‹ Si, étude sociale d'après demainChapitre 1 sur 22 · RUE DES PYRAMIDES · texte numérisé non relu

RUE DES PYRAMIDES

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Fallait-il me laisser fusiller?

Tel était le problème !

Moi qui avais tant souhaité voir le prolétariat exaspéré renverser, d'un coup de ses robustes épaules, la hideuse et déshonorante organisation qui, depuis des ans, pourrissait le peuple français ; moi qui, de toutes les forces de mon être, avais travaillé au triomphe de la science socialiste, c'est-à-dire au bonheur de l'humanité, je me voyais traqué, menacé, suspect, même, et obligé de fuir ou de mourir.

Mourir inutilement?

La lutte allait s'achever. Au bruit du canon international le peuple français s'était levé.

Celui d'Allemagne avait fait comme lui.

Aussi, dès leur premier choc, les armées avaient dû se replier en arrière, soudainement rappelées par les pouvoirs publics affolés. ^

On no se battait plus, entre peuples, que là-b derrière l'Autriche et la Prusse, sur les contins de la Russie !

Ma mort n'eût donc servi à rien; mais cicre et tfemeurer eussent révélé, peut-être, l'espoir d'une récompense après les premières affres de la guerre civile, et sous l'impulsion d'un semblable soupçon l'instinct révolutionnaire avait eu raison de me vouloir détruire, pôle-môle, avec tous ceux qui, dans les eaux troubles de la politique, ne recherchent qu'un triomphe personnel.

Donc j'avais fui.

A travers mille dangers j'avais réussi à gagner la côte russe, sur la mer Noire... et de là, je m'étais enfoncé dans les terres.

Je savais qu'il y avait, par là, quelque part, des populations hospitalières, aux mœurs douces et patriarcales... et puis, aussi, j'espérais dans la fraternité internationale, dans l'amitié russe, objet de tant de discussions, au moment où la guerre avait éclaté.

Enfin ! j'espérais, voilà tout.

Est-ce que l'espérance n'est pas le pain moral de l'exilé?

Le jour tombait, comme je me décidai à frapper à la porte d'une isba, dont la silhouette compliquée se dessinait sur le fond rougeâtrede l'horizon.

Un vieillard m'apparut.

— Je suis Français, exilé, sans asile, frère ! veux-tu me recevoir? murmurai-je tout d'une haleine.

— Entre, fit-il simplement.

Puis, rn'arrêtant au seuil :

— Mon fils, comme toi, a demandé asile à un Français ; comme Loi, il était exilé, je vais essayer de te recevoir comme le Français a reçu mon fils.

Oh ! les braves gens ! Oh ! la brave famille !

Non seulement j'avais été admis tout de suite dans l'isba familiale, mais encore on allait m'en construire une !

Au mariage de Loris, est-ce que le mir tout entier ne s'était employé à lui bâtir, en trois journées, l'isba où devait naître et grandir sa future famille?

Pourquoi le Français errant, exilé, sans famille, ne trouverait-il pas l'appui de la famille russe?

— Hé bien, il travaillera, il se rendra utile, il nous enseignera... il nous ouvrira le seuil du grand palais de Yintelliguentia.

Ainsi s'exprimait le vieillard, vieux soldat, troué par les blessures et qui, depuis Sébastopol, n'avait ce&sé de songer aux « braves ennemis » qu'on appelait les Français!

Un paysan russe ? oui et non tout à la fois.

Il l'était par la solidarité instinclive qui sortait de tous ses actes.

Mais il s'était élevé plus haut par ce qu'il avait appris étant à l'armée.

J'étais dans un mir; dans un mir plus cultivé, moins voué à la superstition ; une exception peutêtre ! mais combien touchante et exemplaire !

Et, involontairement, je songeai à notre « com-

mune » rêvée en France et jamais réalisée, alors que j'en trouvais presque un modèle dans ce coin d'agriculture slave où un hasard ami avait conduit m»1- p

Le communisme, le collectivisme était là, sous mes yeux ; les paysans que je voyais ne possédaient pas une terre déterminée; mais un droit à tant de terres.

« L'assemblée du mir avait le droit de faire l'échange des lots appartenant à diverses personnes » : c'était elle aussi qui répartissait les terres entre les osma/cs (cercles, fractions du mir), lesquels les distribuaient, à l'amiable, entre les familles, suivant les intérêts du travail, de la récolte, de la production, et non pas en vertu de la toute-puissance de l'argent !

C'est au milieu de ce monde socialiste sans le savoir, que les tempêtes françaises m'avaient jeté, meurtri mais non désespéré.

Les années s'y étaient écoulées, calmes, heureuses.

J'avais trouvé le moyen de reconnaître, par un travail utile — quelque chose tenant du professeur et de l'arpenteur — l'hospitalité qui m'avait été si généreusement accordée.

Mais j'étais sans nouvelles de la France.

Un jour Yosmak où se trouvait mon isba m'apparut tout en fête. Une assemblée générale du mir était convoquée.

On allait procéder au partage noir.

Le czar, le père des mirs — car dans le mir réside la base primordiale de la puissance des empereurs

si.. o

russes — le czar, dis-je, avait supprimé le prêt à intérêt; faisant Irêve aux persécutions personnelles, dirigées, jusque-là, contre les juifs, il leur avait simplement enlevé l'unique outil de leurs spoliations, et en même temps le partage proportionnel des terres de la Russie agricole, devenue elle-même un vaste mir, allait être enûn réalisé.

— Du coup, s'écria mon hôte, le vieux dicton: «juif et noble se valent, mais il est plus facile de battre le juif », n'aura plus aucun sens.

Le juif ne sera plus battu, parce qu'il ne pourra plus usurer.

Le noble, aussi, ne pourra plus alourdir le poids des redevances qu'il imposait à ses paysans. Car le père avait voulu, et toutes les résistances avaient été brisées par sa volonté.

— Hélas ! murmurai-je, quel est le père qui, aussi facilement, pourra avoir raison du vampire capitaliste français !

Or, je n'étais pas au bout de mes étonnements.

La Russie n'était point seule entrée dans la voie du socialisme réalisé.

Aussi la France avait fait peau neuve.

Un journal, la Novoié Vremia, que mes hôtes avaient eu la délicatesse de se procurer à mon intention, et que je trouvai sur mon « pupitre de professeur », me donnait les plus intéressantes nouvelles.

La France était prospère.

On se battait encore en Autriche et en Hongrie où. Rothschild et les juifs avaient accaparé presque toutes les terres et avaient provoqué les plus terribles exterminations.

On se battait en Allemagne.

Là, les partisans «le Karl Marx avaient tout d'abord triomphé.

Mui«, rapidement, la société allemande écrasée

as le poids de réglementations multiples et d'autant plus rigides, que le passage de l'ancien état d'expansion individuelle an nouvel état de sacrifice pers mnei, issu du rôve collectiviste selon Karl Marx, avait été plus imprévu, et moins compris, d'avance, par ceux-là mêmes qui devaient l'organiser ; la société allemande, disait-on, avait tout bouleversé; les ouvriers, eux-mêmes, avaient renversé leur chancelier socialiste après l'avoir tout d'abord acclamé.

Le chaos s'en était suivi; finalement on avait élu un dictateur bourgeois.

Et ce dictateur c'était le fi h de Bismarck!

J'avais été médiocrement surpris d'un pareil dénouement survenant à la révolution allemande.

L'admirable critique de Karl Marx n'était pas une œuvre suffisante à préparer l'organisation qui logiquement aurait dû en être la conclusion.

Ayant merveilleusement disséqué le mal, ayant constaté l'autoritarisme à outrance qui, sous les dehors d'une libre expansion, étreignait l'homme jeté dans les serres du capitalisme, Marx avait cru que, par un autoritarisme contraire, il arriverait à enchaîner le capital et à créer le bien-être social.

Cela découlait naturellement de sa conception révolutionnaire, vraie dans le sens du premier coup à frapper, fausse dans son maintien après la bataille.

Il avait donc trop généralisé sa formule habituelle :

« La force est l'accoucheuse des sociétés. »

Accoucheuse ? sans doute I

Nourrice? non !

Et il n'avait vu qu'un coin de la théorie de la,valeur, cet écueil de toute doctrine socialiste, lorsqu'elle néglige l'observation des faits, dont, pourtant, elle extrait d'ordinaire la quintessence philosophique.

Marx n'avait donc pas vu que la masse humaine est comparable à un nombre immense de cellules de différentes capacités, lesquelles s'emplissent et se vident, librement et automatiquement.

Que régler le double jeu d'absorption et de restitution ne saurait se faire par un procédé brutal.

Qu'il ne s'agissait pas de noyer les cellules en masse pour que chacune eût son compte, ni de mesurer à chacune d'elles une quantité égale et déterminée.

Que dans les deux cas il y avait déficit, ou pléthore, asphyxie par le trop ou le trop peu.

C'est librement que les cellules doivent se mouvoir et se combiner entre elles ; et ce sera, justement, de leur inégalité de leur diversité particulières que nnîtra le phénomène social de Yégalisation des échanges, c'est-à-dire de la satisfaction complète des besoins de chaque cellule humaine!

Or, cette répartition et cet équilibre sont la solution de simples problèmes d'algèbre; c'est-à-dire la mise en œuvre de l'interprétation scientifique du libre mouvement de chacune des parties qui composent un tout social.

Mais recourir à l'empirisme de la force pour obtenir ce résultat était une pure folie !

On ne donne pas d'ordres à la cellule humaine, pas plus que l'on ne donne à la pierre tenue dans la main" et qu'on lâche, l'ordre de tomber.

11 n'en est pas moins vrai que chaque fois que l'on

ouvrira, sur l'abîme, une main retenant une pierre, cette pierre tombera, non pas au hasard mais d'une façon régulière, mathématiquement prévue.

Nul ne dit à la pierre qui tombe :

— Tu parcourras l'espace avec d'autant plus de vitesse que tu tomberas plus longtemps.

Et cependant toutes les pierres, tous les poids en état de chute, obéiront à la loi dont la formule est

e en trois lettres :»==-•

De même, la cellule humaine : libre comme la pierre, elle n'en est pas moins soumise à des lois physiques et naturelles.

Ce sont ces lois qu'il faut savoir formuler.

Ce sont ces lois que Marx n'a même pas entrevues.

Toutes ces réflexions se pressaient dans mon cerveau, à mesure que je lisais la feuille russe; et je ne pus m'empêcher de m'écrier :

— Pourvu qu'en France on n'ait pas fait la même école !

Et tout en roulant ces pensées je continuai ma lecture.

En Angleterre rien n'était fini.

La bataille était à son apogée.

Une sorte de Cromwell moderne était issu de la foule. Mais rien n'était décisif, c'était encore le chaos.

Avant de se reconnaître et de s'organiser, l'Angleterre avait besoin d'étudier comment elle pourrait vivre sans la complicité séculaire des dirigeants français.

si... 9

En Italie, en Espagne, partout on s'agitait plus ou moins violemment.

Mais, toujours, mon regard remontait au paragraphe qui concernait la France et où je lisais ces mots :

« La France est prospère avec une nouvelle organisation socialiste ».

C'était tout.

Aucun détail ne commentait cette affirmation.

— Tu vas retourner en France, frère, me dit tristement mon hôte, qui, pendant ma lecture, m'avait attentivement observé.

— Que ferais-tu après sept ans d'absence, mon cher hôte?

— Oui, ajouta-t-il tout bas, je comprends. Puis, après un silence :

— D'ailleurs, maintenant, reprit-il, plus que jamais nous sommes frères, n'est-ce pas?

— Bien sûr! et nous nous reverrons, m'écriai-je en lui serrant chaleureusement la main.

Je partis.

La route pour me rendre a. Odessa, où je devais prendre la mer, était longue et difficile.

Mais partout la joie était telle et telle la fraternité que, à mon seul aspect, les habitants accouraient en foule, me souriant, me parlant, s'offrant à me conduire...

— Français ! Français! tu sais ! le petit père a fait le partage noir! C'est fait... c'est fait! Ah ! on l'avait

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tant trompé!... il voulait, lui... c'est les autres... lesjuifs, les nobles qui l'empêchaient ! Alors il s'est fâché, il -'est promené pour voir... et quand il a vu... il a chassé les autres...

Le changement s'était produit comme dans une féerie, presque sans une goutte de sang versé. Brisée l'administration féroce, broyé l'espion, bàionné le con<-u->ionnaire! Plus de bagnes, de Sibérie ni de cachots !

Et tout cela avait été le résultat de la simple volonté d'un homme !

A Odessa...

Mais non ! Je ne pourrais tout raconter.

Et puis je ne dois pas oublier que je retourne en France, et que plus tard j'aurai probablement l'occasion de raconter la transformation russe.

Je m'embarquai donc à Odessa, non pas sur un de ces paquebots plus ou moins transatlantiques propriété subventionnée d'un juif quelconque, mais sur un merveilleux navire de la nation française, aménagé avec tout le lu,xe et tous les perfectionnements de la science et de l'industrie les plus modernes.

Et au lieu d'une de ces inscriptions dorant jadis la poupe et dénonçant l'exploitation d'une compagnie d'actionnaires, j'avais pu lire ces simples mois :

— France —

Services publics de fa marine

Transport n° 12,490.

J'avais dû me présenter au capitaine.

Ma position d'exilé volontaire et l'exiguïté de mes ressources avaient exigé, à la fois, la certification de mon identité et la production des pièces de mon état-civil.

Or, si j'avais pu prouver mon identité, grâce à la complaisance du consul de France à Odessa, il m'avait été impossible de fournir le moindre acte officiel.

Quelques lettres, une carte photographique portant mon nom et timbrée par le consulat, c'était tout ce que j'avais pu fournir au capitaine.

— Vous savez, me dit-il en souriant, que vous avez droit au retour gratuit, en jusliûant de votre qualité de citoyen français. Vous pouvez en justifier, n'est-ce pas?

— Oui, capitaine.

— Eu ce cas je ne vous demande pas de cautionnement. Vous pouvez partir. Vous serez libre de prendre votre nourriture à la table du bord. Si celle-ci ne vous convient pas, vous trouverez —

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contre argent cette fois — une autre table où l'on vous servira selon vos préférences.

J'interrogeai le capitaine :

— La gratuité de mon passage et de ma nourriture, lui dis je, est donc une mesure spéciale aux exilés qui rentrent?

— Non pas, répondit le capitaine, il en est ainsi de tous les Français qui voyagent par mer. Les transports à l'étranger sont gratuits quand ils comprennent l'aller et le retour. Il est vrai, on paie en parlant, mais la somme versée est restituée au retour. Seulement, dans votre cas, et il n'est pas isolé, comme, à l'époque du départ, Y administration nationale actuelle n'était pas encore en fonction, il a fallu établir une distinction entre ceux qui avaient droit au remboursement et ceux qui n'y ont aucun droit. La mesure s'explique d'elle-même.

— Naturellement.

— Yoilà pourquoi j'ai dû vous questionner et vous demander vos papiers. Dans votre cas spécial il vous aurait suffi de me montrer le reçu dont vous auriez été muni en partant de Marseille, et je n'aurais pas eu à vous adresser une seule question.

Je saluai le capitaine, et malgré mon envie de lui demander d'autres renseignements, car ce qu'il venait de m'apprendreni'en rendaitplus avide encore, j'avais compris que les occupations multiples qui l'accablaient au moment du départ ne lui eussent pas permis de me satisfaire.

Peu à peu le pont se remplissait de voyageurs ; parmi eux des étrangers en grand nombre.

Tuut se faisait au milieu d'une régularité parfaite;

les ordres se transmettaient, s'exécutaient avec une précision exemplaire.

Enfin le navire s'ébranle et, rapidement, la terre s'éloigne à mes regards.

Je commençais à me faire une idée des changements qui avaient pu survenir en France.

Les mots services publics, que j'avais lus sur la poupe du navire, sur la casquette du capitaine, sur la ceinture des matelots ; ceux d' administration nationale, prononcés par le capitaine au cours de ses explications, et enfin, la gratuité de mon voyage à la seule condition que je justifiasse de ma qualité de citoyen français, tout cela me faisait bien augurer de la nouvelle organisation nationale.

Un point toutefois me préoccupait :

J'avais laissé la France en pleine insurrection contre tout ce qui représentait une autorité quelconque : chef, maître, patron.

Je l'avais laissée en proie aux aspirations vers la limitation à huit heures de la journée de travail.

Et voilà que, sur ce même navire, où je traversais gratuitement les mers, en vertu du service public des irans/jorls maritimes, je voyais un capitaine galonné, obéi, respecté; et des matelots qui, vraisemblablement, allaient travailler plus de huit heures, puisque la traversée d'Odessa à Marseille devait durer plusieurs jours.

Au moment où je cherchais à résoudre le problème qui se posait à mon esprit d'une façon si inattendue, mes regards se portèrent tout à coup sur un matelot, qui, depuis quelques instants, me considérait attentivement.

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Je tressaillis.

C'était comme une vision où je retrouvais, dans un souvenir fuyant, une étrange ressemblance avec l'homme que je voyais devant moi.

Cet homme était jeune encore; son teint hâlé, sa barbe broussailleuse; mais son allure était fine et véritablement distinguée.

Où donc avais-je vu cette figure?

La mer était belle, le navire filait ses nœuds réglementaires ; l'homme — le matelot — semblait n'être assujetti, pour le moment, à aucun service.

L'occasion était favorable pour l'interroger et lier conversation avec lui.

Lui, devait s'attendre à mon approche, car, en me voyant faire un pas de son côté, il s'avança en souriant :

— Puis-je vous être agréable en quelque chose, monsieur? me dit-il.

La voix ne démentait pas l'allure ; où donc avais-je vu ce matelot?

— Merci, lui répondis-je, la mer est belle, et puis je ne crains pas la mer.

— D'ailleurs, reprit-il, la traversée ne sera pas longue, le transport n° 12,490 est un excellent navire et, de plus, il ne s'arrête que trois fois.

— Ce qui ne doit pas vous fâcher, n'est-ce pas?

— Pourquoi? fit-il, surpris.

— Parce que vos journées de travail seront plus courtes.

— Oh! cela! fit-il en haussant les épaules. Les journées de travail... C'est bien suranné, allez, maintenant... Vous verrez...

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— C'est pour voir, en effet, que je rentre en France.

Il me regarda de nouveau?

— Pourquoi en êtes-vous parti?... vous... ? dit-il en hésitant un peu.

— Est-ce que vous me connaîtriez, par hasard? lui demandai-je vivement.

Il hésita de nouveau, puis il reprit :

— Non, mais je suppose que si vous avez fui c'est que vous étiez en danger ; et, comme votre rapatriement ne vous donne pas l'aliure d'un de ces millionnaires de la réaction qui, eux, n'oseraient sans doute pas revenir chez eux, j'en conclus que, peut-être, vous étiez lancé dans le mouvement révolutionnaire, dont vous avez redouté l'écrasement.

— Vous vous trompez, ce n'est pas l'écrasement que j'ai fui, c'est le triomphe que j'ai redoul<*.

— Vous avez eu tort ; ce triomphe a été une épopée !

Au moment où il disait ces mots, un prêtre passait près de nous, son bréviaire à la main, et s'inclinait gracieusement, tout en continuant sa route et sa prière.

— Tenez, reprit le matelot, en voilà un, aussi, qui a eu peur de la révolution, et qui s'était, comme vous, enterré dans un coin de la Russie ; hé bien, il ne tardera pas à avouer, lui-même, combien il était inutile de s'enfuir.

— Ah ça ! mais, fis-je avec étonnement, la révolution a donc respecté la religion, le clergé et tout l'arsenal de la réaction capitaliste ?

Le matelot sourit:

— Quand nous aborderons à Marseille, me dit-il,

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nous serons reçus à raidi au son du Bourdon de Notre-Dame de la Garde, et vous pourrez constater que la grande statue y est toujours à sa place. Et comme je paraissais surpris :

— B h! reprit-il en haussant les épaules, au fond vous ne devrez pas vous en étonner, à moins que votre élonnement procède non pas d'un blâme mais d'un éloge.

— Gomment l'entendez-vous?

— Vous allez voir, et vous pouvez m'écouter, car je vais vous parler une langue qui vous est familière.

J'écoutai, en effet, mon étonnant interlocuteur, me sentant de plus en plus intrigué et par la ressemblance, dont la hantise m'ol sédait, sans que je pusse mettre un nom à côté du souvenir, et par l'aisance véritablement remarquable avec laquelle il suivait son discours.

Il reprit, — non sans ra'avoir jeté comme un sourire légèrement railleur :

— Sachez donc, monsieur, que le premier acte de F administration nationale a consisté à détruire le seul moyen dont le capital se servait pour vivre, grandir et se concentrer...

— L<^, parasitisme !

— Précisément, et sous toutes ses formes. Dès lors il n'y a plus eu ni rentes, ni arrérages, ni loyer, ni intérêt perçus, ni rien qui pût permettre à l'improductif de faire entretenir son oisiveté par le travail des autres.

Or, comme d'autre part on a supprimé le budget des cultes, il a bien fallu que le clergé de toute catégorie songeât à se procurer les moyens de vivre.

si... 17

Il s'est mis au travail — c'était le plus simple, et vous verrez combien il est heureux du parti qu'il a pris. J'ajoute môme qu'il a rendu un très grand service au pays.

— Gomment cela?

— Sur le premier moment du triomphe révolutionnaire, le prolétariat travailleur n'avait songé qu'à une chose : se reposer.

— C'était naturel.

— Ma foi oui! D'ailleurs l'administration nationale, qui avait prévu cela, avait créé une vaste organisation d'Assistance publique, grâce à laquelle, quiconque élant valide, mais ne travaillant pas, p<'itr quelque motif que ce fût, même par paresse, avait gratuitement pendant cinq mois le couvert et la table, le tout, bien entendu sans luxe mais sans parcimonie. Si, au bout des cinq mois, l'assisté n'avait pas choisi une branche de travail, comme d'autre part il ne pouvait pas invoquer l'impossibilité du choix — vous verrez plus tard pourquoi — et comme, par suile, sa volonté d'être improductif était nécessairement démontrée, il était purement et simplement dépouillé de sa qualité de citoyen et expulsé de France.

La France, en effet, qui nourrit les invalides et les infirmes, ne veut, à aucun prix, nourrir les oisifs, parce que ce serait le recommencement du capitalisme sous une autre forme non moins hideuse.

Gomment! continua-t-il en s'animant, la France révolutionnaire s'est soulevée contre le droit reconnu aux capitalistes de vivre aux dépens de la masse sans rien produire personnellement, et, après avoir fait cela, elle consentirait à nourrir des impro-

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ductifs parce qu'ils auraient été prolétaires sous l'ancien état de choses '

Est-ce que les improductifs, môme prolétaires, ne seraient pas tout aussi nuisibles que les capitalisiez, du moment que, pouvant produire, ils imposeraient leur parasitisme à la collectivité ?

— incontestablement.

— Donc, continua mon étrange matelot, l'expulsion était inévitable au bout de cinq mois.

— On a dû en exécuter un grand nombre? interrompis-je.

— C'est ce qui vous trompe, monsieur ; voici ce qui est arrivé : toutes les congrégations, tous les prêtres, tous les ordres religieux ont constitué immédiatement des ateliers de production.

— Sans capital?

— Sans capital, bien entendu. Ils ont abordé toutes les industries, ils se sont faits producteurs, et avec une intensité telle que seuls, l'impossibilité de capitaliser et les renseignements du bureau cintrai de statistique ont été capables de la limiter ; or, pendant que, dans une foule de métiers, le chômage se produisait, les corporations religieuses jetaient leur travail dans le déficit et parvenaient à satisfaire les besoins de la consommation, d'abord réduile, puis peu à peu progressive, qui avait suivi la période des luttes.

Voyant cela, les hommes qui avaient voulu chômer changèrent subitement d'attitude et se mirent au travail.

Le travail, d'ailleurs, était devenu bien plus doux, bien plus facile. Voici pourquoi :

Tous ceux, exerçant une môme spécialité, se re-

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layent suivant les nécessités de la production ; or le nombre des spécialités, — unités travailleuses — ayant rapidement augmenté, il en est résulté que, dans une foule d'industries, on ne travaille que deux jours par semaine, dans d'autres trois, dans d'autres quatre, dans d'autres un peu plus, mais ces cas sont rares et particulièrement techniques.

— Et on est payé?

— Naturellement, comme si on avait travaillé toute la semaine, pour ce motif que la production correspondant toujours à la consommation, toute part de production exécutée par l'individu doit procurer à celui-ci l'intégralité de sa consommation.

— C'est juste... et les effets ?

— Merveilleux ! Les loisirs des producteurs leur ont fourni l'occasion d "être davantage consommateurs, et comme c'est l'accroissement de la consommation qui commande l'intensité de la production, la fameuse loi d'airain des salaires s'est trouvée renversée: car c'est, au contraire, par un accroissement du pouvoir de consommer, que se traduit la compensa-

i tion des plus grands efforts de produire.

Le seul point noir de cette organisation était la faible consommation des corporations religieuses qui, vouées au célibat, ne paraissent pas dans les lieux de divertissements publics.

Mais, là encore, une compensation automatique s'est produite.

L'entretien de leur religion leur coûte, relativement, aussi cher qu'aux laïques leurs plaisirs.

Privées du budget des cultes, elles ont dû pourvoir, elles-mêmes, aie remplacer. Elles l'ont fait.

Mais qu'importe ? Elles ne peuvent pas surpro-

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duire, elles ne peuvent pas capitaliser; qu'elles s'arrangent! cela les regarde, et du moment qu'aucun dommage ne se manifeste du fait de leurs agisments, la collectivité, respectueuse de la liberté individuelle, dans la limite du devoir producteur, n'a pas à se mêler de leurs affaires privées.

— Voilà donc pourquoi je verrai la statue de la Vierge dominer encore l'entrée du vieux port de Marseille?

— Voilà tout, monsieur! D'ailleurs elle ne fait de mal à personne! l'instruction, peut-être, à la longue, diminuera son prestige. Mais, tenez, je ne crois pas que l'on parvienne aisément à purger l'humanité des tempéraments sentimentaux, qu'un séculaire atavisme a solidement implantés sur terre.

Ainsi, à bon nombre de mes compagnons, vous entreprendriez vainement de démontrer que la « bonne Mère », invoquée à l'heure du danger, n'a jamais sauvé personne d'un naufrage, /ts le croient. Et même, cette croyance est bien de nature à leur donner le sang-froid nécessaire à conjurer le péril, et, par suite, à faciliter un sauvetage.

C'est comme, ou plutôt c'est le contraire du choléra : la peur le donne, n'est-ce pas? Eh bien, la confiance, « la foi » a sauvé beaucoup de marins.

Mon étonnant matelot était devenu véritablement éloquent.

J'ouvrais de grands yeux en l'écoulant parler et je ne pus m'empôcher de le complimenter sur la lucidité de ses aperçus.

— Comment! me dit-il alors, comment! Suis je donc si différent de moi-même que, même après cette conversation, vous ne me reconnaissiez pas?

si... 21

— Je cherche, oui, je cherche depuis longtemps dans mes souvenirs; j'y trouve bien votre ressemblance... mais vague... Ce sont vos yeux surtout...

. bien plus que votre Voix...

— Allons! lit-il en riant, il faut donc vous aider? Eh bien, tenez : abattez cette barbe; gardez les favoris, pâlissez le teint, jetez une robe noire sur ce corps et une toque sur...

— Maître Auvertin! m'écriai-je.

— Oui, maître Auvertin, répliqua-t-il, ex sutore medfcus, ce qui, aujourd'hui, signifie : d'avocat devenu marin. Oui, maître Auvertin qui a failli plaider votre allaire du 1er mai...

— Gomment? Pourquoi? D'où vient?...

— D'où \ient ma transformation? mon cher! — vous me permettez maintenant, n'est-ce pas, de vous appeler mon cher — elle vient tout simplement de ce que les avocats sont supprimés.

— Ah! comment... on a...

— Oh ! ne vous gênez pas? Vous alliez dire tant mieux ! Eh bien ! dites-le ! Je le dirai avec vous. Le mensonge y perd, mais qui s'en plaindra? Pour revenir à moi, j'avais du goût pour la mer — c'est à la mer que je passais les vacances du Palais —j'étais fort et valide et ça me changeait un peu du tribunal; voilà ce qui m'a décidé à prendre emploi dans le service public des transports maritimes. A soixantecinq ans j'aurai une retraite égale au traitement moyen des cinq dernières années et sans retenue, souligna-t-il.

— Pourquoi les cinq dernières années?

— Parce que, en dehors du traitement, nous avons une répartition sur les excédents de l'année.

— Il y a donc des excédents?

— Oui, parce que, avec la mer, il est impossible de compter sur un travail à durée fixe et régulière. Mon traitement comporte huit mois de traversée par an et quatre mois de repos. Ces huit mois peuvent représenter un voyage ou dix voyages. Quand par le lait des circonstances marines les huit mois sont dépassi 3, notre traitement est augmenté proportionnellement.

— Et combien gagnez-vous?

— Avec mes excédents j'ai... mais vous ne comprendriez pas encore...

Pour que vous puissiez vous rendre compte du résultat, je dois vous dire que ma position actuelle équivaut à celle que j'aurais eu, sous l'ancien régime, avec un revenu de vingt mille francs par an

— Diable ! j

— Aussi quand je suis à terre...

— Je comprends. Mais à bord ?

— A bord il n'y a pas de repos fixe, ou plutôt, nous tenons toujours le quart, comme dans l'ancienne organisation. Mais il y a des hommes de rechange ; de sorte que le moindre mal constaté nous dispense du service, sans sévérité et encore moins d'autoritarisme.

— Les hommes de rechange ne font rien?

— A peu près ; ils se rendent utiles pourtant.

— Ce doit être un poste envié ?

— Oui ; il est tiré au sort, chacun est à son tour « homme de rechange. »

— C'est parlait. Et le capitaine ?

— Le capitaine est un excellent garçon, que nous aimons tous, et qui, connaissant son métier à mer-

veille, a toute notre confiance, et... mais pardon, je le vois porter son sifflet à sa bouche... c'est pour moi... au revoir !

— Au revoir, maîlre!

- Quartier-maître 1 plutôt, fît-il rieur en s'éloignant...

On l'a dit souvent ; la population d'un navire est un monde en raccourci.

Celle au milieu de laquelle je me trouvais, en I pleine mer Noire, ne démentait pas l'apophtegme.

C'était un bariolage de costumes et de langages.

A peine étions-nous une trentaine à destination de Marseille. Tout le reste devait s'égrener en route : passagers et marchandises.

C'était là un des profits nationaux des services de la marine, et je commençais à comprendre que la charge collective en devait être moins lourde que je l'avais pensé au premier abord, car si les Français avaient leur parcours gratuit, comme cela m'avait été expliqué par le capitaine, il n'en était pas de même des passagers et des marchandises appartenant aux nations étrangères; seuls les approvisionnements acquis par les Français et à destination de la France étaient transportés gratuitement.

On avait donc compris que l'acte du transporteur] international ne devait pas être un obstacle aggravant, par des tarifs onéreux, les difficultés naturelles créées par les distances, mais, au contraire, un

moyen de paralyser ces difficultés, el de raccourcir les dislances en facilitant la circulation des hommes et des produits.

J'appris, cependant, que les douanes françaises n'avaient pas élé tout à fait supprimées ;

Que des droits étaient prélevés sur la valeur des produits étrangers dont les similaires existaient en France; que, seuls, les produilsdont la nature du sol, la dillérence des climats, ou l'originalité du travail autochtone, eussent privé la consommation française, étaient exempts de tout péage douanier ;

Mais que ce péage ne provoquait aucune inquisition vexatoire, parce que le poids et le volume des bagages avaient été fixés de telle façon que leur aspect suffisait au délégué dû service public des douanes, pour lui permettre de savoir si, oui ou non, il devait appliquer un tarif quelconque.

C'était un progrès évident; l'administration nationale s'était, seulement, préoccupée des quantités au-delà desquelles l'antique influence de l'offre et de la demande eût commencé à agir.

On n'avait pas intérêt, d'ailleurs, à aller chercher au loin ce qu'on pouvait trouver sous la main, abondamment et facilement. 11 n'y eût eu, dans ce cas, qu'une fatigue corporelle en plus, non compensée par un profit personnel.

Et si, au contraire, on ne pouvait pas se procurer, aisément, l'objet souhaité, loin d'avoir intérêt à le prohiber, H administration nationale ne demandait pas mieux que de lui ouvrir toutes les issues vers la consom/nation, en abolissant, suivant les cas, toute entrave fiscale.

L'administration nationale n'avait plus à compter,

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d'ailleurs, avec les plaintes, les intrigues ou les réclamations «lu commerce ou de l'industrie.

L'un et l'autre trouvaient à l'intérieur ample matière a leur activité', et la concurrence, tremplin classique de la vieille économie bourgeoise d'autan, n'avait plus à s'exercer<que sur \& qualité, la quantité

trouvant, dans tous les cas, assurée.

Tout cela, il est vrai, me rejetait bien loin de la fraternité internationale, illimitée, rêvée par les ré- M.lutionnaires d'avant mon exil.

La fraternité ? elle existait dans les rapports de peuples à peuples ; du moins, elle était reconnue en principe ; mais les divergences des races, des climats , des coutumes séculairement enracinées, n'avaient pas encore eu le temps de supprimer les frontières.

Celles des langues, d'abord, préparation indispensable à l'établissement de l'internationalisme économique, dont le dernier mot ne pourrait être prononcé qu'au jour où l'existence internationalement gratuite des transports, et l'unification exacte des rapports entre la production et la consommation mondiales lui auraient donné une assiette indestructible.

— Le verrais-je enfin? ce beau jour !

C'est au capitaine de transport n° 12,490 que j'avais dû les explications précédentes.

Un philosophe, ce capitaine; vieux loup de mer, longtemps relégué au rang des obscurs dans l'ancienne organisation politique, où l'intrigue et la corruption dominaient toutes les carrières.

Il respirait! disait-il, et l'ordre institué d'après les principes socialistes lui apparaissait comme l'aurore de la perfection humaine.

Parmi les passagers qui, sous les tentes de l'arrière, admiraient les beautés de la terre asiatique vers lesquelles nous entraînait la marche rapide du navire, j'avais distingué un vieillard, une jeune fille, un jeune homme.

Tous les trois allaient en France.

Le hasard, qui m'avait mis près d'eux, me rendait aussi l'auditeur de leur conversation.

Ils ne se gênaient pas, du reste, et peu semblait leur importer que leurs paroles s'égarassent dans les oreilles de ceux qui les entouraient.

Le vieillard paraissait soucieux.

— Je vous assure, père, disait le jeune homme, que vos appréhensions ne sont point fondées ; Diane vous racontait tout à l'heure comment elle entendait arranger sa vie : la mienne sera plus facile encore à organiser, je vous l'assure.

Mais le vieillard hochait la tête.

— Ta sœur, dit-il au jeune homme, ta sœur va se marier, elle est sûre de trouver un intérieur tout préparé, qui l'attend, même depuis plusieurs années; nous, que devons-nous attendre? Ta mère? morle ! Mon frère? mort! Quelle carrière sera la tienne? quel foyer nous recevra? Est-ce que notre fortune nous sera rendue? Nos maisons ne sont-elles pas détruites presque toutes? sinon toutes? Quelle tolie est la vôtre, mes pauvres enfants ! de vouloir retourner dans cette fournaise, alors que vous pourriez me laisser mourir en paix dans l'asile que la Providence nous avait accordé.

Et le vieillard exhalait ses plaintes que l'effroi des nouveautés, etle ressouvenir des grandeurs passées

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rendaient plus amèreS au sentiment de son impuissance actuelle.

Mi s Jacques, ainsi s'appelait le jeune homme, le rassurait a\ec une éloquence communicative.

— Que parlait il de ruine? pendant que lui, Jacques, avait ses deux bras? et Georges, le iutur mari de Diane, n'avait il pas cent t'ois écrit que jamais la \ ie ne lui avait paru si facile ? — Le père avait tort de se préoccuper de l'avenir.

Diane avait la même confiance que Jacques ; avaiton retiré à Georges les choses qu'il possédait ? il est vrai, il ne pouvait plus vendre ses terres ; mais leur culture, dans le nouvel ordre établi, avait décuplé leur rendement. Ses coopérateurs — puisque tel était le nom sous lequel on désignait maintenant les ouvriers agricoles — étaient eux-mêmes enchantés des répartitions nouvelles que, conformément aux règlements établis, il leur distribuait.

Le machinisme de l'agriculture avait fait des progrès admirables; les seules déceptions qui fussent à craindre procédaient des accidents atmosphériques, quand ils frappaient la nation entière et encore la science promettait-elle de fournir bientôt les moyens d'en conjurer les désastres, pendant que la solidarité, représentée par une assurance collective, les réparait immédiatement.

— Je serais complètementheureux, reprenait Diane en relisant au vieillard une lettre de l'homme auquel elle allait s'unir, «je serais complètement heureux, répéta-t-elle, si ma chère Diane venait parlager mon bonheur en vous décidant, « mon père », à revenir avec Jacques et à vivre auprès de nous. »

— Allons, soupira le mélancolique vieillard, je

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verrai donc décidément, grâce à votre insistance, mes chers enfants, comment le duc de La Rochetaillée sera reçu par le gouvernement socialiste, et je pourrai constater, de mes propres yeux, la transformation du comte de Santeny en délégué agriculteur, au milieu de ses propres terres, dont il partage les produits avec ses ouvriers !

Et un amer sourire plissa s?s lèvres.

— Comtesse de Santeny, acheva-t-il en prenant la main de sa fille, vous n'en ferez pas moins une ravissante fermière !

J'avais reconnu Diane, le duc, Jacques; mais eux ne me reconnaissaient pas. J'étais donc bien changé! et Santeny, mon bon Santeny !

— Georges ! Georges ! il est encore vivant, murmurai-je.

A ce moment un grand mouvement se fit sur le navire.

Nous allions aborder à Gonstantinople.

Je ne m'attarderai à aucune description. Celle du Bosphore a été faite cent fois, et par des plumes plus pittoresques que la mienne.

D'ailleurs je ne fais point une relation de voyage ; je suis un simple exilé qui retourne vers le climat natal, et qui sachant que sous ce climat tout un monde nouveau a été créé en peu d'années, étudie, curieusement, les impressions des autres en les comparant aux siennes.

En quittant Constantinople, mon nom, prononcé par Auvertin, que le capitaine avait envoyé à ma re-

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cherche, et entendu par la future comtesse de Santeny, la lit tressaillir.

Elle me -unit des yeux, et quand, au moment d'entrer dans la cabine du capitaine, je tournai vers elle un regard inquiet, elle m'apparut encore méditalis c, et l'œil fixé obstinément de mon côté.

— Vous connaissez le duc de La Rochetaillée, me dit le capitaine en me voyant entrer.

— Oui, mais je crois n'avoir pas été reconnu par lui. Le capitaine hésita un moment, puis il continua :

— Je vous prie d'excuser ma curiosité ; elle n'a rien qui soit blessant ni pour vous, ni pour le vieux duc, mais je suis, malgré moi, très intéressé à ce qui le touche, et comme il m'a été recommandé particulièrement à cause de son grand âge et de ses préjugés qui, dès qu'il aura posé le pied sur le sol français, vont être cruellement blessés, je voulais vous prier de me seconder dans le rôle de « prévoyance » que le consul général m'a confié avant de quitter Odessa.

Cette ouverture me saisit; quelque chose dut en paraître sur mon visage, car le capitaine ajouta vivement :

— Oh 1 ne soupçonnez pas mon mandat, il n'y a ici aucune inquisition policière, qui serait parfaitement inutile d'une part, et d'autre part, que pas un capitaine ne consentirait à accomplir.

Non. 11 y a ce que je vous dis... et puis, aussi, ce que je ne vous dis pas... ajouta-t-il d'une /voix presque tremblante,... mais que peut-être, vous allez deviner... Mademoiselle Diane de La Rochetaillée.

— Ah! capitaine 1 m'écriai-je, je devine... Vous êtes épris de...

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— Ouil je l'aime. comme un fou...

— Diable !

— Et je veux demander sa main... voulez-vous parler pour moi?...

— Je vous remercie de la confiance que vous m'accordez, capitaine. Je vais la justifier en vous parlant comme un homme doit parler à un homme...

— Qu'allez-vous me dire? murmura-t-il.

— Simplement de renoncer à une passion sans issue; mademoiselle de La Rochetaillée retourne en France pour épouser un de mes amis, Georges de Santeny.

— Mille tonnerres !

Le capitaine me serra énergiquement les deux mains.

— Vous avez raison, dit-il, tristement. Que voulez-vous? quelquefois on est fou! Merci, je n'oublierai pas votre façon carrée dépariera un homme, nous nous reverrons à terre !...

— Avec le plus grand plaisir, capitaine.

En retournant vers le groupe dont Auvertin m'avait arraché à l'improviste, je vis venir à moi mademoiselle de La Rochetaillée... seule.

— Un mot, je vous prie, monsieur Maurice, me dit-elle rapidement à voix basse.

— Ah ! vous m'avez reconnu !

— Moi seule, je crois.

— Parlez, je suis à vos ordres.

— Vous savez pourquoinous retournons en France?

— Oui, j'ai entendu, et je sais que Georges vit heureux et prospère.

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