CHAPITRE Vn
Noé et Moïse.
Le ienderoain, Moore, s'étant levé avant le jour, était allé à cheval à Whinbary et en était revenu avant que sa sœur eût fait le café au lait, ou coupé les tartines pour le déjeuner. Ce qu'il était allé faire, il ne le confia à personne. Hortense ne lui fit aucune question. 11 n'était pas dans ses habitudes de commenter les mouvements de son frèrf^ ni dans celles de celvi-d d'en rendre compte. Les secrets des affaires, mysières compliqués et souvent terribles, étaient ensevelis dans sa poitrine, et ne sortaient jamais de leur sépulcre, sinon de temps à autre pour épouvanter Joe Scott ou faire tressaillir de peur quelque correspondant étranger ; enfin une habitude de réserve générale sur tout ce qui était important semblait être naturelle chez lui.
Après le déjeuner, il se rendit au comptoir. Henri, le fils de Joe Scott, apporta les lettres et les journaux. Moore s'assit à son bureau, brisa les cachets des lettres et les parcourut. Elles étaient toutes brèves, mais non agréables, paraissait«-il ; probablement fâcheuses, au contraire : car, lorsque Moore déposa la dernière, ses narines dilatées exprimaient une certaine colère railleuse et défiante, et, quoiqu'il ne se livrât à aucun soliloque, il y avait dans ses yeux une expression qui semblait invoquer le diabtô, et le clmrger d^emporter le commerce à la Géhenne. Cependant, ayant pris une plume qu'il dépouilla de ses barbes dans un accès de fursur de ses doigts, de ses doigts seulement, car son visage était calme, il traça une liasse de réponses, les cadieta et s'en fut fyàre un tour à la fabrique; lorsqu'il revint, il s'assit pour lire son journal.
Le contenu ne paraissait pas d'un intérêt absorbant. Plus d'une fois il le plaça sur ses genoux, croisa ses bras et regarda dans le feu; de temps en temps il toarnaU la tète du côté de la fenêtre; par intervalles il regardait à sa montre; enfin, son esprit semblait préoccupé. Peut-être pensait-il à la beauté du temps, car c'était une belle et douce matinée pour la saison, tt désiraii-il être au nsbeu «des cliaaips pour m jtmir . Lt porte
du comptoir était grande ouverte, la brise et le soleil entraient librement ; seulement le premier de ces visiteurs n*apportait aucun parfum sur ses ailes, mais de temps à autre une boufifée de la sulfureuse et noire fumée qui se précipitait de la haute cheminée de la fabrique.
Une sombre apparition (celle de Joe Scott, sortant d'une cuve de teinture) se montra un instant sur la porte ouverte, prononça les mots : c II est venu , monsieur, > et disparut.
M. Moore ne leva pas les yeux de son journal. Un homme d'une taille élevée, aux larges épaules, aux membres solides, vêtu d'habits de futaine et portant des bas gris, entra, futac* cueilli par un signe de tête et invité à prendre un siège; ce qu'il fit, émettant la remarque, en ôtant son chapeau (un trèsmauvais chapeau) qu'il plaç^sous sa chaise et après s'être essuyé le front avec un mouchoir de poche de coton souillé^extrait dudit chapeau, qu'il faisait extrêmement chaud pour une journée de février. M. Moore fit un signe d'assentiment; au moins murmura>t-il quelques sons qui, quoique inarticulés, pouvaient passer pour un assentiment. Le visiteur déposa ensuite soigneusement à côté de lui le bâton officiel qu'il tenait à la main ; cela fait, il se mit à sifQer, probablement par manière d'indiquer qu'il était à son aise.
c Vous avez ce qu'il vous faut, je suppose, dit M. Moore.
— Oui, oui, c'est bien. »
Il renouvela son siiflemeot, Moore sa lecture. Apparemment le journal était devenu plus intéressant, ^entôt cependant il se tourna vers le buffet qui était à portée de son bras, l'ouvrit sans se lever, en tira une bouteille noire, celle avec laquelle Malone avait fait connaissance, un gobelet, une cruche, les plaça sur une table et dit à son convive :
f Buvez un coup; il y a de l'eau dans cette jarre, là au coin.
— Avec plaisir; on a toujours soif le matin, dit le monsieur aux vêtements de futaine, se levant et faisant ce que Moore venait de lui dire. Ne prendrez-vous rien vous-même, monsieur Moore? demanda-t^il en préparant sa mixture d'une main habile, puis, buvant un long coup, il se laissa retomber avec satisfaction dans sa chaise.
Moore, ordinairement sobre de paroles, répondit par un signe de tête négatif, c Vous avez tort, cçntinua le visiteur; il n'y a rien de tel
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pour chasser Tennai. Voilà d'excellent hollande! vous le tirez de l'étranger, je pense l
— Oui.
— Croyez-moi, essayez d'en boire un verre. Ces garçons qui vont venir vont vous faire parler on ne sait combien de temps; vous avez besoin de prendre des forces.
— Avez- vous vu M. Sykes ce matin ? demanda M. Moore.
— Je l'ai vu il y a une demi-heure» un quart d'heure peutêtre, au moment oh j'allais partir. Il m*a dit qu'il avait l'intention de venir ici , et je ne serais pas étonné d'y voir arriver aussi le vieux Helstone. J'ai vu que l'on sellait son cheval en passant derrière le presbytère. :»
La prophétie était vraie, car cinq minutes après on entendit le trot du petit poney entrant dans la cour; il s'arrêta, et une voix nasale bien connue cria :
c Garçon (s'adressant probablement au fils de Joe Scott), prends mon cheval et conduis-le à l'écurie. »
Helstone entra, le pas leste et le corps droit, paraissant plus brun, plus vif et plus gaillard que jamais.
c Belle matinée , Moore ! comment vous portez-vous , mon garçon? Âhl qui avons-nous donc ici (se tournant vers le personnage au bâton)? Sugdenl Quoil vous allez vous mettre aussitôt à la besogne? Sur ma parole, vous ne perdez pas de temps! Mais je viens pour demander des explications; on m'a remis votre message. Êtes-vous sûr d'être sur la vraie piste ? Comment entendez-vous mener cette affaire? Vous êtes-vous procuré un ordre d'arrestation ?
— Sugden en a un.
— Alors, vous allez vous mettre à la poursuite du coupable? Je vous accompagnerai*
— Cette peine vous sera épargnée, monsieur; il Vient me trouver ici. Vous me voyez attendant son arrivée.
— Et qui est-il? Un de mes paroissiens? >
Joe Scott entra sans être remarqué. Semblable à un fantôme, la moitié de sa personne teinte de la plus sombre couleur de l*indigo, il s'appuya contre le bureau. La réponse de son mattre au recteur fut un sourire ; Joe prit la parole ; de l'air calme du chat qui aiguise ses griffes, il dit :
c C'est un de vos amis, monsieur Helstone ; un gentleman dont vous parlez souvent.
— Bn vérité 1 Son nom, Joe? Vous avez bonne mine ce matin.
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— Ob 1 senlement le révérend MoYse Barraclough , Torateur du baquet, comme vous l'appelez quelquefois , je crois.
— Âbl dit le recteur, prenant sa tabatière et aspirant une longue prise. Âh 1 on n'aurait jamais supposé cela. Mais le vieux personnage ne fut jamais un de vos ouvriers, Moore? Il est tailleur de son état.
— Je lui en veux d'autant plus dlntervenir dans mes affaires, et d'exciter contre moi les hommes que j'ai congédiés.
— Et MoYse était présent à l'affaire du marais de Stilbro'? Il y est allé avec sa jambe de bois?
— Oui , monsieur , répondit Joe ; il y est allé à cheval , afin que sa jambe de bois ne le fit point reconnaître, il était le capitaine et portait un masque; les autres s'étaient seulemait noirci la figure.
— Et comment a-t-il été découvert?
— Je vais vous le dire, répondit Joe. Il faisait la cohr à Sarah, la servante de M. Moore, qui, soit à cause de sa jambe de bois, soit à cause de son hypocrisie bien connue, ne semblait pas beaucoup l'encourager. Peut-être (car les femmes ont parfois d'étranges caprices, nous pouvons bien dire cela entre nous, il n'y a pas de femmes ici) peut-être l'eût-êlle encouragé, en dépit de sa jambe de bois et de sa fausseté, pour passer le temps ; j'en ai connu qui en ont fait autant, et des plus jolies et des plus aimables encore ; oui, j'ai vu de ces charmantes et jeunes petites choses ,'qui paraissaient aussi délicates, aussi pures que les marguerites de la prairie, et qui, avec le temps, se sont trouvées n'être que de piquantes et venimeuses oriies....
— Joe est un homme de bon sens, dit Helstone.
— Cependant, Sarah avait une antre corde à son arc : Frédéric Murgatroyd, un de nos garçons, en tient pour elle, ei^ comme les femmes jugent les hommes d'après leur visage , et que Frédéric a une jolie figure, tandis que Moïse est loin d'être beau , comme vous le savez tous , la fillette accueillit Frédéric. Il y a deux ou trois mois , Murgatroyd et Moïse se rencontrèrent un dimanche soir. Tous deux étaient venus rôder autour de la maison dans le but d'engager Sarah à faire avec eux un bout de promenade. Ils se querellèrent, une bataille suivit, et Frédéric fut fort maltraité ; car il est jeune et petit, et Barraclough , quoiqu'il n'ait qu'une jambe , wt presque aussi fort que Sugden que voilà.
•— loe, vous êtes insupportable, interrompit M. Moore« Vous
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êtes aussi long dans vos explications que Moïse dans ses sermons. Toute rhistoire est que Murgatroyd était jaloux de Barraclough , et la nuit dernière , comme lui et un ami avaient cherché dans une grange un abri contre l'averse , ils entendirent et virent à l'intérieur Moïse en conférence avec ses associés. De leurs discours, il ressortait clairement qu'il avait été leur chef, non>seulement à Stilbro', mais encore dans Tattaque contre la maison de Sykes ; de plus, ils organisèrent une députation qui doit me rendre visite ce matin, conduite par le tailleur, et qui, de la manière la plus respectueuse et la plus pacifique, doit m'engager à jeter hors de ma maison les maudites machines. Je me suis rendu ce matin à Whinbury, je me suis pourvu d'un mandat d'arrêt et d'un constabie, et j'attends le moment de donner à mon ami la réception qu'il mérite ; mais voici Sykes; monsieur Helstone , remontez-lui le moral : il s'effraye à l'idée de poursuites, i
On entendit le bruit d'un cabriolet dans la cour. M. Sykes entra ; c'était un homme d'une haute taille et d'une forte corpulence, âgé d'environ cinquante ans, aux traits assez agréables, à la physionomie pusillanime. Il paraissait inquiet.
« Sont-ils venus? sont-ils partis? L'avez-vous arrêté? esV-ce fini ? demanda-t-il.
— Pas encore , répondit Moore avec flegme ; nous les attendons.
— Ils ne viendront pas. Il est près de midi ; il vaut mieux renoncer à votre dessein ; cela ne peut qu'exciter la haine , amener une révolte , et avoir de fatales conséquences.
— Vous n'avez pas besoin de paraître , dit Moore. J*irai à . leur rencontre dans la cour quand ils arriveront : vous pourrez demeurer ici.
— Mais mon nom figurera dans la procédure ; une femme et une famille, monsieur Moore, une femme et une famille rendent un homme prudent. :»
Moore fît un mouvement de dégoût.
« Âllez-vous-en si vous voulez, dit-il ^ et laissez-moi livré à moi-même. Je n'ai aucune répugnance à agir seul. Seulement, soyez sûr que vous ne trouverez aucune sécurité dans la soumission; votre associé, Pearson, recula, céda, pardonna; cela les a-t-il empêchés de tirer sur lui dans sa propre maison ?
— Mon cher monsieur, prenez un peu de vin et d'eau, > dit M. Helstone.
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Le yin et l'eau étaient tout simplement de la liqueur de Hollande et de Teau, comme le découvrit M. Sykes, lorsqu'il en eut composé et avalé un plein gobelet qui le transforma en deux minutes, ramena la couleur à son visage, et le rendit au moins vaillant en paroles. Il annonça qu'il n'était pas disposé à se laisser fouler aux pieds par la populace ; qu'il était décidé à ne pas tolérer plus longtemps l'insolence des classes ouvrières ; qu'il avait réfléchi et qu'il était résolu d'aller jusqu'au bout; que, si le courage et l'argent pouvaient venir à bout de ces émeutiers, il fallait qu'ils fussent anéantis. M. Moore pourrait agir comme il l'entendrait; mais lui, Christie Sykes, dépenserait son dernier penny devant la justice , avant de se tenir pour battu. Il les mettrait à la raison, ou Ton verrait....
c Prenez encore un verre, jp dit M. Moore.
M. Sykes n'y vit point d'objection ; c'était une froide matinée (Sugden avait trouvé qu'elle était chaude) ; il fallait être trèsprudent à cette époque de l'année; il était bon de prendre quelque chose pour empêcher le froid de pénétrer à l'intérieur; il était déjà un peu enrhumé (il toussa pour attester le fait); quelque chose de cette sorte (levant la noire bouteille) était une excellente médecine (il versa le remède dans son gobelet) ; il n'avait pas l'habitude de boire des spiritueux le matin, mais parfois il était réellement prudent de prendre des précautions.
tf Tout à fait prudent, et de les prendre par tous les moyens,» répondit son hôte.
M. Sykes s'adressa ensuite à Helstone , qui se tenait debout devant le foyer, son large chapeau sur la tète, le regardant d'une façon significative avec ses petits yeux perçants.
c Vous, monsieur, un membre du clergé, dit-il, pouvez trouver désagréable d'être présent à ces scènes de tumulte et je pourrais dire de danger ; vos nerfs ne pourraient les supporter ; vous êtes un homme de paix, monsieur ; mais nous, manufacturiers, vivant dans le monde et continuellement dans le tumulte, la présence du danger excite notre cœur et le fait battre d'une vive ardeur. Lorsque mistress Sykes a peur (ce qui lui arrive tous les soirs] que la maison ne soit attaquée et les portes brisées, je me sens excité d'une façon extraordinaire. Vraiment, si quelqu'un venait, voleurs ou autres, je crois que j'en éprouverais un vif plaisir : telle est ma nature.:»
Le rire le plus strident, quoique bref et nullement insultant, fut la réponse du recteur. Moore eût bien voulu faire avaler au
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manufacturier héroïque un troisième gobelet ; mais le recteur, qui jamais ne transgressait ni ne permettait qu'on transgressât en sa présence la loi du décorum, l'arrêta.
c On en a assez lorsqu'on eo a autant qu'il en faut, n'est-ce pas, monsieur Sykes?> dit-il.
M. Sykes inclina la tête affirmativement, tout en suivant d'un œil de regret Joe Scott, qui, sur un signe d'Helstone, emportait la bouteille. Moore semblait avoir grande envie de le voir ivre. Qu'aurait dit certaine jeune petite cousine, si elle eût vu en ce moment son cher, son bon, son grand Robert, son Coriolan? Eût-elle reconnu dans ce méchant et sardonique visage celui qu'elle avait regardé avec tant d'amour, et qui s'était incliné sur elle avec tant de douce tendresse la nuit précédente? Ëtait-ce là Thomme qui avait passé une si tranquille soirée avec sa sœur et sa cousine, si suave pour Tune , si tendre pour l'autre , lisant Shakspeare et écoutant Chénier?
Oui, c'était le même homme vu d'un autre c^té , un côté que Caroline n'avait point aperçu encore, quoique peut-être elle eût assez de sagacité pour soupçonner son existence. Et Caroline aussi avait, sans doute, son côlé défectueux. Elle était mortelle, elle devait être très -imparfaite ; et, si elle eût vu Moore sous son plus mauvais côté , c'est ce qu'elle n'eût pas manqué de se dire pour le disculper. L'amour peut tout excuser, hormis la bassesse; mais la bassesse tue l'amour, meurtrit même l'affection naturelle : sans estime, le véritable amour ne peut exister. Avec tous ses défauts, Moore pouvait être estimé, car il n'avait dans l'esprit aucune scrofule morale, aucune tache indélébile, telle, par exemple, que celle de la fausseté : il n'était pas l'esclave de ses appétits; la vie active pour laquelle il était né et qu'il avait toujours pratiquée lui avait donné autre chose à faire que de se joindre à la chasse du plaisir. C'était une nature saine et non dégradée, un disciple de la Raison, non du Sentiment. La même chose se pouvait dire du vieux Helstone : ni l'un ni Tautre n'eût voulu penser et dire un mensonge ; tous deux avaient des droits à ce fier titre de chef-d'œuvre de la création , car aucun vice animal ne régnait sur eux ; ils étaient bien supérieurs au pauvre Sykes.
Un bruit de pas nombreux se fit entendre dans la cour, auquel succéda une pause. Moore s'avança à la fenêtre ; Helstone le suivit ; tous deux se tinrent debout d'un même côté ,
le plus jeune et le plus grand derrière le plus âgé et le plus petit, regardant avec précaution et de façon à n*être point aperçus du dehors ; le seul commentaire de ce qu'ils virent fut le sardonique éclair que se dardèrent réciproquement leurs yeux.
Une toux qui ressemblait à une préparation oratoire se fit entendre, et fut suivie d'une interjection destinée à calmer le bourdonnement de plusieurs voix. Moore entre-bâilla légèrement la fenêtre, afin que le son arrivât plus librement.
c Joseph Scott, commença une voix nasillarde (Scott faisait sentinelle à la porte du comptoir), pourrions- nous savoir si votre mattre est ici, et si on peut kii parler?
— Il y est, dit nonchalamment Joe.
— Voudriez-vous, s*il vous platt [appuyant emphatiquement sur le mot t^ous), avoir la bonté de lui dire que douze gentlemen sont là qui désirent le voir?
— Il se peut qu'il me demande le but de votre visite , dit Joe ; il serait bon que je pusse le lui dire en même temps.
— Pour quelque chose, » lui fut-il répondu.
Joe entra, c Monsieur, dit-il, s'adressant à Moore, il y a douze gentlemen qui désirent vous parler.
— Bien, Joe, je suis leur homme. Sugden, vous paraîtrez quand je sifflerai. »
Moore sortit en ricanant sèchement. Il s'avança dans la cour, une main dans la poche, l'autre dans son gilet, le bord de son chapeau abaissé sur ses yeux ombrageant en quelque sorte le rayon d'ironie méprisante qui s'en échappait. Douze hommes attendaient dans la cour, les uns en manches de chemise, les autres en tabliers bleus. Deux d'entre eux surtout se faisaient remarquer à l'avant-garde de la troupe : l'un, un petit homme à la mine éveillée , à la démarche fière , avec un nez retroussé; l'autre, un gaillard à larges épaules, non moins remarquable par sa figure hypocrite, ses yeux de chat où se peignait la fausseté, que par sa jambe de bois et son énorme béquille. Une sorte de sourire contractait faiblement ses lèvres; il paraissait rire sous cape de quelqu'un ou de quelque chose ; enfin, l'ensemble de sa physionomie n'avait rien de l'homme franc.
c Bonjour, monsieur Barraclough , lui dit Moore d'un ton débonnaire.
— La paix soit avec vousl fiit la réponse que fit M. Barra-
clougb, en fermant entièrement ses yeux naturellement à moitié fermés.
— Je vous suis obligé : la paix est une excellente chose; il n'est rien que je désire plus ardemment pour moi-même. Mais ce n^est pas là tout ce que vous avez à me dire, je suppose? j'imagine que la paix n'est point votre dessein.
— Pour ce qui est de notre dessein, commença Barraclough, c'en est un qui pourra sembler étrange et peut-être insensé à des oreilles comme les vôtres, caries enfants de ce monde sont plus sages dans leur génération que les enfants de la lumière.
— Au fait, s'il vous plaît, et apprenez-moi de quoi il s'agit. — Vous l'allez entendre, monsieur; et, si je ne puis m'expli-
quer, en voici onze derrière moi qui m'aideront. C'est un grand dessein (changeant de voix et passant d'un demi-ricanement à une lamentation) ; c'est le dessein du Seigneur, et c'est le meilleur.
— Âuriez-vous besoin d'une souscription pour la chapelle d'un nouveau prédicateur, monsieurBarraclough? A moins que votre démarche n'ait un caractère de cette sorte, je ne vois pas en quoi elle peut me concerner.
— Je n'avais pas ce devoir en vue, monsieur ; mais, puisque la Providence vous a appelé à mentionner ce sujet, je recevrai l'obole dont vous voudrez bien disposer; la plus petite contribution est toujours acceptable. ;»
Disant cela, il tendit son chapeau comme une bourse ^ que* ter, sa physionomie prenant en môme temps une expression de féroce impudence.
c Si je vous donnais six pence, vous iriez les boire. 9
Barraclough leva au ciel ses mains et le blanc de ses yeux, eu faisant le geste de la plus burlesque hypocrisie.
f Vous me paraissez d'une remarquable impudence, dit Moore d'un Ion sec et froid ; vous ne craignez pas de faire voir que vous êtes un hypocrile à double face, que la fraude est votre profession. Vous espérez même me faire rire de l'habileté avec laquelle vous jQuez votre rôle dans cette grossière farce, pendant qu'en même temps vous croyez tromper ces hommes qui sont derrière vous. »
Moïse commença à perdre de son assurance; il vit qu'il était allé trop loin. Il allait répondre, lorsque le second des meneurs, impatient d'être tenu ainsi sur le second pian, se porta en
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avant. Cet homme ne ressemblait pas à un trattre, malgré son air vain et plein d'arrogance.
c Monsieur Moore, commença-tril, parlant aussi de la gorge et du nez, et prononçant chaque mot très-lentement, comme pour donner à ses auditeurs le temps de bien apprécier Télégance peu commune de sa phraséologie, on pourrait peut-être dire justement que la raison plutôt que la paix est notre but. Nous venons d'abord vous supplier d'écouter la voix de la raison, et, si vous refusez, il est de mon devoir de vous avertir, dans les termes les plus précis, que des mesures seront prises pour vous faire sentir l'imprudence, la folie de votre conduite comme négociant dans cette partie manufacturière du pays. Je veux dire, monsieur, qu'étant étranger et venant de pays éloignés, d'une autre partie et d'un autre hémisphère du globe, jeté, jeté, pourrais-je dire, comme un exilé sur ces côtes, les rochers d'Albion, vous n'avez pas l'intelligence de ce qui peut être avantageux aux classes laborieuses. Pour arriver au fait, si vous vous décidiez à abandonner cette fabrique et à retourner sans délai dans votre pays natal, c'est ce que vous pourriez faire de mieux; je ne vois rien qui puisse s*opposer à ce plan. Qu'en dites -vous, camarades ?j» dit-il en se tournant vers les autres membres de la députation, qui répondirent unanimement : c Écoutez, écoutez I
— Bravo! Noë, murmura Joe Scott, qui se tenait debout derrière M. Moore. Voilà des rochers d'Albion et un autre hémisphère qui' éclipsent un peu l'éloquence de Moïse. Arrivez-vous de la zone antarctique, mattre? :d
Moïse, cependant, ne se tint pas pourbatlu; jetant un regard courroucé à Noèf, il voulut de nouveau essayer la puissance de ses talents oratoires. Cette fois il prit un ton sérieux, abandonnant le sarcasme qui lui avait si mal réussi.
a Avant que vous ne vinssiez planter votre tente parmi nous, monsieur Moore, dit-il, nous vivions dans la paix et la tranquillité; oui, je peux le dire, dans une affectueuse et bienveillante amitié. Je ne suis pas très-âgé, et je veux parler d'il y a seulement une vingtaine d'années, alors que le travail manuel était encouragé et respecté, et que Ton ne connaissait pas ces machines qui nous sont si pernicieuses. Je ne suis pas un apprôteur de drap; je suis tailleur de mon état : cependant, mon cœur est d'une douce nature, je suis un honmie très-sensible, et, lorsque je vois mes frères opprimés, comme mon glorieux
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patron je me lève pour les défendre. C'est pour cela que je vous parle aujourd'hui face à face, et que je vous conseille de vous défaire de vos infernales machines et de reprendre des ouvriers.
— Et qu'arriverait-il si je ne suivais pas voire avis, monsieur Barraclough?
— Que le Seigneur vous pardonne; que le Seigneur amollisse votre cœur, monsieur !
— Êtes -vous wesleyen, maintenant, monsieur Barraclough?
— Dieu soit loué ! son saint nom soit béni ! je suis méthodiste.
— Ce qui ne vous empêche nullement d'être à la fois un ivrogne et un fripon. Je vous vis un soir, il y a une semaine environ, étendu mort-ivre au bord delà route, en revenant du marché de Stilbro*; et, pendant que vous prêchez la paix, toute l'occupation de votre vie est de fomenter les dissensions et le trouble. Vous ne sympathisez pas plus avec les pauvres gens qui sont dans le malheur qu'avec moi. Vous les excitez au mal, pour accomplir vos mauvais desseins; ainsi fait l'individu appelé Noë. Vous êtes tous deux de turbulents intrigants et d'effrontés coquins, dont le principal mobile est une ambition égoïste, aussi dangereuse que puérile. Derrière vous je vois quelques hommes honnêtes, et seulement égarés; mais vous deux, je vous connais pour d'incorrigibles misérables. >
Barraclough allait répondre.
c Silence! vous avez eu votre tour, c'est au mien de parler. Quant à recevoir des injonctions de vous, ou de quelque Jack, Jem ou Jonathan que ce soit, c'est ce que je ne peux souffrir. Vous me conseillez de quitter lé pays, vous me demandez d'abandonner mes machines; et, pour le cas oh je refuserais, vous me menacez. Je refuse positivement. Je reste; je garde ma manufacture, dans laquelle je ferai venir les meilleures machines que les inventeurs pourront me fournir. Que ferez-vous? Le pire que vous puissiez faire, et cela vous ne l'oserez jamais, c'est de brûler ma fabrique, de détruire son contenu et de m'assassiner. Et alors? Supposez le bâtiment en ruines et moi un cadavre, vous qui êtes là derrière ces deux scélérats, en serez- vous plus avancés? Âurez-vous arrêté l'invention ou épuisé la science? Pas seulement une seconde; un autre et meilleur moulin à fouler le drap s'élèvera sur les ruines de
celui-ci, et peut-être serai-je remplacé par un propriétaire plus entreprenant. Écoutez -moi! je fabriquerai mon drap comme il me plaira, et selon les lumières que je pourrai avoir. Dans ma manufacture, j'emploierai les moyens qui me conviendront. Quiconque, après cette déclaration, osera se mêler de mes affaires en subira les conséquences. Un exemple vous prouvera que je parle sérieusement, i
Il siffla d'un ton aigu et perçant; Sugdeq parut dvec son bâton de constable et son mandat d'arrêt.
Moore se tourna brusquement vers Barraclough :
c Vous étiez à Stilbro\ dit-il, j'en ai la preuve. Vous étiez sur le marais, vous portiez un masque, vous avez terrassé de votre main un de mes hommes, vous, un prédicateur de FÉvangile! Sugden, emparez- vous de cet bomme. 9
Moïse fut saisi ; il y eut un cri , et un mouvement pour se précipiter à son secours ; mais la main droite que Moore avait tenue, pendant toute cette scène, cachée sous son habit, parut armée d'un pistolet.
c Les deux canons sont chargés, dit-il, et j'ai la ferme résolution de m'en servir. Arrière l 9
Marchant alors k reculons, et faisant toujours face à l'ennemi, il accompagna sa capture jusqu'à la porte du comptoir. Il donna Tordre à Joe Scott et à Sugden d'y entrer avec le prisonnier, et de mettre le verrou en dedans. Pour lui, il se mita parcourir de long en large l'espace qui s^étendait devant la façade de la fabrique, les yeux fixés sur le sol, la piain pendant négligemment à son côté et tenant toujours le pistolet. Les onze députés restants le regardèrent pendant quelque temps, en se parlant à voix basse, puis l'un d'eux s'approcha. Cet homme paraissait tout différent des deux qui avaient porté auparavant la parole. Il était laid, mais la modestie et une mâle énergie étaient peintes sur ses traits.
c Je n'ai pas grande confiance en Moïse Barraclough, dit-il, et je voudrais vous dire moi-même quelques mots, monsieur Moore. Pour ma part, je ne suis pas venu ici dans une mauvaise intention, mais dans le but de faire un effort pour redresser les choses, qui vont cruellement de travers. Vous voyez que nous sommes malheureux, bien malheureux : nous sommes pauvres et nos familles souffrent. Ces machines et ces métiers nous ont privée de notre travail; nous ne pouvons rien trouver à faire; nous ne pouvons rien gagner. Que faut-il faire? Nous résigner
et mourir? Non; je ne sais pas trouver de grands mots, monsieur Moore, mais je sens qu'il serait lâche, pour un homme raisonnable, de se laisser mourir de faim comme une brute. Je ne le ferai pas. Je ne suis pas pour répandre le sang; jamais je ne consentirais à tuer ni même à blesser un homme ; je ne suis pas non plus pour démolir les fabriques et briser les machines : car, comme vous Tavez dit, cela n'arrêterait pas les progrès de rinvention. Mais je parlerai; je ferai autant de bruit que je pourrai. L'invention peut être une bonne chose; mais je sais aussi qu'il n'est pas juste que les pauvres gens meurent de faim. Ceux qui gouvernent doivent trouver un moyen de nous venir en aide ; ils doivent promulguer de nouveaux ordres. Vous me direz que c'est difficile. £h bien ! plus les hommes du Parlement mettront de tiédeur à s'occuper de ces difficiles questions, plus nous crierons.
— Tourmentez les membres du Parlement tant qu'il vous plaira, dit Moore; mais il est absurde de tourmenter les propriétaires de fabriques, et, quant à moi, je ne le souffrirai pas.
— Vous êtes un des plus durs, répondit l'ouvrier. Ne nous accorderez-vous pas un peu deiitemps? Ne pourriez- vous consentir à accomplir vos changements un peu plus lentement?
— Est-ce que je représente à moi seul toute la corporation des fabricants de drap du Yorkshire ? Répondez à cela.
— Vous êtes vous-même.
— Et seulement moi-même ; et, si je m'arrêtais un instant tandis que les autres marchent, je serais foulé aux pieds. Si je faisais ce que vous me conseillez, je serais banqueroutier dans un moisi Est-ce que ma banqueroute mettrait du pain dans la bouche de vos enfants affamés? William Farren, je n'obéirai ni à vos injonctions ni à celles de qui que ce soit. Ne me parlez plus de mes machines. Je suivrai mon chemin. Je ferai venir demain d'autres métiers : si vous les brisez, j'en ferai venir d'autres. Je ne céderai jamais. ;»
En ce moment , la cloche de la fabrique sonna midi : c'était l'heure du dîner. Moore tourna brusquement le dos à la députation, et rentra dans son comptoir.
Ses dernières paroles avaient laissé une mauvaise, une cruelle impression; il venait de laisser échapper la chance dont il était maître. En parlant avec bonté à William Farren, qui était un très-honnête homme, sans envie et sans haine contre ceux que la fortune avait placés au-dessus de lui , qui ne
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trouvait ni dur ni injuste d'être obligé de gagner sa vie par son labeur, et ne demandait que du travail, Moore eût pu se faire un ami. Il semble étrange qu'il ait pu tourner le dos à un t^l homme sans une parole conciliante ou sympathique. Le visage de ce pauvre homme était hagard de besoin. Il avait Taspect d*un homme qui n'avait pas connu le bien-être et l'abondance depuis des semaine?, depuis des mois peut-être ; et cependant, il n'y avait aucune férocité, aucune méchanceté dans Texpression de ses traits : il était usé, abattu, triste, mais patient. Comment Moore avait-il pu le quitter avec ces mots : < Je ne céderai jamais 1 ;d sans une parole de bienveillance, d'espoir ou d'encouragement?
C'est ce que se demandait Farl'en, en s'en retournant vers sa chaumière, autrefois, dans des temps meilleurs, une décente, propre et agréable habitation , maintenant si triste et si pauvre, quoique toujours propre. Il conclut à l'égoïsme, à l'insensibilité, à la folie du fabricant étranger. Il lui sembla que l'émigration, s'il avait seulement les moyens d'émigrer, serait préférable au service sous un tel mattre. Il avait l'air abattu, presque désespéré. *"
Lorsqu'il fut entré, sa femme servit avec ordre le dîner qu'elle avait préparé pour lui et les enfants : il se composait de poireaux seulement, et en trop petite quantité. Quelques-uns des pkis jeunes enfants en redemandèrent lorsqu'ils eurent mangé leur portion, ce qui troubla violemment William; pendant que sa femme les apaisait de son mieux, il se leva de sa chaise, se dirigea vers la porte en sifQant un air joyeux, ce qui n'empêcha pas une ou deux larges gouttes (plus semblables aux premières gouttes d'une pluie d'orage qu'à celles qui couleht de la bles^ sure du gladiateur) de se former sur ses paupières, d'où elles tombèrent sur le ôêuil. Il s'essuya les yeiix avec sa manche, et ce mouvement d'attendrissement fit bientôt place à un senti-* ment plus ferme et plus austère.
U était encore là debout, méditant en silence, lorsque survint un gentleman vêtu, de hoir; on voyait tout d'abord que c'était un membre du clergé, mais ce n'était ni Helstone, ni Malone, ni Donne, ni Sweeting. Il pouvait avoir quarante ans; sa physionomie était simple, son teint bronzé, ses cheveux gridonnants. 11 se penchait un peu en avant dans la marche. U avait l'air triste et préoccupé ; mais, en approchant de Farren, il leva les yeux, etune expression de franche cordialité illumina ses traits.
SHIRLËÏ. 1S3
« Est-ce vous, William? comment vous portez- vous? demanda-t-il.
— Tout doucement, monsieur Hall, et vous? Voulez-vous entrer vous reposer litt instant? *
M. Hall, dont le lecteur a déjà vu le nom, était curé deNUnnely, la paroisse où était né William Farren, et qu'il n'avait quittée que depuis trois ans pour venir demeurer à Briarfield, afin d*étre plus près de la fabrique de Hollow, où il avait obtenu du travail. M. Hall entra daos la chaumière, et après avoir salué la femme et les enfants, il s'assit et se mit à causer familièrement du temps qui s'était écoulé depuis que la famille avait quitté sa paroisse, et des changements qui étaient survenus. H répondit aux questions qui lui ibrent faites sur sa sœUr Marguerite, dont la famille Farren s'informait avec beaucoup d'intérêt. Il questionna à son tour; puis enfin, jetant un regard anxieux et rapide à travers ses lunettes (il portait des lunettes, ayant la vue très-basse) sur la chambre nue, sur les maigres et pâles visages qui l'environnaient, car les enfants s'étaient approchés de ses genoux, et le père et la mère se tenaient debout devant lui, il dit brusquement :
« Et comment allez-vous tous? Comment vont vos affaires?
— Très-pauvrement, dit William. Nous sommes tous sans travail. J'ai vendu à peu près tout notre pauvre mobilier, comme vous pouvez le voir. Et ce que nous allons devenir, Dieu seul le sait!
— Est-ce que M. Moore vous a renvoyé?
— H m'a renvoyé ; et j'ai maintenant une telle opinion de lui que , s'il me faisait rappeler demain matin, je ne voudrais pas travailler pour lui.
-^ Ce n'est pas bien à vous de parler ainsi, William.
— Je le sais, mais je ne suis plus le même; je sens que je change. Si les enfants et la femme avaient de quoi manger, je n'y ferais pas attention ; mais ils souffrent, mais ils meurent de faim.
— Oui, mon garçon, et vous aussi, je le vois. Ce sont de bien malheureux temps I partout où je tourne mes regards, je vois la misère. William, asseyez-vous. Grâce, asseyez-vous aussi, nous allons causer, t
Et pour mieux causer, M. Hall fit asseoir le plus jeune des enfants sur son genou, et posa sa main sur la tête d'un autre. Mais, lorsqu'ils se mirent à babiller, il leur imposa silence, el
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fixant ses yeux sur la grille du foyer, qui ne renfermait plus qu'une poignée de cendres près de s'éteindre :
<r Tristes temps ! dit-il , et ils durent longtemps. Dieu le veut. Que sa volonté soit faite 1 mais il nous éprouve cruellement. »
Il réfléchit un instant.
c Vous n'avez pas d'argent, William, et il ne vous reste rien à vendre pour vous procurer même une petite somme?
— Non ; j*ai vendu la commode, i'horloge, le guéridon d'acajou et le service à thé et la porcelaine que ma femme a apportés lorsque nous nous sommes mariés.
— Et si quelqu'un vous prêtait une ou deux livres sterling, pourriez- vous en faire un bon usage? pourriez-vous vous créer une nouvelle occupation ? i
Farren ne répondit pas, mais sa femme dit avec vivacité : c Je suis sûre qu'il le pourrait, monsieur ; c'est un garçon très-industrieux que notre William. S'il avait une ou deux livres, il pourrait commencer un petit commerce. Est-ce vrai, William?
— S'il platt à Dieu, dit William avec résolution, je pourrais acheter de l'épicerie, de la tresse, du fil, ce que je crqirais devoir se vendre ; je pourrais commencer par me faire colporteur.
— Et vous savez, monsieur, interrompit Grâce, vous êtes sûr que William ne boit pas, qu'il n'est pas fainéant et ne dépensera pas son argent de quelque manière inutile que ce soit; c'est mon mari et je ne devrais pas le louer, mais je dirai qu'il n'est pas dans toute l'Angleterre un homme plus sobre et plus honnête que lui.
— C'est bien; je parlerai à un ou deux amis, et je crois pouvoir lui promettre d'obtenir cinq livres sterling dans un jour ou deux ; comme prêt, vous entendez, et non comme don : il faudra rendre cet argent.
— Je comprends, monsieur; c'est bien convenu comme cela.
— En attendant, voici quelques schellings pour vous. Grâce, pour faire bouillir le pot en attendant la pratique. Maintenant, enfants, tenez-vous debout en ligne et récitez votre catéchisme pendant que votre mère ira acheter quelque chose pour le dîner; car vous n'avez pas mangé grand'chose aujourid'hui, j'en suis sûr. Allons, Ben, commencez. Quel est votre nom ? :d
M. Hall demeura jusqu'au retour de Grâce; alors il prit congé avec hâte, en donnant une. poignée de main à Farren et à eà femme ; sur la porte, il leur adressa quelques courtes mais
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bonnes paroles de consolation religieuse et d'encouragement; puis, avec un mutuel : c Dieu vous bénisse, monsieur ! Dieu vous bénisse, mes amis, » ils se séparèrent.
^ CHAPITRE Vm.
Briarmains.
M. Helstone et M. Sykes se montrèrent fort joyeux et félicitèrent vivement M. Moore lorsqu'il revint auprès d'eux, après avoir congédié la députation. Il se montra cependant si peu touché de leurs compliments sur sa fermeté, son visage ressemblait si fort à un jour calme et sombre, sans soleil et sans brise, que le recteur, après Tavoir regardé dans les yeux d'une façon toute particulière, boutonna ses félicitations en même temps que son habit, et dit à Sykes, qui était incapable de s'apercevoir tout seul que sa présence et sa conversation étaient à charge :
c Venez, monsieur; votre route et la mienne sont en partie communes, et nous nous tiendrons compagnie. Nous allons souhaiter le bonjour à Moore et le laisser dans l'heureuse fantaisie qui semble l'absorber en ce moment.
— Et où est Sugden? demanda Moôre en relevant la tète.
— Ah! ah! s'écria Helstone. Je ne suis pas tout à fait demeuré dans l'inaction pendant que vous étiez occupé. Je vous ai aidé un peu, je m'en flatte avec raison. Pendant que vous parlementiez là-bas avec cet homme à l'air triste, Farren, je crois que c'est son nom, j'ai pensé qu'il valait mieux ne pas perdre de temps ; j'ai ouvert cette fenêtre qui donne derrière la maison, et j'ai crié à Murgatroyd, qui se trouvait dans l'écurie, d'amener le cabriolet de M. Sykes. Puis j'ai fait passer en contrebande Sugden, Moïse et sa jambe de bois à travers cette ouverture, je les ai vus monter dans le cabriolet (toujours avec la permission de votre ami Sykes, bien entendu). Sugden a pris les rênes, il conduit comme Jéhu, et, avant qu'il soit un quart d'heure, Barraclough sera en sûreté dans la prison de Stilbro'. ♦
— Fort bieui je vous remercie, dit Moore; bonjour, mesi^ieurs, i ajouta-t^il en les conduisant polimçnt à la porte.
Moore fut taciturne et sombre pendant le reste de la journée. C'est à peine s'il daignait répondre à Joe Scott, qui, de son côté, ne lui adressait la parole que lorsque les affaires l'exigeaient absolument, mais le guettait continuellement du coin de l'œil, venait sans cesse tisonner son feu, et lui fît même Tobservation, au moment où il allait fermer les portes de la fabrique (car, à cause delà stagnation du commerce, on ne travaillait qu'une partie de la journée), que la soirée était bien longue, et qu'il aimerait à lui voir faire dans le haut de la vallée une petite promenade qui lui ferait du bien.
A cette recommandation, Moore partit d'un brusque éclat de rire, et, après avoir demandé à Joe ce que signifîait cette sollicitude, s'il le prenait pour une femme ou pour un enfant, il lui prit les clefs des mains et le poussa par les épaules hors de sa présence. Il le rappela cependant avant qu'il n'eût passé la porte de la cour.
c Joe, vous connaissez ces Farren ? Ils ne doivent pas être dans une position aisée, je suppose?
— Assurément, puisqu'ils n'ont pas eu de travail depuis trois mois. Vous avez pu voir vous-même combien William est changé. Ils ont vendu tout le mobilier dç leur maison.
— Ce n'était pas un mauvais ouvrier?
— Vous n'en avez jamais eu de meilleur depuis que vous êtes dans les affaires.
— Et ce sont d'honnêtes gens, toute la famille?
— Il n'y en a pas de plus honnêtes ; la femme est la décence même, et propre I vous pourriez manger vos poireaux sur le plancher de sa maison. Ils sont bien malheureux. Je voudrais que William pût trouver quelque chose à faire, soit comme jardinier, soit autrement. Il entend parfaitement le jardinage. 11 a demeuré autrefois avecun Écossais qui lui a appris les mystères du métier, comme ils disent.
— Maintenant, vous pouvez partir, Joe; vous n'avez pas besoin de rester là debout à me regarder.
— Vous ne m'avez pas donné d'ordres, monsieur.
— Aucun, si ce n'est de me débarrasser de votre présence. » Ce que Joe ne se fit point répéter.
Les soirées du printemps sont souvent froides et humides, et, quoique ce jour-là eût été très-beau, l'air se refroidit au cou-
cher du soleil, la terre se crispa, et, avant que la nuit fût venue, une gelée blanche se glissait insidieusement dans Tberbe qui commençait à pousser et dans les boutons entr'ouverts. Elle blanchissait le pavé qui s'étendait au-devant de Briarmains (la résidence de M. Yorke), et opérait son œuvre silencieuse de destruction parmi les tendres plantes de son jardin et de sa pelouse. Quant au grand arbre au tronc puissant et aux branches vigoureuses qui protégeait le pignon du côté de la route, il semblait défier un^ nuit de printemps de nuire à ses rameaux enpore nus; il en était de même du massif de noyers sans feuilles qui s^élevait derrière la maison.
Dans l'obscurité de cette nuit étoilée, mais sans clair de lune, les lumières des fenêtres brillaient vivement. Cette scène n'était ni sombre, ni triste, ni même silencieuse. Briarmains était situé près de la grande route; c'était une ancienne résidence, construite avant que la route fût faite, et lorsqu'une avenue tracée à travers les champs était le seul chemin pour y arriver. Briarfield était à un mille à peine. On entendait le bruit confus qui s'en élevait, on apercevait clairement ses lumières. La chapelle de Briar, chapelle wesleyenne, grande, nue et dépourvue d'ornements, s'élevait environ à cent pas de là; et, comme il se tenait en ce moment dans ses murs un meeting religieux, les lumières de ses fenêtres jetaient une vive réflexion sur la route, pendant qu'une hymne du caractère le plus extraordinaire, et qui eût fait tressaillir même un quaker, faisait retentir joyeusement les échos d'alentour. Peu à peu les chants changèrent de caractère : les cris, les hurlements les plus effroyables suivirent, et il fallait que le toit de la chapelle fût solide, pour ne pas voler en éclats sous une pareille explosion.
Si la chapelle était animée, il en était de m4me de Briarmains, quoique d'une manière plus calme. Quelques-unes des fenêtres aussi étaient illuminées. L'étage inférieur donnait sur la pelouse ; des rideaux cachaient en partie l'éclat des lumières, mais n'empêchaient] pas entièrement d'entendre les voix et les rires. Nous avons le privilège de pénétrer à l'intérieur de ce 9anctuaire domestique.
Ce n'est point la présence de la compagnie qui excite la joie dans la demeure de M. Yorke, car il n'y a que sa propre famille, rassemblée dans la pièce la plus retirée de l'aile gauche.
C'est l'endroit où se tiennent habituellement les réunions du
soir. Les fenêtres sont formées de vitraux peints, dont la pourpre et l'ambre sont les couleurs dominantes, rayonnant autour d^un médaillon situé au centre et offrant aux regards la suave tête de William Shakspeare ou le visage serein de John Milton. Quelques vues canadiennes, représentant de vertes forêts et des eaux bleues, sont suspendues aux murs; parmi elles brille une nocturne éruption du Vésuve, dont les reflets ardents contrastent avec r écume et l'azur des cataractes et les profondeurs poudreuses des bois.
Le feu qui illumine cette chambre, lecteur du Midi, est tel que. vous n'en aviez pas vu souvent dans le foyer d'un appartement privé : c'est un feu brillant et chaud, remplissant une ample cheminée. M. Yorke veut avoir un tel feu, même dans les chaleurs de l'été : il s'assied auprès, un livre à la main, le coude appuyé sur un petit guéridon supportant unechandelle; mais il ne lit pas, il surveille ses enfants. En face de lui est assise une dame, personnage que je pourrais décrire minutieusement, mais je ne me sens aucune vocation pour cette tâche. Je la vois cependant parfaitement devant moi : c'est une femme d'une riche corpulence, à la physionomie grave, le souci peint sur son front, non le souci inévitable et écrasant, mais ce souci volontaire, ce nuage qui assombrit les traits des personnes qui se croient obligées de paraître toujours mélancoliques. Ahl certes, mistress Yorke était de ces personnes-là; le matin, à midi, le soir, elle était grave comme Saturne, et avait une triste opinion de toute personne, particulièrement du sexe féminin, qui osait en sa présence montrer l'éclat d'un cœur gai et d'un caractère enjoué. Dans son opinion, être enjoué, c'était être profane ; être gai, c'était être frivole. Pour elle il n'y avait pas de milieu. Néanmoins c'était une excellente épouse, une mère vigilante, ayant ssftis cesse l'œil sur ses enfants et sincèrement attachée à son mari. Seulement, si elle l'avait pu, elle ne lui eût pas permis d'avoir au monde d'autre ami qu'elle ; tous les parents de son mari lui étaient insupportables, et elle les tenait soigneusement à distance.
M. Yorke et elle s^en tendaient parfaitement; cependant il était naturellement sociable, liospitalier, préchant l'unité des familles, et dans sa jeunesse, ainsi que nous l'avons dit, il n'aimait que les femmes spirituelles et enjouées. Pourquoi il l'avait choisie, comment ils avaient fini par se convenir mutuellement, c'est là un problème assez embarrassant, mais qui serait
SHIRLET. 129
bientôt résolu par quiconque aurait le temps d'entrer dans l'analyse de la question. Qu'il sufiSse de dire que le caractère de M. Yorke avait son côté sombre comme son côté gai, et que le côté sombre trouvait de l'affinité et de la sympathie dans la sombre nature de sa femme. Mme Yorke était du reste une femme d'un esprit fort, ne disant jamais une parole futile ou oiseuse, et se croyant la perfection même. Son principal défaut était une inquiète, étemelle, insurmontable^ défiance de tout homme, de toute chose, de toute croyance, de tout parti. De quelque côté qu'elle regardât ou qu'elle se tournât, cette défiance s'étendait comme un brouillard devant ses yeux, un faux guide de ses pas.
On peut supposer que les enfants d'un tel couple ne devaient pas être des enfants ordinaires , et ils ne l'étaient pas en effet. En voilà. six devant vous, lecteur. Le plus jeune est sur les genoux de sa mère : celui-là est encore tout à elle ; elle n'a pas encore commencé à douter de lui, à le soupçonner, à le condamner. Il tire d'elle sa subsistance, il s'attache à elle, il l'aime par-dessus tout au monde ; ""lie est sûre de cela, parce que, vivant par elle, il n'en peut être autrement : c'est pourquoi elle l'aime.
Les deux qui viennent ensuite sont deux filles, Rose et Jessy . Elles entourent toutes deux en ce moment les genoux de leur père. Rose, la plus âgée des deux, a douze ans. Elle ressemble à son père ; c'est, de tout le groupe, celle qui lui ressemble le plus, mais c'est la reproduction en ivoire d'une tète de granit; les lignes et la couleur sont adoucies. Yorke a le visage dur ; celui de sa fille ne l'est pas. Il n'est pas non plus tout à fait joli, il est simple; ses traits sont enfantins, ses joues rondes et fleuries. Quant à ses yeux gris , ce ne sont pas les yeux d'un enfant; leur éclat annonce une âme grave, âme jeune, âme qui mûrjra, si le corps lui en donne le temps, mais qui, participant de l'essence de son père et de colle de sa mère , sera un jour meilleure que l'une et l'autre, plus forte, plus pure, plus noble. Rose est encore quelquefois une enfant entêtée : sa mère en veut faire une femme à son image, une femme esclave d'obscurs et arides devoirs, et Rose a une intelligence mûre et dans laquelle sont profondément enracinés les germes d'idées que sa mère ne connut jamais. C'est une torture pour elle de voir ces idées sans cesse froissées et réprimées. Elle ne s'est jamais révoltée cependant; mais, si elle est poussée à bout, elle serévol-
tera un jour, et ce sera une fois pour toutes. Rose aime son père ; son père ne la gouverne pas avec une verge de fer, il est plein de bonté pour elle. Souvent il craint qu'elle ne vive pas, si ardentes sont les étincelles d'intelligence qui brillent dans ses yeux et s'échappent de son langage 1 Cette idée redouble sa tendresse pour elle.
Il ne craint pas que la petite Jessy meure jeune : elle est si gaie, si babillarde, si espiègle, si originale même! passionnée si on la provoque, mais pleine d'affection si on la caresse ; tantôt douce et calme, tantôt bruyante; exigeante, mais généreuse, ne craignant personne, pas même sa mère, dont elle a souvent bravé la dure et irrationnelle sévérité, mais confiante en ceux qui la soutiennent. Jessy, avec sa petite figure piquante, son babillage engageant, ses manières attrayantes, est faite pour être une enfant gâtée, et elle est l'enfant gâtée de son père. Chose singulière , elle ressemble à sa mère trait pour trait , comme Rose ressemble à son père; et cependant, quelle différence de physionomie !
Monsieur Yorke, si un miroir magique vous était présenté, et si vous pouviez y voir vos deux filles telles qu'elles seront à vingt années de distance de cette soirée, quepenseriez-vous? £h bien , ce miroir magique , le voici : vous allez apprendre leurs destinées ; et d'abord celle de. votre petite idole , de Jessy.
Connaissez-vous ce lieu? Non, vous ne Pavez jamais vu; mais vous connaissez ces arbres, ce feuillage, le cyprès, le saule , l'if. Les croix de pierre comme celles-ci ne vous sont point inconnues, non plus que ces pâles guirlandes d'immortelles. Voici la place : sous ce gazon et ce marbre grisâtre dort Jessy. Elle vécut un jour de printemps; elle fut beaucoup aimée et aima beaucoup. Bien des fois, pendant sa vie si courte, elle connut le chagrin ; souvent elle versa des pleurs ; mais elle les entremêlait de sourires qui réjouissaient tous ceux qui la voyaient. Sa mort fut tranquille et heureuse entre les bras de Rose, car Rose avait été son appui et sa défense dans plusieurs épreuves. Toutes deux étaient alors sur une terre étrangère, et cette terre a donné une tombe à Jessy.
Maintenant, voyez Rose, deux ans plus tard. Les croix et les guirlandes paraissent étranges , mais les montagnes, les bois, le paysage semblent plus étranges encore. Ce lieu, il est vrai , est loin de l'Angleterre ; bien éloignés doivent être les rivages
qui portent un si sauvage et si luxuriant aspect. C'est quelque solitude vierge : des oiseaux inconnus voltigent sur la lisière de cette forêt. Ce n'est pas un fleuve européen , ce fleuve sur les bords duquel Rose est là , pensive. La paisible petite fille du Yorkshire est une solitaire émigrante dans rhémisphère méridional. Reviendra-t-elle jamais?
Les trois plus âgés de la famille sont trois garçons : Mathieu , Marc et Martin. Ils sont tous trois assis dans ce coin, engagés à quelque jeu. Observez ces trois tètes : ressemblantes au premier coup d'oeil, différentes au second, au troisième elles présentent un contraste. Cheveux noirs, yeux noirs, joues roses, traits délicats, sont communs au trio. Tous trois ont une certaine ressemblance avec leur père et leur mère , et cependant chacun d'eux a une physionomie distincte, signe d'un caractère différent.
Je ne dirai pas grand'chose sur Mathieu , l'aîné de la famille, quoiqu'il soit impossible d'éviter de regarder longtemps ce visage et de conjecturer les qualités qu'il cache ou qu'il indique. Ce n'est point un gargon ordinaire : ces cheveux d'un noir de jais, ce front blanc, ces joues colorées, ces yeux vifs et sombres le disent. Et cependant, regardez-le aussi longtemps que vous le voudrez, il n'y a dans cette chambre qu'un objet, et c'est le plus sinistre, avec lequel le visage de Mathieu a de l'affinité : c'est l'éruption du Yésuve. Le feu et Tombre semblent former l'âme de ce jeune garçon. L'enveloppe corporelle est anglaise, non l'intelligence; vous diriez un stylet italien dans une gaîne britannique. Il est contrarié au jeu, voyez son air refrogné. M. Yorke s'en aperçoit, et que dit- il? A voix basse il supplie : «: Marc, Martin , n'irritez pas votre frère. » Et c^est là le ton adopté toujours par le père et la mère. En théorie, ils blâment la partialité ; aucun droit de primogéniture n'est reconnu dans cette maison , mais Mathieu ne doit rencontrer ni contrariété, ni opposition. Ils éloignent de lui la provocation avec autant de soin qu'ils éloigneraient l'étincelle d'un baril de poudre. Concession, conciliation, sont leur devise toutes les fois qu'il est question de lui. Ces républicains auront bientôt fait un tyran de leur propre chair et de leur propre sang. Les jeunes rejetons sa^nt et sentent cela, et tous se révoltent au fond du cœur contre l'injustice ; ils ne peuvent pénétrer les motifs de leurs parents , ils ne voient que la différence de traitement. Les dents du dragon sont semées parmi
les jeunes oliviers de la famille Yorke ; un jour on y moissonnera la discorde.
Marc est un garçon d'un extérieur agréable ; c'est lui qui a les traits les plus réguliers de la famille. II est extraordinairement paisible ; son sourire est maiio ; il dit les choses les plus sèches et les plus mordantes du ton le plus calme. En dépit de sa tranquillité, son front soucieux annonce du caractère, et rappelle que les eaux les plus tranquilles ne sont pas toujours les plus sûres. D'ailleurs il est trop placide, trop flegmatique pour être heureux. La vie n'aura pas beaucoup de joies pour Marc; à vingt-cinq ans le rire l'étonnera, et tous les gens joyeux seront pour lui des fous. La poésie n'existera pas pour Marc, soit dans la littérature, soit dans la vie ; les plus sublimes effusions ne seront pour lui que du jargon ; l'enthousiasme sera l'objet de son aversion et de son mépris. Marc n'aura pas de jeunesse. Son corps a maintenant quatorze ans , son âme en a trente.
Martin, le plus jeune des trois, est d'une autre nature. Pour lui, l'existence peut être courte ou longue, elle sera certainement brillante. Il traversera toutes les illusions de la vie, il y croira à moitié , en jouira pleinement, puis leur survivra. Ce garçon n'est pas beau , pas si beau que ses deux frères ; il est simple ; il semble enveloppé d'une écorce qu'il portera jusqu'à vingt ans ; il la rejettera alors, et fera lui-même sa beauté. Jusqu'à cet âge ses manières seront peut-être grossières aussi bien que ses vêtements ; mais la chrysalide conservera le pouvoir de se transformer en papillon, et cette transformation se fera en son lieu. Pendant un temps, il sera vain*, ardent au plaisir, recherchant l'admiration ; il éprouvera aussi la soif d'apprendre. Il lui faudra tout ce que le monde peut donner, jouissance et instruction. Il boira avidement à ces deux sources. Cette soif satisfaite, qu'adviendra-t-il ? Je ne sais. Il se peut que Martin devienne un homme remarquable , mais c'est ce que le prophète n'a pas le pouvoir de prédire ; sur ce sujet, aucune vision ne l'a éclairé.
Prenez dans son ensemble la famille de M. Yorke : il y a dans ces six jeunes têtes autant de puissance intellectuelle, d'originalité, d'activité et de vigueur de cerveau, qu'il en faut pour douer douze personnes d'un sens et d'une capacité plus qu'ordinaires. M. Yorke sait cela, et il est fier de sa race. Le Yorkshire possède çà et là de semblables familles au milieu de
ses montagnes et de ses plaines; natures étranges et vigoureuses, au sang chaud et au cerveau puissant, turbulentes parfois dans Torgueil de leur force, et intraitables dans leur énergie native, manquant d'élégance, de politesse, de docilité, mais saines, ardentes, de p|ue race, comme l'aigle des rochers et le cheval des steppes.
Un léger coup est frappé à la porte du parloir; les jeunes garçons ont fait tant de bruit dans leur jeu, et la petite Jessy a chanté une si suave chanson écossaise à son père, qui raffole des chansons écossaises et italiennes et en a appris quelquesunes des meilleures à sa petite musicienne, que la sonnette de la porte extérieure n'a pas été entendue.
€ Entrer 1 dit M. Yorke, de cette voix Rolennelle qu'il prenait en toute occasion, même pour donner Tordre à la cuisinière de confectionner un pouding, ou pour dire aux jeunes garçons de suspendre leurs chapeaux dans le vestibule, et aux jeunes filles de reprendre leur travail d'aiguille.
Robert Moore entra.
La gravité habituelle de Moore, sa sobriété, l'avaient si fort irecommandé à mistress Yorke , qu'elle n'avait point encore cherché à le brouiller avec son mari. Elle ne lui avait découvert aucune intrigue qui l'empêchât de se marier; elle ne s'était point aperçue qu'il fût un loup caché sous la peau d'une brebis , ce qui lui était plus d'une fois arrivé après le mariage de quelques amis de son mari, auxquels elle s'était empressée de fermer sa porte ; conduite qui peut avoir son côté juste et prudent aussi bien que son côté rigoureux et dur.
c Tiens, c'est vous? dit-elle à M. Moore, lorsque celui-ci s'avança en lui présentant la main. Que faites-vous donc ici à cette heure de la nuit? Vous devriez être chez vous.
— Est-ce qu'un célibataire peut dire qu'il a un chez soi , madame? répondit-il.
— Peuh! dit mistress Yorke, qui avait pour ce jargon de convention autant de mépris que son mari, et s'en servait aussi peu , vous n'avez pas besoin , avec moi , de débiter dé semblables sornettes; un célibataire, peut avoir un chez soi s'il le veut. Est-ce que votre sœur ne tient pas votre maison aussi bien qu'une épouse pourrait le faire ?
— Ce n'est pas la même chose, dit M. Yorke, prenant part à la conversation. Hortense est une honnête fille ; mais, quand 'avais l'âge de Robert, j'avais cinq ou six sœurs, toutes aussi
honnêtes, aussi bien élevées qu'elle; et vous voyez, Eslher, que cela ne m'a pas empêché de chercher une femme.
— Et il s'est cruellement repenti de m'avoir épousée, ajouta mistress Yorke, qui aimait à lâcher de temps en temps une plaisanterie sur le mariage , fût-ce même à ses propres^épens. Il s'en est repenti sous le sac e1^ la cendre , Robert Moore , comme vous pouvez Je croire en voyant son châtiment (montrant ses enfants). Qui voudrait se charger d'une bande de grands et rudes garçons comme ceux-ci ? Ce n'est pas tout que de les mettre au monde, quoique ce soit passablement désagréable ; il faut les nourrir, les vêlir, les élever, les établir. Jeune homme, lorsque vous serez tente de vous marier, pensez à nos quatre garçons et à nos deux filles , et regardez-y à deux fois avant de faire le saut.
— Je n'éprouve en ce moment aucune tentation de ce genre. Je ne pense pas que ces temps soient bons pour se marier ou pour pousser quelqu'un au mariage. »
Ce sentiment était sûr d'obtenir l'approbation de mistress Yorke. Elle fit un petit signe de tête d'assentiment et un grognement de satisfaction; mais au bout d'une minute elle reprit :
«Je ne fais pas grand cas delà sagesse des Salomons de votre âge; elle sera repversée par la première fantaisie qui vous traversera le cerveau. Cependant, asseyez- vous , monsieur; vous pourrez causer, je suppose, aussi bien assis que debout ? »
C'était inviter son hôte à prendre un siège ; il n'eut pas plus tôt obéi quela petite Jessy sauta des genoux de son père et courut se jeter dans les bras de Moore , qui les étendit pour la recevoir.
c Vous parlez de le marier, dit-elle à sa mère avec une comique indignation , aussi0t qu'elle fut établie sur le genou de Moore ; mais il l'est, marié, ou c'est tout comme. Il me promit que je serais sa femme, Tété dernier, la première fois qu'il me vit avec mon corsage blanc et ma robe bleue. N'est-ce pas vrai, mon père? (Ces enfants n'étaient point accoutumés à dire papa et maman, leur mère ne l'eût jamais permis.)
— Oui, ma petite, il l'a promis, j'en suis témoin ; mais faislui répéter sa promesse maintenant, Jessy : ces vauriens-là sont tous des trompeurs.
— Il n'est pas trompeur, il est trop gentil pour être trom-
peur, dit Jessy eu levant sur son grand amoureux des yeux qui exprimaient la plus entière confiance.
— Gentil ! s'écria M. Yorke; mais c'est précisément pour cela qu'il doit être et qu'il est un mauvais sujet.
— Mais il a l'air trop triste pour être faux, dit une voix douce qui s'éleva de derrière la chaise du père. S'il riait toujours, je pourrais penser qu'il oublie vite ses promesses ; mais M. Moore ne rit jamais.
— Votre sentimental favori est le plus grand des fourbes , Rose, dit M. Yorke.
— Il n'est pas sentimental , » reprit Rose.
M. Moore se tourna vers elle avec une légère surprise et dit en souriant :
c Comment savez - vous que je ne suis pas sentimental , Rose?
— Parce que je l'ai entendu dire à une dame.
— Voilà qui devient intéressant! s'écria M. Yorke, glissant sa chaise plus près du feu. Une dame 1 voilà qui est tout à fait romanesque ! Nous allons chercher, à deviner qui elle est. Rosy, dites tout bas son nom à votre père : faites attention que M. Moore ne l'entende pas.
— Rose, ne vous avisez pas de parler, interrompit mi stress Yorke avec son ton habituel, non plus que vous , Jessy ; il convient aux enfants, et spécialement aux jeunes filles, de se taire en présence de gens plus âgés.
— Alors, pourquoi avons-nous une langue? demanda Jessy avec vivacité, tandis que Rose se contentait de regarder sa mère avec une expression qui semblait dire qu'elle n'oublierait pas la maxime et la méditerait à loisir. Après deux minutes de grave délibération , elle demanda :
— Et pourquoi spécialement les filles, mère?
— Premièrement, parce que je l'ai dit; secondement, parce que la discrétion et la réserve sont les plus précieuses qualités d'une fille.
— Ma chère dame, observa Moore, ce que vous dites est excellent, et me rappelle les observations de ma chère sœur ; mais ce n'est vraiment pas applicable à ces jeunes enfants. Laissez Rosé et Jessy me parler librement, si vous ne voulez m'enlever le plus grand plaisir que j'éprouve en venant ici. J'aime leur babillage : il me fait du bien.
— Plus de bien que si ces grossiers garçons venaient autour
de vous, n'est-ce pas? demanda Jessy. Vous-même les appelez grossiers, ma mère.
— Oui, mignonne, mille fois plus de bien; j'ai assez de grossiers garçons autour de moi toute la journée.
— Il y a beaucoup de personnes, continua Jessy, qui ne remarquent que les garçons ; mes oncles et mes tantes semblent tous croire que leurs neveux valent mieux que leurs nièces, et, lorsque des messieurs viennent dtner ici, c'est toujours à Mathieu, à Marc et à Martin qu'ils adressent la parole, et jamais à Rose et à moi. M. Moore est notre ami , et nous voulons le conserver ; mais faites attention , Rose , qu'il n'est pas autant voire ami que le mien ; c'est ma connaissance particulière, souvenez-vous de cela. »
Et elle levait sa petite main avec un geste d'avertissement.
Rose était accoutumée à être avertie par cette petite main; sa volonté pliait chaque jour devant celle de l'impétueuse petite Jessy ; en mille choses elle se laissait mener et gouverner par Jessy. Dans toutes les occasions de parade ou de plaisir, Jessy marchait en tète et Rose demeurait tranquillement au second plan, de même que, dans les choses désagréables de la vie, lorsque le travail ou les privations étaient en question. Rose prenait instinctivement sur elle, en addition à sa propre part, tout ce qu'elle pouvait de celle de sa sœur. Jessy avait arrêté déjà dans son esprit qu'elle se marierait aussitôt qu'elle serait assez grande; elle avait décidé que Rose resterait fille, pour demeurer avec elle, avoir soin de ses enfants et tenir sa maison. Cet état de choses n'est point rare entre deux sœurs, lorsque l'une est jolie et que l'autre ne l'est pas ; mais ici, s'il y avait quelque différence de ce genre, elle était à l'avantage de Rose : son visage était plus régulier que celui de la piquante petite Jessy. Jessy, cependant, était destinée à posséder, en même temps que la vivacité de l'intelligence et l'ardeur des sentiments, le don de fascination, le pouvoir de charmer, quand, où et qui elle voudrait. Rose aurait une âme belle et généreuse, une intelligence noble et profondément cultivée, un cœur fidèle comme l'acier, mais elle ne devait pas posséder la science de charmer et d'attirer à elle.
<( Allons, Rose, dites-moi le nom delà damequi ne me trouve pas sentimental, reprit Moore.
— Gela m'est impossible; je ne la connais pas.
— Décrivez-la-moi; comment est-elle? Où l'avez- vous vue?
— Lorsque Jessy et moi allâmes passer la journée à Whinbury avec Kate et Suzanne Pearson, qui venaient de sortir de pension, il y avait une réunion chez mistress Pearson, et quelques dames assises dans un angle du salon parlaient de vous.
— Est-ce que vous ne connaissiez aucune d'elles?
— Hannah, Harriet, Dora et Mary Sykes.
— Bon 1 Est-ce qu'elles disaient du mal de moi, Rose?
— Quelques-unes. Elles vous appelaient misanthrope ; je me rappelle le mot ; je le cherchai dans le dictionnaire à mon retour; il signifie haïr le genre humain.
— Que disaient-elles encore?
— Hannah Sykes disait que vous étiez un fat solennel.
— De mieui en mieux ! s'écria en riant M. Yorke. Oh! excellent! Hannah, c'est celle qui a les cheveux rouges; une belle fille, que l'esprit ne trouble point.
— Elle a assez d'esprit pour moi, il me semble, dit Moore. Un fat solennel 1 vraiment ! Voyons, Rose, continuez.
— Miss Pearson disait qu'elle croyait qu'il y avait chez vous beaucoup d'affectation, et qu'avec vos cheveux noirs et votre visage pâle , vous lui faisiez Teffet de quelque sentimental benêt. »
M. Yorke rit de nouveau; mistress Yorke, cette fois, fit chorus.
« Vous voyez en quelle estime on vous tient lorsque vous êtes absent, dit-elle; et cependant je crois que cette miss Pearson voudrait bien vous tenir : toute vieille qu'elle est, elle avait jeté ses vues sur vous lorsque vous êtes arrivé en ce pays.
— Et qui la contredisait. Rose? demanda Moore.
— Une dame que je ne connais pas, parce qu'elle ne vient jamais ici, bien que je la voie chaque dimanche à l'église; elle occupe le banc situé auprès de la chaire. Généralement, j'ai les yeux fixés sur elle plus que sur mon livre de prières, car elle ressemble au tableau qui est dans notre salle à manger, la femme qui tient la colombe dans sa main ; au moins elle a les yeux semblables, et aussi le nez, un nez droit qui donne à tout son visage ce que j'appellerai une expression de sérénité.
— Et vous ne la connaissez pas ! s'écria Jessy avec un air de profonde surprise. Ahl voilà bien Rose! Monsieur Moore, je
me demande souvent dans quelle sorte de mondç vit ma sœur ; certainement, elle ne vit pas toujours dans celui>ci. A chaque instant on s'aperçoit qu'elle ignore les choses que tout le monde connaît. Penser qu'elle se rend solennellement à Té' glise, qu'elle a pendant tout le service les yeux fixés sur une certaine personne, et qu'elle ne songe pas même à demander le nom de cette personne 1 Elle veut parler de Caroline Helstone, la nièce du recteur; je me rappelle parfaitement tout cela. Miss Helstone était fâchée contre Anne Pearson; elle lui dit : ce Robert Moore n'est ni affecté ni sentimental ; vous vous c méprenez complètement sur son caractère, ou plutôt nulle de (T vous ne sait rien sur lui. » Maintenant, vousdirai-je comment elle est? Je puis, mieux que Rose, dire comment sont les gens et comment ils sont habillés.
— Dites.
— Elle est gentille, elle est belle, elle a un joli cou mince et blanc; elle a de longues boucles, douces et flottantes; leur couleur est brune sans être sombre; elle parle posément, d'une voix claire; ses mouvements n'ont jamais rien de bruyant; elle est toujours vêtue de soie grise; elle est d'une élégance parfaite ; ses robes, ses souliers et ses gants lui vont toujours à merveille. Elle est ce que j'appelle une lady, et, quand je serai grande, c'est à elle que je veux ressembler. Vous plairai-je, si je suis comme elle? Voudrez-vous réellement m'épouser? »
Moore pressait les cheveux de Jessy; pendant une minute il sembla vouloir l'approcher plus près de lui, mais au contraire il l'éloigna un peu plus.
c Ohl vous ne voulez pas de moi! vous me repoussez.
— Mais, Jessy, je vous suis tout à fait indifférent; yous n'êtes jamais venue me voir à Hollow.
— Parce que vous ne m'y avez jamais invitée. » Là-dessus Moore^ invita les deux jeunes filles à lui faire une
visite le lendemain, leur promettant, comme il devait se rendre le matin à Stilbro', de leur acheter à chacune un présent dont il ne voulut point leur dire la ns^ure, afin de leur causer le plaisir de la surprise. Jessy allait répondre, lorsqu'un des gargons prit soudain la parole.
« Je connais cette miss Helstone dont vous vous occupez : c'est une laide fille. Je la déteste! Je déteste toutes les femelles. Je demande à quoi elles sont bonnes!
—Martin, dit son père, car c'était Marti^ qui venait de faire
cette sortie, et qui tournait vers la chaise de son père son jeune visage cynique, moitié espiègle, moitié farouche, Martin, mon garçon, tu es maintenant un petit drôle et un petit fanfaron; quelque jour tu seras un grand fat. Mais souviens-toi de tes sentiments actuels. Je vais écrire tes paroles dans mon memo^ randum (M. Yorke tira de sa poche un petit livre couvert en maroquin, dans lequel il se mit tranquillement à écrire]; dans dix ans d'ici, si nous vivons Tun et l'autre, je te ferai souvenir de ce que tu viens de dire.
— Je dirai alors la même chose : je détesterai toujours les femmes ; ce sont des poupées qui ne song^nt absolument qu'à leur toilette et à se faire admirer. Je ne me marierai jamais; je veux demeurer garçon.
— Persévère, persévère, mon enfant. Esther (s'adressant à sa femme], j'étais comme lui à son âge, un enragé misogame. Eh bien ! voyez, à l'âge de vingt-trois ans, voyageant alors en France, en Italie et Dieu sait où, j'empapillotais chaque ^oir mes cheveux avant de me mettre au lit, je portais des anneaux à mes oreilles, j'en aurais porté un à mon nez si c'eût été la mode, je faisais enfin tout ce que je croyais devoir plaire aux daipes. Martin fera comme moi.
— Moi? Jamais. J'ai plus de sens que cela. Quel mannequin vous étiez, mon père 1 Quant aux habits, je fais ce serment : Je ne m'habillerai jamais plus élégamment que vous ne me voyez en ce moment, monsieur Moore ; je suis vêtu de drap bleu des pieds à la tète, et ils rient de moi à l'école et m'appellent matelot. Je ris plus fort qu'eux, et je leur dis qu'ils ressemblent à des pies et à des perroquets, avec leur habit d'une couleur, leur gilet d'une autre, leur pantalon d'une troisième. Je veux toujours porter du drap bleu, et rien que du drap bleu. Il est au-dessous de la dignité humaine de se vêtir de diverses couleurs.
— Dans dix ans, Martin, aucune des boutiques de tailleur n'aura des couleurs assez variées pour ton goût exigeant; aucun parfumeur n^aura des essences assez exquises pour tes sens blasés. »
Martin conserva son air de dédain, mais ne répondit rien. Marc, qui depuis quelques minutes avait été occupé à bouleverser une pile de livres placés sur une console, prit la parole. Il parla d'une voix singulièrement lente et calme, et avec une expression d'ironie tranquille difficile à définir.
((Monsieur Moore, dit-il, vous pensez peut-être que c'était un
compliment que vous faisait miss Caroline Helstone, en disant qu& vous n'étiez pas sentimental. Il me semble que vous avez paru confus lorsque mes sœurs ont prononcé le mot, comme si vous y voyiez une flatterie; vous avez rougi absolument comme certain petit garçon plein de vanité à notre école, qui juge à propos de rougir chaque fois qu'il obtient une place plus élevée dans sa classe. Pour votre avantage, monsieur Moore, je viens de chercher dans le dictionnaire le mot sentimental, et j'ai trouvéiquMl signifie « imprégné de sentiment. » En examinant plus avant, on trouve que le mot sentiment signifie pensée, idée, uotion. Un homme sentimental est celui qui a des pensées, des idées, des notions ; l'homme qui n*est pas sentimental est celui qui est destitué dépensées, d'idées ou de notions. :»
Et Marc s'arrêta : il ne sourit point ; il ne tourna point les yeux à droite et à gauche pour quêter l'admiration. Il avait dit ce qu'il voulait dire, et il se tut.
<r Ma foi, mon ami, dit M. Moore à M. Yorke, ce sont de terribles enfants que les vôtres, i
Rose, qui avait écouté le discours de Marc avec beaucoup d'attention, lui répliqua :
(r II y a différentes sortes de pensées, d'idées et de notions, les bonnes et les mauvaises; le mot sentimental doit se rapporter aux mauvaises, ou [miss Helstone doit l'avoir pris dans ce sens, car elle ne blâmait point M. Moore, elle le défendait.
— Voilà mon aimable petit avocat I dit Moore en prenant la main de Rose.
— Elle le défendait, répéta Rose, ainsi que je l'aurais fait à sa place, car les autres dames semblaient parler méchamment.
— Les dames parlent toujours méchamment , dit Martin ; c'est la nature des femmes d'être méchantes. »
Mathieu, en ce moment, ouvrit la bouche pour la première fois :
(( Quel fou que ce Martin, de toujours parler de choses auxquelles il ne comprend rien ! dit-il.
— C'est mon privilège d'homme libre, de parler sur le sujet qui me platt, répondit Martin.
— Vous en usez, ou plutôt vous en abusez à tel point, reprit l'aîné des frères, que vous prouvez que vous auriez dû être esclave.
SHIRLEY. Ul
— Esclave! Ce mot à un Yorke, et de la part d'un Yorkel Ce garçon oublie ce que pas un fermier dans Briarfîeld n'ignore, que tout rejeton de notre famille a ce pied cambré sous lequel Veau peut couler, preuve qu*il n'y a pas eu d'esclave de ce sang depuis plus de trois siècles.
— Charlatan 1 dit dédaigneusement Mathieu.
— Garçons, faites silence, s'écria M. Yorke. Martin, vous êtes un querelleur. Sans vous, cette altercation ne serait point arrivée.
— En vérité 1 Est-ce moi qui ai commencé, ou bien Mathieu? Est-ce que je lui avais adressé la parole, lorsqu'il m'a accusé de bavarder comme un fou?
— Un présomptueux sot, » répéta Mathieu.
Mistress Yorke commença à s'agiter, mouvement de mauvais présage, parce que souvent, surtout lorsque Mathieu était engagé dans le conflit, il était suivi d'une crise nerveuse.
<r Je ne vois pas pourquoi je supporterais l'insolence de Mathieu Yorke, ni quel droit il a d'user de mauvais langage avec moi, dit Martin.
— Il n'a aucun droit, mon garçon ; mais pardonnez à votre frère jusqu'à soixânte-dix-sept fois, dit avec douceur M. Yorke.
— Toujours de même, toujours la théorie opposée à la pratique! murmura Martin en sortant de la chambre.
— Où allez-vous, mon fils? demanda le père.
— En quelque endroit où je ne sois pas exposé à l'insulte, puisque je ne puis trouver un tel lieu dans cette maison. »
Mathieu ricanait d'une façon insolente. Martin lui jeta un regard étrange; tout sou frôle corps tremblait, mais il se contint.
< Je suppose qu'il n'y a aucune objection à ce que je me retire? demanda- t-il.
— Non, allez, mon garçon ; mais souvenez- vous de ne lui pas garder rancune. »
Martin sortit, et Mathieu lui envoya un nouvel éclat de rire insolent. Rose, relevant sa jolie tête de l'épaule de Moore, sur laquelle elle l'avait appuyée pendant un instant, dit en dirigeant un regard ferme sur Mathieu :
« Martin est affligé et vous êtes content ; mais j'aimerais mieux être Martin que vous : je méprise votre caractère. »
En ce moment, Moore, pour prévenir, ou tout au moins pour
fuir uiie âcèûe qu'un sanglot de mistress Yorke lui ahnoiiçait comme probable, se leva, et, descendant Jessy de son genoU, il Tembrassa en même temps que Rose, et leur ihecommanda de ne pas manquer de se trouver à HoUow le lendemain dans l'après-midi; puis, prenant congé de son hôtëàse et disant à M. Yorke qu'il désirait lui parler en particulier, il sortit stiivi de ce detnier, et le dialogue suivant s'engagea dans lé vestibule :
« Avez-vous du travail pour un excellent ouvrier?, demanda Moore.
— Absurde question en ce temps-ci, lorsque vous savez qu'il n'est pas un maître qui n'ait de bons ouvriers inoccupés.
— Il faut que vous m'obligiez en prenant cet homme.
— Mon garçon , il me serait impossible de prendre un ouvrier de plus , fût-ce pour obliger toute l'Angleterre.
— N'importe , il faut que je lui trouve de remploi quelque part.
— Qui est-il?
— William Farren.
— Je connais William ; c'est un parfait honnête homme.
— Depuis trois mois il est sans travail : il a une nombreuse famille ; je sais qu'il ne peut la faire vivre sans son salaire. Il faisait partie d'une députation d'ouvriers qui sont vends ce matin m'apporter des plaintes et des menaces. William ne m'a pas menacé ; il m'a seulement demandé de leur accorder un peu de temps, d'opérer mes changements avec plus de lenteur. Vous savez que cela m'est impossible ; pressé de toutes parts comme je le suis , je ti'ai pas d'autre ressource que d'aller eti avant. Je n'ai pas cru devoir parlementer avec eux ; je les ai congédiés, après avoir fait arrêter un misérable qui se trouvait parmi eux et que j'espère faire transporter, un gaillard qui prêche quelquefois dans la chapelle là-bas.
— Ce n'est pas Moïse Barraclough ?
— Lui-même.
— Ah! vous l'avez fait arrêter ! D'un vaurien vous allez faire un martyr. Vous avez fait là une chose fort sage I
— J'ai fait une chose juste. Bref, je suis déterminé à trouver une place à Farrèu, et je compte sur vous pour lui en donner une.
— Vraiment? et de quel droit comptez-vous sur moi pour pour-
SHIRLEY. 14â
voir vos ouvrière congédiés ? Est-ce que je connais Voë Farren et vos William ? J'ai entendu dire qu'il est un honnête homme ; mais est-ce que je dois assistance à tous les honnêtes gens du Yorkshire? Vous pourrez me répondre que !a Charge ne serait pas grande ; mais, grande ou petite, je n*en veux pas.
— Allons , monsieur Yorke , quelle occupation pourrez-vous lui trouver?
— Lui trouver LVous allez me faire recourir à un langage dont je n'ai pas l'habitude de me servir. Je voudrais vous voir rentrer chez vous; voilà la porte, partez.»
Moore s'assit sur un des sièges du vestibule.
€ Vous ne pouvez lui donner de l'occupation dans votre fabrique, bien ; mais vous avez dès terres : trouvez-lui quelque occupation sur votre domaine, monsieur Yorke.
— Bob , je croyais que vous vous mettiez peu en peine de nos lourdauds de paysans ; je ne comprends pas ce changement.
— Cet homme ne m'a dit que des choses justes et sensées. Je lui ai répondu aussi rudement qu'aux autres. Je ne pouvais faire de distinctions en ce moment. Son aspect disait ce qu'il avait souffert, mieux que ses paroles. Mais qu'est-il besoin de tant d'explications? Donnez-lui du travail.
— Donnez-lui en vous-même, si vous y tenez tant; gênezvous.
— S'il restait un point à tendre dans mes affaires , je le tendrais à le faire craquer ; mais j'ai reçu ce matin des lettres qui me disent assez clairement où j'en suis , et je ne suis pas loin du bout de la planche. Mon marché étranger est tout à fait gorgé. S'il n'arrive pas un changement , si des indices de paix n'apparaissent pas, si les Ordres en Conseil ne sont au moins suspendus, de façon à nous ouvrir un débouché dans l'ouest, je ne saià de quel côté me tourner. Je ne vois pas plus de lumière que si j'étais scellé dans un roc; de sorte que, de ma part , prétendre assurer la subsistance de quelqu'un serait me rendre coupable d'un acte contre la probité.
— Allons, faisons un tour devant la maison ; il fait une belle nuit, 9 dit M. Yorke.
Ils sortirent , fermant la grande porte derrière eux , et se mirent à parcourir le pavé de long en large.
€ Voyons, décidez quelque chose pour Farren, demanda encore M. Moore; vous avez un vaste jardin fruitier auprès de
votre manufacture ; il est bon jardinier , donnez-lui là une place.
— Kh bien 1 soit. Je le ferai demander demain matin , et nous verrons. Et maintenant, autre chose : vous êtes affligé de l'état de vos affaires.
— Oui. Une seconde faillite, que je peux différer, mais qu'en ce moment je ne vois aucun moyen d'éviter, déshonorerait complètement le nom de Moore ; et vous savez parfaitement que j'avais l'intention de payer toutes les dettes et de reconstituer la vieille maison sur sa première base.
— Vous manquez de capitaux, voilà tout.
— Oui ; mais vous pourriez aussi bien dire que la respiration est tout ce qui manque à un homme mort pour qu'il vive.
-^ Je le sais.... je sais qu'il ne suffît pas de demander le capital pour l'obtenir; et si vous étiez un homme marié, si vous aviez une famille, comme moi, je croirais votre cas bien près d'être désespéré; mais les jeunes gens, maîtres d'euxmêmes, ont des chances toutes particulières. J'entends causer de temps à autre de votre mariage avec miss telle ou telle. Vais je suppose qu'il n'y a rien de vrai.
— Vous avez raison de le supposer : je ne crois piis être en position de songer au mariage. Le mariage, je ne peux entendre prononcer ce mot, tant il me semble une chose extravagante et utopique. Je me suis habitué à considérer le mariage et l'amour comme des superfluités à l'usage des riches , qui vivent à l'aise et n'ont nul besoin de songer au lendemain ; ou comme le désespoir et la dernière et aveugle joie des misérables qui n'ont aucune chance de sortir du bourbier de leur abjecte pauvreté.
— Je ne penserais pas ainsi, si j'étais dans votre position. Je croirais très-possible de trguver une femme avec quelques mille' livres sterling, qui conviendrait tout à la fois à moi et à mes affaires.
— Je voudrais bien savoir où.
— Voudriez-vous essayer, si cela se présente?
— Je ne sais; cela dépend.... enfin cela dépend de beaucoup de choses.
-^ Voudriéz-vous épouser une vieille femme?
— J^aimerais mieux me voir réduit à casser des pierres sur la route.
— Moi aussi. En épouseriez-vous une laide?
— Bah ! J*abhorre la laideur» et la beauté m'enchante. Mes yeux et mon cœur, Yorke, sont réjouis par un doux, jeune et beau visage, comme ils sont choqués par un visage dur, ridé et maigre : des lignes et des couleurs douces et délicates me plaisent ; des lignes et des couleurs dures et sévères me blessent. Je ne voudrais pas d'une femme laide.
— Pas même si elle était riche?
— Fût-elle couverte de perles. Je ne pourrais Paimer, je ne pourrais la souffrir. Il faut que mon goût ait satisfaction, ou le dégoût ser changerait en despotisme , ou , ce qui serait pis , en une froideur glaciale.
— Eh quoil Bob, si vous épousiez une fille honnête, riche et d'un bon naturel, vous ne pourriez passer un peu sur les joues osseuses, la bouche un peu grande et les cheveux roux?
— Je n'essayerai pas , je vous le répète ; je veux avoir au moins la grâce, la jeunesse, la symétrie, oui , ce que j'appelle la beauté.
— Et la pauvreté, et une nuée d'enfants que vous ne pourriez ni nourrir ni vêtir; puis bientôt une femme malheureuse et flétrie; puis la banqueroute, le discrédit, une vie de luttes et de privations.
— Laissez-moi , Yorke.
— Si vous êtes romanesque^ Moore , et sui;(out si vous êtes déjà amoureux, il est inutile de parler de cela.
— Je ne suis point romanesque. Il n'y a pas plus de roman dans mon cœur qu'il n'y a de drap sur ces blancs étendoirs.
— Servez- vous toujours de semblables figures de langage, mon garçon ; je peux les comprendre. Et il n'y a donc pas d'amour qui vous obscurcisse le jugement ?
— Je croyais en avoir dit assez là-dessus. L'amour pour moi? niaiserie!
— Fort bien , alors ; si vous êtes à la fois sain de tête et de cœur, il n'y a aucune raison pour que vous ne profitiez pas d'une bonne chance si elle s'offre. Donc, attendez et voyez venir.
— Vous parlez comme un oracle, Yorke.
— Je crois que je suis quelque- chose comme cela. Je ne vous promets rien , je ne^ vous conseille rien , mais je vous dis de tenir votre cœur libre et de vous laisser guider par les circonstances.
— Par mon patron , un prophète d'almanach ne serait pas plus circonspect !
Shiblet. — I 7
U6 SHIRLBY.
— D'ailieuTB, je suis désintéressé dans la question, Robert Moore; vous n'êtes ni mon parent ni celui des miens, et que vous trouviez ou que vous perdiez une fortune, cela m'est parfaitement égal. Retournez chez vous, maintenant. Il est dix heures sonnées. Mlle Hortense pourrait s'alarmer de votre absence. »