AVANT-PROPOS
Visiblement, lui de même cherchait à me parler, mais sans doute ne savait-il pas le français. Le train traversait des vergers que bordait la Seine ; et, comme on était au printemps, la campagne était toute fleurie. A la fin, dans un grand effort, et se penchant vers moi :
— A very nice country to fight for , dit-il.
Les larmes me montèrent aux yeux. Mais il ne put savoir, parce que je ne pus l’exprimer en anglais, combien m’avait ému sa simple phrase.
Jeunes écoliers français, apprenez vite l’anglais; jeunes Anglais, apprenez tôt notre langue, pour ne pas rester cois, comme je fis, hélas, et bien péniblement, ce jour là.
André Gide.
(fragments)
J’avais six ans quand, en 1876, nous quittâmes la rue Médicis. Notre nouvel appartement, 2 rue de Tournon, au second étage, formait angle avec la rue St-Sulpice, sur quoi donnaient les fenêtres de la bibliothèque de mon père ; celles de ma chambre ouvraient sur une grande cour. Je me souviens surtout du vestibule, parce que je m’y tenais le plus souvent, lorsque je n’étais pas à l’école ou dans ma chambre, et que maman, lasse de me voir tourner auprès d’elle, me conseillait d’aller jouer 10 « avec mon ami Pierre », c’est-à-dire tout seul. Le tapis bariolé de ce vestibule présentait de grands dessins géométriques parmi lesquels il était on ne peut plus amusant de jouer aux billes avec le fameux ami Pierre.
Un petit sac de filet contenait les plus belles billes, qu’une à une l’on m’avait données et que je ne mêlais pas aux vulgaires. Il en était que je ne pouvais manier sans être à neuf ravi par leur beauté : une petite en particulier, d’agathe noire 20 avec un équateur et des tropiques blancs; une
autre, translucide, en cornaline, couleur d’écaille claire, dont je me servais pour caler. Et puis, dans un gros sac de toile, tout un peuple de billes grises qu’on gagnait, qu’on perdait, et qui servaient d’enjeu lorsque plus tard je pus trouver de vrais camarades avec qui jouer.
Un autre jeu dont je raffolais, c’est cet instrument de merveilles qu’on appelle kaléidoscope: une sorte de lorgnette qui, dans l’extrémité opposée io à celle de l’œil, propose au regard une toujours changeante rosace, formée de mobiles verres de couleur emprisonnés entre deux feuilles transparentes. L’intérieur de la lorgnette est tapissé de miroirs où se multiplie symétriquement la fantasmagorie des verres que déplace entre les deux feuilles le moindre mouvement de l’appareil. Le changement d’aspect des rosaces me plongeait dans un ravissement indicible. Je revois encore avec précision la couleur, la forme des verroteries : le 20 morceau le plus gros était un rubis clair ; il avait forme triangulaire; son poids l’entraînait d’abord et par-dessus l’ensemble qu’il bousculait. Il y avait un grenat très sombre à peu près rond; une améthyste en lame de faux ; une topaze dont je ne revois plus que la couleur ; un saphir et trois petits débris mordorés. Ils n’étaient jamais tous ensemble sur scène ; certains restaient cachés complètement ; d’autres à demi, dans les coulisses, de l’autre côté des miroirs; seul le rubis, trop 30 important, ne disparaissait jamais tout entier.
jours d’enfance 9
Mes cousines qui partageaient mon goût pour ce jeu, mais s’y montraient moins patientes, secouaient à chaque fois l’appareil afin d’y contempler un changement total. Pour moi, je ne procédais pas de même : sans quitter la scène des yeux, je tournais le kaléidoscope doucement, doucement, admirant la lente modification de la rosace. Parfois l’insensible déplacement d’un des éléments entraînait des conséquences bouleversantes. J’étais autant intrigué qu’ébloui, et bientôt voulus forcer io l’appareil à me livrer son secret. Je débouchai le fond, dénombrai les morceaux de verre, et sortis du fourreau de carton trois miroirs ; puis les remis, mais, avec eux, plus que trois ou quatre verroteries. L’accord était pauvret ; les changements ne causaient plus de surprise; mais comme on suivait bien les parties ! comme on comprenait bien le pourquoi du plaisir !
Puis le désir me vint de remplacer les petits morceaux de verre par les objets les plus bizarres : 20 un bec de plume, une aile de mouche, un bout d’allumette, un brin d’herbe. C’était opaque, plus féerique du tout, mais, à cause des reflets dans les miroirs, d’un certain intérêt géométrique... Bref, je passais des heures et des jours à ce jeu. Je crois que les enfants d’aujourd’hui l’ignorent, et c’est pourquoi j’en ai si longuement parlé.
Les autres jeux de ma première enfance, patiences, décalcomanies, constructions, étaient tous des jeux solitaires. Je n’avais aucun camarade... 30
Si pourtant; j’en revois bien un; mais hélas! ce n’était pas un camarade de jeu : lorsque Marie me menait au Luxembourg, j’y retrouvais un petit garçon de mon âge, délicat, doux, tranquille, et dont le blême visage était à demi caché par de grosses lunettes, si sombres que, derrière les verres, on ne pouvait rien distinguer. Je ne me souviens plus de son nom, et peut-être que je ne l’ai jamais su. Nous l’appelions Mouton, à cause 10 de sa petite pelisse en toison blanche.
— Mouton, c’est vrai que vous avez mal aux yeux? (Je crois bien que je ne le tutoyais pas.)
— Le médecin dit qu’ils sont malades.
— Montrez-les.
Alors il avait soulevé les vilains verres, et son pauvre regard clignotant, incertain, douloureux, m’était entré dans le cœur.
Ensemble nous ne jouions pas ; je ne me souviens pas que nous fissions autre chose que de nous 20 promener, la main dans la main, sans rien dire.
Cette première amitié dura peu de temps-. Mouton cessa bientôt de venir. Ah ! que le Luxembourg alors me parut vide !... Mais mon vrai désespoir commença lorsque je compris que Mouton devenait aveugle. Marie avait rencontré la bonne du petit dans le quartier et racontait à ma mère sa conversation avec elle; elle parlait à voix basse pour que je n’entende pas ; mais je surpris ces quelques mots : « Il ne peut déjà plus 30 retrouver sa bouche ! » Phrase absurde assurément,
jours d’enfance II
car il n’est nul besoin de la vue pour trouver sa bouche sans doute, et je le pensai tout aussitôt — mais qui me consterna néanmoins. Je m’en allai pleurer dans ma chambre, et durant plusieurs jours m’exerçai à demeurer longtemps les yeux fermés, à circuler sans les ouvrir, à m’efforcer de ressentir ce que Mouton devait éprouver.
Accaparé par la préparation de son cours, mon père ne s’occupait guère de moi. Il passait la plus grande partie du jour enfermé dans un vaste io cabinet de travail un peu sombre, où je n’avais accès que lorsqu’il m’invitait à y venir. C’est d’après une photographie que je revois mon père, avec une barbe carrée, des cheveux noirs, assez longs et bouclés ; sans elle je n’aurais gardé souvenir que de sa grande douceur. Ma mère m’a dit plus tard que ses collègues l’avaient surnommé «Vir probus » ; et j’ai su par l’un d’eux que souvent on recourait à son conseil.
Je ressentais pour mon père une vénération un 20 peu craintive, qu’aggravait la solennité de ce lieu. J’y entrais comme dans un temple; dans la pénombre se dressait le tabernacle de la bibliothèque ; un épais tapis de ton riche et sombre étouffait le bruit de mes pas. Il y avait un lutrin près d’une des deux fenêtres; au milieu de la pièce, une énorme table couverte de livres et de papiers. Mon père allait chercher un gros livre, quelque Coutume de Bourgogne ou de Normandie, pesant
in-folio qu’il ouvrait sur le bras d’un fauteuil pour épier avec moi de feuille en feuille jusqu’où persévérait le travail d’un insecte rongeur. Le jurisconsulte, en consultant un vieux texte, avait admiré ces petites galeries clandestines et s’était dit : « Tiens ! cela amusera mon enfant ». Et cela m’amusait beaucoup, à cause aussi de l’amusement qu’il paraissait lui-même y prendre.
Mais le souvenir du cabinet de travail est resté io lié surtout à celui des lectures qu’il m’y faisait. Mon père avait à ce sujet des idées très particulières que n’avait pas épousées ma mère ; et souvent je les entendais discuter sur la nourriture qu’il convient de donner au cerveau d’un petit enfant. De semblables discussions étaient soulevées parfois au sujet de l’obéissance, ma mère restant d’avis que l’enfant doit se soumettre sans chercher à comprendre, mon père gardant toujours une tendance à tout m’expliquer. Je me souviens fort 20 bien qu’alors ma mère comparait l’enfant que j’étais au peuple hébreu, et protestait qu’avant de vivre dans la grâce il était bon d’avoir vécu selon la loi. Je pense aujourd’hui que ma mère était dans le vrai ; n’empêche qu’en ce temps je restais vis-à-vis d’elle dans un état d’insubordination fréquente et de continuelle discussion, tandis que, sur un mot, mon père eût obtenu de moi tout ce qu’il eût voulu. Je crois qu’il cédait au besoin de son cœur plutôt qu’il ne suivait une théorie, lorsqu’il ne proposait 30 à mon amusement ou à mon admiration rien qu’il
jours d’enfance 13
ne pût aimer ou admirer lui-même. La littérature enfantine française ne présentait alors guère que des inepties, et je pense qu’il eût souffert s’il avait vu entre mes mains tel livre qu’on y mit plus tard, de Madame de Ségur par exemple — où je pris, je l’avoue, et comme à peu près tous les enfants de ma génération, un plaisir assez vif, mais stupide — un plaisir non plus vif heureusement que celui que j’avais pris d’abord à écouter mon père me lire des scènes de Molière, des passages de 10 l’Odyssée, la farce de Pathelin, les aventures de Sindbad ou celles d’ Ali-Baba, et quelques bouffonneries de la Comédie Italienne, telles qu’elles sont rapportées dans les Masques de Maurice Sand, livre où j’admirais aussi les figures d’Arlequin, de Colombine, de Polichinelle ou de Pierrot, après que, par la voix de mon père, je les avais entendus dialoguer.
Le succès de ces lectures était tel, et mon père poussait si loin sa confiance, qu’il entreprit un jour 20 le début du livre de Job. C’était une expérience à laquelle ma mère voulut assister : aussi n’eut-elle pas lieu dans la bibliothèque ainsi que les autres, mais dans un petit salon où l’on se sentait chez elle plus spécialement. Je ne jurerais pas, naturellement, que j’aie compris d’abord la pleine beauté du texte sacré ! Mais cette lecture, il est certain, fit sur moi l’impression la plus vive, aussi bien par la solennité du récit que par la gravité de la voix de mon père et l’expression du visage de ma mère, 30
qui tour à tour gardait les yeux fermés pour marquer ou protéger son pieux recueillement, et ne les rouvrait que pour porter sur moi un regard chargé d’amour, d’interrogation et d’espoir.
Certains beaux soirs d’été, quand nous n’avions pas soupe trop tard et que mon père n’avait pas trop de travail, il demandait :
— Mon petit ami vient-il se promener avec moi ?
Il ne m’appelait jamais autrement que « son io petit ami ».
— Vous serez raisonnables, n’est-ce pas? disait ma mère. Ne rentrez pas trop tard.
J’aimais sortir avec mon père; et comme il s’occupait de moi rarement, le peu que je faisais avec lui gardait un aspect insolite, grave et quelque peu mystérieux qui m’enchantait aussitôt.
Tout en jouant à quelque jeu de devinette ou d’homonymes, nous remontions la rue de Tournon, puis traversions le Luxembourg, ou suivions cette 20 partie du Boulevard Saint-Michel qui le longe, jusqu’au second jardin, près de l’Observatoire. Dans ce temps les terrains qui font face à l’École de Pharmacie n’étaient pas encore bâtis ; l’École même n’existait pas. Au lieu des maisons à six étages, il n’y avait là que baraquements improvisés, échoppes de fripiers, de revendeurs et de loueurs de vélocipèdes. L’espace asphalté, ou macadamisé, je ne sais, qui borde ce second Luxembourg, servait de piste aux amateurs ; juchés sur ces étranges
jours d’enfance 15
et paradoxaux instruments, qu’ont remplacés les bicyclettes, ils viraient, passaient et disparaissaient dans le soir. Nous admirions leur hardiesse, leur élégance. A peine encore distinguait-on la monture et la roue d’arrière minuscule où reposait l’équilibre de l’aérien appareil. La svelte roue d’avant se balançait ; celui qui la montait semblait un être fantastique. La nuit tombait, exaltant les lumières, un peu plus loin, d’un café-concert, dont les musiques nous attiraient. On ne voyait pas les 10 becs de gaz eux-mêmes, mais, par-dessus la palissade, l’étrange illumination des marronniers. On s’approchait. Les planches n’étaient pas si bien jointes qu’on ne pût, par-ci par-là, en appliquant l’œil, glisser entre-deux le regard : je distinguais, par-dessus la grouillante et sombre masse des spectateurs, l’émerveillement de la scène, sur laquelle une divette venait débiter des fadeurs.
Nous avions parfois encore le temps, pour rentrer, de retraverser le grand Luxembourg. Bientôt 30 un roulement de tambour en annonçait la fermeture. Les derniers promeneurs, à contre-gré, se dirigeaient vers les sorties, talonnés par les gardes, et les grandes allées qu’ils désertaient s’emplissaient derrière eux de mystère. Ces soirs-là je m’endormais ivre d’ombre, de sommeil et d’étrangeté.
Quand j’eus atteint ma cinquième année, mes parents me firent suivre des cours enfantins chez Mademoiselle Fleur et chez Madame Lackerbauer.
l6 SI LE GRAIN NE MEURT ...
Mademoiselle Fleur habitait rue de Seine. Tandis que les petits, dont j’étais, pâlissaient sur les alphabets, ou sur des pages d’écriture, les grands — ou plus exactement : les grandes (car au cours de Mademoiselle Fleur fréquentaient bien des grandes filles, mais seulement des petits garçons) — s’agitaient beaucoup autour des répétitions d’une représentation à laquelle devaient assister les familles. On préparait un acte des 10 Plaideurs ; les grandes essayaient des fausses barbes et je les enviais d’avoir à se costumer; rien ne devait être plus divertissant.
De chez Madame Lackerbauer, je ne me rappelle qu’une machine de Ramsden, une vieille machine électrique, qui m’intriguait furieusement avec son disque de verre où de petites plaques de métal étaient collées, et une manivelle pour faire tourner le disque ; à quoi il était défendu de toucher « expressément sous peine de mort » comme disent cer- 20 taines pancartes sur des poteaux de transmission. Un jour la maîtresse avait, voulu faire fonctionner la machine; tout autour les enfants formaient un grand cercle, très écarté parce qu’on avait grand peur ; on s’attendait à voir foudroyer la maîtresse ; et certainement elle tremblait un peu en approchant d’une boule de cuivre, à l’extrémité de l’appareil, son index replié. Mais pas la moindre étincelle n’avait jailli. Ah ! l’on était bien soulagé.
J’avais sept ans quand ma mère crut devoir 30 ajouter aux cours de Mademoiselle Fleur et de
jours d’enfance 17
Madame Lackerbauer les leçons de piano de Mademoiselle de Gœcklin. On sentait chez cette innocente personne peut-être moins de goût pour les arts qu’un grand besoin de gagner sa vie. Elle était toute fluette, et pâle comme sur le point de se trouver mal. Je crois qu’elle ne devait pas manger à sa faim.
Quand j’avais été bien docile, Mademoiselle de Gœcklin me faisait cadeau d’une image qu’elle sortait d’un petit manchon. L’image, en elle-même, 10 eût pu me paraître ordinaire et j’en aurais presque fait fi ; mais elle était parfumée ; extraordinairement parfumée — sans doute en souvenir du manchon; je la regardais à peine; je la humais; puis la collais dans un album, à côté d’autres images que les grands magasins donnaient aux enfants de leur clientèle, mais qui, elles, ne sentaient rien. J’ai rouvert l’album dernièrement pour amuser un petit neveu : les images de Mademoiselle de Gœcklin embaument encore ; 20 elles ont embaumé tout l’album.
Après que j’avais fait mes gammes, mes arpèges, un peu de solfège, et ressassé quelque morceau des « bonnes traditions du pianiste », je cédais la place à ma mère. Je crois que c’est par modestie que maman ne jouait jamais seule; mais à quatre mains, comme elle y allait ! C’était d’ordinaire quelque partie d’une symphonie de Haydn, et de préférence le finale qui, pensait-elle, comportait moins d’expression à cause du mouvement rapide, 30
l8 SI LE GRAIN NE MEURT . . .
qu’elle précipitait encore en approchant de la fin ; elle comptait à haute voix d’un bout à l’autre du morceau.
Quand je fus un peu plus grand, Mademoiselle de Gœcklin ne vint plus; j’allai prendre les leçons chez elle. C’était un tout petit appartement où elle vivait avec une sœur plus âgée, infirme ou un peu simple d’esprit, dont elle avait la charge. Dans la première pièce, qui devait servir de salle 10 à manger, se trouvait une volière pleine de bengalis ; dans la seconde pièce le piano ; il avait des notes étonnamment fausses dans le registre supérieur, ce qui modérait mon désir de prendre la haute de préférence, lorsque nous jouions à quatre mains. Mademoiselle de Gœcklin, qui comprenait sans peine ma répugnance, disait alors d’une voix plaintive, abstraitement, comme un ordre discret qu’elle eût donné à un esprit : « Il faudra faire venir l’accordeur. » Mais l’esprit ne faisait pas la 20 commission.
Mes parents avaient pris coutume de passer les vacances d’été dans le Calvados, à la Roque- Baignard, cette propriété qui revint à ma mère au décès de ma grand’mère Rondeaux. Les vacances de nouvel an, nous les passions à Rouen dans la famille de ma mère; celles de Pâques, à Uzès auprès de ma grand’mère paternelle.
Rien de plus différent que ces deux familles ; rien de plus différent que ces deux provinces de
jours d’enfance 19
France, qui conjuguent en moi leurs contradictoires influences. Souvent je me suis persuadé que j’avais été contraint à l’œuvre d’art, parce que je ne pouvais réaliser que par elle l’accord de ces éléments trop divers, qui sinon fussent restés à se combattre, ou tout au moins à dialoguer en moi. Sans doute ceux-là seuls sont capables d’affirmations puissantes, que pousse en un seul sens l’élan de leur hérédité. Au contraire les produits de croisement, en qui coexistent et grandissent, en se neutralisant, 10 des exigences opposées, c’est parmi eux je crois que se recrutent les arbitres et les artistes. Je me trompe fort si les exemples ne me donnent raison.
La maison de mes parents faisait angle entre la rue de Crosne et la rue de Fontenelle. Elle ouvrait sa porte cochère sur celle-là ; sur celle-ci le plus grand nombre de ses fenêtres. Elle me paraissait énorme ; elle l’était. Il y avait en bas, en plus du logement du concierge, de la cuisine, de l’écurie, de la remise, un magasin pour les « rouenneries » que fabriquait 20 mon oncle à son usine du Houlme, à quelques kilomètres de Rouen. Et à côté du magasin, ou plus proprement de la salle du dépôt, il y avait un petit bureau, dont l’accès était également défendu aux enfants, et qui du reste se défendait bien tout seul par son odeur de vieux cigare, son aspect fastidieux et rébarbatif. Mais combien la maison, par contre, était aimable !
Dès l’entrée, la clochette au son doux et grave semblait vous souhaiter bon accueil. Sous la 30
voûte, à gauche, la concierge, de la porte vitrée de sa loge exhaussée de trois marches, vous souriait. En face s’ouvrait la cour, où de décoratives plantes vertes, dans des pots alignés contre le mur du fond, prenaient l’air, et, avant d’être ramenées dans la serre du Houlme, d’où elles venaient et où elles allaient refaire leur santé, se reposaient à tour de rôle de leur service d’intérieur. Ah ! que cet intérieur était tiède, moite, discret et quelque peu io sévère, mais confortable, honnête et plaisant. La cage d’escalier prenait jour par en bas sous la voûte, et tout en haut par un toit vitré. A chaque palier, de longues banquettes de velours vert, sur lesquelles il faisait bon s’étendre à plat ventre pour lire. Mais combien on était mieux encore, entre le second étage et le dernier, sur les marches mêmes, que couvrait un tapis chiné noir et blanc, bordé de larges bandes rouges. Du toit vitré tombait une riche lumière tamisée, tranquille ; la 20 marche au-dessus de celle sur laquelle j’étais assis me servait d’appuie-coude, de pupitre et lentement me pénétrait le côté...
J’écrirai mes souvenirs comme ils viennent, sans chercher à les ordonner. Tout au plus les puis-je grouper autour des lieux et des êtres ; ma mémoire ne se trompe pas souvent de place : mais elle brouille les dates; je suis perdu si je m’astreins à de la chronologie. A reparcourir le passé, je suis comme quelqu’un dont le regard n’appré- 30 cierait pas bien les distances et parfois reculerait
JOURS d’enfance 21
extrêmement ce que l’examen reconnaîtra beaucoup plus proche. C’est ainsi que je suis resté longtemps convaincu d’avoir gardé le souvenir de l’entrée des Prussiens à Rouen.
C’est la nuit. On entend la fanfare militaire, et du balcon de la rue de Crosne où elle passe on voit les torches résineuses fouetter d’inégales lueurs les murs étonnés des maisons...
Ma mère à qui, plus tard, j’en reparlai, me persuada que d’abord en ce temps j’étais beaucoup trop jeune pour en avoir gardé quelque souvenir que ce soit ; qu’au surplus jamais un Rouennais, ou en tout cas aucun de ma famille, ne se serait mis au balcon pour voir passer fût-ce Bismarck ou le roi de Prusse lui-même, et que, si les Allemands avaient organisé des cortèges, ceux-ci eussent défilé devant des volets clos. Certainement mon souvenir devait être des « retraites aux flambeaux » qui, tous les samedis soir, remontaient ou descendaient la rue de Crosne, après que les Allemands avaient depuis longtemps déjà vidé la ville.
— C’était là ce que nous te faisions admirer du balcon, en te chantant, te souviens-tu :
Zim laï la! Zim IcCi la!
Les beaux militaires!
Et soudain je reconnaissais aussi la chanson.
Il en est de même de ce bal rue de Crosne, que ma mémoire s’est longtemps obstinée à placer du temps de ma grand’mère — qui mourut en 73,
alors que je n’avais pas quatre ans. Il s’agit évidemment d’une soirée que mon oncle et ma tante donnèrent trois ans plus tard à la majorité de leur fille :
Je suis déjà couché, mais une singulière rumeur, un frémissement du haut en bas de la maison, joints à des vagues harmonieuses, écartent de moi le sommeil. Sans doute ai-je remarqué dans la journée des préparatifs. Sans doute l’on m’a io dit qu’il y aurait un bal ce soir-là. Mais, un bal, sais-je ce que c’est? Je n’y avais pas attaché d’importance et m’étais couché comme les autres soirs. Mais cette rumeur à présent... J’écoute; je tâche de surprendre quelque bruit plus distinct, de comprendre ce qui se passe. Je tends l’oreille. A la fin, n’y tenant plus, je me lève, sors de la chambre à tâtons dans le couloir sombre et, pieds nus, gagne l’escalier plein de lumière. Ma chambre est au troisième étage. Les vagues de sons mon- 20 tent du premier ; il faut aller voir ; et à mesure que de marche en marche je me rapproche, je distingue des bruits de voix, des froissements d’étoffe, des chuchotements et des rires. Rien n’a l’air coutumier ; il me semble que je vais être initié tout à coup à une autre vie, mystérieuse, différemment réelle, plus brillante et plus pathétique, et qui commence seulement lorsque les petits enfants sont couchés. Les couloirs du second tout emplis de nuit sont déserts ; la fête 30 est au-dessous. Avancerai-je encore ? On va me
jours d’enfance 23
voir. On va me punir de ne pas dormir, d’avoir vu... Je passe ma tête à travers les fers de la rampe... Précisément des invités arrivent, un militaire en uniforme, une dame toute en rubans, toute en soie ; elle tient un éventail à la main ; le domestique, mon ami Victor, que j'e ne reconnais pas d’abord à cause de ses culottes et de ses bas blancs, se tient devant la porte ouverte du premier salon et introduit... Tout à coup quelqu’un bondit vers moi ; c’est Marie, ma bonne, qui comme moi 10 tâchait de voir, dissimulée un peu plus bas au premier angle de l’escalier. Elle me saisit dans ses bras ; je crois d’abord qu’elle va me reconduire dans ma chambre, m’y enfermer; mais non, elle veut bien me descendre, au contraire, jusqu’à l’endroit où elle était, d’où le regard cueille un petit brin de la fête. A présent j’entends parfaitement bien la musique. Au son des instruments que je ne puis voir, des messieurs tourbillonnent avec des dames parées qui toutes sont beaucoup 20 plus belles que celles du milieu du jour. La musique cesse ; les danseurs s’arrêtent ; et le bruit des voix remplace celui des instruments. Ma bonne va m’emmener, mais à ce moment une des belles dames, qui se tenait debout, appuyée près de la porte, et s’éventait, m’aperçoit; elle vient à moi, m’embrasse et rit parce que je ne la reconnais pas. C’est évidemment cette amie de ma mère que j’ai vue encore ce matin même ; mais tout de même je ne suis pas bien sûr que ce soit tout à fait elle, 30
elle réellement... Et quand je me retrouve dans mon lit j’ai les idées toutes brouillées et je pense, avant de sombrer dans le sommeil, confusément : il y a la réalité et il y a les rêves ; et puis il y a une seconde réalité.
La croyance indistincte, indéfinissable, à je ne sais quoi d’autre à côté du réel, du quotidien, de l’avoué, m’habita durant nombre d’années; et je ne suis pas sûr de n’en pas retrouver en moi, 10 encore aujourd’hui, quelques restes. Rien de commun avec les contes de fées, de goules ou de sorcières; peut-être plutôt avec ceux d’Hoffmann ou d’Andersen. Pourtant je ne les connaissais pas encore. Non, je crois bien qu’il y avait plutôt là un maladroit besoin d’épaissir la vie — besoin que la religion, plus tard, serait habile à contenter; et une certaine propension, aussi, à supposer le clandestin. C’est ainsi qu’après la mort de mon père, si grand garçon que je fusse déjà, n’allai-je 20 pas m’imaginer qu’il n’était pas mort pour de vrai ! ou du moins — comment exprimer cette sorte d’appréhension — qu’il n’était mort qu’à notre vie ouverte et diurne, mais que de nuit, secrètement, alors que je dormais, il venait retrouver ma mère. Durant le jour mes soupçons se maintenaient incertains, mais je les sentais se préciser et s’affirmer, le soir, immédiatement avant de m’endormir. Je ne cherchais pas à percer le mystère ; je sentais que j’eusse empêché tout net ce que 30 j’eusse essayé de surprendre: assurément j’étais
jours d’enfance 25
trop jeune encore, et ma mère me répétait trop souvent et à propos de trop de choses : Tu comprendras plus tard — mais certains soirs, en m’abandonnant au sommeil, il me semblait vraiment que je cédais la place.
Je reviens à la rue de Crosne.
Au second étage, à l’extrémité d’un couloir sur lequel ouvrent les chambres, se trouve la salle d’études, plus confortable, plus intime que les grands salons du premier, de sorte que ma mère 10 s’y tient et m’y retient de préférence. Une grande armoire formant bibliothèque en occupe le fond. Les deux fenêtres ouvrent sur la cour ; l’une d’elles est double et entre les deux châssis fleurissent dans des pots, sur des soucoupes, des crocus, des hyacinthes et des tulipes du duc de Thol. Des deux côtés de la cheminée, deux grands fauteuils de tapisserie, ouvrage de ma mère et de mes tantes ; dans l’un d’eux ma mère est assise. Mademoiselle Shackleton, sur une chaise de reps grenat et 20 d’acajou, près de la table, s’occupe à un ouvrage de broderie sur filet. Le petit carré de filet que veut agrémenter son travail est tendu sur un cadre de métal ; c’est un arachnéen réseau à travers lequel court l’aiguille. Elle consulte parfois un modèle où les dessins de fil sont marqués en blanc sur fond bleu. Ma mère regarde à la fenêtre et dit :
— Les crocus sont ouverts : il va faire beau.
Mademoiselle Shackleton la reprend doucement. 30
— Juliette, vous serez toujours la même: c’est parce qu’il fait déjà beau que les crocus se sont ouverts ; vous savez bien qu’ils ne prennent pas les devants.
Anna Shackleton ! Je revois votre calme visage, votre front pur, votre bouche un peu sévère, vos souriants regards qui versèrent tant de bonté sur mon enfance... Je voudrais, pour parler de vous, inventer des mots plus vibrants, plus respectueux io et plus tendres. Raconterai-je un jour votre modeste vie? Je voudrais que, dans mon récit, cette humilité resplendisse, comme elle resplendira devant Dieu le jour où seront abaissés les puissants, où seront magnifiés les humbles. Je ne me suis jamais senti grand goût pour portraire les triomphants et les glorieux de ce monde, mais bien ceux dont la plus vraie gloire est cachée.
C’est proprement comme gouvernante de ma mère que Mademoiselle Shackleton entra dans 20 notre famille. Ma mère allait bientôt atteindre l’âge d’être mariée ; il parut à plus d’un qu’Anna Shackleton, encore jeune elle-même, et de plus extrêmement jolie, pourrait faire tort à son élève. La jeune Juliette Rondeaux était du reste, il faut le reconnaître, un sujet quelque peu décourageant. Non seulement elle se retirait sans cesse, et s’effaçait chaque fois qu’il aurait fallu briller; mais encore ne perdait-elle pas une occasion de pousser en avant Mademoiselle Anna, pour qui elle s’était
jours d’enfance 27
éprise d’une amitié très vive. Juliette ne supportait pas d’être la mieux mise ; tout la choquait, de ce qui marquait sa situation, sa fortune, et les questions de préséance entretenaient une lutte continuelle avec sa mère et surtout avec Claire sa sœur aînée.
Ma grand’mère n’était point dure, assurément ; mais, sans être précisément entichée, elle gardait un vif sentiment des hiérarchies. On retrouvait ce sentiment chez sa fille Claire, mais qui n’avait pas sa bonté — qui même n’avait pas beaucoup d’autres 10 sentiments que celui-là, et s’irritait à ne le retrouver point chez sa sœur ; elle rencontrait, à la place, un instinct, sinon précisément de révolte, du moins d’insoumission, qui sans doute n’avait pas existé de tout temps chez Juliette, mais qui s’éveillait, semblait-il, à la faveur de son amitié pour Anna. Claire ne pardonnait pas à Anna cette amitié que lui avait vouée sa sœur ; elle estimait que l’amitié comporte des degrés, des nuances, et qu’il ne convenait pas que Mademoiselle Shackleton cessât 20 de se sentir institutrice.
— Eh quoi! pensait ma mère, — suis-je plus belle ? ou plus intelligente ? ou meilleure ? Est-ce ma fortune ou mon nom pour quoi je serais préférée ?
— Juliette, disait Anna, vous me donnerez pour le jour de vos noces une belle robe de soie couleur thé, et je serai tout à fait heureuse.
Ma mère cependant n’avait pu obtenir que Mademoiselle Anna fût logée ailleurs que dans 3°
une chambre entre deux étages, assurément très loin des domestiques, mais loin des « maîtres » également, chambre extraordinairement basse et incommode, à laquelle on accédait par un petit escalier spécial issu du palier du premier. Mais du moins dans les promenades en voiture que faisaient ces demoiselles Rondeaux, en compagnie de leur jolie gouvernante, Juliette ne tolérait pas que Mademoiselle Shackleton n’occupât point la
10 place du fond, à côté de Claire ; ce qui du reste désolait Anna Shackleton et la mettait dans la situation la plus fausse vis-à-vis de Claire, que cette incorrection révoltait. Anna suppliait; ma mère s’obstinait ; Claire s’irritait de plus en plus ; chacun finissait par déclarer que, dans ce cas, il préférait ne pas sortir, et la promenade n’avait point lieu. On n’était sauvé que lorsque se proposait une quatrième personne pour occuper la seconde place du fond, près de Claire.
zo Le temps avait passé. Claire s’était mariée; puis ma mère, et Mademoiselle Anna avait eu sa robe de soie couleur thé. Longtemps Juliette Rondeaux avait dédaigné les plus brillants partis de la société rouennaise, et Guillaume Démarest, son nouveau beau-frère, n’avait pas manqué, à chaque fête de Sainte-Catherine, de lui envoyer quelque petit cadeau chargé d’une piquante allusion ; lorsqu’enfin on avait été tout surpris de la voir accepter un jeune professeur de droit sans
jours d’enfance 2g
fortune, venu du fond du midi, et qui n’eût jamais osé demander sa main si ne l’y eût poussé l’excellent pasteur Roberty qui le présentait, connaissant les idées de ma mère, et le recommandait tout comme il avait fait Mademoiselle Shackleton.
Et quand, six ans plus tard, je vins au monde, Anna Shackleton m’adopta, comme elle avait adopté tour à tour mes grands cousins. Ni la beauté, ni la grâce, ni la bonté, ni l’esprit, ni la vertu ne faisant oublier qu’on est pauvre, Anna ne devait io connaître qu’un reflet lointain de l’amour, ne devait avoir d’autre famille que celle que lui prêtaient mes parents.
Le souvenir que j’ai gardé d’elle me la représente les traits un peu durcis déjà par l’âge, la bouche un peu sévère, le regard seul encore plein de sourire, un sourire qui pour un rien devenait du rire vraiment, si frais, si pur qu’il semblait que ni les chagrins ni les déboires n’eussent pu diminuer en elle l’amusement extrême que l’âme prend natu- 20 Tellement à la vie. Mon père avait, lui aussi, ce même rire, et parfois Mademoiselle Shackleton et lui entraient dans des accès d’enfantine gaîté, auxquels je ne me souviens pas que s’associât jamais ma mère.
Anna (à l’exception de mon père qui l’appelait toujours : Mademoiselle Anna, nous l’appelions tous par son prénom, et même je disais: Nana, par une puérile habitude que je conservai jusqu’à l’annonce du livre de Zola) — Anna Shackleton 30
portait une sorte de coiffe d’intérieur en dentelle noire, dont deux bandeaux, qui tombaient de chaque côté de son visage, l’encadraient assez bizarrement. Je ne sais quand elle commença de se coiffer ainsi, mais c’est avec cette coiffure que je la revois, du plus loin qu’il me souvienne, et que la représentent les quelques photographies que j’ai d’elle. Si harmonieusement tranquille que fût l’expression de son visage, son allure et toute sa vie, Anna io n’était jamais oisive ; réservant les interminables travaux de broderie pour le temps qu’elle passait en société, elle occupait à quelque traduction les longues heures de sa solitude ; car elle lisait l’anglais et l’allemand aussi bien que le français, et fort passablement l’italien.
J’ai conservé quelques-unes de ces traductions qui, toutes, sont demeurées manuscrites; ce sont de gros cahiers d’écolier, emplis jusqu’à la dernière ligne d’une sage et fine écriture. Tous les ouvrages 20 qu’Anna Shackleton avait ainsi traduits ont paru depuis dans d’autres traductions, peut-être meilleures ; pourtant je ne puis me résoudre à jeter ces cahiers, où respire tant de patience, d’amour et de probité. L’un entre tous m’est cher : c’est le Reinecke Fuchs de Goethe, dont Anna me lisait des passages. Après qu’elle eut achevé ce travail, mon cousin Maurice Démarest lui donna de petites têtes en plâtre de tous les animaux qui figurent dans le vieux fabliau; Anna les avait 30 accrochées tout autour du cadre de la glace
jours d’enfance 31
au-dessus de la cheminée de sa chambre, où ils faisaient ma joie.
Anna dessinait aussi, et peignait à l’aquarelle.
Mais son occupation, principale, sa plus chère étude, était la botanique. A Paris elle suivait assidûment les cours de M. Bureau au Muséum, et elle accompagnait, au printemps, les herborisations organisées par M. Poisson, son assistant.
Je n’ai garde d’oublier ces noms qu’Anna citait avec vénération et qui s’auréolaient dans mon 10 esprit d’un grand prestige. Ma mère, qui voyait là une occasion de me faire prendre de l’exercice, me permettait de me joindre à ces excursions dominicales qui prenaient pour moi tout l’attrait d’une exploration scientifique. La bande des botanistes était composée presque uniquement de vieilles demoiselles et d’aimables maniaques: on se rassemblait au départ d’un train ; chacun portait en bandoulière une boîte verte de métal peint où l’on couchait les plantes que l’on se proposait 20 d’étudier ou de faire sécher. Quelques-uns avaient, en plus, un sécateur, d’autres un filet à papillons. J’étais de ces derniers, car je ne m’intéressais point tant alors aux plantes qu’aux insectes, et plus spécialement aux coléoptères dont j’avais commencé de faire collection, et mes poches étaient gonflées de boîtes et de tubes de verre où j’asphy- .xiais mes victimes dans les vapeurs de benzine ou le cyanure de potassium. Cependant je chassais la plante également; plus agile que les vieux amateurs, 30
je courais de l’avant, et, quittant les sentiers, fouillais deci delà le taillis, la campagne, claironnant mes découvertes, tout glorieux d’avoir aperçu le premier l’espèce rare que venaient admirer ensuite tous les membres de notre petite troupe, certains un peu dépités lorsque le spécimen était unique, que triomphalement j’apportais à Anna.
A l’instar d’Anna et avec son aide, je faisais un herbier; mais surtout l’aidais à compléter le sien io qui était considérable et remarquablement bien arrangé. Non seulement elle avait fini par se procurer, patiemment, pour chaque variété, les plus beaux exemplaires, mais la présentation de chacun de ceux-ci était merveilleuse : de minces bandelettes gommées fixaient les plus délicates tigelles ; le port de la plante était spécieusement respecté ; on admirait, auprès du bouton, la fleur épanouie, puis la graine. L’étiquette était calligraphiée... Parfois la désignation d’une variété 20 douteuse nécessitait des recherches, un examen minutieux ; Anna se penchait sur sa loupe montée, s’armait de pinces, de minuscules scalpels, ouvrait délicatement la fleur, en étalait sous l’objectif tous les organes et m’appelait pour me faire remarquer telle particularité des étamines ou je ne sais quoi dont ne parlait pas sa flore et qu’avait signalé M. Bureau.
C’est à la Roque surtout, où Anna nous accompagnait tous les étés, que se manifestait dans son 30 plein son activité botanique, et que s’alimentait
jours d’enfance 33
l’herbier. Nous ne sortions pas sans notre boîte verte (car moi aussi j’avais la mienne) et une sorte de truelle cintrée, un déplantoir, qui permettait de s’emparer de la plante avec sa racine. Parfois on en surveillait une de jour en jour; on attendait sa floraison parfaite, et c’était un vrai désespoir quand le dernier jour, parfois, on la trouvait à demi broutée par des chenilles, ou qu’un orage tout à coup nous empêchait.
Ici l’herbier régnait en seigneur ; tout ce qui se io rapportait à lui, on l’accomplissait avec zèle, avec gravité, comme un rite. Par les beaux jours, on étalait aux rebords des fenêtres, sur les tables et les planchers ensoleillés, les feuilles de papier gris entre lesquelles iraient sécher les plantes ; pour certaines, grêles ou fibreuses, quelques feuilles suffisaient ; mais il en était d’autres, charnues, gonflées de sève, qu’il fallait presser entre d’épais matelas de papier spongieux, bien secs et renouvelés chaque jour. Tout cela prenait un temps 20 considérable, et nécessitait beaucoup plus de place qu’Anna n’en disposait à Paris.
Elle habitait, rue de Vaugirard, entre la rue Madame et la rue d’Assas, un petit appartement de quatre pièces exiguës et si basses qu’en montant sur une chaise on en pouvait toucher de la main le plafond. Au demeurant l’appartement n’était pas mal situé, en face du jardin ou de la cour de je ne sais quel établissement scientifique, où nous pûmes contempler les essais des premières chau- 30
dières solaires. Ces étranges appareils ressemblaient à d’énormes fleurs, dont la corolle eût été formée de miroirs ; le pistil au point de convergence des rayons présentait l’eau qu’il s’agissait d’amener à ébullition. Et sans doute on y parvenait, car un beau jour un de ces appareils éclata, terrifiant tout le voisinage et brisant les carreaux du salon d’Anna et ceux de sa chambre, qui donnaient tous deux sur la rue. Sur une cour donnaient la salle à io manger et une salle de travail où Anna se tenait le plus souvent ; même elle y recevait, plus volontiers que dans son salon, les quelques intimes qui venaient la voir ; aussi ne me souviendrais-je sans doute pas du salon si ce n’eût été là qu’on avait dressé pour moi un petit lit pliant lorsqu’à ma grande joie ma mère me confia pour quelques jours à son amie, je ne sais plus à quelle occasion.
L’année que j’entrai à l’École Alsacienne, mes parents ayant jugé sans doute que l’instruction que 20 je recevais chez Mademoiselle Fleur et Madame Lackerbauer ne me suffisait plus, il fut convenu que je déjeunerais chez Anna une fois par semaine. C’était, il m’en souvient, le jeudi, après la gymnastique. L’École Alsacienne, qui n’avait pas encore en ce temps-là l’importance qu’elle a prise par la suite et ne disposait pas d’une salle spéciale pour les exercices physiques, menait ses élèves au « gymnase Pascaud », rue de Vaugirard, à quelques pas de chez Anna. J’arrivais chez elle encore 3o en nage et en désordre, les vêtements pleins de
jours d’enfance 35
sciure de bois et les mains gluantes de colophane. Qu’avaient ces déjeuners de si charmant ? Je crois surtout l’attention inlassable d’Anna pour mes plus niais bavardages, mon importance auprès d’elle et de me sentir attendu, considéré, choyé. Pour moi l’appartement s’emplissait de prévenances et de sourires, le déjeuner se faisait meilleur. En retour, ah ! je voudrais avoir gardé souvenir de quelque gentillesse enfantine, de quelque geste ou mot d’amour... Mais non ; et le seul dont il me 10 souvienne, c’est une phrase absurde, bien digne de l’enfant obtus que j’étais, et que je rougis d’évoquer :
Comme je mangeais ce matin-là de fort bon appétit et qu’Anna, avec ses modiques ressources, avait visiblement fait de son mieux :
— Mais Nana! je vais te ruiner! m’écriai-je (la phrase sonne encore à mon oreille)... Du moins sentis-je, aussitôt ces mots prononcés, qu’ils n’étaient pas de ceux qu’un cœur un petit peu 20 délicat pouvait inventer, qu’Anna s’en affectait, que je l’avais un peu blessée. Ce fut, je le crois bien, un des premiers éclairs de ma conscience; lueur fugitive, encore bien incertaine, bien insuffisante à percer l’épaisse nuit où ma puérilité s’attardait.
J’imagine le dépaysement de ma mère, lorsque, sortant pour la première fois du confortable milieu de la rue de Crosne, elle accompagna mon père à Uzès. Il semblait que le progrès du siècle eût oublié la petite ville ; elle était sise à l’écart et ne s’en apercevait pas. Le chemin de fer ne menait que jusqu’à Nîmes, ou tout au plus à Remoulins, d’où quelque guimbarde achevait le trimbalement. Par Nîmes le trajet était sensiblement plus long, io mais la route était beaucoup plus belle. Au pont Saint-Nicolas, elle traversait le Gardon; c’était la Palestine, la Judée. Les bouquets de cistes pourpres ou blancs chamarraient la rauque garrigue que les lavandes embaumaient. Il soufflait par là-dessus un air sec, hilarant, qui nettoyait la route en empoussiérant l’alentour. Notre voiture faisait lever d’énormes sauterelles qui tout à coup déployaient leurs membranes bleues, rouges ou grises, un instant papillons légers, puis retombaient un 20 peu plus loin, ternes et confondues, parmi la broussaille et la pierre.
Aux abords du Gardon croissaient des asphodèles, et, dans le lit même du fleuve, presque partout à sec, une flore quasi tropicale... Ici je quitte un instant la guimbarde ; il est des souvenirs qu’il faut que j’accroche au passage, que je ne saurais sinon où placer. Comme je le disais déjà,
jours d’enfance 37
je les situe moins aisément dans le temps que dans l’espace, et par exemple ne saurais dire en quelle année Anna vint nous rejoindre à Uzès, que sans doute ma mère était heureuse de lui montrer; mais ce dont je me souviens avec précision, c’est de l’excursion que nous fîmes du Pont Saint- Nicolas à tel village non loin du Gardon, où nous devions retrouver la voiture.
Aux endroits encaissés, au pied des falaises ardentes qui réverbéraient le soleil, la végétation io était si luxuriante que l’on avait peine à passer. Anna s’émerveillait aux plantes nouvelles, en reconnaissait qu’elle n’avait encore jamais vues à l’état sauvage, — et j’allais dire, en liberté — comme ces triomphants daturas qu’on nomme des trompettes de Jéricho, dont est si fort restée gravée dans ma mémoire, auprès des lauriers roses, la splendeur et l’étrangeté. On avançait prudemment à cause des serpents, inoffensifs du reste pour la plupart, dont nous vîmes plusieurs s’esquiver. 2o Mon père musait et s’amusait à tout. Ma mère, consciente de l’heure, nous pressait en vain. Le soir tombait déjà quand enfin nous sortîmes d’entre les berges du fleuve. Le village était encore loin, dont faiblement parvenait jusqu’à nous le son angélique des cloches; pour s’y rendre, un indistinct sentier hésitait à travers la brousse... Qui me lit va douter si je n’ajoute pas aujourd’hui tout ceci; mais non: cet angélus, je l’entends encore, je revois ce sentier charmant, les roseurs 30
du couchant et, montant du lit du Gardon, derrière nous, l’obscurité envahissante. Je m’amusais d’abord des grandes ombres que nous faisions ; puis tout se fondit dans le gris, et je me laissai gagner par l’inquiétude de ma mère qui cherchait en vain à presser mon père et Anna, tout à la beauté de l’heure et peu soucieux du retard. Je me souviens qu’ils récitaient des vers ; ma mère trouvait que « ce n’était pas le moment » et 10 s’écriait :
— Paul, vous réciterez cela quand nous serons rentrés.
Dans l’appartement de ma grand’mère, toutes les pièces se commandaient ; de sorte que, pour gagner leur chambre, mes parents devaient traverser la salle à manger, le salon, et un autre salon plus petit où l’on avait dressé mon lit. Achevait-on le tour, on trouvait un petit cabinet de toilette, puis la chambre de grand’mère, qu’on so gagnait de l’autre côté en passant par la chambre de mon oncle. Celle-ci rejoignait le palier, sur lequel ouvraient également la cuisine et la salle à manger. Les fenêtres des deux salons et de la chambre de mes parents regardaient l’esplanade; les autres ouvraient sur une étroite cour que l’appartement encerclait ; seule la chambre de mon oncle donnait de l’autre côté de la maison sur une obscure ruelle, tout au bout de laquelle on voyait un coin de la place du marché. Sur le rebord de
jours d’enfance 39
sa fenêtre mon oncle s’occupait à d’étranges cultures : dans de mystérieux bocaux cristallisaient autour de tiges rigides ce qu’il m’expliquait être des sels de zinc, de cuivre ou de je ne sais quels métaux ; il m’enseignait que, d’après le métal, ces implacables végétations étaient dénommées arbre de Saturne, de Jupiter, etc. Mon oncle, en ce temps-là, ne s’occupait pas encore d’Économie Politique; j’ai su depuis que l’astronomie surtout l’attirait alors, à quoi le poussaient également son 10 goût pour les chiffres, sa taciturnité contemplative et ce déni de l’individuel et de toute psychologie qui fit bientôt de lui l’être le plus ignorant de soimême et d’autrui que je connaisse. C’était alors (je veux dire: au temps de ma première enfance) un grand jeune homme aux cheveux noirs, longs et plaqués en mèches derrière les oreilles, un peu myope, un peu bizarre, silencieux et on ne peut plus intimidant. Ma mère l’irritait beaucoup par les constants efforts qu’elle faisait pour le dégeler; 20 il y avait chez elle plus de bonne volonté que d’adresse, et mon oncle, peu capable ou peu désireux de lire l’intention sous le geste, se pré' parait déjà à n’être séduit que par des faiseurs. On eût dit que mon père avait accaparé toute l’aménité dont pouvait disposer la famille, de sorte que rien plus ne tempérait des autres membres l’air coriace et refrogné.
Mon grand’père était mort depuis assez longtemps, lorsque je vins au monde ; mais ma mère 30
l’avait pourtant connu, car je ne vins au monde que six ans après son mariage. Elle parlait de lui comme d’un huguenot austère, entier, très grand, très fort, anguleux, scrupuleux à l’excès, rigide, et poussant la confiance en Dieu jusqu’au sublime. Ancien président du tribunal d’Uzès, il s’occupait alors presque uniquement de bonnes œuvres et de l’instruction morale et religieuse des catéchumènes.
En plus de Paul mon père et de mon oncle 10 Charles, Tancrède Gide avait eu plusieurs enfants qu’il avait tous perdus en bas âge, l’un d’une chute sur la tête, l’autre d’une insolation, un autre encore d’un rhume mal soigné; mal soigné pour les mêmes raisons apparemment qui faisaient qu’il ne se soignait pas lui-même. Lorsqu’il tombait malade, ce qui du reste était peu fréquent, il prétendait ne recourir qu’à la prière ; il considérait l’intervention du médecin comme indiscrète, voire impie, et mourut sans avoir admis qu’on l’appelât. 20 Certains s’étonneront peut-être qu’aient pu se conserver si tard ces formes incommodes et quasi paléontologiques de l’humanité ; mais la petite ville d’Uzès était conservée tout entière; des outrances comme celles de mon grand-père n’y faisaient assurément point tache; tout y était à l’avenant; tout les expliquait, les motivait, les encourageait au contraire, les faisait sembler naturelles; et je pense du reste qu’on les eût retrouvées à peu près les mêmes dans toute la région cévenole, encore 30 mal ressuyée des cruelles dissensions religieuses
jours d’enfance 41
qui l’avaient si fort et si longuement tourmentée. Cette étrange aventure m’en persuade, qu’il faut que je raconte aussitôt, bien qu’elle soit de ma vingtième année.
J’étais parti d’Uzès au matin, répondant à l’invitation de Guillaume Granier, mon cousin, pasteur aux environs d’Anduze. Je passai près de lui la j’ournée. Avant de me laisser partir, il me sermonna, pria avec moi, pour moi, me bénit, ou du moins pria Dieu de me bénir... mais ce n’est point 10 pourquoi j’ai commencé ce récit. — Le train devait me ramener à Uzès pour dîner; mais je lisais le Cousin Pons. C’est peut-être, de tant de chefsd’œuvre de Balzac, celui que je préfère ; c’est en tout cas celui que j’ai le plus souvent relu. Mais, ce jour-là, je le découvrais. J’étais dans le ravissement, dans l’extase, ivre, perdu...
La tombée de la nuit interrompit enfin ma lecture.
Je pestai contre le wagon qui n’était pas éclairé; puis m’avisai qu’il était en panne ; les employés 20 qui le croyaient vide l’avaient remisé sur une voie de garage.
— Vous ne saviez donc pas qu’il fallait changer ? dirent-ils. On a pourtant assez appelé ! Mais vous dormiez sans doute. Vous n’avez qu’à recommencer, car il ne passe plus de train d’ici demain.
Passer la nuit dans cet obscur wagon n’avait rien d’enchanteur; et puis, je n’avais pas dîné.
La gare était loin du village et l’auberge m’attirait moins que l’aventure ; au surplus je n’avais sur 30
moi que quelques sous. Je partis sur la route, au hasard, et frappai à la porte d’un mas assez grand, d’aspect propre et avenant. Une femme m’ouvrit, à qui je racontai que je m’étais perdu, que d’être sans argent ne m’empêchait pas d’avoir faim et que peut-être on serait assez bon pour me donner à manger et à boire, après quoi je regagnerais mon wagon remisé où je patienterais jusqu’au lendemain.
io Cette femme qui m’avait ouvert ajouta vite un couvert à la table déjà servie. Son mari n’était point là ; son vieux père, assis au coin du feu, car la pièce servait également de cuisine, était resté jusque-là penché vers l’âtre sans rien dire et son silence, qui me paraissait réprobateur, me gênait. Soudain, je remarquai sur une sorte d’étagère une grosse Bible, et, comprenant que j’étais chez des protestants, leur dis qui je venais d’aller voir. Le vieux se redressa tout aussitôt. Il se trouva qu’il
20 connaissait mon cousin le pasteur ; même il se souvenait fort bien de mon grand-père. La manière dont il m’en parla me fit comprendre quelle abnégation, quelle bonté pouvait recouvrir la plus rude enveloppe, aussi bien chez mon grand-père que chez ce paysan lui-même, à qui j’imaginais que mon grand-père avait dû ressembler, d’aspect extrêmement robuste, à la voix sans douceur, mais vibrante, au regard sans caresse, mais droit. Cependant, les enfants rentraient du travail, une
30 grande fille et trois fils ; plus fins, plus délicats
jours d’enfance 43
que l’aïeul ; beaux, mais déjà graves et même un peu froncés. La mère posa la soupe fumante sur la table ; comme je parlais à ce moment, d’un petit geste elle arrêta ma phrase, et le vieux dit le Bénédicité.
Ce fut pendant le repas qu’il me parla de mon grand-père ; son langage était à la fois imagé et précis ; je regrette de n’avoir pas noté de ses phrases. Quoi! ce n’est là, me redisais-je, qu’une famille de paysans ! Quelle élégance, quelle vi- jo vacité, quelle noblesse auprès de nos épais cultivateurs de Normandie ! Le souper fini, je fis mine de repartir, mais mes hôtes ne l’entendaient pas ainsi. Déjà la mère s’était levée ; l’aîné des fils coucherait avec un de ses frères; j’occuperais sa chambre et son lit auquel elle mit des draps propres, rudes et qui sentaient délicieusement la lavande. La famille n’avait pas l’habitude de veiller tard, ayant celle de se lever tôt; au demeurant, je pourrais rester à lire encore s’il me 20 plaisait. « Mais, dit le vieux, vous permettrez que nous ne dérangions pas nos habitudes — qui ne vous étonneront pas, puisque vous êtes le petit-fils de Monsieur Tancrède. »
Il alla chercher la grosse Bible que j’avais entrevue, et la posa sur la table desservie. Sa fille et ses petits enfants se rassirent à ses côtés, devant la table, dans une attitude recueillie qui leur était très naturelle. L’aïeul ouvrit le livre saint et lut avec solennité un chapitre des Évangiles, puis un 30
Psaume. Après quoi chacun se mit à genoux devant sa chaise, lui seul excepté, que je vis demeurer debout, les yeux clos, les mains posées à plat sur le livre refermé. Il prononça une courte prière d’action de grâce, très simple, très digne et sans requêtes, où je me souviens qu’il remercia Dieu de m’avoir indiqué sa porte, et cela d’un tel ton que tout mon cœur s’associait à ses paroles. Pour achever, il récita « Notre Père », puis il y eut io un instant de silence, après quoi seulement chacun des enfants se releva. Cela était si beau, si tranquille, et ce baiser de paix si glorieux, qu’il posa sur le front de chacun d’eux ensuite, que, m’approchant de lui moi aussi, je tendis à mon tour mon front.
Aujourd’hui que dans le confort et la paix tous les caractères s’émoussent et s’aplanissent, je doute si les descendants de ceux-ci présenteront des outrances aussi marquées. Ceux de la génération de 30 mon grand-père gardaient vivant encore le souvenir des persécutions qui avaient martelé leurs aïeux, ou du moins certaine tradition de résistance; un grand raidissement intérieur leur restait de ce qu’on avait voulu les plier. Chacun d’eux entendait distinctement le Christ lui dire, et au petit troupeau tourmenté: «Vous êtes le sel de la terre ; or si le sel perd sa saveur, avec quoi la lui rendra-t-on ? »
Et il faut reconnaître que le culte protestant dans 30 la petite chapelle d’Uzès présentait, du temps de
jours d’enfance 45
mon enfance encore, un spectacle particulièrement savoureux. Oui, j’ai pu voir encore les derniers représentants de cette génération de tutoyeurs de Dieu assister au culte avec leur grand chapeau de feutre sur la tête, qu’ils gardaient durant toute la pieuse cérémonie, qu’ils soulevaient au nom de Dieu lorsque l’invoquait le pasteur, et n’enlevaient qu’à la récitation de « Notre Père ». Un étranger s’en fût scandalisé comme d’un irrespect, qui n’eût pas su que ces vieux huguenots gardaient ainsi la 10 tête couverte en souvenir des cultes en plein air et sous un ciel torride, dans les replis secrets des garrigues, du temps que le service de Dieu selon leur foi promettait, s’il était surpris, un inconvénient capital.
Puis, l’un après l’autre, ces mégathériums disparurent. Quelque temps après eux survécurent encore les veuves. Elles ne sortaient plus que le dimanche pour l’église, c’est-à-dire aussi pour s’y retrouver. Il y avait là ma grand’mère, Mme 20 Abauzit son amie, et deux autres vieillardes dont je ne sais plus le nom. Un peu avant l’heure du culte, des servantes, presque aussi vieilles qu’elles, apportaient les chaufferettes de ces dames, qu’elles posaient devant leurs bancs.
A l’heure précise, les veuves faisaient leur entrée, tandis que le culte commençait. A moitié aveugles elles ne se reconnaissaient point avant la porte, mais seulement une fois dans le banc. Tout au plaisir de se revoir, elles commençaient en 30
chœur d’extraordinaires effusions, mélange de congratulations, de questions et de réponses, chacune sourde comme un pot n’entendant rien de ce que lui disait sa commère, et leurs voix conjuguées, durant quelques instants, couvraient complètement celle du pasteur. Certains s’en seraient indignés, qui, en souvenir des époux, excusaient les veuves. D’autres, moins rigoristes, s’en amusaient; des enfants s’esclaffaient. Pour moi, j’étais un peu 10 gêné parce que j’étais assis tout à côté de ma grand’mère. Cette petite comédie recommençait chaque dimanche ; on ne pouvait rêver rien de plus grotesque ni de plus touchant.
Jamais je ne pourrai dire combien ma grand’mère était vieille. Du plus loin que je la revois, il ne restait plus rien en elle qui permît de reconnaître ou d’imaginer ce qu’elle avait pu être autrefois. Il semblait qu’elle n’eût jamais été jeune ; qu’elle ne pouvait pas l’avoir été. D’une santé de fer, 20 elle survécut non seulement à son mari, mais à son fils aîné, mon père ; et d’année en année, aux vacances de Pâques, longtemps ensuite, nous retournions à Uzès, ma mère et moi, pour la retrouver toujours la même, à peine un peu plus sourde ; car pour plus ridée, depuis longtemps, cela n’était pas possible.
Certainement, la chère vieille se mettait en quatre pour nous recevoir, mais c’est précisément pourquoi je ne suis pas assuré que notre présence lui fût
jours d’enfance 47
bien agréable. Au demeurant, la question ne se posait pas ainsi ; il s’agissait moins pour ma mère de faire plaisir à quelqu’un que d’accomplir un devoir, un rite, comme cette lettre solennelle à ma grand’mère qu’elle me contraignait d’écrire au nouvel an et qui m’empoisonnait cette fête. D’abord, je tâchais d’esquiver; je discutais:
— Mais qu’est-ce que tu veux que ça lui fasse, à bonne-maman, de recevoir une lettre de moi ?
— Là n’est pas la question, disait ma mère. Tu 10 n’as pas tant d’obligations dans la vie ; tu dois t’y soumettre.
Alors je commençais à pleurer.
— Voyons, mon poulot, reprenait ma mère, sois raisonnable : songe à cette pauvre grand’mère qui n’a pas d’autre petit fils.
— Mais qu’est-ce que tu veux que je lui dise? hurlais-je à travers mes sanglots.
— N’importe quoi. Parle-lui de tes cousines,
de tes petits amis Jardinier. 20
— Mais puisqu’elle ne les connaît pas !
— Raconte-lui ce que tu fais.
— Mais tu sais bien que ça ne l’amusera pas.
— Enfin, mon petit, c’est bien simple : tu ne sortiras pas d’ici (c’était la salle d’études de la rue de C...) avant d’avoir écrit cette lettre.
— Mais...
— Non, mon enfant; je ne veux plus discuter.
A la suite de quoi ma mère s’enfermait dans le
mutisme; je geignais quelque temps encore, puis 30
commençais à me tortionner le cerveau au-dessus de mon papier blanc.
Le fait est que rien ne semblait plus devoir intéresser ma grand’mère. A chaque séjour que nous faisions à Uzès pourtant, par gentillesse, je crois, pour ma mère qui venait s’asseoir auprès d’elle, sa tapisserie à la main ou un livre, elle faisait un grand effort de mémoire, et de quart d’heure en quart d’heure, se rappelant enfin le 10 nom de quelqu’un de nos cousins normands :
— Et les Widmer? comment vont-ils? demandait-elle.
Ma mère la renseignait avec une patience infinie, puis repartait dans sa lecture. Dix minutes après :
— Et Maurice Démarest, il n’est toujours pas marié ?
— Si, ma mère. Celui qui n’est pas marié, c’est Albert. Maurice est père de trois enfants.
— Eh ! dites-moi, Juliette !
20 Cette interjection n’avait rien d’interrogatif; simple exclamation à tout usage, par laquelle ma grand’mère exprimait l’étonnement, l’approbation, l’admiration, de sorte qu’on l’obtenait en réflexe de quoi que ce fût qu’on lui dît; et quelque temps après l’avoir jetée, grand’mère restait encore le chef branlant, agité d’un mouvement méditatif de haut en bas ; on la voyait ruminer la nouvelle par une sorte de mastication à vide qui ravalait et gonflait tour à tour ses pauvres gifles ridées. 30 Enfin, quand tout était bien absorbé, et qu’elle
JOURS d’enfance 49
renonçait pour un temps à inventer des questions nouvelles, elle reprenait sur ses genoux le tricot interrompu. Grand’mère tricotait des bas ; c’était la seule occupation que je lui connusse. Elle tricotait tout le long du jour comme eût fait un insecte ; mais comme elle se levait fréquemment pour aller voir ce que Rose faisait à la cuisine, elle égarait le bas sur quelque meuble, et je crois que personne ne lui en vit jamais achever un. Il y avait des commencements de bas dans 10 tous les tiroirs, où Rose les remisait au matin, en faisant les pièces. Quant aux aiguilles, grand’mère en gardait toujours un faisceau, derrière l’oreille, entre son petit bonnet de tulle enrubanné et le mince bandeau de ses cheveux gris jaunâtres.
Ma tante Anna, sa nouvelle bru, n’avait point pour grand’mère l’affectueuse et respectueuse indulgence de maman. Elle ne vint, je crois bien, qu’une seule fois à Uzès pendant que nous y étions ; nous la surprimes aussitôt qui faisait la 20 rafle des bas.
— Huit ! j’en ai trouvé huit, disait-elle à ma mère, à la fois amusée et exaspérée par tant d’incurie. Et le soir elle ne se retenait pas de demander à grand’mère pourquoi jamais elle n’en achevait un, une bonne fois ?
La pauvre vieille d’abord tâchait tout de même de sourire, puis tournait son inquiétude vers ma mère.
— Juliette ! qu’est-ce qu’elle veut, Anna? 3°
Mais ma mère n’entrait pas dans ce jeu, et c’est ma tante qui reprenait plus fort :
— Je demande, ma mère, pourquoi jamais vous n’en achevez un au lieu d’en commencer plusieurs ?
Alors, la vieille, un peu piquée, serrait les lèvres, et ripostait soudain :
— Achever ! achever... Eh ! elle est bonne, Anna ! Il faut le temps !
La continuelle crainte de ma grand’mère était io que nous n’eussions pas assez à manger. Elle qui ne mangeait presque rien elle-même, ma mère avait grand mal à la convaincre que quatre plats par repas nous suffisaient. Le plus souvent, elle ne voulait rien entendre, s’échappait d’avec ma mère pour avoir avec Rose des entretiens mystérieux. Dès qu’elle avait quitté la cuisine, ma mère s’y précipitait à son tour, et, vite, avant que Rose ne fût partie au marché, révisait le menu et décommandait les trois quarts.
20 — Eh ! bien, Rose, ces gelinottes, criait grand’¬
mère au déjeuner.
— Ma mère, nous avions ce matin les côtelettes. J’ai dit à Rose de garder les gelinottes pour demain.
La pauvre vieille était au désespoir.
— Les côtelettes ! les côtelettes ! répétait-elle plusieurs fois, affectant de rire. Des côtelettes d’agneau ! Il en faut six pour faire une bouchée ! — puis, en manière de protestation, elle se levait
jours d’enfance 51
enfin, allait quérir dans une petite resserre, au fond de la salle à manger, pour parer à la désolante insuffisance du menu, quelque mystérieux pot de conserves préparé pour notre venue. C’était, le plus souvent, des boulettes de porc, confites dans de la graisse, succulentes, qu’on appelait des « fricandeaux ».
Ma mère, naturellement, refusait.
— Té ! le petit en mangera bien, lui !
— Mère, je vous assure qu’il y a assez comme 10 cela.
— Eh ! ce petit pourtant, vous n’allez pas le laisser mourir de faim ? (Pour elle, tout enfant qui n’éclatait pas se mourait. Quand on lui demandait comment elle avait trouvé ses petits-fils, mes cousins, elle répondait invariablement avec une moue : « Bien maigres ! » .)
Une bonne façon d’échapper à la censure de ma mère, c’était de commander à l’hôtel Béchard quelque tendre aloyau aux olives, ou chez Fabregas, 20 le pâtissier, un vol-au-vent plein de quenelles, une floconneuse brandade, ou le traditionnel croûtillon au lard. Ma mère guerroyait aussi au nom de l’hygiène contre les goûts de ma grand’mère, en particulier lorsque celle-ci, coupant le vol-au-vent, se réservait un morceau du fond :
— Mais, ma mère, vous prenez justement le plus gras !
— Eh ! faisait ma grand’mère, qui se moquait
bien de l’hygiène, la croûte du fond... 3°
— Permettez que je vous serve moi-même. Et d’un œil résigné la pauvre vieille voyait écarter de son assiette le morceau qu’elle préférait.
De chez Fabregas arrivaient également des entremets, méritoires mais peu variés. A dire vrai, on en revenait toujours à la sultane, dont aucun de nous n’était fou. La sultane avait forme de pyramide, que parfois surmontait, pour le faste, un petit ange en je ne sais quoi de blanc qui n’était io pas comestible. La pyramide était composée de minuscules choux à la crème enduits d’un caramel résistant qui les soudait l’un à l’autre et faisait que la cuiller les crevait plutôt que de les séparer. Un nuage de fils de caramel revêtait l’ensemble, l’écartait poétiquement de la gourmandise et poissait tout.
Grand’mère tenait à faire sentir que, faute de mieux seulement, elle nous offrait une sultane. Elle faisait la grimace ; elle disait : «Eh! Fabregas! 20 Fabregas! Il n’est pas varié... » Ou encore: « Il se néglige... »
Que ces repas duraient longtemps, pour moi si impatient de sortir ! J’aimais passionnément la campagne aux environs d’Uzès, la vallée de la Fontaine d’Eure et par-dessus tout la garrigue
Les premières années, Marie, ma bonne, accompagnait mes promenades. Je l’entraînais vers le « mont Sarbonnet », un petit mamelon calcaire, au sortir de la ville, où il était si amusant de trouver, 30 sur les grandes euphorbes au suc blanc, de ces
jours d’enfance 53
chenilles de sphinx qui ont l’air d’un turban défait et qui portent une espèce de corne sur le derrière ; ou, à l’ombre des pins, sur les fenouils, ces autres chenilles, celles du Machaon ou du Flambé, qui, dès qu’on les asticotait, faisaient surgir, au-dessus de leur nuque, une sorte de trompe fourchue, très odorante et de couleur inattendue.
Aujourd’hui, le Sarbonnet n’existe plus ; les coups de mine des carriers l’ont grignoté tout au ras de la route qui d’abord en faisait le tour et 10 maintenant peut aller tout droit. En continuant elle descend jusqu’aux prés verdoyants, baignés par la Fontaine d’Eure. Les plus mouillés d’entre eux s’émaillent au printemps de ces gracieux narcisses blancs dits : « du poète », qu’on appelle là-bas des courbadonnes. Aucun Uzétien ne songeait à les cueillir, ni ne se serait dérangé pour les voir ; de sorte que, dans ces prés solitaires, il y en avait une profusion extraordinaire ; l’air en était tout embaumé ; certains se penchaient au-dessus 20 de l’eau comme dans la fable que l’on m’avait apprise, et je ne voulais pas les cueillir; d’autres disparaissaient à demi dans l’herbe haute ; mais le plus souvent, haut dressé sur sa tige, parmi le sombre gazon, chacun brillait comme une étoile.
Marie, en bonne Suissesse, aimait les fleurs. Nous en rapportions des brassées.
La Fontaine d’Eure est cette constante rivière que les Romains avaient captée et amenée jusqu’à
Nîmes par l’aqueduc du Pont du Gard. La vallée où elle coule, à demi cachée par des aulnes, en approchant d’Uzès, s’étrécit O petite ville d’Uzès ! tu serais en Ombrie, des touristes accourraient de Paris pour te voir ! Sise au bord d’une roche dont le dévalement brusque est occupé en partie par les épais jardins du duché, leurs grands arbres, tout en bas, abritent dans le lacis de leurs racines les écrevisses de la rivière. Des terrasses de la io Promenade ou du Jardin public, le regard, à travers les hauts micocouliers du duché, rejoint, de l’autre côté de l’étroite vallée, une roche plus abrupte encore, déchiquetée, creusée de grottes, avec des arcs, des aiguilles, et des escarpements pareils à ceux des falaises ; puis, au-dessus, c’est la garrigue rousse, toute dévastée de soleil.
Marie, qui se plaignait sans cesse de ses cors, montrait peu d’enthousiasme pour les sentiers raboteux de la garrigue. Mais bientôt enfin ma 20 mère me laissa sortir seul et je pus escalader tout mon soûl.
On traversait la rivière à la Fon di biaou (je ne sais point si j’écris correctement ce qui veut dire, dans la langue d’Aubanel et de Mistral : Fontaine aux Bœufs), après avoir suivi quelque temps le bord de la roche, lisse et tout usée par les pas, puis descendu les degrés taillés dans la roche. Qu’il était beau de voir les lavandières y poser lentement leurs pieds nus, le soir, lorsqu’elles remontaient 30 du travail toutes droites et la démarche comme
jours d’enfance ' 55
anoblie par cette charge de linge blanc qu’elles portaient, à la manière antique, sur la tête ! Et comme « fontaine d’Eure » était le nom de la rivière, je ne suis pas certain que de même ces mots « fon di biaou » désignassent précisément une fontaine. Je revois un moulin, une métairie qu’ombrageaient d’immenses platanes ; entre l’eau libre et l’eau qui travaillait au moulin, une sorte d’îlot où s’ébattait la basse-cour ; et l’extrême pointe de cet îlot où je venais rêver ou lire, juché sur le 10 tronc d’un vieux saule et caché par ses branches, surveillant les jeux aventureux des canards, délicieusement assourdi par le ronflement de la meule, le fracas de l’eau dans la roue, les mille chuchotis de la rivière et, plus loin, où lavaient les laveuses, le claquement rythmé de leurs battoirs.
Mais le plus souvent, brûlant la Fon di biaou , en courant je gagnais la garrigue, vers où m’entraînait déjà cet étrange amour de l’inhumain, de l’aride, qui si longtemps me fit préférer à l’oasis 20 le désert. Les grands souffles secs, embaumés, l’aveuglante réverbération du soleil sur la pierre nue, sont enivrants comme le vin. Et combien m’amusait l’escalade des roches, la chasse aux mantes religieuses, qu’on appelle là-bas des préga- Diou, dont les paquets d’œufs, conglutinés et pendus à quelque brindille, m’intriguaient si fort ; la découverte, sous les cailloux que je soulevais, des hideux scorpions, mille-pattes et scolopendres
Les jours de pluie, confiné dans l’appartement, 30
je faisais la chasse aux moustiques ou démontais complètement toutes les pendules de grand’mère, qui s’étaient détraquées depuis notre dernier séjour. Rien ne m’absorbait plus que ce minutieux travail. Combien j’étais fier, après que je les avais remises en mouvement, d’entendre grand'mère s’écrier, en revoyant l’heure :
— Eh! dites-moi, Juliette! ce petit...
Mais le meilleur du temps de pluie je le passais ro dans le grenier dont Rose me prêtait la clef. C’est là qu’un peu plus tard je lus Stello. De la fenêtre du grenier on dominait les toits voisins; près de la fenêtre, dans une grande cage en bois, recouverte d’un sac, grand’mère engraissait des poulets pour la table. Les poulets ne m’intéressaient pas beaucoup, mais, dès qu’on restait un peu tranquille, on voyait paraître entre l’encombrement de malles, d’objets sans nom et hors d’usage, d’un tas de poussiéreux débris, ou derrière 20 la provision de bois et de sarments, les frimousses des petits chats de Rose, encore trop jeunes pour préférer, comme leur mère, au capharnaüm du grenier natal, la tiède quiétude de la cuisine, les caresses de Rose, l’âtre et le fumet du rôt tournant devant le feu de sarments.
Tant qu’on n’avait pas vu ma grand’mère, on pouvait douter s’il y avait rien au monde de plus vieux que Rose ; c’était merveille qu’elle pût rendre encore quelque service; mais grand’mère en de- 3° mandait si peu ! Et, quand nous étions là, Marie
jours d’enfance 57
aidait au ménage. Puis, Rose enfin prit sa retraite, et, avant que ma grand’mère se résignât à aller vivre à Montpellier chez mon oncle Charles, on vit se succéder chez elle les plus déconcertants spécimens ancillaires. L’une grugeait, l’autre buvait; la troisième était débauchée ; je me souviens de la dernière, une salutiste, dont ma foi l’on commençait d’être satisfait, lorsque ma grand’mère, certaine nuit d’insomnie, s’avisa d’aller chercher dans le salon le bas qu’elle achevait éternellement io de tricoter.
Elle était en jupon de dessous, en chemise et en bonnet de nuit; peut-être au surplus flairait-elle quelque chose d’anormal ; elle entr’ouvre avec précaution la porte du salon, le découvre plein de lumières... Deux fois par semaine, la salutiste « recevait » ; c’était dans l’appartement de grand’mère d’édifiantes réunions, assez courues, car, après le chant des cantiques, la salutiste offrait le thé. On imagine, au milieu de l’assemblée, l’entrée 20 de ma grand’mère dans son accoutrement nocturne. C’est peu de temps après qu’elle quitta définitivement Uzès.
Avant de le quitter avec elle, je veux parler encore de la porte de la resserre, au fond de la salle à manger. Il y avait, dans cette porte très épaisse, ce qu’on appelle un nœud de bois, ou plus exactement, je crois, l’amorce d’une petite branche qui s’était trouvée prise dans l’aubier. Le bout de la branche était parti et cela faisait, dans 30
l’épaisseur de la porte, un trou rond de la largeur du petit doigt, qui s’enfonçait obliquement de haut en bas. Au fond du trou on distinguait quelque chose de rond, de gris, de lisse, qui m’intriguait fort :
— Vous voulez savoir ce que c’est? me dit Rose, tandis qu’elle mettait le couvert — car elle me voyait tout occupé à entrer mon petit doigt dans le trou pour prendre contact avec l’objet... ro — C’est une bille que votre papa a glissée là quand il avait votre âge et que, depuis, on n’a jamais pu retirer.
Cette explication satisfît ma curiosité, mais tout en m’excitant davantage. Sans cesse, je revenais à la bille ; en enfonçant mon petit doigt, je l’atteignais tout juste, mais tout effort pour l’attirer au dehors la faisait rouler sur elle-même, et mon ongle glissait sur sa surface lisse avec un petit grincement exaspérant. L’année suivante, aussitôt 20 de retour à Uzès, j’y revins. Malgré les moqueries de ma mère et de Marie, j’avais tout exprès laissé croître démesurément l’ongle de mon petit doigt, que, d’emblée, je pus insinuer sous la bille; une brusque secousse, et la bille jaillit dans ma main.
Mon premier mouvement fut de courir à la cuisine et de raconter mon triomphe, mais, escomptant aussitôt le plaisir que je tirerais des félicitations de Rose, je l’imaginai si mince que cela m’arrêta.
Je restai quelques instants devant la porte, con- 30 templant dans le creux de ma main cette bille
jours d’enfance 59
grise, désormais pareille à toutes les billes, et qui n’avait plus aucun intérêt dès l’instant qu’elle n’était plus dans son gîte. Je me sentis tout bête, tout penaud d’avoir voulu faire le malin. En rougissant, je fis retomber la bille dans son trou (sans doute elle y est encore) et allai me couper les ongles, sans parler à personne de mon exploit.
Il y a quelque dix ans, passant en Suisse, j’allai revoir ma pauvre vieille Marie, dans son petit village de Lotzwil, où elle ne se décide pas à ro mourir. Elle m’a reparlé d’Uzès et de ma grand’mère, ravivant mes souvenirs ternis :
— A chaque œuf que vous mangiez, racontaitelle, votre bonne-maman ne manquait pas de s’écrier, qu’il fût sur le plat ou à la coque : « Eh ! laisse le blanc, petiton ! Il n’y a que le jaune qui compte ! »
Et Marie ajoutait, en bonne Suissesse :
— Comme si le Bon Dieu n’avait pas fait le blanc
aussi pour être mangé ! 20
Lorsque en 1900 j’abandonnai La Roque, pour les raisons que je dirai plus tard, je renfonçai tous mes regrets, par crânerie, confiance en l’avenir, que j’étayais d’une inutile haine du passé, où se mêlait passablement de théorie ; on dirait aujour-
d’hui : par futurisme. A dire le vrai, mes regrets furent sur le moment beaucoup moins vifs qu’ils ne devinrent par la suite. Ce n’est point que le souvenir de ces lieux s’embellisse : j’eus l’occasion de les revoir et de pouvoir apprécier mieux, ayant voyagé davantage, le charme enveloppant de cette petite vallée dont, à l’âge où me gonflaient trop de désirs, je sentais surtout l’étroitesse
io et le ciel trop petit sur les arbres trop grands,
ainsi que dira Francis Jammes dans une des élégies qu’il y composa.
C’est cette vallée que j’ai peinte, et c’est notre maison, dans Y Immoraliste. Le pays ne m’a pas seulement prêté son décor ; à travers tout le livre, j’ai poursuivi profondément sa ressemblance ; mais il ne s’agit pas de cela pour l’instant.
Il sautait aux yeux que le corps de logis principal était de construction bien plus récente, sans autre 20 attrait que le manteau de glycine qui le vêtait. Le bâtiment de la cuisine, par contre, et la poterne, de proportions menues mais exquises, présentaient une agréable alternance de briques et de chaînes de pierre. Des douves entouraient l’ensemble, suffisamment larges et profondes, qu’alimentait et avivait l’eau détournée de la rivière ; un ruisselet fleuri de myosotis amenait celle-ci et la déversait en cascade. Comme sa chambre en était voisine,
jours d’enfance 6i
Anna l’appelait « ma cascade » ; toute chose appartient à qui sait en jouir.
Au chant de la cascade se mêlaient les chuchotis de la rivière, et le murmure continu d’une petite source captée qui jaillissait hors de l’île, en face de la poterne ; on y allait cueillir pour les repas une eau qui paraissait glacée et, l’été, couvrait de sueur les carafes.
Un peuple d’hirondelles sans cesse tournoyait autour de la maison ; leurs nids d’argile s’abritaient io sous le rebord des toits, dans l’embrasure des fenêtres, d’où l’on pouvait surveiller les couvées. Quand je pense à La Roque, c’est d’abord leurs cris que j’entends ; on eût dit que l’azur se déchirait à leur passage. J’ai souvent revu ailleurs des hirondelles ; mais jamais nulle part ailleurs je ne les ai entendu crier comme à La Roque ; je crois qu’elles criaient ainsi en repassant à chaque tour devant leurs nids. Parfois elles volaient si haut que l’œil s’éblouissait à les suivre, car c’était dans 20 les plus beaux jours ; et quand le temps changeait leur vol s’abaissait barométriquement. Anna m’expliquait que suivant la densité de l’air volent plus ou moins haut les menus insectes que leur course poursuit. Il arrivait qu’elles passassent si près de l’eau qu’un coup d’aile imprudent parfois en tranchait la surface :
— Il va faire de l’orage, disaient alors ma mère et Anna.
Et soudain le bruit de la pluie s’ajoutait à ces 30
bruits mouillés du ruisseau, de la source, de la cascade; elle faisait sur l’eau de la douve un clapotis argentin. Accoudé à l’une des fenêtres qui s’ouvraient au-dessus de l’eau, je contemplais interminablement les petits cercles par milliers se former, s’élargir, s’intersectionner, se détruire, avec parfois une grosse bulle éclatante au milieu.
Lorsque mes grands-parents entrèrent dans la propriété, on y accédait à travers prés, bois et
io cours de fermes. Mon grand-père et Monsieur Guizot son voisin firent tracer la route qui, s’amorçant à La Boissière sur celle de Caen à Lisieux, vient desservir le Val-Richer d’abord où le Ministre d’État s’était retiré, puis La Roque. Et quand la route eut relié La Roque au reste du monde et que ma famille eut commencé d’y habiter, mon grand-père fit remplacer par un pont de briques le petit pont-levis du château, qui coûtait à entretenir, et que du reste on ne relevait plus.
20 Qui dira l’amusement, pour un enfant, d’habiter une île, une île toute petite, et dont il peut du reste s’échapper quand il veut ? Un mur de briques, en manière de parapet, l’encerclait, reliant exactement l’un à l’autre chacun des corps de bâtiments; à l’intérieur, épaissement tapissé de lierre, il était assez large pour que, grimpé dessus, on le pût arpenter sans imprudence ; mais pour pêcher à la ligne on était alors trop en vue des poissons, et mieux valait se pencher simplement par dessus ;
30 la surface extérieure et plongeante s’ornait de ci
jours d’enfance 63
de là de plantes pariétales, valérianes, fraisiers, saxifrages, parfois même un petit buisson, que maman regardait d’un mauvais œil parce qu’il dégradait la muraille, mais qu’Anna obtenait qu’elle ne fît pas enlever, parce que des oiseaux avaient coutume d’y nicher.
En plus du corps de logis principal, de la poterne et du bâtiment de la cuisine, l’île comprenait encore, avançant sur la douve, deux minuscules tourelles isolées, affectées aux usages que l’on devine, l’une 10 tapissée de jasmin, l’autre de folle vigne, qui avec leur pointu toit de tuiles, leurs authentiques meurtrières, avaient l’aspect le plus pittoresque et le plus plaisant.
Une cour devant la maison, entre la poterne et le bâtiment de la cuisine, laissait le regard, pardessus le parapet de la douve et par delà le jardin, s’enfoncer infiniment dans la vallée ; on l’eût dite étroite si les collines qui l’enclosaient eussent été plus hautes. Sur la droite, à flanc de coteau, une 20 route menait à Cambremer et à Léaupartie, puis à la mer ; une de ces haies continues, qui dans ce pays bordent les prés, dérobait presque constamment cette route à la vue et faisait, réciproquement, que, de la route, La Roque n’était visible que par soudaines échappées, aux barrières, par exemple, qui, rompant la continuité de la haie, donnaient accès dans les prés dont le mol dévalement rejoignait la rivière. Epars, quelques beaux bouquets d’arbres offrant leur ombre au tranquille bétail, 30
ou quelques arbres isolés, au bord de la route ou de la rivière, donnaient à la vallée entière l’aspect aimable et ravissant d’un parc. Le soleil se couchait tout au fond, en automne, et ses derniers rayons, caressant la colline, ajoutaient leur rougeur à la rougeur des bois.
L’espace, à l’intérieur de l’île, que j’appelle cour, faute d’un autre nom, entourait sur trois côtés la maison principale, dont la quatrième face plongeait
10 droit dans la douve. Cette cour était semée de gravier, que maintenaient à distance quelques corbeilles de géraniums, de fuchsias et de rosiers nains devant les fenêtres du salon et de la salle à manger. Par derrière, une petite pelouse triangulaire d’où s’élevait un immense acacia sophora qui dominait de beaucoup la maison. C’est au pied de cet unique arbre de l’île que nous nous réunissions d’ordinaire durant les beaux jours de l’été.
20 La vue ne s’étendait qu’en aval, c’est-à-dire pardevant la maison ; partout ailleurs le pli du terrain la fermait ; là seulement commençait la vallée, au confluent de deux ruisseaux, l’un qui venait, à travers bois, du Val-Richer, l’autre, à travers prés, du hameau de La Roque à deux kilomètres de là. De l’autre côté de la douve, dans la direction du Val-Richer, s’élevait en pente assez rapide le pré qu’on appelait le Rouleux, que ma mère, quelques années après la mort de mon père, réunit
30 aujardin; qu’elle sema de quelques massifs d’arbres,
jours d’enfance 65
et à travers lequel, après longue étude, elle traça deux allées qui s’élevaient, en serpentant selon des courbes savantes, jusqu’à la petite barrière par où l’on entrait dans le bois. On plongeait aussitôt dans un tel mystère, que, d’abord, le cœur en la franchissant me battait un peu. Ces bois dominaient la colline, se prolongeaient sur une vaste étendue, et ceux du Val-Richer faisaient suite.
Il n’y avait, du temps de mon père, que peu de sentiers tracés, et d’être si difficilement pénétrables 10 ces bois me paraissaient plus infinis. Je fus bien désolé le jour où maman, tout en me permettant de m’y aventurer, me montra sur une carte du cadastre leur limite, et qu’au delà les prés et les champs recommençaient. Je ne sais plus trop ce que j’imaginais au delà des bois ; et peut-être que je n’imaginais rien ; mais si j’avais imaginé quelque chose, j’aurais voulu l’imaginer différent. De connaître leur dimension, leur limite, diminua pour moi leur attrait ; car je me sentais à cet âge moins 20 de goût pour la contemplation que pour l’aventure, et je prétendais trouver partout de l’inconnu.
Pourtant ma principale occupation, à La Roque, ce n’était pas l’exploration, c’était la pêche. O sport injustement décrié ! ceux-là seuls te dédaignent qui t’ignorent, ou que les maladroits. C’est pour avoir pris tant de goût à la pêche, que la chasse eut pour moi plus tard si peu d’attraits, qui ne demande, dans nos pays du moins, guère d’autre adresse sans doute que celle qui consiste à bien 30
viser. Tandis que pour pêcher la truite, que d’habileté, que de ruses ! Théodomir, le neveu de notre vieux garde Bocage, m’avait appris dès mon plus jeune âge à monter une ligne et à appâter l’hameçon comme il faut, car si la truite est le plus vorace c’est aussi le plus méfiant des poissons. Naturellement je pêchais sans flotteur et sans plombs, et méprisais infiniment ces aide-niais, qui ne servent que d’épouvantails. Je pêchais plus io volontiers dans la rivière, où les truites étaient de chair plus délicate, et surtout plus farouches, c’est dire: plus amusantes à attraper. Ma mère se désolait de me voir tant de goût pour un amusement qui me faisait prendre, à son avis, trop peu d’exercice. Alors je protestais contre la réputation qu’on faisait à la pêche d’être un sport d’empoté, pour lequel l’immobilité complète était de règle : cela pouvait être vrai dans les grandes rivières, ou dans les eaux dormantes et pour des poissons 20 somnolents ; mais la truite, dans les très petits ruisseaux où je pêchais, il importait de la surprendre précisément à l’endroit qu’elle hantait et dont elle ne s’écartait guère ; dès qu’elle apercevait l’appât, elle se lançait dessus goulûment ; et si elle ne le faisait point aussitôt, c’est qu’elle avait distingué quelque chose de plus que la sauterelle : un bout de ligne, un bout d’hameçon, un bout de crin, l’ombre du pêcheur, ou avait entendu celui-ci approcher : dès lors, inutile d’attendre, et plus on 30 insistait, plus on compromettait la partie ; mieux
jours d’enfance 67
valait revenir plus tard, en prenant plus de précautions que d’abord, en se glissant, en rampant, en se subtilisant parmi les herbes, et jetant la sauterelle de plus loin, pour autant que le permettaient les branches des arbres, des coudres et des osiers qui bordaient presque continuement la rivière, ne cédant la rive qu’aux grands épilobes ou lauriers de Saint-Antoine, et dans lesquels, si par malchance le fil de la ligne ou l’hameçon se prenait, on en avait pour une heure, sans parler de l’effarouche- 10 ment définitif du poisson.
C’est peut-être au retour de ces vacances que mon cousin Albert Démarest commença à faire attention à moi. Que pouvait-il bien discerner en moi qui attirât sa sympathie? Je ne sais; mais sans doute lui fus-je reconnaissant de cette attention d’autant plus que, précisément, je sentais que je la méritais moins. Et tout aussitôt je m’efforçai d’en être un petit peu moins indigne. La sympathie peut faire éclore bien des qualités somnolentes ; 20 je me suis souvent persuadé que les pires gredins sont ceux auxquels d’abord les sourires affectueux ont manqué. Sans doute est-il étrange que ceux de mes parents n’eussent pas suffi ; mais il est de fait que je devins aussitôt beaucoup plus sensible à l’approbation ou à la désapprobation d’Albert qu’à la leur.
Je me souviens avec précision du soir d’automne où celui-ci me prit à part, après dîner, dans un coin du cabinet de mon père, tandis que mes parents 30
taillaient un besigue avec tante Démarest et Anna. Il commença de me dire à voix basse qu’il ne voyait pas bien à quoi d’autre je m’intéressais dans la vie, qu’à moi-même; que c’était là le propre des égoïstes, et que je lui faisais tout l’effet d’en être un.
Albert n’avait rien d’un censeur. C’était un être d’apparence très libre, fantasque, plein d’humour et de gaieté : sa réprobation n’avait rien d’hostile ; io au contraire, je sentais qu’elle n’était vive qu’en raison de sa sympathie ; c’est ce qui me la rendait pressante. Jamais encore on ne m’avait parlé ainsi; les paroles d’Albert pénétraient en moi à une profondeur dont il ne se doutait certes pas, et que moi-même je ne pus sonder que plus tard. Ce que j’aime le moins dans l’ami, d’ordinaire, c’est l’indulgence; Albert n’était pas indulgent. On pouvait au besoin, près de lui, trouver des armes contre soi-même. Et, sans trop le savoir, 20 j’en cherchais.
L’hiver fut rigoureux et se prolongea longtemps cette année. Ma mère eut le bon esprit de me faire apprendre à patiner. Jules et Julien Jardinier, les fils d’un collègue de mon père, dont le plus jeune était mon camarade de classe, apprenaient avec moi ; c’était à qui mieux mieux ! et nous devînmes assez promptement d’une gentille force. J’aimais passionnément ce sport, que nous pratiquions sur le bassin du Luxembourg d’abord, puis
jours d’enfance 69
sur l’étang de Villebon dans les bois de Meudon ou sur le grand canal de Versailles. La neige tomba si abondamment et il y eut un tel verglas par-dessus, que je me souviens d’avoir pu, de la rue de Tournon, gagner l’École Alsacienne — qui se trouvait rue d’Assas, c’est-à-dire à l’autre extrémité du Luxembourg — sans enlever mes patins ; et rien n’était plus amusant et plus étrange que de glisser ainsi muettement dans les allées du grand jardin, entre deux hautes banques de neige. 10 Depuis, il n’a plus fait d’hiver pareil.
Je n’avais de véritable amitié pour aucun des deux Jardinier. Jules était trop âgé; Julien d’une rare épaisseur. Mais nos parents qui, pour l’amitié, semblaient avoir les idées de certaines familles sur les mariages « de raison », ne manquaient pas une occasion de nous réunir. Je voyais Julien déjà chaque jour en classe; je le retrouvais en promenade, au patinage. Mêmes études, mêmes ennuis, mêmes plaisirs ; là se bornait la ressem- 20 blance ; pour l’instant, elle nous suffisait. Certes, il était sur les bancs de la neuvième quelques élèves vers qui plus d’affinité m’eût porté ; mais leur père, hélas, n’était pas professeur à la Faculté.
Tous les mardis, de 2 à 5, l’École Alsacienne emmenait promener les élèves (ceux des basses classes du moins) sous la surveillance d’un professeur, qui nous faisait visiter la Sainte-Chapelle, Notre-Dame, le Panthéon, le Musée des Arts et Métiers — où, dans une petite salle obscure, se 30
trouvait un petit miroir sur lequel, par un ingénieux jeu de glaces, venait se refléter, en petit, tout ce qui se passait dans la rue ; cela faisait un tableautin des plus plaisants avec des personnages animés, à l’échelle de ceux de Téniers, qui s’agitaient ; tout le reste du musée distillait un ennui morne ; — les Invalides, le Louvre, et un extraordinaire endroit, situé tout contre le parc Montsouris, qui s’appelait le Géorama Universel : c’était un miséio rable jardin, que le propriétaire, une espèce de lascar, vêtu d’alpaga, avait aménagé en carte de géographie. Les montagnes étaient figurées par des rocailles ; les lacs, bien que cimentés, étaient à sec ; dans le bassin de la Méditerranée naviguaient quelques poissons rouges comme pour accuser l’exiguïté de la botte italienne. Le professeur nous invitait à lui désigner les Karpathes, cependant que le lascar, une longue baguette à la main, soulignait les frontières, nommait des villes, dénonçait 20 un tas d’ingéniosités indistinctes et saugrenues, exaltait son œuvre, insistant sur le temps qu’il avait fallu pour la mener à bien ; et, comme alors le professeur, au départ, le félicitait sur sa patience, il répliquait d’un ton doctoral :
— La patience n’est rien sans l’idée.
Je suis curieux de savoir si tout cela existe encore ?
Parfois, Monsieur Bræunig lui-même, le sousdirecteur, se joignait à nous, doublant Monsieur 30 Vedel, qui s’effaçait alors avec déférence. C’est au
jours d’enfance 71
Jardin des Plantes que Monsieur Bræunig nous conduisait immanquablement ; et immanquablement, dans les sombres galeries des animaux empaillés (le nouveau muséum n’existait pas encore), il nous arrêtait devant la tortue luth qui, sous vitrine à part, occupait une place d’honneur; il nous groupait en cercle autour d’elle et disait :
— Eh bien ! mes enfants. Voyons ! Combien a-t-elle de dents, la tortue? (Il faut dire que la tortue, avec une expression naturelle et comme 10 criante de vie, gardait, empaillée, la gueule entr’ouverte.) Comptez bien. Prenez votre temps. Y êtes-vous ?
Il ne fallait plus nous la faire : nous la connaissions, sa tortue. N’empêche que, tout en pouffant, nous faisions mine de chercher; on se bousculait un peu pour mieux' voir; Dubled s’obstinait à ne distinguer que deux dents; mais c’était un farceur. Le grand Wenz, les yeux fixés sur la bête, comptait sans arrêter, et ce n’est que 20 lorsqu’il dépassait soixante que Monsieur Bræunig l’arrêtait avec ce bon rire spécial de celui qui sait se mettre à la portée des enfants et, citant La Fontaine :
— « Vous n’en approchez point. » Plus vous en trouvez, plus vous êtes loin de compte. Il vaut mieux que je vous arrête. Je vais beaucoup vous étonner. Ce que vous prenez pour des dents ne sont que des petites protubérances cutanées. La tortue n’a pas de dents du tout. La tortue est 30 comme les oiseaux : elle a un bec.
Alors tous nous faisions : Oooh ! par bienséance.
J’ai assisté trois fois à cette comédie. Il est vrai que j’ai redoublé la neuvième.
Nos parents, à Julien et à moi, donnaient deux sous à chacun, ces jours de sortie. Ils avaient discuté ensemble. Maman n’aurait pas consenti à me donner plus que Madame Jardinier ne donnait à Julien; comme leur situation était plus modeste que la nôtre, c’était à Madame Jardinier io de décider.
— Qu’est-ce que vous voulez que ces enfants fassent avec cinquante centimes ? s’était-elle écriée. Et ma mère accordait que deux sous étaient « parfaitement suffisants » .
Ces deux sous étaient dépensés d’ordinaire à la boutique du père Clément. Installée dans le jardin du Luxembourg, presque contre la grille d’entrée la plus voisine de l’École, ce n’était qu’une petite baraque de bois, peinte en vert, exactement de la 20 couleur des bancs. Le père Clément, en tablier bleu, tout pareil aux anciens portiers de lycée, vendait des billes, des hannetons, des toupies, du coco, des bâtons de sucre à la menthe, à la pomme ou à la cerise, des cordonnets de réglisse enroulés sur eux-mêmes à la façon des ressorts de montre, des tubes de verre emplis de grains à l’anis blancs et roses, maintenus à chaque extrémité par de l’ouate et par un bouchon ; les grains d’anis n’étaient pas fameux, mais le tube, une fois vide,
jours d’enfance 73
pouvait servir de sarbacane. C’est comme les petites bouteilles qui portaient des étiquettes : cassis, anisette, curaçao, et qu’on n’achetait guère que pour le plaisir, ensuite, de se les suspendre à la lèvre, comme des ventouses ou des sangsues. Julien et moi d'ordinaire nous partagions nos emplettes; aussi l’un n’achetait-il jamais rien sans consulter l’autre.
L’année suivante, Madame Jardinier et ma mère estimèrent qu’elles pouvaient porter à cinquante io centimes leurs libéralités hebdomadaires. Cette largesse me permit enfin d’élever des vers à soie ; ceux-ci ne coûtaient pas si cher que les feuilles de mûrier pour leur nourriture, que je devais aller prendre deux fois par semaine chez un herboriste de la rue Saint-Sulpice. Julien, que les chenilles dégoûtaient, déclara que désormais il achèterait ce qui lui plaisait de son côté, et sans m’en rien dire. Cela jeta un grand froid entre nous, et dans les sorties du mardi où il fallait aller deux par 20 deux chacun chercha un autre camarade.
Il y en avait un pour qui je m’étais épris d’une véritable passion. C’était un Russe. Il faudra que je recherche son nom sur les registres de l’École. Qui me dira ce qu’il est devenu ? Il était de santé délicate, pâle extraordinairement ; il avait les cheveux très blonds, assez longs, les yeux très bleus ; sa voix était musicale, que rendait chantante un léger accent. Une sorte de poésie se dégageait de tout son être, qui venait je crois de ce qu’il se 3°
sentait faible et cherchait à se faire aimer. Il était peu considéré par les copains et participait rarement à leurs jeux ; pour moi, dès qu’il me regardait, je me sentais honteux de m’amuser avec les autres, et je me souviens de certaines récréations où, surprenant tout à coup son regard, je quittai tout net la partie pour venir auprès de lui. On s’en moquait. J’aurais voulu qu’on l’attaquât, pour avoir à le défendre. Aux classes de dessin, où il io est permis de parler un peu à voix basse, nous étions l’un à côté de l’autre ; il me disait alors que son père était un grand savant très célèbre, et je n’osais pas l’interroger sur sa mère, ni lui demander pour quelle raison lui se trouvait à Paris. Un beau jour il cessa de venir, et personne ne sut me dire s’il était tombé malade ou reparti en Russie ; ou plutôt une sorte de pudeur ou de timidité me retint de questionner les maîtres qui peut-être auraient pu me renseigner, et je gardai secrète 20 une des premières et des plus vives tristesses de ma vie.
Ma mère prenait grand soin que rien, dans les dépenses quelle faisait pour moi, ne me vînt avertir que notre situation de fortune était sensiblement supérieure à celle des Jardinier. Mes vêtements, en tous points pareils à ceux de Julien, venaient comme les siens de la Belle Jardinière. J étais extrêmement sensible à l’habit et souffrais beaucoup d’être hideusement fagoté. En costume marin avec 3o un béret, ou bien en complet de velours, j’eusse
jours d’enfance 75
été aux anges ! Mais le genre « marin » non plus que le velours ne plaisait à Madame Jardinier.
Je portais donc de petits vestons étriqués, des pantalons courts, serrés aux genoux, et des chaussettes à raies; chaussettes trop courtes qui formaient tulipe et retombaient désolément ou rentraient se cacher dans les chaussures. J’ai gardé pour la fin le plus horrible : c’était la chemise empesée. Il m’a fallu attendre d’être presque un homme déjà pour obtenir qu’on ne m’empesât plus mes devants de io chemise. C’était l’usage, la mode, et l’on n’y pouvait rien. Et si j’ai fini pourtant par obtenir satisfaction, c’est tout bonnement parce que la mode a changé. Qu’on imagine un malheureux enfant qui, tous les jours de l’année, pour le jeu comme pour l’étude, porte, à l’insu du monde et cachée sous sa veste, une espèce de cuirasse blanche et qui s’achevait en carcan ; car la blanchisseuse empesait également, et pour le même prix sans doute, le tour du cou contre quoi venait 20 s’ajuster le faux-col ; pour peu que celui-ci, un rien plus large ou plus étroit, n’appliquât pas exactement sur la chemise (ce qui neuf fois sur dix était le cas), il se formait des plis cruels ; et pour peu que l’on suât, le plastron se faisait atroce. Allez donc faire du sport dans un accoutrement pareil ! Un ridicule petit chapeau-melon complétait l’ensemble... Ah ! les enfants d’aujourd’hui ne connaissent pas leur bonheur !
Pourtant j’aimais courir, et, après Adrien Monod, 30
j étais le champion de la classe. A la gymnastique, j’étais même meilleur que lui pour grimper au mât et à la corde ; j’excellais aux anneaux, à la barre fixe, aux barres parallèles ; mais je ne valais plus rien au trapèze, qui me donnait le vertige. Les beaux soirs d’été, j’allais retrouver quelques camarades dans une grande allée du Luxembourg : celle qui s’achevait à la boutique du père Clément ; on jouait au ballon. Ce n’était pas encore, hélas !
10 le foot-ball ; le ballon était tout pareil, mais les règles étaient sommaires, et, tout au contraire du foot-ball, il était défendu de se servir des pieds. Tel quel, ce jeu nous passionnait.
Je ne cherche plus à comprendre pour quelles raisons ma mère, quand je commençai ma huitième, me mit pensionnaire. L’École Alsacienne, qui s’élevait contre l’internat des lycées, n’avait pas de dortoirs ; mais elle encourageait ses professeurs à prendre, chacun, un petit nombre de pensionnaires.
20 C est chez Monsieur Vedel que j’entrai, bien que je ne fusse plus dans sa classe. Monsieur Vedel habitait la maison de Sainte-Beuve, de qui le buste, au fond d un petit couloir-vestibule, m’intriguait. Il présentait à mon étonnement cette curieuse sainte sous figure d’un vieux monsieur, l’air paterne et le chef couvert d’une toque à gland. Monsieur Vedel nous avait bien dit que Sainte-Beuve était « un grand critique » ; mais il y a des bornes à la crédulité d’un enfant.
jours d’enfance 77
Nous étions cinq ou six pensionnaires, dans deux ou trois chambres. J e partageais une chambre du second avec un grand être apathique, exsangue et de tout repos, qui s’appelait Roseau... Derrière la maison, un petit jardin...
Ce jardin fut le théâtre d’un pugilat. A l'ordinaire j’étais calme, plutôt doux, et je détestais les peignées, convaincu sans doute que j’y aurais toujours le dessous. Je gardais cuisant encore le souvenir d’une aventure, qu’il faut que je raconte io ici : En rentrant de l’École, l’an précédent, à travers le Luxembourg, et passant, contrairement à mon habitude, par la grille en face du petit jardin, ce qui ne m’allongeait pas beaucoup, j’avais croisé un groupe d’élèves, de l’École Communale, pour qui les élèves de l’École Alsacienne représentaient de haïssables aristos. Ils étaient à peu près de mon âge, mais sensiblement plus costauds. Je surpris au passage des ricanements, des regards narquois ou chargés de fiel, et continuais ma route du plus 20 digne que je pouvais ; mais voici que le plus gaillard se détache du groupe et vient à moi. Mon sang tombait dans mes talons. Il se met devant moi. Je balbutie:
— Qu’est-ce... qu’est-ce que vous voulez?
Il ne répond rien, mais emboîte le pas à ma gauche.
Je gardais, tout en marchant, les yeux fichés en terre, mais sentais son regard qui me braquait;
et, dans mon dos, je sentais le regard des autres. J’aurais voulu m’asseoir ! Tout à coup :
— Tiens ! Voilà ce que je veux ! dit-il en m’envoyant son poing dans l’œil.
J’eus un éblouissement et m’en allai dinguer au pied d'un marronnier, dans cet espace creux réservé pour l’arrosement des arbres, d’où je sortis plein de boue et piteux. L’œil poché me faisait très mal. Je ne savais pas encore à quel point l’œil est 10 élastique et croyais qu’il était crevé. Comme les larmes en jaillissaient avec abondance: — « C’est cela, pensai-je : il se vide. » — Mais ce qui m’était plus douloureux encore c’étaient les rires des autres, leurs quolibets, et les applaudissements qu’ils adressaient à mon agresseur.
Au demeurant je n’aurais pas plus aimé donner des coups que je n'aimais d’en recevoir. Tout de même, chez Vedel, il y avait un grand sacré rouquin au front bas, dont le nom m’est heureuse- 20 ment sorti de la mémoire, qui abusait un peu trop de mon pacifisme. Deux fois, trois fois, j’avais supporté ses sarcasmes ; mais voilà que, tout à coup, la sainte rage me prit; je sautai sur lui, l’empoignai; les autres cependant se rangèrent en cercle. Il était passablement plus grand et plus fort que moi; mais j’avais pour moi sa surprise; et puis je ne me connaissais plus ; ma fureur décuplait mes forces ; je le cognai, le bousculai, le tombai tout aussitôt. Et, quand il fut à terre, ivre 30 de mon triomphe je le traînai à la manière antique,
jours d’enfance 79
ou que je croyais telle ; je le traînai par la tignasse dont il perdit une poignée. Et même je fus un peu dégoûté de ma victoire, à cause de tous ces cheveux gras qu’il me laissait entre les doigts, mais stupéfait d’avoir pu vaincre ; cela me paraissait auparavant si impossible qu’il avait bien fallu que j’eusse perdu la tête pour m’y risquer. Le succès me valut la considération des autres et m’assura la paix pour longtemps. Du coup je me persuadai qu’il est bien des choses qui ne paraissent 10 impossibles que tant qu’on ne les a pas tentées.
Nous avions passé une partie du mois de septembre aux environs de Nîmes, dans la propriété du beau-père de mon oncle Charles Gide, qui venait de se marier. Mon père avait rapporté de là une indisposition qu’on affectait d’attribuer aux figues. De vrai, le désordre était dû à de la tuberculose intestinale; et ma mère, je crois, le savait; mais la tuberculose est une maladie qu’en ce temps on prétendait guérir en ne la reconnaissant 20 pas. Au reste mon père était sans doute déjà trop atteint pour qu’on pût espérer encore. Il s’éteignit assez doucement le 28 octobre de cette année (1880).
Je n’ai pas souvenir de l’avoir vu mort ; mais peu de jours avant sa mort, sur le lit qu’il ne quittait plus. Un gros livre était devant lui, sur les draps, tout ouvert, mais retourné, de sorte qu’il ne présentait que son dos de basane ; mon père avait dû
le poser ainsi au moment où j’étais entré. Ma mère m’a dit plus tard que c’était un Platon.
J’étais chez Vedel. On vint me chercher; je ne sais plus qui ; Anna peut-être. En route j’appris tout. Mais mon chagrin n’éclata que lorsque je vis ma mère en grand deuil. Elle ne pleurait pas ; elle se contenait devant moi ; mais je sentais qu’elle avait beaucoup pleuré. Je sanglotai dans ses bras. Elle craignait pour moi un ébranlement io nerveux trop fort et voulut me faire boire un peu de thé. J’étais sur ses genoux ; elle tenait la tasse, en levait une cuillerée qu’elle me tendait, et je me souviens qu’elle disait, en prenant sur elle de sourire :
— Voyons ! celle-là va-t-elle arriver à bon port ?
Et je me sentis soudain tout enveloppé par cet amour, qui désormais se refermait sur moi.