CHAPITRE V
Goriolan»
Mlle Moore avait ce matin-là une élève fort distraite. Plusieurs fois Caroline oublia les explications qui venaient de lui être données.. Cependant elle supportait avec une inaltérable sérénité les r^rimandes que lui attirait son inattention. Assise au soleil près de la fenêtre, elle paraissait recevoir, avec la chaleur de l'astre, une bienfaisante influence qni la rendait à la foia heureuse et bonne. Dans cette disposition d'esprit, Caroline paraissait avec tous ses avantages ; elle était alors charmante et agréable à voir.
Le don de la beauté ne lui avait pas été dénié. Il n'était pas absoluoient nécessaire de la connaître pour l'aimer ; elle était assez bien pour plaire à première vue ; sa taille convenait à son âge; elle était enfantine, l^ère et flexible; chaque courbe était nette, chaque membre proportionné : son visage était gracieux et expressif; sea yeux étaient beaux, et lançaient par moments des rayon» qui allaient irrésistiblement au cœur, avec un langage qui parlait doucement aux affections; sa bouche était trèsjolie; elle avait la peau délicate, et do magniûqnes cheveux qu'elle savait arrai^^r avec goût. Les boucles, dont elle avait une profusion toute pittoresque, encadraient merveilleusement
son visage. Sa façon de se vôtir annonçait un goût achevé. Ses habits, peu recherchés sous le rapport de la mode et da prix de Tétoffe, étaient toujours de la couleur qui s'adaptait le mieux à sa complexion, et de la coupe qui faisait le mieux ressortir les avantages de sa personne. La robe d'hiver qu'elle portait en ce moment était en mérinos, d'un brun tendre, comme celui de ses cheveux. Le petit collet reposait sur un ruban rose et était attaché par un noeud également rose. Elle ne portait aucun autre ornement.
Voilà pour le physique de Caroline Helstone: quant à son caractère et à son intelligence, ils parleront eux-mêmes en temps utile.
Sa parenté n*est pas longue à expliquer. Elle était Tenfant de parents séparés, peu de temps après sa naissance, par raison d'incompatibilité d'humeur. Sa mère était la demi-sœur du père de M. Moore; ainsi, bien qu'il n'y eût aucun mélange de sang, elle était, dans un certain sens, la cousine de Robert, de Louis et d'Hortense. Son père, le frère de M. Helstone, était un de ces hommes dont on n'aime point à rappeler la mémoire, même lorsque la mort est venue régler leur compte ici-bas. Il avait rendu sa femme malheureuse. Les bruits trop vrais qui avaient couru sur lui avaient contribué à donner un air de probabilité à ceux que l'on avait fait circuler faussement contre son frère, qui ne lui ressemblait en rien sous le rapport des principes. Caroline n'avait jamais connu sa mère, à laquelle on l'avait enlevée depuis son enfance, et qu'elle n'avait jamais revue. Son père était mort jeune, et son oncle le recteur avait été depuis son seul gardien. On sait combien, par sa nature et par ses habitudes, M. Helstone était peu propre à élever une jeune fille. Aussi n'avait-il pas pris grand'peine à son éducation, et peutêtre n'en eût-il pris aucune, si la jeune fille, se sentant négligée, n'avait de temps à autre réclamé un peu d'attention et les moyens d'acquérir l'instruction qui lui était indispensable. Cependant, elle avait le pénible sentiment d'être inférieure, par son éducation, aux jpunes Biles de son âge et de ga condition, et elle avait accepté avec bonheur l'offre que lui avait faite sa cousine Hortense, peu après son arrivée à la fabrique de Hollow, de lui apprendre le français et de délicats travaux d'aiguille. Mlle Moore, pour sa part, était enchantée d'une tâche qui lui donnait de l'importance. Elle aimait à régner sur cette docile mais vive élève. Elle avait pris Caroline pour ce qu'elle
se donnait : une jeune fille sans méthode et même ignorante; et, lorsqu'elle lui vit faire des progrès rapides et étonnants, ce n'est point aux bonnes dispositions et à Tapplication de Técolière qu'elle les attribua, mais bien à son excellente méthode d'enseignement; lorsqu'elle remarqua que Caroline, inhabile dans la routine, possédait une instruction à elle, instruction inconstante mais variée, la découverte ne lui causa aucune surprise, car elle était persuadée que c'était dans sa conversation que, sans s'en apercevoir, la jeune fille avait glané ces trésors. Elle conserva cette pensée même après qu'elle eut été forcée de reconnaître que sa jeune élève en savait beaucoup sur des sujets touchant lesquels elle-même ne savait que peu de chose : l'idée n'était pas logique, mais Hortense avait dans cette idée une foi parfaite.
Mademoiselle, qui se vantait de posséder un esprit positif et d'avoir une préférence marquée pour les études arides, retenait autant qu'elle le pouvait sa jeune cousine dans la même voie. Elle l'appliquait sans relâche à l'étude de la grammaire française, lui assignant comme les exercices les plus utiles qu'elle pût imaginer d'interminables analyses logique». Ces analyses n'avaient rien de particulièrement attrayant pour Caroline, qui pensait que l'on pouvait fort bien, sans leur secours, apprendre la langue française, et regrettait le temps perdu à réfléchir sur les propositions principales et incidentes; à distinguer l'incidente déterminât! ve de l'incidente explicative; à examiner si la proposition était pleine, elliptique ou implicite. Quelquefois elle se perdait dans ce labyrinthe, et alors, pendant qu'Hortense retournait ses tiroirs à Tétage supérieur, occupation dans laquelle elle passait une partie de sa journée, rangeant, dérangeant, réarrangeant et contre- arrangeant, elle portait son livre à Robert qui la tirait d'embarras. M. Moore possédait un cerveau lucide et calme. H n'avait pas plutôt jeté les yeux sur les difficultés qui embarrassaient Caroline, que ces difficultés disparaissaient comme par enchantement; en deux minutes il expliquait tout; en deux mots il lui donnait la clef de l'énigme. c Si Hortense pouvait enseigner ainsi, pensait-elle, combien n'apprendrais-je pas plus vite \j> Le payant par un sourire d'admiration et de reconnaissance, elle quittait la fabrique à regret pour retourner au cottage, et là, en complétant l'exercice ou en résolvant le problème (car Mlle Moore lui enseignait aussi l'arithmétique), elle regrettait que la nature ne lui eût pas donné
66 S.HIRLEY.
l'autre sexe, afin qu'elle pût être le coimitis de Robert et demeurer avec lui dans le comptoir, au lieu, (f être assiae avec Horr tense dans le parloir.
De temps à autre, mais rarement, eUe passait la soirée au cottage de Hoilow. Quelquefois, durant ces visites, Moore était dehors,, assistant à un marché ; quelquefois il était allé rendre visite à M. Yorke ; souvent il était occupé avec un visiteur dans une autre pièces mais quelquefois aussi il était à la maison, sans engagement, et libre de causer avec Caroline. Ces jours-là, les heures de la soirée fuyaient avec la rapidité de Téclair. Il n'y avait pas en Angleterre de place plus agréable que ce petit parloir lorsqu'il était occupé par les trois cousins. Hortense, lorsqu'elle n'était pas occupée à enseigner, à gronder ou à faire la cuisine, était loin d'être maussade; elle se relâchait ordinairement vers le soir, et devenait tout à fait aimable avec sa jeune parente.
Si M. Moore, délivré du fardeau des affaires, n'était pas d'une gaieté entraînante, au moins il se montrait enchanlé de ta vivacité de Caroline, écoutait avec complaisance son babil, et répondait complaisamment à ses questions. U lui arrivait parfois de s'animer et de se moaatrer tout à fait aimable et affectueux.
Malheureusement, le lendemain, il était sûr de retomber dans sa froideur habituelle ; et, quelque plaisir qu'il pariât éprouver dans ces soirées intimes, il lui arrivait rarement de chercher à les renouveler. Cette circonstance déroutait la tête inexpérimentée de sa jeune cousine. « Si j'avais ainsi à ma dispositicn un moyen d'être heureuse, pensait-elle, je remploierais souvent ; je le tiendrais brillant par l'usage, et ne le laisserais pas inactif pendant des semaines jusqu'à ce qu'il devint rouillé. »
Cependaat, elle avait bien soin de ne p(»nt mettre en pratique' aa propre théorie. Quoiqu'elle aimftt beaucoup ses visites du soir au cottage, elle n'en faisait jamais sans être priée. Souvent même, pressée de venir par Hortense, elle refusait, parce que Robert n'appuyait pas ou n'appuyait que faiblement la requête. Ce matia, pour la première fois, il lui avait, de; son propre mouvement, adressé une invitation. Puis il lui avait parlé si affectueusement, qu'elle avait éprouvé à l'enteadre un sentiment de bonheur suffisant pour la rendre joyeuse pendant toute la journée.
La matinée a'écoula comme de couiame. llademoiselle» toujours afiSairée, la passa en allées et venues delà cUisÎAe au parloir, tantôt réprimandaet Sarah, tantôt examinant les ezeroices de Caroline et lui faisant répéter ses leçons. Quelque parfaits que fussent ces exercices, jamais il ne lui échappait an mot d'éloge : c'était «ne de ses maximes, que la louange est incompatible avec la dignité du mattve^ et que le blâme, à tort ou à raison, est indispensable. ËUe croyait une incessante répri* mande, sérieuse ou légère, tout à fait néceâsaire au maintien de son autorité; et s'il était impossible de trouver une erreur dans la leçout, c'était le maintien de l'élève, son, air, sa toilette^ sa mine, qui réelamai^it la eorrection.
Le tumulte habituel eut lieu à propos du dtner, que Sarah jeta plutôt qu'elle n'apporta sur la table, avec un regard qui signifiait clairement : c Je Os'aii jamais de ma vie mis dans un plat aemblable drogue \ a Nonc^stant le m^rie de Sarab, le repas était assez savoureux. La soupe était une espèce de purée de poissées que mademoiselle avait pr^rée, en selameotant amèrement de ce que^ dans cette contrée désolée d'Angleterre, il était iespoasible de se procurer des haricots. Puis venait un plat de viande, d'une nature inconnue, assaisonné avec force mie de pain et cuit dans un moule; mets singulier, mais non désagréable ; des herbages singulièrement hachéa composaient le service de légumes, et un pâté de fruits, conservé d'après une recette inventée par Mme Gérard Moore grand'mère, et dont le goût rendait probable la substitution de la mélasse au sucre, complétait le dîner.
Caroline n'avait aucune objection contre cette cuisine belge; bien plua» edie l'aimait pour le changement, et fort heureusement pour elle : car, si elle se fût permis de manifester le moin* dre dégoût, c'en était fait pour toujours des bonnes grâces de mademoiselle ; un crime positif lui eût été plus facilement pardonné qu'un mouvement de dégoût pour ces comestibles étrangers.
Aussitôt après le dioer, CaroliEe se pit en devoir d'attirer sa cousine dans la chambre du premier étage pour faire sa toilette. Cette manoeuvre demandait des ménagements. Donner à entendre à mademoiselle que le jupon, la camisole et les papillotes étaient d'odieux objets, ou même que cet accoutrement n'était pas des plus convenables, c'était le moyen de les lui faire garder toute la journée. Évitant soigneusement les ro-
chers et les écueils, Caroline, sous le prétexte de changer de scène, réussit à amener sa cousine dans sa chambre à coucher, et, une fois là, elle lui persuada que ce n'était pas la peine d'avoir à y revenir une seconde fois, et qu'elle ferait aussi bien de procéder à l'instant même à sa toilette; puis, pendant que mademoiselle lui adressait une solennelle homélie sur le mépris qu'elle professait pour les vulgaires frivolités de la mode, Caroline lui enlevait prestement sa camisole, la revêtait d'une robe décente, arrangeait son col, ses cheveux, etc., et la rendait tout à fait présentable. Mais Hortense voulait elle-même donner la dernière touche, et cette dernière touche consistait ea un fichu épais roulé autour du cou et en un grand tablier noir qui gâtaient tout. Pour rien au monde, mademoiselle ne se fût montrée sans le fichu et le volumineux tablier ; du premier elle faisait une question de décence : il n'était pas convenable de se montrer sans fichu; le second, selon elle, dénotait une bonne ménagère. Elle avait de ses propres mains fait et présenté à Caroline un semblable équipement, et la seule querelle sérieuse qu'elles eussent eue, et qui eût laissé un peu d'aigreur chez Hortense, était venue du refus qu'avait fait Caroline d'accepter cet élégant cadeau et de s'en servir.
a: Je porte une robe montante et un col, avait dit Caroline ; j'étoufferais si j'y ajoutais encore un fichu, et mon petit tablier fait aussi bien qu'un plus long. J'aime mieux ne rien changer. »
Cependant Hortense, à force de persévérance, fût bien certainement arrivée à son but, si M. Moore, entendant un jour la querelle sur ce sujet, n'eût décidé que le petit tablier de Caroline était suffisant, et que, dans son opinion, comme elle n'était encore qu'une enfant, elle pouvait d'autant mieux se dispenser du fichu, que ses boucles étaient très-longues et touchaient presque à ses épaules.
Contre l'opinion de Robert il n'y avait pas d'appel, et Hortense fut obligée de céder. Mais elle n'en désapprouvait pas moins vivement la piquante élégance du costume de Caroline et sa gracieuse désinvolture. Quelque chose de plus solide et de moins recherché lui eût semblé beaucoup plus convenable.
L'après-midi fut consacrée à la couture. Mademoiselle, comme la plupart des dames belges, était très-habile à l'aiguille. Elle ne regardait pas comme perdues les longues heures consacrées à la délicate broderie, au point de dentelle destructeur de la
yae, aux merveilleux ouvrages exécutés au crochet et à l'aiguille.
Lorsqu'elle avait passé uoe journée à rentraire deux trous dans un bas, elle croyait avoir accompli une noble mission. C'était un des tourments de Caroline d'être condamnée à apprendre cette manière étrangère de rentrayage, qui était exécuté maille par maille, de façon à imiter parfaitement le tricot du bas lui-même; travail fastidieux, mais considéré par Hortense Gérard et par ses ancêtres féminins, depuis longues générations, comme un des premiers devoirs de la femme. On lui avait mis entre les mains, à elle aussi, une aiguille, du coton et un bas affreusement déchiré, lorsqu'elle portait encore une coiffe d'enfant sur sa petite tête noire; ses hauts faits dans la science du rentrayage avaient été exhibés devant la compagnie loripqu'elle n'avait pas six ans ; et, quand elle avait découvert l'ignorance profonde de Caroline dans ce talent si essentiel, elle avait été sur le point de pleurer de pitié sur cette enfant si misérablement négligée.
Sans perdre de temps, elle avait pris une mauvaise paire de bas dont les talons étaient complètement absents, et l'avait mise entre les mains de la jeune Anglaise, afin qu'elle réparât la brèche. La tâche était commencée depuis deux ans, et Caroline avait encore les bas dans son sac à ouvrage. Elle faisait quelques mailles chaque jour, comme pénitence pour l'expiation de ses péchés. M. Moore, qui l'avait vue plusieurs fois soupirer sur ces malheureux bas, lui avait proposé de les brûler secrètement dans le comptoir; la proposition souriait à Caroline, qui cependant n'avait pas cru prudent de l'accepter. Le résultat, pensaitrelle, ne pourrait être que de faire remplacer les bas détruits par d'autres en plus mauvais état; et elle avait préféré s'en tenir au mal qu'elle connaissait.
Ce travail d'aiguille assidu des deux cousines avait fini par fatiguer à la fois les yeux, les doigts et les esprits de l'une d'elles. Depuis le dtner, le ciel s'était assombri ; la pluie avait recommencé à tomber violemment; Caroline commençait à craindre que Robert n'eût été persuadé par M. Sykes ou par M. Yorke de demeurer à Whinbury jusqu'à ce que l'averse eût cessé, ce que l'on ne pouvait guère espérer en ce moment. Cinq heures avaient sonné, le temps passait; les nuages continuaient à se changer en torrents; le vent faisait entendre ses notes plaintives dans les arbres, le jour tombait, et le feu
du parloir répandait dans Tâtre brillant âne bieur d'un rouge pâle.
c n ne fera pas beau ayant le lever de la lune /dit Mlle Moore, et je suis assurée que mon frère ne reviendra pas avant ce moment; vraiment, je serais fâchée qu'il revînt plus tôt; nous allons prendre le café; il serait inutile de Tattendre.
— Je suis lasse; puis-je maintenant quitter mon travail, cousine?
— Oui, puisqu'il fait trop nuit pour y voir. Pliez-le et mettez-le soigneusement dans votre sac, puis montez à la cuisine et dites à Sarah de nous apporter le goûter, ou le thé, comme vous l'appelez.
— Mais six heures ne sont pas encore sonnées; il peut encore venir.
— Il ne viendra pas, je vous le dis. le peux calculer ses mouvements ; je connais mon frère. »
L'incertitude est désagréable, le désappointement amer: tout le monde l'a éprouvé. Caroline, obéissant atix ordres d'Uortense, passa dans la cuisine. Sarah, assise auprès de la table, se confectionnait une robe.
« Vous allez apporter le café, » dit la jeune fille d'un ton abattu. '
Puis elle appuya sa tête et sa main contre la cheminée, et resta là négligemment penchée sur le feu.
— Gomme vous semblez triste, miss 1 mais c'est parce quevotre cousine vous tient si longtemps au travail . €'-est une honte !
— Ce n'est pas cela, Sarah, répondit brièvement Caroline.
— Oh! je sais que c'est cela. Vous êtes en ce moment sur le point de pleurer, parce que vous avez été assise immobile pendant toute la journée. Être enfermée comme cela ! il y aurait de quoi rendre triste un jeune chat.
— Sarah, est-ce que votre maître revient souvent de bonne heure du mardié, lorsqu'il ^ieutt
— Jamais; mais aujourd'hui, pour quelque raison, il a changé ses habitudes.
— Que voulez-vous dire?
— Il est revenu. Je suis certaine d'avoir vu BEurgatPoyd conduire son cheval dans la cour par Vallée de derrière, lorsque je suis allée chercher de l'eau à la pompe il y a cinq minutes. Il était dans le comptoir avec Joe Scott, je crois.
— Vous vous trompez I
— Et pourquoi me tromperaU*-je? Je comiais soq cheval,
peut-être !
— Mais TOUS ne i'avez pas vu lui-iBéme?
— Je l'ai entendu parier cependant, il disait à Joe qu'il avait pris ses mesures, qu'avant une semaine de nouveaux métiers seraient installés dans la fabrique, et qu'il aurait soin de demander quatre soldats à la caserne de Stilbro' pour accompagner les voitures.
— Sarah, est-ce que c'est une robe que vous faites?
— Oui ; est^lle belle?
— Charmante. Prépares le café ; je vais finir de •couper cette manche pour vous, et je vous donnerai quelques garnitures. J'ai du ruban de satin d'une couleur parfaitement assortie.
— Vous êtes bien aimable, miss.
— Dépêchez-vous ; mais d'abord mettez les souliers de votre maître près du foyer ; il ôtera ses bottes en arrivant. Je l'ent^ds, il vient.
— Miss, vous coupez TétoSe de travers I
— C'est vrai; mais ce n'est qu'un p€tit morceau : il n'y a pas de mal.*
La porte de la cuisine s'ouvrit; M. Moore entra, mouillé et transi. Caroline leva un instant la tête de dessus son travail, mais elle la baissa aussitôt. Penchée sur la robe de Sarah, sa figure était cachée. Elle essaya, mais inutilement, de voiler l'exprès» sion de ses traits; quand elle rencontra le regard de M. Moore, elle était rayonnante.
c Nous ne vous attendions plus; ils assuraient que vous ne Tiendriez pas.
— Mais j'avais promis de revenir de bonne heuro. Vous m'attendiez, vous, je suppose?
— Non, Robert; je n'osais espérer ique vous reviendriez par une pluie semblable. Mais vous êtes mouillé; changez tous vos vêtements. Si vous preniez froid, je.... nous nous blâmerions jusqu'à un certain point....
— Je ne suis pas mouillé complètement; mes vêtements sont imperméables. Des souliers secs sont tout ce qu'il me faut. Il fait bon voir le feu, lorsqu'on vient d'affrontar ie visât glacé et la pluie pendant plusieurs milles. »
Il demeura debout devant la cheminée, auprès de Caroline. Les yeux tournés vers les ustensiles de cuivre qui luisaient sur un rayon au-dessus de lui, il jouissait de la bienfaisante cha«-
leur du foyer. Son regard, venant à se baisser, tomba sur un visage souriant, heureux, encadré de boucles soyeuses et éclairé par des yeux charmants. Sarah avait porté le thé au parloir, où la retenait une mercuriale de sa maîtresse. Moore posa un moment sa main sur Tépaule de sa cousine, se pencha et déposa un baiser sur son front.
c Oh ! ditrolle, comme si ce baiser lui eût descellé les lèvres, j'étais malheureuse lorsqueje pensais que vous ne viendriez pas; maintenant je suis trop heureuse. Ètes-vous heureux , Robert?
— Je crois que je le suis, ce soir, du moins.
— Ètes-vous bien sûr de n'être pas tourmenté par vos métiers, vos affaires, la guerre?
— Pas maintenant.
— Ne trouvez-vous pas le cottage de Hollov^ trop petit pour vous, mesquin, triste?
— En ce moment, non.
— Pourriez-vous affirmer que vous n'avez pas le cœur aigri parce que les riches et les grands vous oublient?
— Trêve de questions. Vous vous trompez si vous pensez que je recherche avec anxiété la faveur des riches et des grands. Je désire seulement des moyens d'existence, une position, une carrière.
— Que votre propre talent et votre bonté ne peuvent manquer de vous gagner. Vous êtes né pour être grand, vous serez grand !
— Si vous parlez du fond de votre cœur, j'aimerais à savoir quelle recette vous me conseilleriez d'employer pour acquérir cette grandeur. Mais je la connais, mieux que vous ne la connaissez vous-même. SeraitroUe efficace? réussirait-elle? Oui! pauvreté, misère, banqueroute. Oh I la vie n'est pas ce que vous pensez, Lina.
— Mais vous êtes ce que je pense, vous?
— Non.
— Vous êtes meilleur, alors?
— Bien pire.
— Non, bien meilleur. Je sais que vous êtes bon.
— Comment le savez-vous?
— Vous le paraissez, et je sens que vous Têtes.
— Où le sentez-vous?
— Dans mon cœur.
— Ah I vous me jugez avec votre cœur, Lina ; vous devriez me juger avec votre tête.
— Je le fais, et je suis fière de vous. Robert, vous ne pouvez imaginer quelles sont mes pensées à votre égard. »
La sombre figure de Moore changea de couleur. Ses lèvres sourirent et cependant demeurèrent comprimées; la joie brillait dans ses yeux, quoiqu'il fronçât résolument le sourcil.
ff Ne me tenez pas en si grande estime, Lina, dit-il. Les hommes, en général, sont une espèce d*écume, bien différents de tout ce dont vous vous faites une idée; je n'ai aucune prétention à être meilleur que mes semblables.
— Si vous en aviez, je ne vous estimerais pas autant; c'est parce que vous êtes modeste que j'ai une telle confiance en votre mérite.
— Est-ce que vous voulez me flatter? demanda-t-il en se tournant brusquement vers elle, et scrutant son visage d'un œil pénétrant.
— Non, D dit-elle doucement, riant de sa soudaine vivacité. Elle ne crut pas nécessaire de repousser autrement l'accusation.
c Peu vous importe que je pense que vous me flattez ou non?
— Peu m'importe, en effet.
— Vous êtes sûre de vos propres intentions?
— Je le suppose.
— Quelles sont-elles, Caroline?
— Seulement de soulager mon esprit en exprimant une partie de ce que je pense , puis de vous rendre plus content de vousmême.
— En m'assurant que ma cousine est ma sincère amie ?
— Justement. Je suis votre sincère amie, Robert.
— Et moi je suis ce que le hasard et le changement feront de moi, Lina.
— Pas mon ennemi, cependant? s
La réponse fut coupée court par Sarah et sa mattresse entrant avec agitation dans la cuisine. Le temps que Moore et Caroline avaient employé dans leur dialogue, elles l'avaient passé dans une dispute au sujet du café au lait, que Sarah disait être la plus étrange drogue qu'elle eût jamais vue, un gaspillage des dons du bon Dieu, la nature du café étant d'être bouilli dans Teau; que mademoiselle, au contraire, affirmait être un breuvage royal, mille fois trop bon pour la vile personne qui le méprisait.
Seirlbt. •— I 4
Moore et Caroline se retirèrent alors dans le parloir. Avant qu'Hortense les y suivit, Caroline eut seulement le temps de répéter cette question :
c Pas mon ennemi, Robert? >»
A laquelle Moore avait répondu :
c Le pourrais-je? 9
Puis, s*asseyant à table, il avait placé Caroline à côté de lui.
Caroline entendit à peine l'explosion de la colère de mademoiselle lorsqu'elle les rejoignit; sa longue déclamation, touchant c la conduite indigne de cette méchante créature, d retentissait à ses oreilles aussi confusément que le cliquetis de la porcelaine. Robert rit un peu ; puis, engageant poliment sa sœur à se calmer, il lui dit, que si cela pouvait lui être agréable, elle n'avait qu'à choisir une des jeunes filles employées à la manufacture pour remplacer Sarah; seulement, il ajouta qu'il doutait fort qu'aucune pût lui convenir, car elles étaient toutes complètement ignorantes des travaux du ménage, et que Sarah, si impertinente et si entêtée qu'elle fût, n'était peut-être pas pire que la majorité des femmes de sa classe.
Mademoiselle admit la vérité de cette conjecture; selon elle, c ces paysannes anglaises étaient toutes insupportables, j» Que n'eût-elle pas donné pour avoir c quelque bonne cuisinière anversoise, » avec le haut bonnet, le jupon court et les sabots propres de sa classe? quelque chose de mieux, certes, qu'une insolente coquette avec une robe à falbalas, et sans aucune espèce de bonnet! Car Sarah, il paraît, ne partageait pas l'opinion de saint Paul, qui dit qu'il est honteux pour une femme d'aller la tête découverte ; mais, professant une doctrine toute contraire, elle refusait résolument d'emprisonner dans la mousseline ses abondantes tresses jaunes, qu'elle avait l'habitude d'attacher élégamment derrière la tête avec un peigne, et qu'elle portait bouclées les dimanches.
« Voulez-vous que je vous procure une jeune fille d'Anvers? demanda Moore qui, austère en public, était en définitive trèsgracieux dans l'intimité.
— Merci du cadeau 1 Une jeune fille d'Anvers ne resterait pas ici huit jours, en butte qu'elle serait aux railleries de toutes vos coquines de la fabrique. ^
Puis se radoucissant :
c Vous êtes bien bon, cher frère ; excusez ma pétulance. Mais, en vérité, mes épreuves domestiques sont rudes à sou-
tenir. Néanmoins, telle e&t probablement ma deeUnée, car je me rappelle que notre mère révérée eut les mêmes tourments à endurer, quoiqu'elle eût le choix des serviteurs d'Anvers; les domestiques, dans tous les pays, sont une engeance perverse et indisciplinée. :d
Moore avait aussi certaines réminiscences touchant les tourments de sa mère révérée. Elle avait été pour lui une bonne mère, et il honorait sa mémoire ; mais il se rappelait qu'elle était dans sa cuisine, à Anvers, ce qu'était dans la sienne sa sœur dévouée en Angleterre. Il laissa donc tomber ce sujet, et, lorsque le service fut enlevé, il entreprit de consoler Hortense en* lui apportant son livre .de musique et sa guitare; puis, lui ayant passé autour du cou le ruban de l'instrument, avec cette douce affection fraternelle qu'il savait toute-puissante à calmer ses plus noires humeurs, il la pria de lui redire une des chansons favorites de leur mère.
Rien n'épure comme l'affection. Les querelles de famille rendent vulgaire; l'union élève. Hortense, contente de son frère, et reconnaissante envers lui, paraissait, s'accompagnent de la guitare, presque gracieuse, presque belle. Son air refrogné de chaque jour avait disparu et fait place à un sourire plein de bonté. Elle chanta avec sentiment les chansons que son frère lui avait demandées : elles lui rappelaient une mère qu'elle avait tendrement aimée ; elles la reportaient aux jours de sa jeunesse. Elle observait aussi que Caroline l'écoutait avec un naïf intérêt; cela augmenta sa bonne humeur, et l'exclamation poussée par la jeune fille à la fin des chansons : c Que je voudrais pouvoir chanter et jouer comme Hortense ! » acheva l'œuvre et la rendit charmante pour toute la soirée.
Il est vrai qu'il s'ensuivit une petite leçon à Caroline sur la vanité des souhaits, et le devoir de faire des efforts. De même que Rome, lui fut-il dit, n'avait pas été bâtie en un jour, de même réducation de Mlle Gérard Moore n'avait pas été complétée en une semaine, et par le simple désir d'être habile. C'était Teffort qui avait accompli ce grand travail ; elle avait toujours été remarquable pour sa persévérance et sa facilité; ses maîtres avaient coutume de répéter que c'était plaisir de rencontrer tant de talent uni à tant de solidité, et ainsi de suite. Une fois sur le thème de ses propres mérites, mademoiselle ne pouvait plus s'arrêter.
Bercée dans cette bienheureuse satisfaction d'elle-même, elle
prit son tricot et se mit tranquillement à Tœuvre. Les rideaux tirés, le feu clair, la lampe répandant une douce lumière, donnaient au petit parloir un charme inexprimable. Il est probable que les trois personnes présentes sentaient ce charme : elles paraissaient toutes trois heureuses.
c Qu'allons- nous faire maintenant, Caroline? demanda M. Moore, tournant son siège vers sa cousine.
— Qu'allons-nous faire, Robert? répéta-t-elle joyeusement. Décidez.
— Nous n'allons pas jouer aux échecs?
— Non.
— Ni aux dames, ni au trictrac?
-r Non, non : nous détestons tous deux les jeux silencieux qui tiennent seulement les mains employées, n'est-ce pas?
— Je crois que oui. Alors, parlerons-nous scandale?
— De qui médirions-nous? Quelqu'un nous intéresse-t-il assez pour que nous prenions plaisir à mettre en lambeaux sa réputation ?
— Voilà une question qui vient au fait. Pour ma part , quelque peu aimable qu'elle me paraisse, je dois répondre non.
— Et moi aussi. Mais c'est étrange, quoique nous ne sentions nul besoin d'autres êtres vivants parmi nous, tant nous sommes égoïstes dans notre bonheur, quoique nous n'éprouvions nul désir de nous occuper du monde actuel, il serait agréable de faire une excursion dans le passé, d'entendre des peuples qui depuis des générations dorment dans des tombeaux qui ne sont peut-être plus des tombeaux, mais des jardins et des champs, nous parler, nous dire leurs pensées, nous communiquer leurs idées.
— Quel sera l'orateur? Quelle langue parlera-t-il? le fran» çais?
— Vos ancêtres français n'ont pas la parole si douce, si solennelle, si pathétique que vos ancêtres anglais, Robert. Ce soir vous serez entièrement anglais : vous lirez un livre anglais.
— Un vieux livre anglais?
— Oui, un vieux livre anglais, un livre que vous aimez. Et je choisirai un passage de ce livre tout à fait en harmonie avec ce qui se passe en vous : il éveillera votre nature, remplira votre àme d'une douce musique ; il passera comme
une main habile sur yotre cœur, et en fera vibrer les cordes. Votre cœur est une lyre, Robert; mais votre lot n'a pas été de rencontrer un ménestrel capable de la [faire résonner, et souvent elle demeure silencieuse. Laissez approcher le glorieux William, et vous verrez comme il tirera de ses cordes la force et la mélodie.
— Je dois lire Shakspeare?
— Vous devez évoquer son esprit devant vous; vous devez entendre sa voix avec Toreille de votre intelligence; vous devez faire passer quelque chose de son âme dans la vôtre.
— Dans le but de me rendre meilleur, il faut que Shakspeare produise sur moi Teffet d'un sermon?
— Dans le but de vous remuer, de vous donner de nouvelles sensations; pour vous faire sentir fortement la vie, non-seule* ment le côté vertueux de votre nature, mais aussi le côté vicieux et pervers.
— Dieu I que dit-elle? s'écria Hortense. qui, jusque-là occupée à compter les mailles de son tricot , n'avait pas prêté beaucoup d'attention à la conversation, mais dont l'oreille venait d^étre frappée par les deux derniers mots.
— Ne faites pas attention» ma sœur; laissez-la parler; laissez-lui dire ce soir tout ce qu'il lui plaira. Elle aime à tomber de temps à autre rudement sur votre frère; cela m'amuse : laissez-la faire. »
Caroline qui, montée sur une chaise, avait bouleversé la bibliothèque, revint avec un livre.
ff Voilà Shakspeare, dit-elle, et voilà Qmolan, Maintenant, lisez, et découvrez, par les sensations que cette lecture va éveiller en vous, combien vous êtes à la fois bas et élevé.
— Asseyez-vous à côté de moi, et corrigez-moi si je prononce mal.
— Je serai le mettre, alors, et vous l'élève.
— Ainsi soit-il I
— Et Shakspeare est notre science, puisque nous allons étudier?
— Il le paraft.
— Vous n'allez pas être Français, sceptique, moqueur? Vous n'allez pas croire que le refus d'admiration est un signe de sagesse ?
78 SHIRLET.
— Je ne sais pas.
— Si vous le faites, Robert, j'emporte Shakspeare ; je me renferme en moi-même, je mets mon chapeau et retourne à la maison.
— Asseyez-vous ; je commence.
— Une minute, s'il vous plaît, mon frère, interrompit mademoiselle; quand le chef d'une famille lit, les dames doivent toujours être occupées à Taiguille. Caroline, ma chère enfant, prenez votre broderie; vous pouvez l'avancer beaucoup ce soir. »
Caroline parut contrariée.
c Je ne peux broder à la lumière, mes yeux sont fatigués, et ne peux faire bien deux choses à la fois : si je couds, je ne peux écouter; si j'écoute, je ne peux coudre.
— Fi donc! quel enfantillage ! » dit Hortense.
M. Moore, comme de coutume, s'interposa doucement.
c Permettez-lui de négliger pour ce soir sa broderie; je désire qu'elle Que toute son attention sur mon accent, et, pour cela, elle doit suivre la lecture des yeux; il faut qu'elle regarde sur le livre. ^
Dès la première scène de (7orto2an, Moore se sentit vivement touché, et alla s' échauffant à mesure qu'il avançait dans sa lec^ture. il dit avec onction la harangue hautaine de Caïus Marcius aux citoyens affamés; il ne dit pas qu'il trouvait juste cet orgueil aveugle, mais il paraissait le penser. Caroline le regarda avec un singulier sourire.
< Voilà déjà un point vicieux touché, dit-elle : vous sympathisez avec ce fier patricien qui n*a aucune pitié de ses concitoyens affamés et les insulte. Continuez. »
Il continua. Les passages belliqueux ne lui causèrent pas une grande impression. Il dit que tout cela était ou paraissait être hors de saison, que l'esprit déployé était barbare; cependant le combat singulier entre Marcius et Tullus Aufidius lui plut. A mesure qu'il avançait, il oublia de critiquer; il était évident qu'il appréciait la puissance, la vérité de chaque partie ; puis, sortant de la route étroite des préjugés, il commença à entrer dans cette vaste peinture de la nature humaine, et à sentir la réalité imprimée à chacun des personnages qui parlait dans la page ouverte devant lui.
Il ne lisait pas bien les scènes comiques, et Caroline, lui prenant le livre des mains, les lisait elle-même. Dites par elle, ces
SHIRLET. 79
scènes avaient pour lui un tout autre attrait, et vraiment elle les rendait avec un esprit qu'on n^eût point attendu d'elle, avec une vérité d'expression dont elle semblait douée sur-le-champ, et pour l'instant seulement. Il est bon de remarquer en passant que le caractère général de sa conversation, ce soir-là, sérieux et enjoué, grave ou gai, avait quelque chose d'inétudié, d'intuitif, de capricieux, qui, une fois passé, ne pouvait pas plus être reproduit que le rayon rapide d'un météore, la teinte d'une perle de rosée, la couleur ou la forme d'un nuage doré par le soleil couchant, la fugitive et brillante ondulation qui agite le cours d'un ruisseau.
Goriolan glorieux, Coriolan dans le malheur, Goriolan exilé, passèrent tour à tour devant ses yeux comme des ombres gigantesques. Devant la vision du banni, l'esprit de Moore parut faire une pause. Il se crut au foyer d'Aufîdius face à face avec cette grandeur déchue, plus grande dans sa chute que dans sa prospérité ; il vit cette « figure effrayante, » ce a: sombre visage qui semblait encore commander, :» ce c noble vaisseau désemparé. » Moore sympathisait parfaitement avec la vengeance de Caïus Marcius; il n'en était point scandalisé, et Caroline murmura de nouveau :
€ Encore un sentiment de fraternité mal entendue. »
La marche sur Rome, les supplications de la mère, la longue résistance, le triomphe final du bien sur les mauvaises passions, qui doit avoir lieu dans toute noble nature, la rage d'Aufidius en présence de ce qu'il considère comme une faiblesse de son allié, la mort de Goriolan, la douleur de son grand ennemi, toutes ces scènes pleines de vérité et de force se succédèrent et emportèrent dans leur cours profond et rapide le cœur et Fàme du lecteur et de l'auditeur.
c Eh bien! avez- vous senti Shakspeare? demanda Caroline, environ dix minutes après qu'il eut fermé le livre.
— Je le crois.
— Avez-vous trouvé quelque analogie entre Coriolan et vous?
— C'est possible.
— N'était-il pas rempli de défauts aussi bien qu'il était grand? »
Moore fit un signe de tête alfirmatif.
c Et quels étaient ses défauts? Pourquoi fut-il haï de ses concitoyens? Pourquoi fut-il banni de son pays?
— Pourquoi? quelle est votre opinion?
— Je le demande encore :
Soit que ce fût Torgueil Qui devant l'homme heureux souvent dresse un écueil ; Soit que , défectueuse et vaine , sa prudence Ne sût à son profit faire tourner la chance ; Que sa nature enfin lui refusât le don De changer au besoin de langage et de ton ; Que du camp au forum inhabile à descendre , Pour réclamer le calme , on le vit souvent prendre L'austère et rude voix du sombre général?
— Eh bien ! répondez vous-même, sphinx.
— C'était un mélange de tout cela : et vous ne devez pas être fierenversvos ouvriers; vous ne devez pas négliger les chances de les adoucir; vous ne devez pas être d'une inflexible nature, donnant à une requête la même autorité qu'à un commandement.
— Voilà la morale que vous attachez à cette tragédie. Qu'est-ce qui vous a mis de telles idées dans la tête?
— Le désir de votre bien, le soin de votre sûreté, cher Robert, et la crainte, causée par beaucoup de choses que j'ai entendues tout récemment, qu'il ne vous arrive un malheur.
— Qui vous a dit ces choses?
— J'ai entendu mon oncle parler de vous : il loue votre âme ferme, la trempe décidée de votre esprit, votre mépris pour de vils ennemis, votre résolution de ne pas être le jouet de la populace, comme il dit.
— Et vous, voudriez- vous me voir ramper devant elle?
— Non, pour tout au monde; je ne veux pas que jamais vous vous abaissiez. Mais je ne puis m'empêcher de penser qu'il y a quelque chose d'injuste à comprendre tous les pauvres ouvriers sous l'expression générale et insultante de popuiace, à les regarder et à les traiter continuellement avec hauteur.
— Vous êtes une petite démocrate, Caroline. Si votre oncle le savait, que dirait-il ?
— Je parle rarement à mon oncle, comme vous savez, et jamais sur de semblables sujets ; il pense que tout ce qui n'est pas l'aiguille et la cuisine est au-dessus d^ Tintelligence des femmes, et ne les regarde point.
— Et croyez-vous comprendre les sujets sur lesquels vous me donnez des conseils ?
SHIRLET. 81
— Adssi loin qu'ils vous concernent, je les comprends. Je sais qu'il vaudrait mieux pour vous être aimé que d'être haï de vos ouvriers, et je suis sûre que la bienveillance est plus propre que l'orgueil à vous gagner leur affection. Si vous étiez fier et froid pour moi et pour Hortense, est-ce que nous vous aimerions? Quand vous êles froid envers moi, ce qui vous arrive quelquefois, est-ce que j'ose être affectueuse?
— Eh bienl Lina, j'ai eu ma leçon de langage et de morale, avec une touche de politique. C'est votre tour. Hortense m'a dit que vous aviez été fort touchée d'une petite pièce de poésie que vous avez apprise l'autre jour, une pièce de ce pauvre André Chénier, la Jeune Captive; vous la rappelez-vous encore?
— Je le pense.
— Répétez-la, alors. Prenez votre temps, et faites attention à votre accent. Surtout pas d'tou anglais. »
Caroline, commençant d'une voix faible et tremblante, mais prenant courage à mesure qu'elle avançait, répéta les doux vers de Chénier ; elle récita très-bien les dernières stances :
Mon beau voyage encore est si loin de sa fin 1 Je pars , et des ormeaux qui bordent le chemin
J'ai passé les premiers à peine.
Au banquet de la vie , à peine commencé , Un instant seulement mes lèvres ont pressé
La coupe en mes mains encor pleine.
Je ne suis qu*au printemps , je veux voir la moisson ; Et , comme le soleil , de saison en saison ,
Je veux achever mon année.
Brillante sur ma tige , et l'honneur du jardin , Je n'ai vu luire encor que les feux du matin ,
Je veux achever ma journée 1
Moore écouta d'abord les yeux baissés, mais bientôt il les releva furtivement : renversé dans sa chaise, il pouvait voir Caroline sans qu'elle s'aperçût que ses regards étaient fixés sur elle. Les joues de la jeune fille avaient une couleur, ses yeux un éclat, son visage une expression, ce soir-là, qui eussent embelli les traits les plus vulgaires. Mais la vulgarité n'était pas le défaut de ce visage. Le rayon de soleil ne tombait pas sur une terre rude et aride, mais sur la tendre fleur. Chaque linéament de ce visage était tourné avec grâce. L'ensemble en était charmant. En ce moment, animée, émue, touchée, on l'eût trouvée belle. Une
telle figure devait inspirer non-seulement le sentiment calme de l'estime, celui de l'admiration, mais quelque sentiment plus tendre, plus doux, plus intime : Famitié, peut-être l'affection, rintérét. Lorsqu'elle eut fini, elle se tourna vers Moore et rencontra ses yeux.
c Est-ce passablement récité ? demanda-t-elle comme une heureuse et docile enfant.
— Je ne sais réellement pas.
— Comment, vous ne savez pas? vous n'avez donc pas écouté?
— Je vous demande pardon.... et j'ai regardé. Vous aimez la poésie, Lina ?
— Quand je rencontre la vraie poésie , je n'ai pas de repos que je ne l'aie apprise par cœur, en quelque sorte rendue mienne. 9
M. Moore garda le silence pendant quelques minutes. Neuf heures sonnèrent. Sarah entra et dit que la domestique de M. Helstone était venue chercher Caroline.
c Alors la soirée est passée, observa-t-elle, et de longtemps, je suppose, je n'en passerai une autre ici. m
Depuis longtemps Hortense dormait sur son travail : elle ne fit aucune réponse à la remarque de Caroline.
c Est-ce que vous ne voudriez pas venir plus souvent passer la soirée ici? demanda Robert, qui avait pris le manteau sur la table où il était placé, et en enveloppait soigneusement la jeune fille.
— J'aime à venir ici ; mais je n'ai nulle envie de devenir importune. Je ne dis pas cela pour me faire inviter, vous comprenez.
— Oh! je le comprends, enfant.... Vous me grondez quelquefois de ce que je désire être riche, Lina; mais, si j'étais nche, vous demeureriez toujours ici; vous vivriez avec moi, en quelque lieu que fût mon habitation.
— - Ce serait agréable ; et si vous étiez pauvre, même bien pauvre ! ce serait agréable encore. Bonsoir, Robert*
— J'ai promis de vous reconduire jusqu'au presbytk'e.
— Je sais que vous l'avez promis ; mais je pensais que vous l'aviez oublié, et je ne savais comment vous le rappeler, quoique j'en eusse bien envie. Mais voudriez- vous venir? La nuit est bien froide; et, comme Fanny est ici, je ne vois pas la nécessité....
SHIRLET. 83
— Voilà votre maochon; n'éveillez pas Hortense, venez. »
Le demi-mille qui séparait Hollow du presbytère fut bientôt franchi. Ils se séparèrent dans le jardin, sans un baiser, à peine avec une pression de mains. Cependant Robert quitta sa cousine excitée et joyeusement troublée. Il avait été singulière* ment aimable avec elle ce jour-là, non-seulement en paroles, en compliments , mais en manières, en regards, en accents doux et tendres.
Pour lui, il revint grave, presque morose. Appuyé contre la porte de la cour, méditant à l'humide clarté de la luue, seul, avec le silencieux et sombre monument de la fabrique devant lui, environné de collines de toutes parts , il s'écria tout à coup ;
€ C'est impossible ! c'est une faiblesse! Une ruine complète est au bout. >
Puis il ajouta d'une voix plus calme :
« La folie n'est que temporaire. Je la connais bien ; je l'ai éprouvée déjà. Demain l'accès sera passé. :»
CHAPintE Yl.
Les vicaires prenant le thé.
Caroline Helstone avait juste dix-huit ans ; et, à dix-huit ans, l'histoire de la vie réelle va bientôt commencer. Avant ce temps, nous assistons à un conte, à une merveilleuse fiction, délideux quelquefois, tristes souvent, presque toujours éloignés de la réalité. Avant cet âge, notre monde est héroïque; ses habitants sont demi-dieux ou demi-démons, ses scènes des songes. Des bois plus sombres, des collines plus étranges, un ciel plus brillant, des eaux plus dangereuses, des fleurs plus suaves, des fruits plus séduisants, des plaines plus vastes, des déserts plus arides que ceux que l'on trouve dans la nature, constellent notre globe enchanté. Quelle lune que celle que nous voyons avant cet âge! Comme le tremblement de nos cœurs à son aspect témoigne de son indicible beauté ! Quant à notare aoleil, c'est un ciel ^ feu, le séjour de la divinité.
 cet âge, dix-huit ans, nous touchons aux confins de l'illusion : la terre des rôves est derrière nous, les rivages de la réalité se lèvent à l'horizon. Ces bords sont éloignés encore; ils paraissent si bleus, si doux, si paisibles, que nous désirons ardemment les atteindre. Nous voyons au-dessous de Tazur une verdure pareille à celle des pelouses au printemps ; les lignes argentées qui miroitent à nos yeux nous paraissent des cours d'eaux vives. Si nous pouvions atteindre cette terre! La faim et la soif n'auraient plus prise sur nous. Mais bien des déserts sont à traverser; souvent le fleuve de la mort, ou quelque torrent de douleurs plus froid et presque aussi noir que la mort, doit être franchi avant qu'il nous soit permis de goûter le ¥rai bonheur. Toute joie que donne la vie doit être gagnée avant que d'être obtenue; et avec quelle peine, ceux-là seuls le savent qui ont lutté pour les grandes récompenses. Le sang du cœur orne souvent de ses perles rouges le front du combattant, avant que vienne s'y poser la couronne de la victoire.
A dix-huit ans, nous ne savons pas cela. Nous croyons à l'espérance, qui nous sourit et nous promet le bonheur. Si l'amour vient comme un ange déchu errer autour de notre porte, il est aussitôt admis, fêté, caressé. Nous ne voyons pas son carquois. Si une de ses flèches nous transperce, sa blessure nous semble la pulsation d'une nouvelle vie. Nous n'avons aucune crainte de son poison, ni du dard barbelé que nul médecin ne peut extraire. Cette dangereuse passion, une agonie dans quelques-unes de ses phases, pour beaucoup une agonie continue, est reçue comme un inappréciable bien. A dix-huit ans, enfin, on entre à l'école de l'expérience, pour se fortifier et s'épurer par ses rudes et souvent cruelles leçons.
Oh! expérience, aucun Mentor n'a un visage aussi froid, aussi dévasté que le vôtre; nul ne porte un vêtement si noir, une verge si lourde; nul ne courbe d'une main plus ferme le novice sur sa tâche. C'est par vos instructions seules que l'homme et la femme peuvent trouver un chemin sûr à travers le désert de la vie. Sans votre aide» comme ils trébuchent et s'égarent I Sur quelles terres défendues ne mettent-ils pas les pieds 1 Sur quelle pente abrupte ne sont-ils pas précipités!
Caroline, ramenée à la maison par Robert, n'avait nulle envie de passer le reste de la soirée avec son oncle. La chambre dans laquelle il se tenait était sacrée pour elle. Elle y pénétrait ra-
SHIRLET. 85
rement, et, ce soir-là, elle s'en tint éloignée jusqu'à ce que la cloche sonnât les prières. Une partie du service du soir était la formule de prière en usage dans la maison de M. Ueldstone. Il la lisait de sa voix nasale, claire, élevée et monotone. Pour assister à cette prière, Caroline, selon son habitude, se rendit dans la chambre de son oncle.
c Bonsoir, oncle, dit-elle, la prière terminée.
' — Eh I vous avez vagabondé toute la journée ; vous l'avez passée en visites, en dîners dehors, que sais-je?
— J'ai été seulement au cottage.
— Et avez-vous appris vos leçons ?
—Oui.
— Et fait une chemise?
— Seulement partie d'une.
— C'est bien; appliquez-vous à l'aiguille , apprenez à faire les chemises, les robes, la pâtisserie, et vous serez un jour une femme remarquable. Allez vous coucher maintenant. Je suis occupé à lire une brochure. :»
Voici maintenant Caroline enfermée dans sa petite chambre à coucher. Elle a revêtu sa blanche robe de nuit; ses longs cheveux soyeux et épais, maintenant en liberté^ flottent jusqu'à sa ceinture; et, comme si elle avait voulu se reposer en les peignant, elle a appuyé sa tête sur sa main et fixé ses yeux sur le tapis. Devant elle se lèvent, autour d'elle se meuvent les visions qui s'offrent à nos dix-huit ans.
Ses pensées lui parlaient alors, et parlaient agréablement sans doute, car elle souriait en les écoutant. Elle semblait jolie, rêvant ainsi ; mais quelque chose de plus frais, de plus brillant qu'elle, hantait cette petite chambre: c'était l'espiit de la jeune Espérance. Suivant ce prophète flatteur, Caroline ne devait plus connaître le frisson du désappointement. Elle était entrée dans l'aurore d'un jour d'été, non pas une fausse aurore, mais le véritable commencement du jour, et son soleil était près de se lever. Il était impossible qu'elle se crût le jouet d'une illusion : ses espérances lui semblaient garanties; la base sur laquelle elles reposaient lui paraissait solide. Quand deux jeunes gens s'aiment, la première chose qu'ils font est de se marier, tel était son argument. cEh bien! j'aime Robert, et je suis assurée que Robert m'aime : je l'ai pensé bien des fois auparavant; aujour^ d'hui je le sens. Quand j'ai levé mon regard sur lui après avoir récité le poëme de Ghénier, ses yeux (quels beaux yeux il a 1}
S6 SHIRLET.
ont fait pénétrer la vérité an fond de mon âme. Quelquefois je crains de lui parler, j'ai peur d être trop franche, j'ai peur de lui paraître chercher son amour; car plus d'une fois j'ai regretté amèrement des paroles étourdies et inutiles , et craint d'avoir dit plus qu'il n'attendait, de peur qu'il ne désapprouvât ce qu'il pouvait considérer en moi comme une indiscrétion. Mais, ce soir, j'eusse pu exprimer toute ma pensée, il étaitsi indulgent I Gomme il a été aimable en m'accompagnant jusqu'ici l II ne sait pas flatter ni dire des folies. Sa manière de déclarer son amour (son amitié, j'entends, car je ne peux encore le considérer comme mon amoureux, mais j'espère qu'il le sera un jour) ne ressemble pas à ce que nous lisonsdansles livres; elle est bien supérieure, originale, calme, ferme, sincère. Je l'aime; je serais pour lui une excellente femme s^il m'épousait; je lui ferais voir tous ses défauts (car il a quelques défauts), mais j'étudierais ses goûts, je le chérirais et m'efforcerais de le rendre heureux. Maintenant, je suis sûre qu'il n'aura pas demain son air froid ; je suis presque certaine que demain il viendra ici ou me fera prier d'aller là-bas.»
Elle recommença de peigner ses cheveux, longs comme ceux d'une sirène. Tournant la tète en les arrangeant, elle aperçut son visage et sa personne dans la glace. Si une jeune fille qui n'a point reçu la beauté en partage n'éprouve aucun plaisir à voir son visage réfléchi dans un miroir, il n'en est pas de même de celle qui est jolie. Pour celle-ci, la peinture est charmante et doit charmer. Caroline vit une forme, une tête qui, daguerréotypées dans cette attitude et dans cette expression, eussent été ravissantes. Elle ne pouvait tirer de là que la confirmation de ses espérances, et ce fut avec un redoublement de joie qu'elle se mit au lit.
Joyeuse aussi elle se leva le lendemain matin. Quand elle entra dans la salle à manger de son oncle, elle lui souhaita le bonjour avec un enjouement si doux et si gai^ que le petit homme de bronze pensa un moment que sa nièce devenait une charmante fille. Ordinairement elle était avec lui réservée et timide ; très-docile, mais point communicative ; ce matin, ce- . pendant, elle trouva mille choses à lui dira Elle avait fait une promenade matinale dans le jardin, et elle lui dit quelles fleurs commençaient à pousser; elle demanda quand le jardinier viendrait arranger les bordures ; elle lui apprit que certains sansonnets commençaient à bâtir leurs nids dans le clocher de l'église
(réglisede Briarfield était à c6té du presbytère); elle s'étonna de ce que le bruit des cloches ne les effrayait point.
M. Helstone émit Topinion qu'ils ressemblaient aux jeunes fous qui viennent de s'unir, et que dans le premier moment rien ne peut troubler, tout entiers qu'ils sont à leur amour. Caroline, peut-être un peu trop encouragée par la bonne humeur dans laquelle elle se trouvait temporairement, hasarda ici une remarque qu'elle n'avait jamais osé faire aux observations de son révéré parent.
c Mon oncle, dit-elle, toutes les fois que vous parlez du mariage, vous le faites avec mépris ; pensez-vous que les gens ne doivent pas se marier?
— C'est assurément le plus sage,spécialement poar les femmes.
— Estpce que tous les mariages sont malheureux?
— Des millions de mariages sont malheureux; si tout le monde voulait dire la vérité, peut-être tous le sont-ils plus ou moins.
— Vous êtes toujours vexé lorsqu'on vient vous chercher pour marier un couple; pourquoi?
— Parce qu'on n'aime pas à prendre une part active à un acte de pure folie, i
M. Helstone répondait si volontiers, qu'il paraissait heureux de l'occasion qui loi était donnée de faire un peu connaître à sa nièce son opinion sur ce point. Encouragée par l'impunité dont avaient joui ses premières questions, elle se hasarda un peu plus loin.
c Mais pourquoi, dit-elle, serait-ce un acte de pure folie? Si deux personnes s'aiment, pourquoi ne consentiraient-elles pas à vivre ensemble?
— Elles sont fatiguées Tune de l'autre au bout d'un mois. Un camarade de joug n'est point un associé; c'est un compagnon de souffrances. >
Ce ne fut point une naïve simplicité qui inspira à Caroline la remarque qui suivit : ce fut un profond sentiment d'antipathie pour de telles opinions, et do mécontentement contre celui qui les professait.
c On dirait que vous n'avez jamais été marié, mon oncle ; on dirait que vous soyez un vieux célibataire.
— En réalité, je le suis. «
— Mais vous avez été marié. Pourquoi avez «vous été assez inconséquent pour vous marier?
88 SHIRLET.
— Tout homme est fou une ou deux fois en sa vie.
— Ainsi vous fûtes fatigué de ma tante, et ma tante de vous, et vous fûtes misérables ensemble? :»
M. Helstone avança sa lèvre cynique, plissa son front bruni et prononça un grognement inarticulé.
« Ne vous convenait-elle point? Avait^-elle un mauvais caractère? N'avez-vous pu vous habituer à elle? N'avez-vous pas été affligé lorsqu'elle est morte?
— Caroline, dit M. Helstone, en abaissant lentement sa main à un pouce ou deux de la table, et frappant soudainement l'acajou , comprenez ceci : il est vulgaire et puéril de confondre le général avec le particulier. Dans chaque cas, il y a la règle et il y a l'exception. Vos questions n'ont pas le sens commun. Sonnez, si vous avez fini de déjeuner. »
Le déjeuner fut enlevé, et, ce repas fini, l'oncle et la nièce avaient coutume de se séparer et de ne se retrouver ensemble que pour le dtner. Mais ce jour-là, la nièce, au lieu de quitter la chambre, se dirigea vers l'appui de la fenêtre, et s*y assit. M. Helstone jeta autour de lui un ou deux regards inquiets, comme s'il eût voulu qu'elle s'éloignât ; mais elle regardait par la fenêtre, et n'avait point l'air de faire attention à lui : aussi il continua la lecture de son journal, qui se trouvait être fort intéressant, car de nouveaux mouvements venaient d'avoir lieu dans la Péninsule, et plusieurs colonnes étaient remplies de longues dépêches du général lord Wellington. Il ne savait guère, cependant, quelles pensées agitaient l'esprit de sa nièce, pensées que la conversation de tout à l'heure avait ravivées, mais non produites : elles étaient tumultueuses alors comme des abeilles troublées dans une ruche; mais il y avait des années qu'elles avaient creusé leurs cellules dans son cerveau.
Elle passait en revue le caractère de son oncle, sa disposition d'esprit, ses sentiments sur le mariage. Bien souvent, auparavant, elle les avait passés en revue déjà, et avait sondé le gouffre qui séparait son esprit du sien ; et alors, de l'autre côté du large et profond abîme, elle avait vu et voyait encore une autre figure à côté de celle de son oncle, une figure étrange, sombre , sinistre, à peine terrestre : l'image vague de son propre père, James Helstone, le frère de Matthewson Helstone.
Certaines rumeurs étaient venues à ses oreilles, touchant le caractère de ce père ; elle avait entendu les propos de vieux domestiques ; elle savait aussi qu'il n'était pas un homme bon, et
SHIRLBT. 89
qu'il n'ayaît jamais été affectueux pour elle. Elle se rappelait, triste souvenir, le peu de semaines qu'elle avait passées auprès de lui quelque part dans une grande ville. Là, elle n'avait point de domestique pour l'habiller et prendre soin d'elle ; son père l'enfermait dans une chambre au grenier, sans tapis, avec un lit sans rideaux pour tout ameublement, puis il partait de bonne heure tous les malins, oubliait souvent de revenir pendant le jour lui donner à dtner, et le soir, lorsqu'il rentrait, il était comme un fou, furieux, terrible ; ou, ce qui était plus triste encore, comme un idiot, hébété, insensible. Elle savait qu'elle était tombée malade dans ce lieu, et qu'une nuit, lorsqu'elle était très-mat, il était entré furieux dans sa chambre, disant qu'il la tuerait, car elle était un fardeau pour lui. Ses cris avaient attiré du secours, et depuis le moment où elle avait été arrachée de ses mains, elle ne Tavait jamais revu, si ce n'est mort dans son cercueil.
Voilà quel avait été son père. Elle avait aussi une mère ; quoique M. Helstone ne parlât jamais de cette mère, quoiqu'elle ne se rappelât pas l'avoir vue, elle savait cependant qu'elle vivait. Sa mère avait donc été l'épouse de l'ivrogne : quelle avait été leur union? Caroline, se détournant de la fenêtre d'où elle venait d'observer les sansonnets (sans les voir), d'une voix grave et d'un ton triste et plein d'amertume, rompit ainsi le silence.
c Tous appelez le mariage misérable, je suppose, d'après ce que vous avez vu de celui de mon père et de ma mère. Si ma mère a souff^ert ce que je souffris lorsque j'étais avec papa, elle doit avoir eu une vie affreuse. »
M. Helstone, ainsi apostrophé, tourna sur sa chaise, et regarda sa nièce par-dessus ses lunettes : il était abasourdi.
Son père et sa mère! Qui est-ce qui lui avait mis dans la tète de parler de son père et de sa mère, dont jamais, pendant les douze ans qu'elle avait passés avec lui, il ne lui avait dit un mot? Il ne pouvait s'imaginer que ses pensées avaient mûri d'elles-mêmes , et s'étaient portées sur le souvenir de ses parents.
« Votre père et votre mère? Qui vous a parlé d'eux?
— Personne; mais je me rappelle ce qu'était mon père, et je plains ma mère. Où est-elle? »
Ce : c Où est-elle? » était venu sur les lèvres de Caroline cent
fois auparavant; mais jusqu'à ce jour elle n'avait jamais osé le prononcer.
( Je n'en sais rien, répondit M. Helstone; je la connaissais fort peu. Je n'ai pas entendu parler d'elle depuis plusieurs années ; mais, en quelque lieu qu'elle soit, elle ne pense pas à vous. Elle ne s'informe jamais de vous; j'ai quelques raisons de croire qu'elle ne désire pas vous voir. Allons , voilà l'heure de la leçon ; vous vous rendez auprès de votre cousine à dix heures, n'est-ce pas? L'heure est sonnée. >
Peut-être Caroline en eût>elle dit davantage; mais Fanny entra, informant son maître que les marguilliers avaient besoin de lui parler et l'attendaient dans la sacristie. Il se hâta de s'y rendre, et sa nièce partit immédiatement pour le cottage.
La route du presbytère à la fabrique de HoUow était en pente; Caroline la franchit presque entièrement en courant. L'exercice, l'air frais, la pensée devoir Robert, au moins d'être dans sa maison , dans son voisinage, avaient relevé promptement ses esprits abattus. Arrivant en vue de la blanche maison, et entendant le bruit formidable de la fabrique et de sa chute d'eau, la première personne qu'elle aperçut fut Moore, debout à la porte de son jardin, revêtu de sa blouse hollandaise à ceinture, et coiffé d'un léger chapeau, déshabillé qui lui allait parfaitement. 11 regardait du côté opposé à celui par lequel arrivait sa cousine. Elle s'arrêta, se retira derrière un saule, et étudia son attitude.
c II n'a pas son égal, pensait-elle ; il est aussi beau qu'intelligent. Quel œil perçant 1 Quelle netteté, quelle vivacité dans ses traits maigres, mais gracieux! J'aime son visage, j'aime son aspect. Oh ! je l'aime tant ! beaucoup plus qu'aucun de ces fourbes de vicaires, plus que qui que ce soit; gentil Robert! >
Elle fut promptement auprès du gentil Robert. Quant à lui , pendant qu'elle recherchait ainsi sa présence, je crois qu'il se fût évanoui de devant ses yeux comme un fantôme, s'il l'avait pu. Mais il ne pouvait se dérober à la salutation de sa cousine. La manière dont il lui rendit son salut était d'un cousin, d'un frère, d'un ami, bien moins que d'un amant. Le charme indicible de ses manières de la veille avait disparu ; il n'était plus le même homme, ou le même cœur ne battait plus dans sa poitrine. Cruel désappointement 1 poignante douleur 1 D'abord, l'ardente jeune fille ne pouvait croire à ce changement, quoiqu'elle le vtt et le sentit. Il lui était difficile de retirer sa main
de la sienne, avant qu'il ne lui eût accordé au moins quelque chose comme une léigère pression. Il lui était pénible de détourner les yeux de ses yeux, avant que son regard n'eût exprimé quelque chose de plus affectueux que ce froid accueil.
Un amant ainsi accueilli peut parler et demander des explications. Une jeune fille ne peut rien dire : si elle parlait, le résultat ne pourrait être que la honte et le remords. La nature réprouverait une telle démonstration comme une rébellion contre ses instincts, et la lui ferait payer chèrement par le mépris d'elle-même qui naîtrait en son âme et la torturerait en secret. Prenez donc la chose telle que vous la trouvez : n'adressez aucune question, ne faites aucune remontrance; c'est le plus sage. Vous attendiez du pain, vous rencontrez un caillou ; brisez vos dents sur ce caillou et ne poussez aucun cri. Ne doutez point que votre estomac mental, si vous possédez cet organe , ne soit aussi fort que celui de l'autruche et ne digère la pierre. Vous tendiez la main pour recevoir un œuf, et le hasard vous fait rencontrer un scorpion. Ne montrez aucune consternation : élreignez fortement le reptile ; il vous percera la main de son dard, n*y faites point attention : au bout d'un certain temps, quand votre bras et votre main enflés auront frémi sous les tortures, le scorpion écrasé mourra, et vous aurez appris comment on souffre sans pousser un sanglot. Pendant le reste de votre vie, si vous survivez à l'épreuve (on dit que quelques-unes en meurent), vous serez plus forte, plus sage, moins sensitive. Vous ne savez peut-être pas cela dans le moment, et vous ne pouvez emprunter du courage à cette espérance. La nature cependant, comme nous l'avons dit, est dans cette drconstance une excellente amie; elle scelle les lèvres, interdit la plainte et commande une placide dissimulation : dissimulation prenant d'abord un air aisé et gai, passant ensuite au chagrin et à la pâleur, qui font bientôt place à un stoïcisme de convention, non moins fortifiant parce qu'il est moitié amer.
Moitié amer l est-ce bien cela? Non, c'est amer qu'il faut dire : l*amertume , c'est la force, c'est un tonique. La force calme et douce succédant à des souffrances aiguës, vous ne la trouvez nulle part : en parler est une illusion. Il peut y avoir un épuisement apathique après la torture : s'il reste de Ténergie, ce sera toujours une dangereuse énergie, terrible quand elle se trouvera aux prises avec l'injustice.
92 SHIRLET.
Quia lu la ballade de Puir Mary Lee, cette vieille ballade écossaise, écrite je ne sais sous quelle génération ni par quel auteur? Mary a été trompée. Elle ne se plaint pas, mais elle est seule, assise sur la neige, et vous entendez ses pensées. Ce ne sont pas les pensées d'une héroïne de roman, mais celles d'une fille des champs, profondément sensible et pleine de ressentiment. Le désespoir lui a fait quitter le coin de son feu pour les montagnes couvertes de neige et de glace. Couchée au milieu des tourbillons, l'horreur sous ses formes les plus fantastiques s'offre à son imagination : Taspic à ventre jaune, la vipère hérissée, les chiens aboyant à la lune, les fantômes errants le soir, le lait qui suinte sur le dos du crapaud et autres bizarres visions du cauchemar, elle abhorre tout cela, mais plus encore le perfide Robin-a-Ree.
Ohl combien autrefois, auprès d'un gai ruisseau. Là-bas j'étais heureuse , et des bons cœurs chérie ! Aujourd'hui , sur la neige où j'attends un tombeau , Je sanglote et maudis le noir Robin-a-Ree !
Accourez , vents glacés, rafales, tourbillons, Secouez les forêts , couvrez tout d'épais voiles ! Que la neige , sur moi refermant ses sillons, Dérobe pour toujours à mes yeux les étoiles I
Oh 1 ne fondez jamais , blanc et chaste manteau Qui bientôt couvrirez la pauvre Mary Lee : Gardez-la du mépris , dans ce glacé tombeau , D'infâmes suborneurs comme Robin-a-Ree!
Mais ce que nous venons de dire ne se rapporte point aux sentiments de Caroline Helstone, ni à l'état des choses entre elle et Robert Moore. 11 ne l'avait point trompée ; s'il y avait quelqu'un à blâmer, c'était elle. Le fiel qu'eût distillé son cœur serait monté amèrement à sa bouche. Elle avait donné son amour, mais sans qu'il lui fût demandé; hasard naturel et quelquefois inéluctable, mais gros de malheur.
Robert, il est vrai, avait quelquefois paru l'aimer ; mais pourquoi? Parce qu'elle avait déployé tant d'attraits, qu'il n'avait pu, malgré tous ses efforts, maîtriser des sentiments que son jugement ne pouvait approuver. Il allait probablement rompre toute communication intime avec elle, parce qu'il craignait de laisser son cœur s'engager dans une affection inextricable^ ou de se voir entraîné, en dépit de sa raison, dans un mariage qu'il
croyait imprudent. Maintenant, que lui reste-t-il à faire? S'a« bandonner à sa passion, ou la vaincre? Poursuivre l'objet de son amour, ou se replier sur elle-même? Si elle est faible, elle suivra le premier de ces expédients, au risque de perdre Testime de Robert et d'encourir son aversion; si elle a de la raison, eUe imposera silence à son cœur et mettra un frein à ses émotions révoltées. Elle se décidera à envisager la vie telle qu'elle est; à étudier sérieusement, consciencieusement, ses rudes vérités, ses difficiles problèmes.
Il parait que Caroline avait quelque peu de raison, car elle quitta Robert avec calme, sans plainte, sans questions, sans qu'un seul de ses traits fût altéré, sans qu'une larme brillât dans ses yeux, alla reprendre, comme de coutume, ses études avec Hortense; et, lorsque l'heure du dtner fut venue, elle retourna à la maison sans s'arrêter.
Après le dtner, lorsqu'elle se trouva au salon seule, ayant laissé son oncle déguster son verre de vin de Porto, la difficulté qui se présenta à elle et l'embarrassa fut celle de savoir comment elle emploierait le reste de la journée.
Elle avait espéré faire ce qu'elle avait fait la veille, que la soirée se passerait encore avec le Bonheur et Robert. Ce matin elle avait reconnu son erreur, et cependant elle ne pouvait se faire à l'idée qu'aucun hasard ne pourrait ce soir-là la rappeler au cottage de HoUow, ou ramener Moore dans sa société.
Il était souvent arrivé à Robert de venir, après le thé, passer une heure avec son oncle ; la sonnette retentissait alors ; sa voix se faisait entendre dans le corridor, au crépuscule, lorsqu'elle était loin d'attendre un semblable plaisir; cela est arrivé deux fois depuis qu'il l'a traitée avec une singulière réserve ; et, quoiqu'il lui parlât rarement en présence de son oncle, assis en face de la table où elle travaillait, il a eu cour stamment les yeux fixés sur elle pendant sa visite. Le peu de tmots qu'il lui a adressés étaient encourageants; il lui a dit bonsoir d'une manière affectueuse. cQui sait? il peut venir ce soir,» disait la Fausse Espérance; Caroline savait que c'était la Fausse Espérance qui pariait, et néanmoins elle écoutait.
Elle voulut lire, ses pensées erraient à l'aventure; elle essaya de coudre, chaque point élait un ennui; l'occupation lui devenait insupportable ; elle ouvrit son pupitre et voulut écrire une composition française, elle n'écrivit que des bévues.
Tout à coup, la sonnette retentit avec violence ; son cœur
bondit , elle s'élança à la porte du salon , Tentr'ouyrit doucement, et regarda par l'ouverture. Fanny recevait un visiteur : un homme grand, juste de la taille de Robert. Un instant elle crut que c'était lui et tressaillit de plaisir; mais la voix demandant M. Helstone la tira de son erreur. C'était une voix irlandaise, non par conséquent celle de Moore, mais celle du vicaire Malone. Il fut introduit dans la salle à manger, où sans doute il aida promptement son recteur à vider sa bouteille.
C'était un fait à remarquer, qu'à Briarfîeld, Whinbury ou Nunnely, dans quelque maison qu'arrivât un vicaire au moment d*un repas, dîner ou thé , il était immédiatement suivi par un second, souvent par un troisième. Non qu'ils se fussent donné rendez-vous, mais ils étaient ordinairement tous en campagne en même temps; et lorsque Donne, par exemple, allait voir Malone chez lui et ne le trouvait pas , il s'informait auprès de son hôtesse de la route qu'il avait prise , et partait à toute vitesse sur ses pas.
La même chose avait lieu pour Sweeting. Il arriva donc, cette après-midi-là, que les oreilles de Caroline furent trois fois torturées par le bruit de la sonnette et l'arrivée de convives peu désirés : car Donne suivit Malone, et Sweeting suivit Donne. Du vin fut monté de la cave (car, quoique le vieil Helstone réprimandât ses inférieurs dans la hiérarchie toutes les fois qu'il les trouvait à boire chez eux, à sa table il aimait à les régaler d'un verre de son meilleur vin) ; et, à travers les portes fermées, Caroline entendit leurs rires joyeux et le bruit discordant de leurs voix. Sa crainte était qu'ils ne demeurassent pour le thé; car elle n*éprouvait aucun plaisir à le préparer pour ce singulier trio. Ces trois hommes étaient jeunes comme Moore, avaient reçu la même éducation que Moore ; et cependant, quelle différence pour Caroline ! La société des premiers lui apportait un tourment, celle de l'autre un plaisir.
Non-seulement elle était destinée à jouir de leur compagnie, mais la fortune lui amenait en ce moment quatre nouveaux convives de l'autre sexe, entassés dans un phaéton roulant assez pesamment sur la route de Whinbury : une vieille dame et trois de ses filles venaient lui rendre une visite d'amitié, comme c'était l'habitude dans le voisinage. La sonnette retentit donc pour la quatrième fois, et Fanny annonça au salon :
< Mistress Sykes et les trois misses Sykes. »
SHIRLET. 95
Lorsque Carolioe recevait de la compagnie, son habitude était de se tordre nerveusement les mains, de rougir un peu , de s'avancer précipitamment , quoique avec quelque hésitation. En ces circonstances , elle manquait jput à fait d'usage» bien qu'elle eût passé une année à l'école. Aussi , ce jour-là, ses petites mains blanches se maltraitèrent rudement Tune Vautre, pendant qu'elle se tenait là debout, attendant l'arrivée de mistress Sykes.
Elle entra majestueusement. C'était une grande lady, au teint bilieux, qui faisait une ample et assez sincère profession de piété, et exerçait largement l'hospitalité envers le clergé; derrière elle marchaient ses trois filles , éclatant trio , toutes trois d'une belle venue et plus ou moins jolies.
En Angleterre, il est un point à remarquer chez les dames habitant la campagne : jeunes ou vieilles, jolies ou laides, tristes ou gaies, toutes (ou presque toutes) ont une certaine expression stéréotypée sur leurs traits, qui semble dire : « Je sais, je n'en tire pas vanité, mais je sais que je suis le modèle de la femme comme il faut; que toutes celles que j'approche ou qui m'approchent observent donc attentivement en quoi elles diffèrent de moi par Thabillement , les manières, les opinions, les principes et la conduite, car en tout cela elles ont tort. 1
Mistress et misses Sykes, loin de faire exception à cette observation, en étaient la confirmation éclatante. Miss Mary, jeune personne d'assez agréable physionomie, portait sa bonne opinion d'elle-même avec quelque dignité, quoique sans roideor; miss Uarriet, une beauté, la portait plus orgueilleusement ; elle paraissait hautaine el froide ; miss Hannah , qui était vaniteuse, hardie, entreprenante, étalait la sienne ouvertement et franchement; la mère montrait cette bonne opinion avec la gravité qui convenait à son âge et à sa réputation religieuse.
La réception s'accomplit, toutefois. Caroline se dit heureuse de les voir (fausseté insigne) ; elle espérait que la toux de mistress Sykes allait mieux (la toux de mistress Sykes durait depuis vingt ans), et que misses Sykes avaient laissé leurs sœurs en bonne santé à la maison ; à quoi les misses Sykes assises sur trois chaises en face du tabouret à musique sur equel Caroline s'était placée sans préméditation, après avoir hésité quelques secondes entre ce siège et une large chaise à
bras, qu'elle se rappela enfin devoir offrir à mistress Sykes , qui lui en avait épargné la peine en s'y établissant d'elle-même), à quoi les misses Sykes répondirent par une révérence très-majestueuse et très-imposante. Une pause suivit; cette révérence était de nature à assurer le silence pendant les cinq minutes suivantes, et elle n'y manqua pas; mistress Sykes s'informa alors de M. Helstone, s'il avait eu de nouveaux accès de rhumatisme ; s'il ne se fatiguait pas en préchant deux fois le dimanche ; s'il était capable encore de faire complètement son service ; et, sur la réponse affirmative, elle et ses filles répétèrent en chœur que, dans leur opinion, il était l'homme le plus extraordinaire de son ftge.
Seconde pause.
Miss Mary, prenant la parole à son tour, demanda à Caroline si elle avait assisté au meeting de la Société biblique, tenu à Nunnely le jeudi précédent. La vérité força miss Helstone à répondre négativement, car le jeudi précédent elle était resiée à la maison occupée à lire un roman que Robert lui avait prêté. Cette réponse provoqua une expression de surprise de la part des quatre ladies.
c Nous étions toutes là, dit miss Mary, maman et nous toutes. Nous avions même décidé papa à venir. Hannah avait insisté là-dessus, mais il s'endormit tandis que parlait M. Langweilig, le ministre morave. J'en fus toute honteuse: il faisait si singulièrement aller sa tête !
— Et il y avait le docteur Broadbent, cria Hannah. Quel bel orateur 1 On ne s'attendrait pas à cela de lui. Il a une physionomie si vulgaire!
— Mais c'est un homme si aimé! interrompit Mary.
— Un homme si bon, si utile 1 ajouta sa mère.
— Seulement il ressemble à un boucher, dit la belle, la fière Henriette. Je ne pouvais le regarder, j'écoutais les yeux fermés. »
Miss Helstone sentait son infériorité et son incompétence; n'ayant point vu le docteur Broadbent, elle ne pouvait donner son opinion. Une troisième pause eut lieu, pendant laquelle Caroline ressentit dans le fond de son cœur quelle folle rêveuse elle était, quelle vie impossible elle menait, combien peu elle était apte aux relations ordinaires avec le monde; elle comprit qu'elle avait eu tort de s'être trop exclusivement attachée au blanc cottage de HoUow, et d'avoir borné tout son univ^s à
Texistence d'un des habitants de ce cottage. Elle sentait que cela ne pouvait toujours aller ainsi, et que quelque jour elle se verrait forcée d'y faire un changement. On ne pourrait dire qu'elle désirât ressembler exactement aux ladies qui étaient là devant elle ; mais elle voulait devenir supérieure à ce qu'elle était alors , ahn de se sentir moins intimidée par leur dignité.
Le seul moyen qu'elle trouvât de renouer la conversation fut de leur demander si elles voulaient rester toutes pour le thé, et il lui en coûta beaucoup d'accomplir cet acte de civilité. Mistress Sykes avait déjà commencé à dire : c Nous sommes fort obligées, mais.... > quand Fanny rentra de nouveau.
c Les messieurs resteront ce soir, madame , dit-elle de la part de M. Helstone.
— Quels messieurs avez-vous? » demanda mistress Sykes.
Les noms furent prononcés; elle et ses ûlles échangèrent des regards. Les vicaires n'étaient pas pour elles ce qu'ils étaient pour Caroline. M. Sweeting était un de leurs favoris; voire même M. Malone, parce qu'il appartenait au clergé.
c Réellement, puisque vous avez de la compagnie déjà, je pense que nous resterons, dit mistress Sykes. Nous formerons une tout à fait agréable petite réunion; j'ai toujours du plaisir à me trouveryavec le clergé, s
Caroline fut obligée de conduire ces dames en haut, de les aider à se débarrasser de Teurs châles, à lisser leurs cheveuj^ et à se faire belles ; de les reconduire au salon , de leur distribuer des albums de gravures, ou des objets achetés à la Corbeille des Juifs. Elle était obligée d'y faire des achats, bien qu'elle contribuât peu à son approvisionnement, et, si elle avait eu beaucoup d'argent à sa disposition, elle eût certainement, toutes les fois qu'on apportait au presbytère ce (errible caucheqoar, acheté toute la provision, plutôt que d'y contribuer d'uQe pelote à épingles.
Il est nécessaire peut-être d'expliquer en passant, pour c^ux qui ne seraient point au fait des ipystères de la Çorl^çillQ des Juifs et de celle des Missionnaires, que ces meuble^ s^nt des paniers en osier d'une certaine dimension, destiné^ | pQrter de maison en maison une collection monstre de pelotes k épingles^ d'étuis à aiguilles, de sacs à ouvrage, d'objets d'habillements d'enfants, etc., etc., faits bon gré, mal gré, par les mains des dames chrétiennes d'une paroisse, et vendus de force aux gen-
Shirlbt. — I 5
tiemen païens de l'endroit à des prix exorbitants. Les produits de cette vente forcée sont appliqués à la conversion des juifs et à la régénération de l'intéressante race de couleur répandue sur le globe. Chaque lady contribuante tient à son tour la corbeille pendant un mois, se charge de coudre pour elle et de vendre son contenu au public mâle, qui ne se montre jamais acheteur empressé. C'est un moment rempli d'excitation que celui où le tour arrive. Quelques ladies à l'esprit actif et commercial aiment cette corvée et s*amusent extrêmement à faire payer aux avares et aux grippe-sous de leur connaissance quatre ou cinq cents pour cent au-dessus de leur valeur des objets qui ne leur sont d'aucun usage. D'autres, plus faibles, redoutent la tâche, et aimeraient mieux voir le matin à leur porte le Prince des ténèbres lui-même que la satanée corbeille.
Miss Helstone, ayant accompli son devoir d'hôtesse avec plus d'ennui que de plaisir, se transporta à la cuisine, pour tenir sur le thé un conseil privé avec Fanny et Élisa.
«Comment allons-nous faire? s'écria Élisa, la cuisinière. Moi qui n'ai pas cuit aujourd'hui, pensant que nous aurions assez de pain jusqu'à demain matin ! Nous n'en aurons jamais assez.
— Y a-t-il quelques gâteaux à thé? demanda sa jeune mattresse.
— Seulement trois, et un pain. Je voudrais bien que ce beau monde demeurât chez lui jusqu'à ce qu'on l'envoyât chercher , moi qui ai besoin de finir mon chapeau.
— Alors, dit Caroline, à qui la nécessité donnait de l'énergie, il faut que F^nny coure à Briarfield acheter quelques galettes et quelques biscuits; et ne soyez pas de mauvaise humeur, Élisa, nous n'y pouvons rien.
— Et quel service prendrons-nous?
— Oh l le meilleur, je suppose. Je vais chercher le service d'argent. »
£t elle monta rapidement à l'armoire à la vaisselle, et descendit aussitôt la théière, l'aiguière à crème et le sucrier.
c Maintenant, apprêtez tout le plus vite possible; car plus tôt le thé sera fini, plus tôt ils partiront, du moins je l'espère. Hélas t je voudrais qu'ils fussent déjà partis,) soupira-t-elle en retournant au salon. S'arrêtant un instant à la porte avant d'entrer: «Si Robert arrivait seulement maintenant, pensa-t-elle, comme tout irait bien ! S'il était présent, combien plus agréable
SHIRLBY. 99
me paraîtrait la tâche d'amuser ce monde 1 II y aurait de Tintérét à Tentendre (quoiqu'il ne parle pas beaucoup en compagnie), à parler en sa présence; quel plaisir peut-on prendre à la conversation de ces dames? Comme elles vont babiller lorsque les vicaires seront entrés, et comme je vais souffrir en les écoutant! Mais je suis une égoïste : ce sont de très^respectables gens , et je devrais sans doute être fîère de leur ressembler. Je ne dis pas qu'elles ne soient pas aussi bonnes que moi, loin de là, mais elles sont si différentes! >
Elle entra.
Les habitants du Yorkshire, dans ce temps-là, prenaient le thé autour de la table, assis le plus près possible, et les genoux cachés. Il était essentiel d'avoir une multitude d'assiettes remplies de gâteaux et de tartines de toutes sortes; il était convenable que le centre fût occupé par un plat en verre rempli de marmelade; parmi les viandes, devait se trouver un assortiment de talmouses et de tartes. S'il y avait aussi une assiette de tranches minces de jambon garnies de persil, c'était encore mieux.
Heureusement Ëlisa, la cuisinière du recteur, connaissait son affaire : l'arrivée inattendue d'un si grand nombre de convives Tavait d'abord rendue de mauvaise humeur, mais elle se remit bientôt, car, au moment voulu, le thé fut servi d'une foçon splendide ; et ni le jambon, ni les tartes, ni la marmelade ne manquèrent.
Les vicaires, appelés à ce copieux repas, entrèrent joyeux. Hais en apercevant les dames, qu'ils ne savaient point là, ils reculèrent près de la porte. Malone conduisait le trio. Il s'arrêta court et tomba en arrière, renversant presque Donne, qui se trouvait trois pas derrière lui. Donne, par contre-coup, envoya le petit Sweeting dans les bras du vieux Helstone, qui formait l'arrière-garde. Il y eut quelques plaintes et quelques rires. Malone fut prié de faire attention, et pressé d'aller en avant; ce qu'il fît en rougissant jusqu'au bout de son front pointu. Helstone, avançant, jeta les timides vicaires de côté, salua ses belles convives, donna à chacune une poignée de main accompagnée d'une plaisanterie, et se plaça commodément entre l'aimable Harriet et la pétulante Hannah ; il pria miss Mary de passer sur le siège qui se trouvait en face de lui, afin qu'il pût la voir, s'il ne pouvait se placer auprès d'elle. Plein d'aisance et de galanterie à sa manière avec les jeunes ladies,
100 SHIRLKY.
i! était fort populaire parmi elles. En réalité» cependant, il ne respectait ni n'aimait le sexe, et celles que les circonstances avaient mises en relations intimes avec lui l'avaient toujours plus redouté qu'aimé.
Les vicaires durent se placer comme ils purent. Sweetiog, le moins embarrassé des trois, se réfugia auprès de mistress Sykes, qui l'aimait comme s'il eût été son fils. Donne, après avoir salué la société avec une grâce à lui particulière, et demandé d'un ton prétentieux à Mlle Helstone des nouvelles de sa santé, se laissa tomber dans un siège à côté de Caroline, visiblement ennuyée du voisinage, car elle avait pour Donne, à cause de son imperturbable vanité et de son esprit étroit, une antipathie spéciale. Malone, marmottant d'une façon inintelligible, se plaça de l'autre côté. Caroline se trouva donc entre deux protecteurs dont elle savait parfaitement ne devoir tirer aucune utilité, ni pour la conversation, ni pour passer les tasses et la pâtisserie.
Malone, intarissable causeur avec les hommes, était muet comme un poisson en présence des dames. Il avait cependant trois phrases toutes faites, qu'il ne manquait jamais de produire.
PÊtes-vous allée vous promener aujourd'hui, miss Hels&ne?
2® r a-t-il longtemps que vous n'avez vu votre cousin Moore?
Z** Votre classe à Técole du dimanche est-elle toujours aussi nombreuse?
Lorsque Malone eut adressé ces trois questions et que Caroline y eut répondu, il régna entre eux un parfait silence.
Avec Donne, c'était autre chose : il était insupportable. Il avait une provision de petits mots les plus vulgaires et les plus pervers qui se pussent imaginer : des critiques sur les habitants de Briarfield et du Yorkshire en général; des plaintes sur Pab* sence de haute société, sur l'état arriéré de la civilisation dans ces districts; des murmures contre la conduite peu respectueuse des basses classes dans le Nord envers les classes élevées ; des railleries sur la manière de vivre de ces comtés, sur le manque de bon ton, l'absence d'élégance, comme si lui, Donne, avait été accoutumé à vivre dans les hautes sphères, prétentions auxquelles ses manières communes et sa tournure donnaient le plus complet démenti. Tels étaient les traits qui, selon lui» devaient
rélever dans Vesprit de Mlle Helstone ou de toute autre dame qui tes entendrait; tandis que, chez Caroline au moins, ils ne provoquaient que le mépris, quelquefois même Tirritalion : car, fille du Torkshire elle-même, elle ne pouvait entendre dénigrer son pays par ce pitoyable bavard. 11 lui arrivait parfois, à bout de patience, de le regarder en face et de lui jeter quelque mot dont le sens et le ton étaient peu propres à lui attirer la bienveillance du jeune vicaire; de lui dire, par exemple, que ce n'était pas une preuve de bonne éducation que de railler continuellement les autres sur leur vulgarité, ni le signe d*un bon pasteur, de censurer éternellement son troupeau ; de lui demander pourquoi il avait embrassé le sacerdoce, puisqu'il se plaignait de n'avoir que des cabanes à visiter et de pauvres gens à instruire; s'il avait été nommé ministre pour porter des vêtements confortables et habiter des palais. Questions d'ailleurs considérées par tous les vicaires comme audacieuses et impies.
Le thé dura longtemps ; tous les convives bavardèrent comme leur hôtesse l'avait prévu. M. Helstone étant de bonne humeur, ce qui lui arrivait toujours en compagnie des femmes, car ce n'était qu'avec une dame de sa famille qu'il maintenait sa tacitur ' nité rébarbative, M. Helstone donna cours à un flot de brillant et joyeux verbiage avec sa voisine de droite, sa voisine de gauche et même sa vis-à-vis, miss Mary; car Mary étant la plus sensée, la moins coquette des trois, c'est à elle que le vieux veuf faisait le moins d'attention. Helstone ne pouvait se faire à l'idée du bon sens chez les femmes ; il aimait à les voir aussi étourdies, aussi légères, aussi vaines, aussi exposées au ridicule que possible , parce qu'alors elles étaient en réalité ce qu'il les disait être et ce qu'il voulait qu'elles fussent : des êtres inférieurs, des jouets destinés à amuser une heure de loisir et à être jetés ensuite.
Hannah était sa favorite. Harriet, quoique belle, égoïste et contente d'elle-même, n'était pas assez faible pour lui. Elle avait quelque dignité vraie parmi beaucoup de fausse fierté, et, si elle ne parlait pas comme un oracle, elle ne babillait pas comme une idiote. Elle n'eût jamais consenti à être traitée comme une poupée, un enfant, un joujou ; elle s'attendait à ce qu'on s'inclinât devant elle comme devant une reine.
Hannahy au contraire, ne demandait pas de respect, mais de la flatterie; en lui disant qu'elle était un ange, ses admirateurs
102 SHIRLET.
pouvaient la traiter comme une idiote. Elle était si crédule et si frivole, elle devenait si niaise lorsqu'elle se voyait Tobjet des attentions et de la flatterie, que M. Helstone se sentait tenté de renouveler Texpérience du mariage avec elle; mais heureusement le souvenir salutaire des ennuis de sa première union, rimpression qui lui était restée de cette pierre qu'il s'était une première fois attachée au cou, la fiiité de ses sentiments touchant les maux insupportables de Texislence conjugale, tenaient sa tendresse en échec, étouffaient le soupir qui gonflait ses vieux poumons de fer, et l'empêchaient de murmurer à l'oreille d*Hannah des propositions qu'elle eût entendues avec autant de gaieté que 'de satisfaction.
Il est probable qu'elle lui eût accordé sa main s'il la lui avait demandée; ses parents eussent certainement approuvé ce mariage. Peureux, les cinquante-cinq ans d'Helstone, son cœur cuirasséy n'eussent pas été des obstacles ; et, comme il était recteur, vivait bien, occupait une confortable maison et était censé avoir de la fortune (quoique en cela le monde fût dans l'erreur: il avait consacré, jusqu'au dernier shilling, les cinq mille livres sterling qu'il avait héritées de son père à la construction et à la dotation d'une églii^e neuvedans son villa.^e natal du Lancashire; car, lorsque tel était son plaisir, il savait montrer une munificence princière, et ne reculait devant aucun sacrifice pour atteindre le but qu'il avait en vue) ; les parents d'Uannah,dis-je, reus>ent sans scrupule livrée à son affectueuse tendresse; et la seconde mistress Helstone, renversant l'ordre naturel d'existence de l'insecte, eût voltigé à travers la lune de miel, brillant et admiré papillon, et rampé le reste de ses jours, ver sordide et foulé aux pieds.
Le petit M. Sweeting, assis entre mistress Sykes et miss Mary, qui toutes deux se montraient fort aimables envers lui, avait un plat devant lui, et de la marmelade et des croquets sur son assiette; il paraissait plus heureux qu'un roi. Il était amoureux de toutes les misses Sykes, et toutes raffolaient de lui. S'il éprouvait un regret en ce bienheureux moment, c'est que miss Dora fût absente : Dora étant celle qu'il espérait un jour appeler Mme David Sweeting, avec laquelle il rêvait de majestueuses promenades, la conduisant comme une impératrice à travers le village de Nunnely : impératrice assurément, s'il eût suffi pour Cela delà taille et des proportions colossales ; elle était énorme : vue de derrière, on eût dit une puissante lady de quarante
SHIRLET. 103
ans; mais elle possédait un beau visage et un excellent caractère.
Le repas se termina enfin. Il l'eût été depuis longtemps, si M. Donne n'avait persisté à demeurer assis avec sa tasse à moitié remplie de thé froid devant lui, longtemps après que lesau« très eurent fini, longtemps même après que des signes d'impatience se furent manifestés: les ('hai:>es avaient éié repoiissées en arrière; la conversation avait lan^^ui ; le silence s'était fait. Vainement Caroline lui avait demandé s'il désirait une autre tasse; s'il voulait un peu de thé chaud, celui qu'il avait devant être froid : il ne voulait ni le boire ni le laisser. Il semblait croire que cette position isolée lui donnait une certaine importance ; qu'il était digne et noble de rester le dernier; qu'il était grand de faire attendre les autres. A la fin, cependant, le vieux recteur lui-même, qui avait été trop agréablement occupé d'Hannah pour s'apercevoir du délai, devint impatient.
c Après qui attendez-vous? demanda-t-il.
— Après moi, je crois, répondit Donne d'un ton de satisfac* tion intime.
— Fi donc! s s'écria Helstone. Puis se levant : c Récitons les grâces, > dit-il; ce qu'il fit immédiatement, et tous quittèrent la table.
Donne, nullement ébranlé, demeura dix minutes tout seul : ce que voyant, Helstone sonna pour faire enlever le service. Le vicaire se vil alors forcé de vider sa tasse et de quitter le rôle qui, dans sa pensée, avait appelé sur lui une si universelle et si flatteuse attention.
Ensuite» d'après le cours naturel des choses (Caroline avait ouvert le piano et tenu prêts les livres de musique), la musique fut demandée. C'était pour Sweeting une occasion de se montrer. Il était QOipressé de commencer. U entreprit donc la tâche ardue d'obtenir que les jeunes ladies voulussent bien chanter un air, une chanson. U s'en acquitta con amore, riant, suppliant, résistant aux excuses, écartant les difficultés, et finit par triompher auprès de miss Harriet, qui se laissa conduire à Tinstrument. Il lira alors les pièces diverses de sa flûle (qui se trouvaientdans sa poche.aussiimmanquablementque son mouchoir). Elles furent vissées et ajustées; Malone et Donne, rapprochés l'un de l'autre, souriaient avec dédain, ce que ville petit homme en regardant par-dessus son épaule, mais il n'y fit aucune attention. Il était persuadé que leurs sarcasmes venaient de
Tenvle. Ils ne pouvaient accompagner les dames comme lui ; il allait triompher sur eux.
Le triomphe commença. Malone, chagriné de l'entendre jouer d*une façon supérieure, résolut de se faire remarquer aussi, s'il était possible, et, prenant le rôle d'amoureux (rôle qu'il avait voulu jouer une ou deux fois déjà, mais sans obtenir le succès qu'il croyait dû à ses mérites), s'approcha d'un sofa sur lequel ^iss Helslone était assise, se plaça auprès d'elle, et se mit à lui débiter avec la langue et avec les mains un speech incompréhensible, accompagné des grimaces les plus plaisantes. Dans le cours de ses efforts pour se rendre agréable, il finit par s'emparer des deux coussins longs et du coussin carré qui garnissaient le sofa, avec lesquels, après les avoir roulés pendant quelque temps avec des gestes étranges, il éleva une sorte de barrière entre lui et l'objet de ses attentions. Caroline, heureuse de la séparation, imagina bientôt une excuse pour passer de l'autre côté de la chambre, où elle alla s'asseoir à côté de mistress Sykes, lui demandant, sur un nouveau point de broderie, quelques instructions qui lui furent données avec plaisir; et elle se débarrassa ainsi de Pierre- Auguste.
Malone, se voyant de la sorte abandonné, livré à ses propres ressources, sur ce large sofa, avec trois coussins dans les mains, faisait une assez triste figure. Le fait est qu'il était très-sérieusement disposé à cultiver la connaissance de miss Helstone; car il pensait, comme beaucoup d'autres, que son oncle était riche, et que, n'ayant pas d'enfants, il laisserait probablement sa fortune à sa nièce. Gérard Moore était mieux renseigné sur ce point : il avait vu la belle église qui devait son origine au zèle et à l'argent du recteur, et plus d'une fois, dans son for intérieur, il avait maudit un ruineux caprice qui avait traversé ses espérances.
La soirée parut longue à l'une des personnes réunies dans cette chambre. Caroline, de temps à autre, laissait tomber sa broderie sur ses genoux, et, fermant les yeux et baissant la tête, s'abandonnait à une espèce de léthargie du cerveau, produite sans doute par l'insignifiant bourdonnement qui se faisait autour d'elle : le bruit discordant du piano, les rires et la gaieté de son oncle, d'Hannah et de Mary, rires qu'elle ne pouvait s'expliquer, car elle ne trouvait rien de comique ni de gai dans leurs discours, et , paNdessus tout, l'interminable babillage de mistress Sykes, murmuré à son oreille, babillage qui s'éparpillait
Bnr quatre sujets : sa propre santé et celle des dîrers membres de sa famille, la CkH'beille des Misskmnaires et celle des Juifs et leur contenu, le dernier meeting de Nunnelf et celui qui devait avoir lieu la semaine suivante à Wfainbury.
Fatiguée enfin jusqu'à Tépuisement, elle saisit le moment où M. Sweeting vint parler à mistress Sykes pour quitter furtivement l'appartement et chercher un moment de repos dans la solitude. Elle se retira dans la salle à manger, où un reste de feu brûlait encore dans la cheminée. Le lieu était vide et calme; les verres et les bouteilles avaient été enlevés, les chaises rangées : tout était en ordre. Caroline se laissa tomber dans la grande chaise à bras de son oncle, ferma à moitié les yeux, et se reposa ; reposa du moins ses membres, ses sens, son ouïe, sa vue, fatigués d'écouter des riens et de regarder dans le vide. Quant à sa pensée, elle s'enfuit aussitôt à Hollovsr, elle s'arrêta sur le seuil du parloir, puis passa au comptoir, cherchant quel lieu était favorisé de la présence de Robert. 11 se trouva qu'aucun n'avait cet honneur, car Robert était à plus d'un demi- mille de ces deux endroits, et beaucoup plus près de Caroline qu'elle ne le supposait. 11 traversait en ce moment le cimetière, et s approchait de la porte du jardin du rectorat; non, toutefois, pour voir sa cousine, mais uniquement dans le dessein de communiquer une nouvelle au recteur.
Oui, Caroline ; vous entendez vibrer la sonnette ; c'est pour la cinquième fois cette après-midi ; vous tressaillez et vous êtes sûre cette fois que ce doit être l'objet de vos rêves. Pourquoi en êtes- vous sûre? vous ne pourriez vous l'expliquer, mais vous le sentez. Penchée ea avant, vous écoutez avidement pendant que Fanny ouvre la porte : bien ! c'est sa voix, basse, avec le léger accent étranger, mais si dom;e à votre oreille. Vous vous levez : Fanny va lui dire qu€(^. Helstone est en compagnie, et il va se retirer. Oh 1 elle ne peut le laisser partir ; en dépit d'elle-même, en dépit de sa raison, elle traverse la moitié de la chambre, elle se tient prête à se précipiter, si elle l'entendait s'élmgner. Mais il entre dans le corridor.
t Puisque votre maître est en société, dit-il, introduisezmoi dans la salle à manger, apportez une plume et de Fencre; je veux écrire une courte noie que je lui laisserai. »
Maintenant que Caroline a saisi ces mots et l'entend s'avancer, s'il y avait une porte inténeure, elle s'esquiverait par cette porte et disparaîtrait. Elle se sent prise, enfermée. £lle
106 SHIRLET.
craint que sa présence inattendue ne contrarie Robert. Une seconde auparavant elle se fût précipitée au-devant de lui; maintenant elle voudrait fuir. Elle ne le peut; il n'y a aucune issue. La salle à manger n'a qu'une porte, celle par laquelle entre en ce moment son cousin. Elle balbutie une sorte d'excuse :
c J'ai quitté le salon une minute pour prendre un peu de repos. »
Il y avait quelque chose de si timide, de si embarrassé dans Tair et le ton avec lesquels elle prononça ces paroles, que le premier venu eût pu s'apercevoir que quelque triste changement s'était opéré en elle, et que sa vive assurance d'autrefois l'avait abandonnée. M. Moore se rappelait sans doute avec quel aimable empressement et quelle douce confiance elle avait l'habitude de l'accueillir. Il eût pu voir l'effet qu'avait produit sa froideur ; il avait là une occasion de continuer son nouveau système avec succès» s'il voulait encore l'améliorer. Peut-être trouvait-il plus aisé de pratiquer ce système au grand jour, dans la cour de sa fabrique, au milieu de ses occupations, que dans un tranquille parloir et dans le calme de la soirée. Fanny alluma les chandelles, qui étaient demeurées éteintes sur la table, apporta tout ce qu'il fallait pour écrire et se retira. Caroline se disposait à la suivre. Moore, pour être conséquent, eût dû la laisser aller; cependant: il se dressa devant la porte, et, étendant la main, la retint doucement en arrière : il ne lui dit pas de rester, mais il ne voulait pas la laisser partir.
ff Dois-je aller dire à mon oncle que vous êtes ici? » dit-elle toujours de la même voix émue.
— Non ; je puis vous dire tout ce que j'avais à lui dire. Voudrez-vous être ma messagère?
Oui, Robert.
— Alors vous pouvez lui apprendre que j'ai découvert un indice de l'identité de l'un au moins des hommes qui ont brisé mes métiers; qu'il appartient à la bande qui a attaqué les magasins de Sykes et de P^arson, et que j'ai l'espoir de le voir arrêté demain matin. Vous pourrez vous rappeler cela?
— Ohî oui.»
Ces deux monosyllabes furent prononcés d'un ton plus triste que jamais, et en les prononçant elle secoua légèrement la tête et soupira.
SHIRLET. 107
« Vous voulez le poursuivre?
— Certaioemenil
— Non, Robert.
— Et pourquoi non, Caroline?
— Parce que vous mettrez ainsi contre vous plus que jamais la population ouvrière.
— Ce n'est pas là une raison pour ne pas faire mon devoir et défendre ma propriété. Cet homme est un grand scélérat, et il faut le mettre dans l'impossibilité de commettre de nouveaux méfaits.
— Mais ses complices se vengeront sur vous. Vous ne connaissez pas la méchanceté des habitants de cette contrée : il y en a qui se vantent de pouvoir porter une pierre dans leur poche pendant sept ans, de la tourner au bout de ce temps, de la garder pendant sept autres années, de la lancer enfin, et de frapper le but. >
Moore sourit.
< Très-énergique vanterie, et qui fait beaucoup d'honneur à vos cbers amis du Yorkshire. Mais ne craignez rien pour moi, Lina : je suis sur mes gardes vis-à-vis de vos doux compatriotes. Ne vous tourmentez pas à propos de moi.
— Comment pourrais-je ne pas m'inquiéler? Vous êtes mon cousin. Si quelque chose arrivait.... Elle s'arrêta.
— Rien n'arrivera, Lina. Pour parler votre langage, il y a une Providence au-dessus de tout, n'est-ce pas?
— Oui, cher Robert; puisse t-elle vous protéger I
— Et si les prières ont quelque efficacité, les vôtres me profiteront; vous priez pour moi quelquefois?
— Non pas quelquefois ^ Robert; vous, Louis et Hortense êtes toujours dans mes prières.
— C'est ce que j'ai souvent imaginé. Il m'est souvent venu à l'esprit que quand, fatigué et contrarié, je me mettais au lit comme un païen, un ange avait demandé le pardon pour ma journée et la sécurité pour ma nuit. Je ne crois pas que la piété cléricale serve à grand'chose; mais les prières partant d'un cœur sincère, de lèvres innocentes, peuvent être accueillies comme ^offrande d'Abel; et certainement elles le seraient, si l'objet pour lequel elles sont offertes en était digne.
— Anéantissez ce doute : il est sans fondement.
— Quand un homme a été élevé seulement dans le but de gagner de l'argent, qu'il vit pour cela et rien autre chose, et
respire à peine un autre air que celui des fabriques et des marchés, il paraît singulier de prononcer son nom dans des prières ou d'associer son idée avec quelque chose de divin; il semble très-étrange qu'un cœur bon et pur s'en empare et lui donne un refuge, comme sUl avait des droits à cette sorte d'abri. S'il m'était donné de guider ce cœur généreux, je crois que je lui conseillerais de ne plus s'occuper de celui qui ne voit pas dans la vie de but plus élevé que de réparer sa fortune ruinée, et^ d'efifacer de son écusson bourgeois la tache infamante de la banqueroute. »
L'allusion, quoique faite ainsi avec tendresse et modestie (comme le pensait Caroline), fut profondément sentie et clairement comprise.
a Eh bien , je pense seulemefeit, ou je penserai seulement à vous comme à mon cousin, répondit-elle vivement. Je commence à comprendre mieux les choses que je ne les comprenais lorsque vous vîntes en Angleterre , mieux qu'il y a une semaine , mieux qu'hier. Je sais que votre devoir est de faire tous vos eiforts pour vous élever, et qu'il ne vous convient pas d'être sentimental ; mais à Pavenir vous ne devrez pas mal interpréter mes sentiments lorsqu'ils vous seront favorables. Vous ne m'avez pas comprise ce matin, n'est-ce pas?
— Qu'est-ce qui vous a fait penser ainsi?
— Votre air, vos manières.
— Mais regardez-moi maintenant.
— Oh ! vous êtes tout autre ; à présent j'ose vous parier.
— Cependant je suis le même, excepté que j'ai laissé le marchand là-bas, à Hollow; votre cousin seul est devant vous.
— Mon cousin Robert? non , M. Moore.
— Rien de M. Moore. Caroline.... »
En ce moment on entendit la société se lev^r dans l'autre chambre; la porte fut ouverte, la voiture demandée, ainsi que les châles et les chapeaux; M. Helstone appela sa nièce.
« Il faut que j'aille, Robert.
— Oui, il faut que vous alliez, ou ils entreront et nous trouveront ici; et moi, plutôt que de rencontrer cette armée au passage, je m'en irai par la fenêtre; heureusement elle s'ouvre comme une porte. Une minute seulement, baissez la chandelle un instant ; bonsoir. Je vous embrasse parce que nous sommes cousins, et, étant cousins, un, deux, trois baisers sont permis. Caroline, bonsoir! »
SHIRLET. 109