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a bien le droit de chercher à augmenter ses ressources tout en diminuant ses charges !
— Oui, mais la collectivité belge a vaincu sa bourgeoisie, tandis que la collectivité allemande est encore dominée par la dictature réactionnaire et bourgeoise qui a suivi l'échec de la révolution marxiste.
— Et alors?
— Et alors la Prusse menace.
— Après? Est-ce que la zone neutre aurait cessé d'être minée, par hasard?
— Non! certes ! mais ne vois-tu pas que c'est encore un recul pour la révolution allemande, et dans tous les cas un risque d'agression du côté de l'Angleterre qui est tout à fait d'accord avec le chancelier prussien !
— Ne sommes-nous pas aussi armés le long de l'Océan que le long des frontières continentales?
— Oui, oui '.mais du sang versé! mais des coups de canon ! Ah ! je croyais bien que l'on en aurait fini avec ces mœurs sauvages !
— Mais qui donc t'a fourré tous ces désespoirs dans le cœur?
— Le duc ! il lit les journaux allemands, et il m'a communiqué un article de la Post de Berlin.
— Ha! m'a-t-il dit radieux, j'espère bien que cette fois on va se battre ! qu'on va leur reprendre l' Alsace-Lorraine ; qu'un héros surgira de la foule, terrassera l'Allemand, et rétablira, en France, une organisation honnête qui restituera aux propriétaires et au clergé les biens qu'on leur a volés... Et, continua-t-il, de plus en plus exalté, si vous êtes tous assez lâches pour ne pas sortir de votre torpeur, hé
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bien!... nous nous ferons tuer, mon fils et moi... Viens, Jacques !... Suivez- moi, ma fille !
— Tu devines ce que j'ai pu répondre, n'est-ce pas ? et je n'ai pas besoin de te décrire la scène qui a suivi...
Après, ça été fini; il doit être loin maintenant!
Vivement je pris le bras de Georges et je l'entraînai avec moi dans la grande salle de l'hôtel de ville où, déjà, j'étais allé admirer la grande carte de \azone neutre, avec ses reliefs, ses plateaux, ses montagnes, ses vallées, au milieu desquels serpentait, nette et précise, la redoutable bande bleue où reposaient, à cette heure, des millions de volcans assoupis.
— Mais regarde donc, lui dis-je... crois-tu que pour une querelle aussi peu motivée, des hommes, môme des bourgeois, veuillent risquer les épouvantables destructions qui accompagneraient l'apparition d'une troupe ennemie sur l'un quelconque des points de cette bande protectrice?
Mais vois donc : de Calais à Saint-Omer, Saint- Pol et Arras, laissant en avant Béthune, Hazebrouck, Lille et Douai; dans la plaine, comme dans les reliefs, si peu accusés qu'ils soient, compte donc les points rouges... les fortins qui couvrent la mine... calcule... conclus... rappelle-toi l'œuvre terrible du Rend-Rock qui, devant New-York, a détruit instantanément Bedloë-Island...
Toi-même, me l'as dit : la première œuvre de la Révolution triomphante a consisté à jeter 300,000 pion-
niers. tout le lon.u de la frontière neutralisée dans une profondeur de 60 kilomètres.
Regarde encore.
Voici Cambrai, Saint-Quentin et Laon, laissant devant eux : Yalenciennes, Avesnes, Yervins, Rocroi.
Descendons : voici Rethel, avec Mezières en avant, Youziers, avec Montmédy; Sainte-Menehould, avec Verdun et Briey.
Puis c'est Bar-le-Duc et Neufchateau, ayant devant eux Gommercy, Toul, Nancy; puis, c'est Epinal et Yesoul, avec Belfort en avant... et je ne les nomme pas tous, pour abréger notre tour de France...
Et maintenant, descends encore, avec Besançon, Louhans, Bourg; voici que nous avons les massifs de la Suisse et, en arrière : Annecy, Chambéry, Grenoble.
Puis les Alpes... et en arrière : Gap, Digne, Grasse, jusqu'à Saint-Raphaël.
Tout cela miné, contre-miné, prêt à réduire en poussière des centaines de mille hommes, à creuser, tout à coup, des abîmes dans les plaines, ou à faire crouler des sommets dans des vallons.
Yeux-tu tourner tes regards vers les Pyrénées? Mais là, aussi, la science du bloc a été étudiée, méditée et obéie... de Saint-Vincent à Dax, à Orthez, à Saint-Gaudens, à Foix, à Perpignan, jusqu'à la mer ; out est prêt.
Et dans la mer, elle-même, est-ce que les bouées rouges ne marquent pas encore lés points préparés pour la défense, partout où la nature a laissé la facilité d'un accès?
— Allons ! Georges, devant cette merveille de paix,
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devant l'œuvre de ces 300,000 pionniers au nord et à l'est, de ces 300,000 autres au sud-est et au sud, devant, surtout, l'œuvre inutile que poursuivrait une agression se réduisant, en somme, à conquérir des ouragans, dont il faudrait, ensuite, réparer les désastres, ne crois pas que des hommes, seulement à moitié humains, accepteraient de déchaîner de pareils épouvantements.
Voilà ce qu'il faudrait montrer au vieux duc de La Rochetaillée, mon cher Georges!
Nous étions rentrés à la rue des Pyramides.
— Quelqu'un vous attend, monsieur, me dit le ménagiste en me tendant une carte.
— Le capitaine ! m'écriai-je.
Le capitaine entra.
— Mon ami Georges de Santeny, lui dis-je en lui serrant la main et lui présentant Georges... le capitaine Jouques, qui nous a ramenés en France le duc, sa famille et moi, dis-je simplement à Santeny.
Jouques tendit à Georges sa main ouverte, et d'une voix qu'une émotion contenue voilait imperceptiblement...
— Comptez-moi, je vous prie, monsieur de Santeny, au nombre de vos amis les plus dévoués.
Puis se tournant vers moi :
— J'ai vu Je duc... je lui ai parlé... je l'ai laissé en compagnie de l'abbé Gabriès.
— Le duc n'est donc pas encore parti? s'écria Georges, pendant que, d'un regard surpris, j'interrogeais le capitaine.
— C'est moi, ou plutôt c'est L'abbâ Gabriès qui en
est la cause, monsieur de Santeny... le duc, en effet, se préparait à voyager quand nous sommes arrives chez lui...
Puis de nouveau s'adressant à moi :
— Après votre lettre, mon cher Dalbret, mon devoir était tracé ; puisque le duc de La Rochetaillée avait conservé le souvenir des légers services que j'avais pu lui rendre, puisque je pouvais contribuer à aplanir les difficultés que vous m'avez fait connaître, hésiter une minute m'aurait semblé un crime... Seulement, comme ma brusque franchise de marin, ne me paraissait pas être douée d'une autorité suffisante en matière de scrupule religieux, j'ai amené du renfort; voilà pourquoi l'abbé Gabriès m'a accompagné.
— Merci ! lui dis-je en prenant ses deux mains et mettant, dans une muette étreinte, toute l'admiration que m'inspirait son abnégation... merci !
' Pendant ce temps, Georges, stupéfait, contemplait le capitaine, se demandant comment et pourquoi c'était par lui qu'un secours imprévu venait ranimer ses espérances.
Il tendit, lui aussi, silencieusement sa main au capitaine Jouques; puis s'adressant à moi :
— Pourquoi ne m'as-tu pas prévenu, Maurice, pourquoi m'avoir caché ce que tu allais tenter pour me rendre le repos?
— Tout simplement, parce que je ne savais pas si je réussirais.
— Ah ! l'abbé Gabriès? sans doute.
— L'abbé Gabriès, dis-je vivement, oui, je ne savais pas s'il consentirait à plaider près du duc une
pareille cause... un peu en dehors de son ministère, tu en conviendras.
— L'abbé Cabriès, ajouta le capitaine, affirme que sa religion lui ordonne, avant tout, de pacifier les familles et de travailler à leur bonheur...
— Il a raison, dis-je... alors, capitaine, que nous reste-t-il à faire?...
— Attendre ; je me suis permis de donner votre adresse à l'abbé, qui, lui, après avoir causé seul à seul avec le vieux duc, m'a dit simplement de venir chez vous et d'y attendre son télégramme.
Une demi-heure après, le télégramme arrivait :
— Venez nous rejoindre au Ballon d'Alsace, écrivait l'abbé.
— Au Ballon d'Alsace ! m'écriai-je, en regardant Georges, comprends-tu ce que cela veut dire t
— Oui... dit Santeny, je le crois du moins; le vieux duc voulait finir ses jours au seuil de la frontière et, en cas de revanche, disait-il, tirer ou y recevoir la première balle. Le choix du lieu, si bizarre qu'il soit, ne me surprend donc pas.
— Mais, repris-je, le Ballon d'Alsace, ce n'est pas une indication. Ballon d'Alsace! soit! Mais où, à quel endroit?
— Je le sais, moi, dit alors le capitaine, et je vous conduirai.
— A la bonne heure !
Si étrange que me parût le télégramme de l'abbé Cabriès, je ne doutai pas un instant qu'un sérieux motif ne le lui eût dicté.
Aussi nous étions-nous immédiatement dirigés vers la gare de l'Est ; et quelques instants après la locomotive nous emportait vers Vesoul, placée presque au seuil de la zone neutralisée.
Dès les premiers kilomètres j'avais compris quelle puissance de résistance devait posséder ce rempart de villages, de maisons et de poitrines humaines.
Toutes les agglomérations se tenaient, reliées entre elles par des champs cultivés, semés, eux aussi, de toits de chaume.
Toutes les routes exhibaient un long cordon de maisons alignées.
Un mouvement extraordinaire agitait d'ailleurs la population.
Les hommes circulaient ayant un tusil en bandoulière ; les femmes, à la ceinture, avaient des pistolets.
Toute cette population vigilante et active semblait
s'attendre à chaque instant à voir hisser le drapeau rouge sur les poteaux indicateurs.
Le drapeau rouge, c'était le signal de la retraite en arrière ; c'était le déménagement immédiat dans un rayon déterminé ; c'était le premier avertissement des explosions prochaines.
Alors, toute la population devait se masser dans les lignes d'arrière-défense; les hommes, les femmes, les enfants devaient avoir vidé les arsenaux.
Malheur à ceux qui, sans provocation, ayant foulé le sol français, avec l'intention de le violer, d'y faire œuvre belligérante, et qui, unités perdues, auraient par hasard échappé aux explosions premières...
Ils n'échapperaient pas, assurément, à la furie de cette foule exaspérée d'être troublée dans la quiétude de son heureuse existence.
Et puis, ce n'était pas fini.
Après les premières lignes d'explosions, il y en avait une seconde... puis une troisième.
Enfin, quand on arrivait à portée de Belfort, le tonnerre de ses canons balayait tout.
C'était formidable !... et il en était ainsi partout ; aux extrémités où dominait Lille, comme à celles où se dressait Gap... Gomme là-bas, autour de Dax, autour de Perpignan !
L'allure de combat qui frappait nos regards, n'était point chose habituelle.
Évidemment l'émotion modérée qui était répandue au centre des régions, avait pris une intensité particulière dans la zone neutralisée, où les nations voisines prenaient plus immédiatement leur contact.
Mais aux heures de « qui-vive » une réserve subite naissait.
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La ligne frontière, qui, presque toujours invisible sur le sol, n'apparaît nettement que sur les cartes, devenait l'objet d'un respect religieux.
On n'en approchait plus qu'avec les plus grandes précautions, tant on voulait éviter tout ce qui pouvait revêtir l'apparence d'une provocation.
Cependant en approchant de Giromagny le mouvement était moins vif.
Là, nous quittâmes la voie ferrée, nous dûmes prendre une voiture et suivre une route qui, pendant quelque temps, longeait les bruyantes eaux de la Savoureuse, coulant au milieu des bois, dans une gorge profonde.
Bientôt il nous fallut gravir, à pied, les flancs de la montagne ; choisir nos sentiers, marcher en écartant les branches.
Enfin le sol devenait moins accidenté, et la pente moins rude.
Nous arrivions.
— Il n'y a personne ! dis-je au capitaine.
— Pardon 1 il y a moi, fit Gabriès en apparaissant tout à coup... Depuis une demi-heure je vous ai aperçus là-bas au tournant d'un sentier.
Sans s'expliquer davantage, il m'avait pris parla main, et m'avait conduit vers un bouquet de verdure, au détour duquel était assis le duc ayant à ses côtés Jacques et Diane.
A ma vue il se leva.
— Monsieur leduc, dit Gabriès, voilà celui que vous avez injustement accusé, qui vient auprès de vous, et vous ramène M. de Santeny.
Le duc me serra la main.
Au même instant, Georges arrivait avec le capitaine Jouques.
— Ah ! enfin ! dit le duc, vous voilà donc, mon cher capitaine.
Et, nous ramenant tous, du geste, vers un rocher qui se dressait à pic au bord de la plate-forme que nous occupions :
— Venez, nous dit-il, lentement, en étendant sa main tremblante vers l'est où, tout au fond des chaumes embrumés, apparaissaient les hauteurs dominant, en Alsace, le vallon de Charbonniers.. . hier j'aurais versé jusqu'à la dernière goutte de mon sang, pour rendre, à mon pays, ces terres qu'on lui a volées...
Aujourd'hui, grâce au brave cœur que vous m'avez envoyé, Maurice, j'ai compris ma folie de vouloir, sous prétexte de la reconquérir, broyer l'Alsace sous lamitraille, en détruisant ses chaumières, éventrant ses maisons, défonçant ses sillons et exterminant ses récoltes !
A ce prix ! est-ce la peine? Pour ravoir les enfants, devons-nous massacrer leur mère ?
Ces procédés barbares ! laissons-les à ceux qui n'ont pas craint de les employer autrefois... mais nous ? gardons nos mains pures !
Es-tu content Maurice ?
— Oui dis-je... mais croyez-le bien, monsieur le duc, si la révolution que vous déplorez pour la France avait triomphé en Allemagne, un simple désir de revenir à nous, manifesté par l'Alsace -Lorraine aurait suffi, pour que nulle résistance ne lui fût opposée du côté de la collectivité allemande... seulement je dois ajouter qu'au sein du bien-être nou-
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veau que cette même révolution aurait aussitôt répandu sur elle, peut-être l' Alsace-Lorraine n'aurait plus retrouvé la même aspiration qui, auparavant, l'entraînait auprès de nous!... Pour les peuples, il n'y a^qu'une fraternité : celle du bonheur.
— Pour les hommes il y a celle de l'amour! murmura l'abbé Gabriès.
Gomme rappelé à lui par ces paroles, le duc avait tressailli.
— Vous avez raison, monsieur l'abbé; et aussitôt attirant à lui Georges.
Je ne veux plus lutter, murmura-t-il... Ma Diane est à toi... prends-la, je te la donne.,
A ces mots, un même cri avait jailli des lèvres des deux jeunes gens, comme un même mouvement avait plié leurs genoux.
— Mon père !
Alors l'abbé posant solennellement ses mains sur leurs têtes inclinées :
— Et moi, dit-il, je vous unis au nom du Dieu de paix.
Et seulement .alors je compris pourquoi l'abbé Gabriès nous avait ainsi convoqués, tous ensemble, par cette tiède et lumineuse soirée d'août, dans un coin désert de ce Ballon d'Alsace, au pied duquel tant de sang avait coulé !