer de tous ses lapins que Nancy de sa chatte, et pour cette audacieuse assertion , il m'a parlé avec un langage un peu brutal auquel j'ai répondu peut-être avec un peu trop de chaleur.

— Ohl monsieur, j'espère que vous ne vous serez pas fait un ennemi de M. Murray à cause de ma chatte, s*écria Nancy.

— Ne vous tourmentez pas, Nancy : je ne m'en préoccupe vraiment pas; je ne lui ai rien dit de bien rude, et je suppose que M. Murray a l'habitude de se servir d'un langage un peu fort quand il est en colère.

--«'Ah 1 monsieur, c'est une pitié 1

— Et maintenant, il faut réellement que je parte. J'ai à visiter une maison à un mille d'ici, et vous ne voudriez pas que je

ÀGNSS 6REIT. ifS

revinsse la nuit. D'ailleurs il ne pleut presque plus ; ainsi bonsoir, Nancy ; bonsoir, miss Grey.

— Bonsoir, monsieur Weston ; mais ne comptez pas sur moi pour faire votre paix avec M. Murray, car je ne le vois jamais, du moins pour lui parler.

— Vraiment ! Tant pis alors, » reprit-il d'un ton de douloureuse résignation ; puis avec un sourire tout particulier , il ajouta : < Mais n'y pensez plus. J'imagine que le squire a plus besoin de se faire excuser que moi. » Et il quitta le coltage.

Je continuai ma couture aussi longtemps que je pus, et dis ensuite bonsoir à Nancy ; je réprimai sa trop vive gratitude en l'assurant que je n'avais fait pour elle que ce qu'elle aurait fait pour moi si je me fusse trouvée dans sa position, et elle dans la mienne. Je me faàtai de retournera Horton-Lodge ; en entrant dans la salie d'études, je trouvai la table à ihé dans la plus complète confusion, et miss Mathilde dans l'bumeur la plus féroce.

« Où ètes*-vous donc allée, miss Grey? Il y a une demi*beure que l'on a servi le thé, et il m'a fallu le faire moi-même et le prendre seule 1 J'aurais voulu que vous revinssiez plus tôt.

— J'étais allée voir Nancy Brown. Je pensais que vous ne serriez pas revenue encore de votre promenade.

— Gomment pourrail-on se promener à cheval par cette pluie? J'aimerais à le savoir. Cette damnée averse a été asses fâcheuse, arrivant juste au milieu de ma promenade ; puis, rentrer et ne trouver personne au thé I et vous savez que je ne puis pas faire le thé comme je l'aime.

— Je n'avais pas pensé à la piulC) répondis-je ; et vraiment la pensée qu'elle eût pu interrompre sa promenade ne m'était jamais entrée dans la tête.

— Non, c'est tout naturel ; vous étiez à couvert et vous ne pensiez pas aux autres, i

Je supportai ses durs reproches avec une merveilleuse placidité et même avec gaieté, car j'avais la conviction d'avoir foit beaucoup plus de bien à la pauvre^ Nancy que je ne lui avais fait de mal à elle. Peut-être aussi d'autres pensées sou*tenaient mes esprits, donnaient du goût à la tasse de thé froid que je pris, du charme au désordre de la table, et j'allais presque dire à la figure peu aimable de miss Mathilde. Mais elle ■e rendit bientôt aux écuries, et me laissa jouir toute seule de mon solitaire repas.

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