‹ Si, étude sociale d'après demainChapitre 2 sur 22 · J~/ SI · texte numérisé non relu

J~/ SI

— Hé bien, r>prit elle, voulez-vous ne pas mettre un nuage dans mon ciel... en ravivant d'anciennes colères que j'espère oubliées?

— Certes !... certes !... ordonnez...

— Alors, je vous en prie, faites en sorte que le duc ignore votre présence ici, et surtout n'entende pas prononcer votre nom.

— Je vous obéirai, mademoiselle... et à mon tour puis-je vous demander un service?

— Parlez... mais parlez vite.

— Dites à Georges que je reviens... que je le reverrai, que je fais des vœux pour son bonheur.

— Je lui rapporterai, mot à mot, notre conversation.

— Comptez sur moi, mademoiselle.

— Comptez sur moi, monsieur Maurice.

Il était donc écrit que, dès mes premiers pas vers la France révolutionnée, je me trouverais mêlé, malgré moi, aux choses violentes du cœur, c'est-àdire aux sentiments qui, à toutes les époques, et sous tous les régimes, ont toujours été les plus révolutionnaires !

Certes, c'éiait là une aubaine! assister au premier contact de l'amour, la force la plus égoïste, avec les nouveautés sociales dont le peu que j'avais appris me taisait soupçonner l'incommensurable importance, c était me mettre à même d'apprécier, tout de suite, la vitalité de l'organisation nouvelle.

Et songeur, en pensant à l'instinct sauvage, du vouloir égoïste de l'individu, dans sa manifestation

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la plus puissante, dans sa rage de posséder, avant tout trésor, avant toute puissance et seul, la femme aimée, je me demandai si la science avait été assez profonde pour prévoir d'abord, et équilibrer ensuite celte force déséquilibrante que toute bête humaine nourrit dans sa chair !

Pour obéir à la jeune fille qui certainement serait, un jour, encore plus mon amie, puisqu'elle serait l'épouse de Georges, j'avais fui le côté du pont où se trouvaient son père et son frère.

Tour à tour Auvertin et le capitaine avaient abrégé les heures longues de la traversée, et, un matin, par un soleil splendide, je fus tout surpris de me trouver en vue de Marseille, où, comme le matelot-avocat me l'avait annoncé, nous fûmes accueillis, à midi sonnant, au bruit retentissant du bourdon de Notre-Dame de la Garde.

Rien tout d'abord ne m'apparut changé.

C'était la même forêt de mats, la même diversité de navires, le même bariolage de costumes.

Les opérations du débarquement allaient commencer.

DeuK commissaires étaient sur le pont, et causaient avec le capitaine.

Tous deux avaient au bras gauche une large bande de drap noir portant une inscription en lettres d'argent.

Sur l'une on lisait :

« Commission d'hygiène. »

Sur l'autre :

« Commission des douanes. »

Tous les deux, d'ailleurs, d'une exquise politesse.

L'équipage, les passagers, tout le monde était dans un état sanitaire exempt de tout soupçon.

— Patente nette ! comme on disait jadis.

Quant au commissaire des douanes, il s'informait des provenances et des densités, mais seulement pour les approvisionnements marchands.

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Aucune inquisition sur les bagages, aucune tracasserie.

Gomme bagage on avait droit à un cube déterminé, et à une densité indiquée.

Poids et volume, tout était là.

Si les proportions dépassaient celles qui étaient affectées aux bagages, c'est-à-dire au total qu'un voyageur peut vouloir emporter, avec lui, pour la commodité et l'agrément de sa route, alors le 'x colis » était réputé marchand, et dans ce cas, comme je l'ai, plus haut, expliqué, il pouvait être soumis à des péages d'entrée.

Deux ou trois chalands munis de treuils à vapeur avaient accosté le navire.

En un clin d'oeil mes malles et moi avions été enlevés, descendus et posés à terre avec un ordre parfait et une rapidité merveilleuse.

Sur le chaland voisin, j'aperçus la famille de La Rochetaillée, et un sourire discret, que m'adressa la jeune fille, me remercia des précautions que j'avais prises, sur sa demande, pour ne pas exposer le vieux duc à entendre prononcer mon nom.

Me voilà maintenant à terre.

Gomme je voulais donner un pourboire à un solide gaillard qui venait de diriger toute la manipulation d'hommes et de choses qui me concernait, je le vis reculer et sourire.

Poliment, il refusait :

— Il n'y a plus de mendiants; monsieur, sans doute, est étranger, me dit-il simplement.

Et il me montra sa casquette où, sur une bande rouge, brillaient ces mots :

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Services publics des transbordements.

Je m'excusai.

— N'oubliez pas de changer votre monnaie, monsieur, reprit-il; tenez, là, en face.

En effet, en face, sur le quai, je lus ces mots sur une enseigne :

Service des changes.

Le change était gratuit pour les Français.

Une convention internationale avait réglé les conditions de la reprise des monnaies.

Mais les frais étaient supportés par les nations elles-mêmes. Celles-ci ayant un intérêt évident à faire revenir incessamment le produit de leur frappe, et à rendre celui des frappes étrangères, ce qui avait pour effet de ne point laisser accumuler les stocks, de simplifier la circulation, et de mesurer le trafic des marchandises, document essentiel aux statistiques journellement publiées par le Conseil central.

J'avais quelques réserves, des économies, comme on disait autrefois.

De peu j'avais vécu, dans mon hospitalière isba; mes travaux de professeur et d'arpenteur avaient même fini par dépasser mes besoins: aussi, avaisje accumulé avec un soin jaloux, en vue de l'heureux jour où il me serait permis de retourner en France.

Deux fois par an, je m'étais rendu à la ville voisine, pour y échanger mes kopeks ou mes roubles ; et au moment de mon départ, j'étais à la tête de 4,000 francs, en bel or tout neuf; j'écornai un peu

mon trésor pour laisser, à mes amis, quelques cadeaux, en souvenir de leur gracieuse hospitalité; mais tout compte l'ait, j'avais pu affronter le voyage, quand môme je n'aurais pas eu la surprise de me trouver exonéré de toute dépense de route.

Au bureau, désigné par mon guide, je ne fus soumis à aucune formalité.

On échangea mes roubles au pair, contre de la monnaie blanche que je demandai.

— Vous ne me donnez pas d'or français, contre mes pièces d'or russes ?

— Très volontiers, si cela vous est agréable, monsieur, mais cela ne vous servira pas à grand'chose ; l'or est surtout monnaie internationale.

— Eh! dis-je, je n'ai pas de raisons sérieuses, sinon la commodité; Tor tenant moins de place que l'argent.

— En ce cas, je puis vous donner des billets de banque ou des bons ou billets d'impôt.

— Des billets d'impôt? murmurai-je.

— Monsieur est étranger, probablement?

— Non, mais... d'ailleurs, cela m'est indifférent... Merci, monsieur.

Et je sortis, un peu humilié d'avoir été qualifié d'étranger, alors que je revenais précisément dans ma ville natale !

J'aurais vivement souhaité retrouver mon « service public » pour obtenir de lui les explications qu'une sorte de honte m'avait empêché de demander au caissier du service des changes, mais il était déjà occupé à une autre manœuvre et la foule avait j encore augmenté au cours du débarquement des

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autres passagers plus que moi surchargés de ba- ■s.

D'ailleurs, je gênais la circulation; mieux valait me diriger vers un hôtel.

Là, recommencèrent mes perplexités.

Où vais-je aller! où sont mes bagages? Pendant que je cherchais, un autre « service public » s'était approché de moi, me tendant un carton numéroté.

— Vos bagages sont chargés, monsieur, me dit-il. Voici le numéro de votre voiture; où faut-il la diriger?

J'étais embarrassé.

Le vieil hôtel où j'avais coutume de descendre quand, autrefois, je venais à Marseille, était-il encore debout?

Il fallait pourtant se décider. J'avais une peine infinie à interroger les gens, comme l'eût fait un étranger.

A tout hasard, je répondis :

— Hôtel des Colonies.

Mon « service public » me regarda en souriant :

— Tl n'existe plus, monsieur, fit-il. Il y a maintenant à Marseille sept hôtels : Centre, Nord, Sud, Est, Ouest, Sud-Est, Nord Est. Vous pouvez choisir suivant vos goûts ou vos besoins.

— Centre! dis-je enfin.

— Centre, 2,909, dit le garçon au cocher. Etil disparut.

Je montai dans la voiture.

Petite, légère, élégante, elle était peinte en vert sombre; sur le panneau des portières on lisait cesmots :

Service public des transports urbains.

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Au dedans, en face du voyageur, deux boîtes métalliques, avec une rainure destinée à laisser passer la monnaie.

A droite, il y avait :

« Recette des courses : 50 centimes la course. »

A gauche :

a Recette des heures : 1 franc l'heure. »

Au milieu, un cadran marquant les heures et les kilomètres.

Chaque pièce, en tombant dans l'une des boîtes, faisait jaillir un numéro.

Si on avait la monnaie indiquée, tout allait de soi; sinon, le cocher était muni de jetons en acier ayant la dimension des pièces de dix sous ou de vingt sous, et, comme celles-ci, s'ajustant à la rainure.

Le contrôle était donc simple et facile.

La voiture filait rapidement et sans bruit.

Ce silence me frappa.

Je me souvins alors que je n'avais point aperçu de cheval; je ne tardai pas à comprendre : le transport urbain était mu par l'électricité.

Il y avait aussi des transports omnibus marchant sur rails.

Tout cela allait, venait, sans chocs, sans cris.

— Pas de sergent de ville! me dis-je tout bas.

Au même instant, ma voiture s'arrêta.

Un homme, un bâton noir à la main, avait fait un signe au cocher.

Encore un service public : une bande rouge à la casquette où je lus:

Service de la circulation,

me l'apprit aussitôt.

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— Pourquoi arrêtait-on ma voiture?

Gelait tout simple : un train de marchandises, dont il fallait traverser la voie, allait s'aligner sur le quai.

La voiture s'ébranla de nouveau.

Curieusement, je regardais autour de moi : les quais de la Juliette, le port vieux, la Ganebière; tout cela était comme jadis.

Mais les maisons me parurent beaucoup moins hautes.

Un ou deux étages au plus; au rez-de-chaussée, des magasins, des entrepôts, des cafés.

Partout une foule joyeuse, bigarrée, bruyante, s'agitant sous les caresses d'un soleil qui pâlissait l'azur.

Nous étions arrivés. A ma portière, un garçon d'hôtel était apparu.

— Hôtel du Centre, monsieur?

Je glissai mes 50 centimes dans l'étroite rainure de la boîte aux recettes, et, pendant qu'on déchargeait mes bagages, j'examinai l'hôtel.

Une nouvelle surprise me secoua :

— La Bourse! m'écriai-je; l'hôtel du Centre, c'est l'ancienne Bourse! Mais, alors, on a donc construit une Bourse nouvelle?

— Il n'y a plus de Bourse, monsieur, me répondit le garçon.

— Ah!

Décidément, la révolution avait été sérieuse. Plus de Bourse !

Dans ces trois mots, il y avait tout un monde nouveau.

Quelques instants après, je me trouvai installé

dans une chambre confortable, entièrement machinée par l'électricité, avec téléphone pour l'hôtel, et, de là, pour la France entière.

De toutes parts, je voyais des boutons d'appel pour le jeu des fenêtres, pour l'allumage des lampes, pour le feu, pour l'eau, pour le gaz.

Enfin, une salle de bains dans le cabinet de chacune des chambres, et un autre cabinet, entièrement revêtu de marbre, attestaient que Marseille avait fait de l'hygiène sa principale préoccupation.

Mais la solitude me pesait.

J'avais hâte de me retrouver dans le bruit et le mouvement; la curiosité me dévorait, et je brûlais le m'élancer dans l'immense champ d'études que je 'oyais se dérouler devant moi.

Ma toilette terminée, je m'assis dans l'élégant salon de l'ascenseur, et, quelques secondes après, je me trouvai déposé au seuil du grand salon.

Oh! oui! « le grand salon! »

On lui avait consacré presque tout ce qui était jadis occupé par le hall des boursiers.

A droite et à gauche, deux immenses panneaux contenant deux gigantesques cartes géographiques, admirablement peintes.

D'un côté, la France entière, c'est clair. Mais, de l'autre... Tiens! quel est donc ce pays?

Je lus :

Carie de la zone 7.

Commission régionale de Marseille.

— Carte de la zone 7! Qu'est-ce que cela veut dire?

I ^- ol • • •

Vivement je me retournai vers la carte générale, et je l'étudiai.

La France était divisée en 18 zones géographiques, correspondant à autant de commissions régionales- Chaque commission avait dans ses attributions la statistique et la sécurité territoriales; puis Yhygiène jnililajue o,tY administrationcourante de toutes les affaires communales.

La région géographique, la commune régionale, voilà donc les nouvelles bases de la collectivité nationale !

De départements, plus de traces.

En dehors de la statistique communale qui se reliait à la statistique régionale, et, de là, à la statistique centrale dont le grand conseil siégeait seulement dans la zone première, toutes les autres attributions administratives étaient complètement autonomes.

C'était vraiment une passionnante étude que celle de cette grande carte aux contours nettement tranchés, plaquant ses dix-huit nuances, toutes traversées par un réseau d'innombrables lignes noires : les chemins de fer.

Je comprenais; je comprenais à merveille.

Toutefois, une particularité me frappa.

Tout le long de la frontière du nord et de l'est, comme aussi le long des Pyrénées, une bande large de quinze lieues environ, d'un bleu intense et ininterrompue, ceinturait la France.

Cette bande bleue s'arrêtait à la mer du côté de l'Halie et reprenait du côté de l'Espagne, où elle se perdait au contact de l'Océan.

— Qu'est donc cette bande bleue?

Dominé par ma préoccupation, j'avais parlé assez haut pour être entendu d'une personne que, vaguement, j'avais devinée plutôt qu'aperçue, et qui se trouvait tout près de moi.

— Cette bande bleue vous étonne, monsieur?

— Oui, fis-je, pouvez-vous m'expliquer... ?

— Volontiers, monsieur. D'ailleurs, vous n'êtes pas le seul à manifester de Tétonnement en face de ces bandages qu'on dirait avoir été mis là comme des pansements à une blessée. Mais que voulezvous? Us ont cru faire une trouvaille en traçant cette fameuse bande! Enfin on [verra bien. Tenez, lisez ce qui est écrit.

— Zone neutre.

— Voilà, c'est la zone neutre. Ils ont établi leur cordon douanier à 15 lieues environ des limites véritables, de sorte que toute la population qui vit sur cette zone jouit de la franchise douanière. Bien mieux, elle ne supporte qu'une demi-cotation de la contribution sur les terres bâties et non bâties.

— Pourquoi ce privilège?

— Ils ont pensé, reprit mon interlocuteur qui prononçait son « *7s» avec une sorte de dédain sceptique, ils ont pensé que tant que les nations seraient soumises à des lois économiques et organiques différentes, il y aurait toujours la menace d'un antagonisme capable de se résoudre enbataille, en guerre, si vous aimez mieux. Or, comme ils ont, sur le militarisme, des idées spéciales, ils ont cherché à attirer et à masser les populations sur la zone frontière, en y multipliant tous les avantages possibles, en y simplifiant la vie, en diminuant toutes les charges; ils disent — et de cela nous pouvons juger par l'ex-

périence — que les populations compactes sur les frontières sont les meilleures barrières à opposer aux invasions ; que même elles les rendent impossibles, parce que les gens heureux, contents de vivre, n'aiment pas à être troublés, et, menacés, seraient plus enragés que ne seraient des troupes entretenues spécialement dans la pratique de la guerre.

Enfin ils vont plus loin : ils affirment que leur exemple sera suivi parles peuples voisins et qu'alors on aura, contre les fantaisies possibles des dirigeants, une force inexpugnable.

— Par conséquent, plus de guerres?

— Plus de guerres. C'est leur opinion. Elle n'est pas bête. Mais il faudra voir, pourtant, comment cela réussira.

— Cela réussira, répondis-je.

— Vous croyez? fit en soupirant mon bienveillant interlocuteur. C'est bien possible, mais enfin ça ne s'était jamais vu.

Sur ce dernier mot, je regardai plus attentivement l'homme qui me parlait.

C'était un homme de cinquante-cinq ans environ, ayant ce qu'on appelle une belle prestance, sous les épais favoris qui garnissaient ses joues; bref, un maître d'hôtel ou un magistrat d'autrefois.

En réalité, c'était le chef des garçons de l'hôtel du Centre.

Mais il daigna nïapprendre qu'il avait été négociant et juge au tribunal de commerce; que, ruiné parla suppression de certaines branches de trafics, ou du moins par leur organisation nouvelle, il était entré dans les hôtels; que, sauf le regret dupasse, il se trouvait très bien dans son nouveau métier.

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— Quand je songe, ajouta-t-il en hochant la tête, qu'ici, dans ce même palais, j'ai jugé des affaires se chiffrant par des millions !... Enfin.' que voulez-vous, il faut savoir se résigner... il n'y a que l'habitude, voyez-vous. Si je n'avais pas été... ce que j'ai été... je serais très content... très content... Car enfin je suis le maître de ma responsabilité; tandis qu'autrefois, avec le commerce... il y avait des nuits où je ne dormais pas.

J'avais laissé ce brave ex-notable commerçant exhaler sa plainte, commentaire éloquent des « ils » nombreux dont il avait criblé sa conversation ; et profilant d'un moment de répit :

— Est-ce que, lui dis-je, les hôtels sont installés en services publics?

— Non, monsieur, non, ou du moins, pas directement. C'est une industrie mixte; mais elle ne dépend pas de l'administration, comme les transports, la circulation, le change, dont vous avez dû remarquer le fonctionnement nouveau, lequel se distingue ou par la gratuité, ou par le tarif uniforme.

Vhôtel du Centre est une coopération par contrat, aux termes du règlement national n° 3 qui a organisé V appropriât ion et les conventions d'échange entre les particuliers.

— Tiens ! tiens! expliquez-moi donc cela. Mon complaisant interlocuteur tira sa montre et,

faisant un geste d'étonnement :

— E\cusez-moi, me dit-il, mais je suis obligé de surveiller les apprêts de la salle à manger, et je n'aurais pas le temps de m'expliquer assez clairement; mais si vous voulez bien me faire l'honneur de venir passer une journée chez moi, je me ferai

un véritable plaisir de vous dire tout ce que je sais sur cette très bizarre, très neuve, et ma foi, très -impie organisation.

— Bien volontiers, fis-je, un peu interloqué. Mais vous habitez l'hôtel, je suppose!

— Non ! Oh ! non! ce serait un esclavage insupportable; d'ailleurs mon service ne me relient ici que deux semaines par mois. Ma première semaine expire demain; après demain, si vous voulez... vous prendrez le train de sept heures du matin.

— Vous n'habitez pas Marseille?

— Non. La cotisation y est trop élevée pour mes revenus ; pensez donc ! j'ai un hectare de terres et une maison contenant une douzaine de pièces, douze cent quatre-vingts mètres cubes, pour parler le langage administratif; eh bien, si j'habitais un arrondissement de Marseille, ma cotisation s'élèverait à 236 ir. 40; tandis que dans l'arrondissement d'Aix, où j'habite, on ne paie que 74 fr. 70. Moi je paie moins encore, vous verrez !

— Une pareille inégalité... ? fis-je.

— Très expliquée. Voici mon adresse; aprèsdemain, n'est-ce pas? Le train de sept heures du matin.

Et le chef des garçons de l'hôtel du Centre m'ayant glissé sa carte entre les mains, me laissa un peu ahuri et de son invitation et de ce qu'il venait de me raconter.

En attendant, le mieux était de parcourir la ville, de voir, de chercher à savoir.

Marseille avait toujours marché à l'avant-garde du socialisme, et cependant une chose m'inquiélait.

Pour sa prospérité, il fallait, — c'était môme une théorie traditionnelle — il fallait le régime libreéchangiste. Pas de libre-échange, plus de commerce ; plus de commerce, plus de trafic maritime; or, sans trafic maritime : ruine des négociants, des armateurs; chômage du port, chômage des docks; ouvriers, portefaix, etc., devaient donc se plaindre? sans compter les négociants.

Rien de pareil ne m'était apparu à mon débarquement.

Certes, après les confidences du chef des garçons dont j'avais accepté la gracieuse invitation, je pensais bien que, dans le haut commerce, quelques bouleversements avaient dû se produire.

Mais je me rendis compte bienlôt que ces bouleversements n'avaient pu se répercuter sur les travailleurs, puisque, justement, la révolution ne sem-

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blait avoir (Hé faite que pour soustraire la liberté du travail a. la tyrannie accumulatrice du capital.

En réalité, dans le passé, l'ouvrier subissait les chômages, quand le mahre jugeait que ralentir sa production, son trafic, dans l'espèce, était favorable à ses intérêts personnels; mais, quand le travail donnait, le même ouvrier se bornait à vivre — pas plus — et s'il voulait se constituer des réserves pour l'avenir, épargner, suivant l'expression des économistes, il fallait qu'il se privât et retranchât de son nécessaire.

Donc, ce qu'on appelait la prospérité marsei'laise, aurait dû, plus justement, être qualifié : prospérité des capitaux commerciaux.

La crise, pour les capitalistes, c'est \q manque à gagner ; pour les prolétaires, c'est le manque à vitre.

Or on vivait; on vivait bien.

Si le capitalisme était mort, le travail était vivant, plein d'entrain joyeux et de joyeuse expansion !

La masse des portefaix et des autres ouvriers avait trouvé, dans les services publics, une très ample satisfaction.

Tout fonctionnait par équipe. On travaillait moins et on recevait davantage; c'est-à-dire qu'un moindre effort individuel produisait plus de moyens de consommer.

Il y avait, à cela, plusieurs raisons logiques. Relativement au passé, le coût de vivre était plus modéré; et, au contraire, le moyen de vivre était plus élevé; cela avait été obtenu par la simple suppression du prélèvement arbitrairement anarchique, pratiqué par le maîire, détenteur exclusif des moyens de produire.

On avait recensé toutes les professions, avec la

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volonté nettement accusée de troubler, le moins possible, les habitudes acquises.

Le résultat avait été le suivant :

Pour réaliser une même qwmtité de travail, il avait sufQ, par exemple, aux cochers, palefreniers, etc., de réunir deux équipes, fournissant chacune quarante neuf heures par semiine (sept jours à sept heures), de telle sorte que chacune des équipes ne travaillait que quinze jours par mois.

Les équipes restaient d'ailleurs maîtresses de se répartir, entre elles, les quarante-neuf heures, en heures de jour et en heures de nuit, et de tenir compte du tarif calculé spécialement pour le travail noclurne.

Et on avait ainsi pourvu à tous les travaux dont le fonctionnement était susceptible de se plier au système du remplacement par équipes.

En fait, il n'y avait eu que les travailleurs isolés, n'ayant besoin d'aucune entente préalable, pour réaliser leur ulililé : les artistes, les littérateurs, les savants spéciaux, par exemple, qui fussent en dehors de foule réglementation collective ; — cela d'ailleurs tombait sous le sens, car une réglementation n'a pas d'autre raison d'être que la nécessité de mettre d'accord un ensemble d'efforts dirigés simultanément vers un même but.

.Dans les savonneries, les tanneries, les verreries, dans les fonderies de plomb ou de fer, dans les usines à cwvre, les fabriques d'étain ou de bouyits, dans les chanties de construction de machines ou de navires, dans les raffinerie* et les minoteries, partout enûn où. le travail usinier était nécessaire, le système des équipes et des remplacements était appliqué, et sui-

t Les conditions, suivant les degrés de science

. d'efforts musculaires, de fatigue corpo-

. aussi, les nécessités du travail lui-

mème, Le travail étant le seul maître dont les (xigences

. les équipes se composaient de mani, réduire le plus possible le temps employé.

Plus le travail était fatigant, plus les équipes étaient nombreux ts : plus fréquents étaient les repos. En moyenne, on en était arrivé à limiter les efforts de vidu à une durée de cent quarante-sept heures par mois, soit vingt-et-une journées de sept heures moyenne; même le machinisme promettait de la réduire dans bien des casa cinq heures par journée. Mai- quelle que fût l'unité moyenne, qu'elle comcent quarante-sept heures ou, seulement, il vingt-cinq heures par mois, la rémunération dt toujours correspondante aux nécessités de vivre calculées sur douze heures par jour, par consent trois cent soixante ou trois cent soixantedouze heures par mois, suivant la durée naturelle que Leur assigne le calendrier.

Il en était ainsi aux docks comme ailleurs. Mais quelle différence avec l'ancienne exploitation, autrefois livrée uniquement aux appétits de financiers, d'ingénieurs, debanquiers, de hauts commerçanls et même d'anciens ministres, pour qui la situation d'administrateur des entrepôts était, à la [ois, une mine d'informations commerciales leur I permettant ù*apioler h coup sûr, et une source de I profits scandaleux dont ouvriers et commerçants, petits et moyens, faisaient tous les frais.

Les docks nationaux fonctionnaient en service public ; et malgré la nouvelle organisation du com-

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merce international, leur activité, loin de diminuer, s'était considérablement accrue.

Le principe dont l'administration nationale s'était inspirée était celui-ci :

« Ouvrir l'accès de la consommation française à » tout ce que la France et ses colonies ne peuvent » pas produire, ou produisent en quantité insufû- » santé. »

« Au contraire, équilibrer, par des droits doua- » niers, la valeur vénale des produits similaires, de » façon que la qualité seule fût le stimulant de » l'émulation, que les économistes d'autretois appe- » laient la concurrence. »

Mais comment savoir, d'avance, si la quantité des produits similaires sufQrâà la consommation?

Gomment aussi distinguer parmi les similaires ceux qui viennent en France uniquement pour y être ouvrés au nom et pour le compte de l'étranger? Ne pas priver le travail français de cel ouvrage, et, en même temps, empêcher que le même puisse avilir le produitsimilairenéet ouvré sur le territoire national ou dans ses colonies, telle devait être la préoccupation de l'administration nationale.

Les entrepôts étaient donc pour elle un excellent instrument de pondération et de contrôle.

Aussi à leur fonction consistant, essentiellement, à différer, pour les marchandises tarifées, l'acquittement des droits égalisateurs, jusqu'au moment de leur utilisation réelle, avait-elle ajouté celle de véritables magasins généraux, mis à la disposition du pays tout entier, constituant une double réserve pour la production et pour la consommation.

Dans ces conditions l'activité des docks devait être

d'autant plus considérable que le travail était plus général et la consommation, par suite, plus avivée.

Comme services publics, les dock-; et enlrepôts de Marseille étaient donc à la charge de la collectivité.

Mais comme le travail variait avec les arrivages, les saisons et les conditions climatériques, l'administration nationale percevait un droit de conservation, calculé au mètre cube et au poids, c'est-à-dire à la densité, sans préjudice des droits de douane, quand ceux-ci étaient applicables et qui, eux, étaient calculés d'après les mercuriales nationales.

De ce système résultait, pour les ouvriers, une répartition trimestrielle en sus de leur minimum provisionnel.

Sur le quai du Lazaret et se dirigeant lentement du côté du bassin d'Arenc, sans doute pour regagner leur logis, deux ouvriers entretenaient une conversation animée.

— Je te dis, Marius, disait l'un, dans l'idiome corrompu, qui n'est presque plus du provençal, mais qui n'en est pas moins fort pittoresque à entendre, je te dis — ti dieou — que du temps ous qu'il y avait la caisse d'esprègne — la caisse d'épargne — on portait son argent là et ça portait intérêt.

— B^lle foutaise ! répliquait Marius, plus pur dans sa langue, ou plutôt moins fantaisiste, nous portions de l'argent, voui! mais combien? et comment? il Fallait se priver de la pipo et du petit verre ! au jour d'aujourd'hui, regardo, nous avons nos minimon9 3 t'r. 33, le minimon général, mais as pas coumprès,

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que nous allions avoir une répartition plus belle que le mois d'avant, que ça va nous doubler, mon bon nous doubler les trois trois ; qu'alors nous aurons gainé 6,66 et plus.

Va-t'y donc voir, comme dit « le Parisien », va-t'y voir si, même en mettant tout ton mois à la caisse (Tesprcgne et en te privant même de manger, tu aurais trouvé cent francs de plus au bout des trente jours ! S <ès un bel aï !

— Vouëi, reprenait l'autre, mais le Parisien, que blaguo! son ordinaire est plus fort que notre minimon à nous deux, et son pro... son pro...

— Prorata, allons ! prorata.

— Vouëi, son prorata, ratera pas « aquèou » et il aura très cent.

— Trois cent, oui. Hé bien, que ty fa aquo ?

— Mi l'a que voudrieou ..

— Tu voudrais ! moi aussi ! mais regarde : le Parisien est plus savant que nous, il a plus d'utilité, — tu sauras pas faire ce qu'il fait ; n'est-ce pas ?

— Ab ! per aquo !...

— Hé bien alors ! occupe-toi de savoir si tu as ce qu'il te faut, et ne va pas chicaner les autres. Voyons, qu'est-ce qui te manque?

— Mi manque ren !... voudrieou... vaqui !

— Hé bien, bougre de c... va suivre les cours du malin, de l'après-midi ou du soir, car tu peux choisir ! et alors tu sauras davantage, tu passeras les épreuves, et dans deux ans, quand le Parisien il sera mis à la retraite, hé bien tu pourras êlre nommé par les camarades, en te mettant sur les rangs.

— Tu vas dans les cours, toi, Marius?

r»4 si...

— Té! bien sûr! mais c'est pas tant par ambition que pour faire un peu travailler ma marmaille. Toi tu irçon...

— Hé ! '

— Alors te plains pas. Té, regarde un peu Petrini, l'Italien.

— Lou counouëissi.

— Tu le connais ; hé bien, je sais pas pourquoi il s'enléte à travailler ici. Il est plus chargé que nous, il a sa cote d'étranger en plus, cinquante sous le mètre cube de son logement et par an ; et il est pas grand ; il en a £0 mètres cubes, pas moins, ça lui fait 125 francs par an, en plus de nous.

— Moi aussi j'ai 50 mètres cubes.

— Et combien paies-tu ?

— Té ! comme toi, puisque nous sommes dans le môme tarit'.

— Alors huit sous.

— Huit sous. 20 francs par an.

— Et plus d'octroi, plus de ces contributions directes et indirectes que l'on n'y comprenait jamais rien. Et puis c'est juste, ça; puisqu'il ne veut pas se faire naturaliser. Il a son père dans son pays, il lui envoie une partie de ce qu'il gagne, comme on nous l'a expliqué au cours : « C'est une exportation gratuite de travail. »

— Mais Coquiropoulo, qui a un palais au Prado, y |j? travaille pas, lui, ça empêche pas qu'y paie, qu'on m'a dit, 20,000 francs.

— Ça, c'est un Grec, qui vient manger ses rentes en France; il doit avoir 7 à 8,000 mètres cubes. Il consomme sans produire, il faut donc qu'il compense son inutilité sociale.

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