‹ Si, étude sociale d'après demainChapitre 20 sur 22 · k. 272.410 fr · texte numérisé non relu

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Soit 82 francs environ les 1,000 kilos.

Maintenant, répartis sur un seul lot de 1,000 hectares, ces trois branches d'exploitation, un personnel de 60 coopérateurs pourra très aisément cultiver :

400 hectares de vignes ;

400 — de blé ;

200 — de prés, soit : 400 bœufs.

sans que le travail soit plus fatigant, car le grou-

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pement et la diversité des soins diminuent pour chacun des coopérateurs les espaces à parcourir. Tu obtiendras donc :

En blé 350.400 k.

En vin 7U2.000 k.

En viande 140.000 k.

En tout 1.282.400 k.

Qui t'auront coûté 89,470 francs.

Soit 72 francs environ les 1,000 kilos.

Gomme c'est le prix de revient multiplié par 2 qui fixe le prix de vente, et comme le seul prix de vente obligatoire est un maximum, que l'administration nationale ne peut calculer que d'après des cultures uniques, afin d'avoir le rapport exact entre le travail et le produit. Tu conviendras que ceux qui pourront vendre au-dessous du maximum, soit à 144 francs au lieu de 164 francs, écouleront plus rapidement leurs produits tout en procurant un avantage au consommateur.

— Ils ne le feront pas, répliquai-je, parce qu'ils n'ont aucun intérêt à cela ! Voyons, tu connais très bien les paysans?

— Tu te trompes, ils ont un intérêt direct, au contraire, parce qu ils élèvent le quantum de leur retraite, tout en faisant une politesse à l'acheteur. Si tu veux prendre ton crayon, tu t'apercevras que les 170 coopérateurs au maximum ne réalisent en moyenne que 2,000 francs chacun ; tandis que 60 coopérateurs, au minimum que j'ai indiqué, obtiennent 3,300 francs environ.

D'où une émulation à organiser le travail pour

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descendre les prix au dessous du maximum, et c'est justement ce que je voulais te démontrer.

Maintenant dans tout ceci vois-tu place pour l'accaparement ou la spéculation?

— Je ne vois pas d'accaparement possible. C'est vrai puisqu'il y a un maximum, mais je vois très distinctement les coopérateurs s'entendant entre eux pour s'éliminer ensuite mutuellement, afin de grossir leur répartition.

— Rentre ta lorgnette; sais-tu ce que représente, pour 34 millions d'hectares cultivés, la proportion de 60 pour mille hectares !

— C'est facile.... un peu plus de 2 millions de coopérateurs.

— Bien, et en 1882 on n'a pu découvrir que 1,1)54,251 individus représentant le personnel fixe des exploitations agricoles.... Yoilà ma réponse.

Crois-le bien, mon cher Maurice, loin de s'éliminer, comme tu dis, ils se serreront les coudes, car avec ce qu'il y a encore de terres improductives en France, même après notre Révolution, il y a de quoi employer plus de 5 millions de paires de bras à titre de coopérateurs annuels et fixes.

Car enfin je ne t'ai pas parlé de la culture maraîchère. — C'est à elle que je dois d'avoir pu mettre à l'aise 250 travailleurs sur nos mille hectares d'exploitation modèle.

A elle seule, la culture maraîchère, mon bon ami, peut employer, et largement nourrir, 40 paires de bras par hectare, — tu entends? par hectare — produisant 2,500 tonnes de légumes divers, valant de 40 à 45 francs la tonne, et assurant à chacun des

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coopérateurs un revenu annuel moyen d'environ 3,0(io a 3,500 francs.

Or, 40 paires de bras par hectare, cela absorberait, seulement pour 100,000 hectares, encore 4 raillions de travailleurs.

Et je pourrais continuer ainsi, parcourir une à une toutes les séries de cultures depuis la betterave jusqu'au chanvre, depuis l'olivier jusqu'au pommier.

Partout, la dîme du capital supprimée, la valeur vénale des terres disparue, partout le travail, la fécondité, la vie large, saine et abondante.

Oh! le capital! le roi ! l'ogre I qui tant a dévoré la France! Et tiens ! fit-il en s'arrêtant, tout à coup, et me faisant parcourir du regard le Jardin du Palais- Royal où, insensiblement, nous étions venus promener notre conversation, regarde, vois cette foule qui circule avec ordre, tout autour, dans ces galeries. — Ces innombrables guichets, ces services multiples.... c'est le même capital qui est là.... seulement au lieu de régner il sert... voilà tout?

Et t'imagines-tu ce que, sous l'ancien régime bourgeois, il aurait fallu payer de pots-de-vin et débourser de millions, seulement pour exproprier cet ancien domaine du chef le plus immonde des immondes agioteurs?

— Je te remercie, Georges, tu m'as converti au socialisme!

Santeny se mita rire.

— Que veux-tu !... j'essaie mon éloquence, en m'imaginant, par instant, qu'au lieu de te parler à toi, mon maître, je m'adresse au duc de La Rochetaillée !...

J'étais seul maintenant dans la petite maison de «Georges. Lui, il avait dû me quitter, pour se remettre au travail et, comme il me le disait en partant, retrouver la lutte intime qui avait empoisonné ses rêves d'avenir.

Qu'allait-il arriver?

Le duc accepterait-il une séparation sans dénouement, c'est-à-dire sans rupture et sans soumission?

Irait-il, comme le souhaitait Georges, dormir ses dernières années sur les rochers de la Saône, dont il portait le nom et avait le caractère !

— Je vais lui annoncer ton arrivée chez moi, m'avait-il dit, et tant pis pour sa colère !

Ce que j'avais fait au vieux duc était véritablement terrible.

G'étais moi qui avais arraché Georges de Santeny aux saintes convictions de son aristocratique famille.

Et j'avais fait cela tranquillement, sans me cacher, alors que les La Rochetaillée et les Santeny, voisins à la ville et aux champs, m'accueillaient à leur

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table, parce que, aussi, par le voisinage et l'amitié des miens, j'avais droit à l'intimité familiale.

Quoique plus âgé que Georges, la similitude des goûts nous avait promptement liés dans une similitude d'idées.

Nous avions hautement, ensemble, aux applaudissements du duc, fouaillé le gouvernement d'alors.

Lui, le duc, croyait de bonne foi, que chasser le personnel dirigeant et le remplacer par des « gens propres », suffirait à rendre la France au bonheur, que « les pourris » lui avaient dérobé.

Il sourcillait bien un peu quand, emporté dans mes démonstrations, j'osais, à sa table, déclarer que le propriétaire n'avait aucune investiture divine; qu'il était un premier conquérant, qu'un second avait le droit de dépouiller, quitte à être, à son tour, pillé par un troisième, et ainsi toujours... Que ce n'était là qu'une série de vols et de rapts dont le produit n'était pas moins rapine et volé pour s'être transmis ensuite, par la voie pacifique de l'héritage...

Mais cela lui semblait de la colère... de la révolte facile à apaiser.

Cependant un jour, j'ajoutai : Que l'intérêt, c'était l'usure; que les rentes étaient un vol... et que ce n'était pas la peine vraiment de se faire tuer, comme peuple , alors qu'il s'agissait, seulement, de conserver intactes des spoliations de bandits !

Alors il avait éclaté, car cela c'était de l'antipatriotisme!

Toutes ses conceptions chauvines s'étaient réveillées furibondes.

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Et comme Georges tenait pour mes théories — ce fut cette fois la rupture... presque violente.

Gela se passait peu de mois avant l'explosion révolutionnaire qui avait entièrement rénové la France.

Des bruits de guerre planaient déjà dans l'air, on parlait d'agressions isolées, de provocations allemandes.

Le duc ne décolérait pas, il fallait châtier ces insolents !...

— Quoi ! lui avais-je dit, recommencer 1870?

— Reprendre r Alsace-Lorraine ! avait-il vociféré dans une dernière explosion de rage.

Diane elle-même s'était émue.

— Vous avez bien fâché mon père ! était-elle venue me dire, tout bas... et vous avez perverti Georges...

— Le croyez-vous ! lui dis-je.

Elle sourit doucement de son sourire d'ange...

— Moi! j'ai horreur du sang versé! me dit-elle simplement.

Les jours terribles arrivèrent, et... vous savez le reste, capitaine (car c'était à lui que je venais d'écrire tout cela) et avec vous je n'ai à pousser plus loin mes explications.

Je lui avais, d'ailleurs, décrit toute la psychologie familiale: la douleur de Georges, l'entêtement du duc, la patiente soumission de Diane...

— Voyez et jugez, capitaine, lui avais-je dit en terminant ma lettre.

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J'avais soif de visiter Paris, comme j'avais exploré Marseille et Lyon.

Naturellement, je comptais bien retrouver, chez lui, toutes les innovations qui m'avaient frappé, dès mes premiers pas sur la terre française ; tous les perfectionnements, tous les coniortables, tout, enfin, ce qu'avait pu donner, au bien-être des hommes, la scientifique administration des choses. Mais Paris devait avoir, sous un vêtement social fait pour sa taille, un aspect plus particulièrement original.

Je ne me trompais pas.

Paris avait crevé ses fortifications !

Des fortications, désormais? pourquoi faire?

N'étaient-elle pas, à la fois, plus vastes, plus puissantes et plus inviolables, celles dont on avait ceinturé la France au nord, au nord-est, au sud-est et au sud ? !

Et puis? à supposer, même, qu'échappant aux mines dynamitées dont un triple réseau de fortins commandait l'explosion, une armée eût pu pénétrer au delà de la zone neutre, violer la deuxième région, agglomérant les anciens départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme, de Y Aisne et des Ardennes, et même s'emparer de la première région, contenant Paris ; en quoi cette armée eût-elle été plus avancée?

Par rapport à. la France, posséder la première région ou rien, c'est à peu près la même chose.

Il faudrait désormais pour tenir la nation entière, conquérir, une à une, dix-huit régions !

Besogne géante !

Tandis qu'au contraire, une ou deux régions étant envahies, les 17 ou les 16 autres, immédiatement

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coalisées, pouvaient mobiliser leur hommes et se >récipiter sur les territoires attaqués !

La première région, Paris, ce n'était plus le gouvernement! tenir Paris, ce n'était même pas tenir la région entière, puisque chaque commune savait pourvoir à sa sécurité.

On n'avait plus le troupeau en s'emparant du berger. Pourquoi? parce qu'il n'y avait plus de berger! et pour vivre les 17 régions n'attendaient pas que la première leur en eût donné l'ordre.

Paris avait donc crevé son enceinte, et, presque aussitôt, les rues s'étaient soudées aux rues, les maisons aux jardins... et, partout, l'air, la lumière et la gaîté faisaient sourire les maisons.

J'avais commencé ma promenade par la hauteur de Montmartre, de La Chapelle et de La Yillette.

D'Aubervilliers à Saint-Ouen c'était une forêt de toits et de verdures bordant des rues en lignes parallèles au boulevard Ney, bâti, maintenant, des deux côtés.

Là tous ceux du service du chemin de fer du Nord et des omnibus étaient chez eux, ayant à eux leur maison coquette et proprette, où ils attendaient leur période de travail, pendant que les équipes en fonction faisaient marcher les vastes mouvements des écuries, des ateliers, des marchandises.

A ma droite se dressait l'immense usine à gaz.

Là encore les travailleurs étaient chez eux, et il en était ainsi dans tout le triangle formé par le canal Saint-Denis, à ma droite, et la Seine, à ma gauche, où les usines de Glichy apparaissaient dans le lointain.

Toujours à droite, mais, cette fois, sur l'autre bord

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du canal Saint-Denis, vers Pantin, que traverse le canal de l'Ourcq, môme expansion de la grande ville, sur les terres nivelées des anciennes fortifications.

Là, tout le service des abattoirs, des entrepôts, du marché aux bestiaux, avait ses maisonnettes.

Et partout, la même gaîté, la même physionomie heureuse née d'un travail équilibré, semant l'abondance dans une vie facile.

Et des joyeux enfants ! et des mères heureuses dans leur petit domaine! Ces mères que, jadis, l'ogre-capital étiolait dans ses bagnes, tarissant leurs seins pour nourrir ses rentes, alors que souvent, lui-même, dans une de ses heures de débauche, il avait gonflé ces mêmes seins!... ces mères, maintenant, étaient Gères de leur famille par elles élevée loin des humiliations de la crèche ou de l'asile ; redevenues femmes libres elles soignaient « leur homme » ; et, dans l'hygiène de la maison, dans le pot au feu de la famille, dans ce je ne sais quoi que, ménagère dans son logis, la femme sait répandre autour d'elle, l'homme ayant puisé le repos réparateur, se retrouvait plus facilement apte à accomplir l'œuvre momentanément fatigante, difficile, ou dangereuse, qui lui était échue dans l'infinie division du travail national.

Ainsi, les pierres des fortifications jetées aux quatre vents, démantelant la ville et brisant les octrois, c'avait été le mariage des Buttes-Chaumont avec les Lilas et les Prés-Saint-Gervais, de Belleville avec Romainville, de Ménilmontant avec Bagnolet, de Gharonne avec Saint-Mandé.

Et Ivry, et Gentilly, et Montrouge, etVanves, et Issy étaient entrés libres dans la ville; comme, de

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l'autre côté de la Seine, Neuilly, Passy, Auteuil s'étaient épanchés dans le Bois de Boulogne, tendant la main à Puteaux, à Suresnes, à Saint-Cloud!

Gomme je venais de quitter le bassin de la Yillette, où j'avais constaté la disparition de la douane, qui, ne pouvant plus favoriser aucune espèce d'accapareur, n'avait plus de motif pour fonctionner à Paris, je m'entendis appeler.

Deux jeunes gens venaient à moi.

Sur-le-champ, j'avais reconnu l'un d'eux. C'était un ancien chauffeur de l'ex-compagnie du gaz.

— Ah! citoyen Dalbret! me dit-il en m'abordant, que je suis donc content de vous voir! Combien de fois nous avons parlé de vous à l'usine! On ne savait plus si vous étiez mort ou vivant! Et nous disions : « S'il était là, le citoyen Dalbret serait joliment content!... » Permettez-moi de vous présenter mon camarade... Lui, travaille dans les égouts.

Mes deux interlocuteurs étaient très soigneusement vêtus; c'était ainsi qu'autrefois s'habillaient les fils de bourgeois aisés. Ils n'avaient nullement l'air endimanché de l'ouvrier en goguette... Rapidement l'habitude leur était venue. C'est toujours ainsi.

Ce n'est pas la naissance qui a créé les classes; c'est la façon de vivre.

— Fichtre! dis-je au compagnon de mon chauffeur, est-ce qu'il est toujours aussi dégoûtant et périlleux qu'autrefois, le travail dans les égouts?

— Ah! non! par exemple! On a marché, depuis la révolution... Maintenant, il y a un système de déversoir pour les matières odorantes, de telle sorte que les égouts proprement dits ne sont plus que de

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belles canalisations souterraines, où, ma foi, on pourrait canoter avec plaisir.

— Alors, le tout à l'égout?

— Le tout à l'égout a été admirablement interprété.

Des conduits spéciaux, que l'eau balaierait aisément, s'il était nécessaire, vont aboutir du côté d'Asnières. Mais, là, on a établi toute une organisation spéciale qui, d'ailleurs, est répétée sur tous les points de Paris où la voie d'eau est accessible.

Des bateaux sous-marins, munis d'un appareil aspirateur d'une énorme puissance, avalent, si je puis m'exprimer ainsi, le contenu des conduits spéciaux. Aussitôt pleins, ils sont hermétiquement clos; ils démarrent et se trouvent remplacés par d'autres.

Nous enlevons ainsi, par an, plus de deux millions de tonnes de gadoues et de matières fécales, qui sont, quasi gratuitement, réparties, par les chemins de fer et les canaux, sur toute la surface de la France...

— Et nos rivières ne sont plus empoisonnées!

— Naturellement...

— Et notre sol est mieux fécondé?

— Gomme vous dites! Oh! il a fallu, pourtant, que ce soient nous, les socialistes! quinous occupions de cette question pour la faire aboutir. Vous n'avez pas idée, citoyen Dalbret, des combinaisons saugrenues qui avaient été mises en avant parles économistes!... Il y en a un qui avait cherché, patiemment, combien de grammes d'azote étaient contenus dans les... choses, afin de pouvoir fixer un prix de vente! Non ! c'était trop drôle! Nous avions mangé, n'est-ce pas? et payé notre nourriture! Pour que la terre ne s'é-

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puisât pas, il fallait lui restituer les principes que nous avions digérés et rendus... Eh bien, pour ce

b -là, il fallait encore que nous achetassions notre

m Vendre, acheter... on ne pouvait pas le sortir

de là.

Nous y avons mis bon ordre! Nous avons dit : « Ça, c'est un service public; ça doit s'exploiter au » prix de revient, sans bénéfices. » Pour le coût d'extraction, ou d'aspiration, si vous voulez! Or, réparti en deux millions de tonnes... le coût d'extraction, vous savez, c'est microscopique. ..d'autant plus microscopique que le capital n'est pas là pour majorer... Et voilà comment nous sommes devenus aussi intelligents que les Chinois...

— Dire qu'il a fallu faire sauter le quart de Paris pour que nous puissions nous hisser à ce degré d'intelligence! conclut mon compagnon chauffeur.

— Et vous, lui dis-je, comment se comporte le gaz?

— Oh! pardi! nous, c'est un miracle! Vous devez connaître, certainement, le système du minimum et des répartitions ?

— Oui... parfaitement.

— Eh bien! nous avons déjà baissé deux fois le prix de gaz, parce que nous gagnions trop. Et pourtant ici, à Paris, les usines à gaz et à électricité ne sont pas, comme ailleurs, de purs services publics ;

■un produit net est versé au budget national. Eh bien, malgré cela, nous avons pu baisser le prix du mètre cube, sans diminuer le prélèvement national.

— Combien le vendez-vous, maintenant?

— Un sou les deux mètres cubes.

— Et plus de compagnie de capitalistes qui vous

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fasse la loi tout en vivant à vos crochets? Plus de Camus, plus de Popp... qui glissent des pots-de-vin dans les poches de vos conseillers municipaux?

— Ah bien oui! ah bien oui! tout ça... ce n'est plus qu'un rêve!

— Un mauvais rêve! compléta le compagnon égoutier.

— D'ailleurs, reprit le chauffeur, nous choisissons depuis nos ingénieurs jusqu'à nos chefs d'équipe ; bref, tous ceux qui sont nécessaires à la bonne conduite du travail... Et quant aux ivrognes... c'est nous qui nous chargeons de les mettre à la raison. Soye? tranquille!

— En somme, plus de grève, plus de sergots, plus de charges de cavalerie?

— Ni grève, ni sergots! Et quant à l'armée, cavalerie ou autre, à quoi pourrait-elle servir, à présent, dans l'intérieur du pays? Ah! quand le capital voulait nous imposer sa volonté, bon! mais, à présent?

— Alors on a licencié l'armée?

— La réserve, oui. Mais il y avait, dans l'armée, un certain nombre de gens qui avaient déclaré ne pas savoir d'autre métier que de porter un sabre ou un flingot; à ceux-là on a dit : Nous allons vous donner un lopin de terre et une maison, dans la zone neutre ; vous resterez armés, vous travaillerez comme vous voudrez ; mais, en cas d'attaque, vous défendrez votre tranquillité... et la nôtre du même coup. Ils ont accepté... et je vous assure que notre zone neutre est bien gardée. — Sans compter la dynamite...

Tout en causant nous avions descendu le faubourg

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Saint-Martin ; et nous allions passer devant l'hôpital militaire. ..

— Alors, dis-je au compagnon gazier, qu'est-ce qu'on a fait de ça ?

— On en a fait ce qu'on a fait de Saint-Louis, de Lariboisière, et de tant d'autres hôpitaux, on en a fait des communautés hospitalières pour les infirmes sans famille.

Mais, pardon, s'interrompit-il, nous vous entraînons avec nous, sans vous demander si nous ne vous dérangeons pas, citoyen Dalbret...

— Vous ne me dérangez nullement, répondit-je. Je visitais Paris, que je n'avais pas vu depuis les événements... Mais, vous-même, est-ce que...

— Nous, fit le compagnon gazier, en souriant, nous allons promener à la campagne, du côté de Versailles.. . Ma femme m'a précédé avec les mioches. Nous allons passer la fin de la semaine chez un de nos amis...

— Vous êtes en repos ? alors !

— Oui, pour cinq jours encore...

Remarquant, à ce moment, que nous débouchions

sur les boulevards, par la porte Saint-Martin, je fis observer à mes deux compagnons que nous n'avions pas pris le chemin le plus court pour aller à la gare Saint -Lazare.

— La gare Saint-Lazare ! fit-il ; ma foi, citoyen Dalbret, on voit bien que vous n'avez plus le pied parisien!... La gare Saint-Lazare est maintenant rue de Rivoli !

— Gomment! m'écriai-je, rue de Rivoli? Et moi qui demeure rue des Pyramides, je ne m'en serais pas aperçu ?

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— Vous avez aperçu les bâtiments des Tuileries, du Louvre, etc.. n'est-ce pas?

— Oui, certes.

— Eh bien, toutes les gares de la banlieue sont réunies dans l'espace occupé par ces anciens palais. Bien entendu on n'a pris que le rez-de-chaussée... Les étages contiennent toujours : musées, bibliothèque, etc., comme autrefois.

— Sauf le ministère des finances?... j'espère!...

— Ah ! sacrebleu ! fit mon gazier, je le crois bien !

Nous étions arrivés.

La place du Carrousel n'était plus qu'une vaste rotonde, vitrée ; on y pénétrait par le Louvre, par la rue de Rivoli, par les quais, par le jardin des Tuileries.

De là, dans toutes les directions, partaient les lignes de la banlieue, souterrainement mises en communication directe avec les stations de la petite et de la grande Ceinture.

Les autres gares, celles des grandes lignes, étaient surtout consacrées aux colis et aux marchandises ; un voyageur sans bagages pouvait, directement, partir du Carrousel pour Marseille ; mais, s'il avait des bagages, il devait se rendre à la gare de Lyon, où s'eilectuaient, aussi, les arrivages, ainsi que je l'avais constaté moi-même.

A. ce moment la cloche ayant appelé les voyageurs pour la ligne de Versailles, je serrai cordialement la main à mes deux compagnons et je les vis disparaître dans un vaste escalier, au fond duquel le train les attendait.

Un moment après, je me retrouvais sur la place

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du Palais-Royal ; et comme je remarquais qu'un énorme fourgon pénétrait dans la cour de la banque, j'eus la curiosité de le suivre pour savoir ce qu'il allait y déposer.

Il n'était pas le seul, du reste, d'autres étaient déjà rangés dans la cour,

Je ne tardai pas à apprendre que toutes les recettes des administrations, des services, des exploitations, étaient portées journellement à la Banque.

Et pendant une heure, je vis peser, basculer, puis placer dans un ascenseur des sacs de monnaie, or, argent, billon... puis, empiler des portefeuilles bourrés de billets ou de bons, ceux-ci classés d'avance, et rapidement comptés, grâce à un contrôle des plus ingénieux.

Les billets, en liasse, étaient placés dans une sorte de presse d'une sensibilité telle, que la pression une fois donnée, l'espace occupé par la liasse comprimée pouvait révéler la présence ou l'absence d'un seul billet, soit en excédent, soit en déficit sur le nombre accusé. Pour compléter le contrôle, la boîte à presse tarée elle-même était pesée.

Les deux opérations combinées donnaient un résultat d'une précision rare, à laquelle collaborait, d'ailleurs, la merveilleuse qualité du papier sur lequel étaient imprimés les billets de banque et les bons d'impôt.

A Paris, donc, comme dans les deux grandes villes que j'avais parcourues, la socialisation m'apparaissait complète, mais elle y avait revêtu une apparence de grandeur, due à l'immensité du mouvement, à la multiplicité des services, au nombre toujours croissant des habitants ; non pas que l'émi-

gratiun des régions vers Paris, se lût continuée comme autrefois; au contraire, il y avait eu un déplacement en sens inverse ; mais la population flottant", mais les séjours successifs et multipliés, aussi bien des étrangers que des régionaux, avaient considérablement augmenté ; d'où le mouvement tout à l'ait stupéfiant que je n'avais cessé de constater.

Aussi les hôtels étaient-ils plus nombreux que jamais; les restaurants, les cales, aussi luxueux, étaient plus confortables qu'autrefois, les théâtres toujours combles.

Plus encore que toutes les autres améliorations, celle des égouts avait donné à Paris la réputation d'être la ville la plus saine du monde.

Son service médical diurne et nocturne, organisé comme celui de Marseille, mais plus vaste encore ; le téléphone dans toutes les maisons ; l'approvisionnement de celles-ci par les wagons légers circulant au-dessus des toitures, traversant les rues sur des ponts de fer, merveilles de finesse et de légèreté.

Des jardins subitement créés, là où jadis des massifs de maisons obstruant l'air et la lumière combinaient leurs mutuelles puanteurs ; des circulations électriques desservant les rues et les boulevards où étincelaient éparpillés, dans des rez-de-chaussée élégants, les amoncellements de marchandises qui distinguaient jadis les grands magasins capitalistes, mais, cette fois épuisant la variété des produits, en séries symétriques, sans cesse recommençant pour s'épuiser encore, divisant ainsi la foule des acheteurs, lui évitant l'encombrement, et lui offrant le

choix multiple, dans la perfection de la spécialité.

Et toujours point de gouvernement I

Mais la sollicitude amie des agents du service public de la circulation, avec le petit bâton noir à la main, et leur bande rouge à la casquette.

Paris, ainsi que me l'avait dit Santeny, était resté Paris, et resterait Paris, c'est-à-dire une pompe aspirante de l'or étranger; la vie de Paris étant une marchandise que Ton ne pouvait acquérir et consommer qu'au lieu môme de sa production.

On venait la chercher. On ne l'exportait pas. On la consommait sur place en échange d'une importation d'or.

Et puis comment s'étonner ?

Paris, dans la région numérotée « première » avait apporté ses 3 millions d'êtres pour composer une population totale confinant les 6 millions, et, cela, sur un territoire dépassant d'à peine 300 kilomètres carrés la surface de la Belgique, et de plus d'un demi-million la population de celle-ci.

La sixième région, la région lyonnaise, où j'avais vu tant de mouvement, n'était elle-même plus rien auprès de la première, car celle-ci avec son réseau de voie ferrée deux fois plus étendu, avec sa population deux fois plus considérable (la densité de la sixième région étant 84, alors que celle de la première dépassait 192 habitants par kilomètre carré), offrait nécessairement un champ plus vaste aux échanges, et, en outre, par l'attraction de la grande ville, appelant et rejetant incessamment des populations entières, à qui les tarifs par zone avaient facilité les voyages, elle décuplait, entre les régions, la

production et la consommation, sans dépeupler les campagnes.

Et j'éprouvais une joie infinie à trouver Paris socialisé, encore plus beau que je ne l'avais rêvé.

Après mes études de la grande cité, aussi attachantes dans leurs vues d'ensemble quelles étaient séduisantes dans les détails de leur analyse, j'avais vaulu connaître l'organisation du ressort central, dont la fonction était de réunir, d'abord, de répandre ensuite tous les renseignements statistiques propres à éclairer la production sur les besoins de la consommation, et la consommation sur la situation de la production.

Je me rapprochai donc du conseil général de statistique de la collectivité française, que, par abréviation on appelait, plus simplement, le conseil général.

Dès mes premiers pas je me trouvai en pays de connaissance.

Il y avait là Malon, Guesde, Duc-Quercy Fournière, Rouanet, Drumont, Mores, etc.. au milieu d'une majorité de noms nouveaux, car le conseil général était composé de cinquante-quatre membres.

Malon rayonnait avec son sourire placide et bon. Guesde s'agitait, comme à son habitude, guignant l'Allemagne, espérant toujours une lin qui ne venait pas.

Houanet entretenait avec Fourniôres une de ces discussions «de mots » qui n'en finissaient plus; pendant que Duc-Quercy, toujours rêveur, souriait dans sa barbe noire.

Drumont cherchait encore le juif et ne le trouvait plus; mais il continuait à surveiller les catholiques.

Quant à Mores, toujours aussi chevaleresque, il triomphait du crédit gratuit, assurant que cela aurait suffi pour tuer le capital juif.., l'autre n'ayant jamais été nuisible!... Seulement, ajoutait-il, puisque la révolution avait emporté les deux... fiât voluntas sua !

Son seul chagrin était de ne plus avoir à dévorer aucune espèce de Clemenceau.

Rochefort n'était pas du conseil. 11 n'avait pas voulu d'un mandat, qui aurait gêné son indépendance. 11 voulait avoir le droit « d'engueuler » ceux qui seraient par trop embêtants.

Mais il n'en continuait pas moins à raconter, dans son journal, les histoires les plus désopilantes sur les gouvernants du temps passé. On lui avait donné à feuilleter les monceaux de documents recueillis parmi les ruines des palais ou des maisons que la dynamite avait pulvérisés, et chaque jour il en tirait des choses extraordinaires.

Guesde, ce jour-là, me paraissait contrarié.

— Qu'est-ce qui vous chagrine, lui dis-je, est-ce que tout ne marche pas à souhait?

— Oh ! ce n'est pas cela, fit-il, mais on vient de tirer au sort le délégué de semaine, celui qui doit « recevoir » les représentants des nations étrangères... mon nom est sorti et rien ne m'exaspère plus que cette sacrée besogne...

— Pourquoi cela?

— Pourquoi? parce qu'il faut parler un quart d'heure pour ne rien dire... et parce que, souvent mon pied s'exprimerait beaucoup mieux que ma langue !

Un moment après j'avais rejoint Drumont.

— Eh bien, lui dis-je, faites-vous beaucoup de statistique?

— Ma foi, personnellement, j'en fais le moins possible... le conseil général est d'ailleurs très monotone... on ne se disputepresquepas... heureusement ce qui me distrait un peu, moi, c'est quand je suis de semaine... là au moins je puis discourir avec le représentant de la Russie et nous nous entendons fort bien, je vous assure.

— Le hasard des révolutions ! lui répondis-je en souriant.

On le voit, Guesde etDrumontétaient comme jadis absolument d'accord.

Mais cela était de peu d'importance.

Au conseil général on pouvait avoir des opinions différentes sans que cela nuisît, en quoi que ce fût, à l'accomplissement de fonctions tracées par les contrats sociaux.

N'ayant pas à gouverner ; n'ayant rien à décréter ; ayant seulement à coordonner les renseignements et à leur donner un caractère authentique, le conseil général ne pouvait tomber dans des querelles personnelles ; ce qui gouvernait réellement la collectivité, c'était la force des choses, c'est-à-dire la quantité des besoins et la nécessité de les satisfaire, double mouvement dans lequel chacun trouvait son existence assurée.

322 si...

Tout était là.

J'avais vu la région résumant les intérêts des communes.

.l'avais vu la commune organisant la sécurité de l'individu et tranchant les difficultés qui pouvaient naître entre eux.

La solidarité dans l'indépendance était donc pleinement réalisée, et la socialisation collective de la France était définitivement fondée.

Au moment de quitter rilôtel-de-Yille, j'étais allé serrer la main à Malon.

— Et Jourde, et Baudin, et Gluseret, et Lafargue, et Boyer, et Ferroul, et Roche, lui demandai-je, comment se fait-il que je ne les retrouve pas ici?

— Ils sont répartis parmi les différents conseils des dix-huit régions, me dit-il en souriant ; ils ont préféré cela...

En descendant le grand escalier, je rencontrai Santeny.

— Ah! me dit-il, je te trouve à point ; je viens de te laisser un mot à la maison. Attends-moi une minute, le temps de déposer ce pli pour le conseil général.

Il entra et ressortit presque aussitôt, en continuant :

— C'est notre relevé de quinzaine pour la première région... et maintenant écoute-moi :

La rupture est faite ; le duc a refusé d'aller s'enterrer sur les bords de la Saône. Il va partir avec Jacques et Diane, pour aller habiter la zone neutre.

— De quel côté ?

SI . • . <j£ô

— Aux environs de Belfort...

— D'où vient ce choix?

— Ah ! d'où vient? tu as suivi les journaux depuis quelques jours?

— Oui...

— Tu as dû remarquer, alors, les commentaires publiés sur ce qui se passe en Belgique ?

— Oui.

— Qu'en penses-tu ?

— Ma foi ! je pense que nos frères de Belgique ont une très grande envie de mêler leur cotisation emphytéotique à celle de la collectivité française, parce qu'ils se sont aperçus que les vingt-neuf mille kilomètres carrés de leur territoire, ayant à supporter, seuls, leurs 350 ou 400 millions de dépenses budgétaires, il en résultait une charge moyenne de 78 francs pour leur hectare agricole, alors que chez nous cette charge moyenne n'est que de 27 fr. 50 environ. En entrant dans notre grande collectivité, ils allégeraient leurs charges, et, ce qui est assez curieux, ils diminueraient les nôtres.

— C'est bien ce que disent leurs journaux, et nos feuilles régionales le reproduisent.

— Quel mal vois-tu donc à cela ?

— Le voici. Pendant que notre presse propage les idées que tu viens de résumer, elle oublie — à tort à mon avis — de faire connaître ce que disent les journaux allemands. Or, ceux-ci prétendent que nous nous entendons avec les Belges et que leur propagande est au fond une invite directe à l'Alsace- Lorraine de se détacher de l'Allemagne...

— Mais sapristi ! répliquai-je, la collectivité belge

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