‹ Si les traités de 1815Chapitre 4 sur 5 · GO · texte numérisé non relu

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gler sur le fond des choses, nous pouvons dire que les auteurs du partage ont été les agents d’une justice dès longtemps arrêtée ; que l’exécution de la Pologne a été un fait d’ordre européen, commandé par la nécessité, le soin de la paix générale et du progrès, fait que les traités subséquents ont dû consacrer, et sur lequel il serait insensé, pour ne pas dire criminel, de revenir.

Je serai court; je ne trouve nulle volupté à fouiller une plaie douloureuse. Mais l’espèce de cauchemar que cette question de Pologne fait peser sur mes concitoyens; l’obligation qu’on prétend faire à la France de se charger à elle seule, contre le sentiment des puissances, d’une restauration aussi dangereuse que mal justifiée; le système de mensonges accumulés par une presse dont nous avons appris, depuis 1859, à suspecter le patriotisme et le désintéressement autant que les lumières ; l’entraînement de la multitude, à qui l’on est parvenu à faire prendre une intrigue de jésuites, de chauvins et de nobles, pour la cause sacrée des nationalités : toutes ces considérations me font un devoir de dire nettement ce que je pense. Et si les faits, en petit nombre, que je me borne à grouper dans cet écrit, paraissaient insuffisants, je préviens que j’en ai dix fois autant à mon service, et que je suis en mesure de répondre aux démentis, de quelque part qu’ils viennent, d’une façon qui ne souffrira pas de réplique.

Commençons, pour être justes et couper court à tout ressentiment, par constater un fait dont l’observation paraît avoir échappé aux historiens. Tous les malheurs de la Pologne ont eu leur source dans l’institution qui, dès le dixième siècle, y était devenue prépondérante,

mais dont on ne saurait accuser les Polonais : la nature humaine fut ici seule coupable; je veux parler de l’institution nqbiliaire.

Il ne s’agit point en ce moment d’une vaine démonstration de sans-culotlisme : le lecteur se tromperait grandement et me ferait tort, s’il s’attendait de ma part à rien de semblable. L’aristocratie est chez tous les peuples, comme la monarchie elle-même, de formation primordiale. Partout c’est elle qui donne à la multitude l’élan et le caractère, façonne la monarchie, organise le pouvoir ; elle ne se retire que lorsque la plèbe est parvenue à majorité. On sait quel fut le génie politique, la vertu incomparable et la majesté de caractère du patriejat romain ; quels exemples, quelles traditions il laissa au peuple; avec quelle sûreté de vues, quelle constance de maximes il conduisit la plèbe latine à la conquête du monde. Cet exemple nous montre ce que fut jadis le rôle de l’aristocratie; ce qui, pendant des générations, rendit sa prépotence légitime, et comment il convient aujourd’hui de la juger. On connaît également la force de l’aristocratie anglaise ; quelle part elle a prise dans la fondation et le développement des libertés britanniques ; comment, par son esprit de progrès, elle a su se rendre populaire, et à quel degré de puissance elle a porté la nation. C’est l’aristocratie qui, en Angleterre, a créé la bourgeoisie et le peuple. On ignore, a écrit quelque part John Russell, à quelle époque le servage a été aboli en Angleterre. L’aristocratie anglaise aura sa fin comme tpute autre ; mais elle n’entraînera pas la nation avec elle, et sa gloire en mourant sera de laisser une démocratie qui lui sera supérieure.

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Ce que je tiens à consigner ici, à propos de la Pologne, et même à sa décharge, c’est que l’institution nobiliaire, si dangereuse déjà pour les races les plus fortement trempées, et qui reçut en Pologne une extension aussi exagérée, était moins faite pour les Polonais que pour aucun autre peuple, à cent lieues audessus de leur gravité, do leur énergie morale, de la consistance de leur esprit; si bien qu’à peine formée, elle est devenue l’agent de dissolution des mœurs publiques, le fléau du paysan et de l’État. Le génie slave est incompatible avec l’idée de caste. En Pologne comme ailleurs, l’aristocratie est née spontanément, d’abord de l’inégalité des facultés, puis de l’exercice des fonctions publiques et de la distinction des apanages. Mais ce germe, de faible complexion, aurait bientôt et immanquablement avorté, s’il n’avait reçu du dehors, avec le Christianisme, l’impulsion de l’Église catholique et féodale. En Russie, les mœurs primitives se soutinrent mieux ; le sacerdoce grec y était moins contraire ; la classe des seigneurs s’y forma tard, d’importation ou imitation polonaise, et ne parvint jamais à dominer l’autorité populaire des czars. Ce fut le contraire en Pologne. Ici, l’Église dominant la couronne, l’influence féodale eut toute liberté. L’esprit des masses ne put réagir; la royauté, tenue en respect par l’épiscopat, se trouva impuissante; il y eut une véritable frénésie d’anoblissement, d’autant plus ardente que les sujets étaient plus médiocres ; et la race prétendue noble, dépravée dès sa naissance, dépourvue de génie propre, mais subalternisant et possédant tout le reste, n'exista que pour l’abâtardissement du peuple, la ruine de l’État et la honte nationale.

Jamais nation ne fut à ce point trahie par ce qui semblait, au moyen âge, devoir assurer sa grandeur, sa noblesse et son clergé. C’est, il faut le redire, que l’aristocratie, dangereuse en elle-même, et qu’il convient en tout état de cause, de ne considérer que comme un organe de transition, est funeste chez les natures simples et tendres, en qui la vanité, comme chez les femmes' domine plus que l’ambition, et dont le moi, véhément ou * timide, est aussi impropre au commandement qu’au domaine. Les Slaves, grands enfants, n’étaient nullement du bois dont on peut, sans trop de risque, faire des nobles. Ils ont pris la noblesse, et ses titres, et ses immunités, et ses apanages, comme un joujoü ; ils l’ont aimée comme ils aimaient les riches fourrures, les belles armes, les chevaux, et les courses rapides qui les leur procuraient : il était à cent lieues de leur pensée de se pren dre pour des hommes politiques, des éducateurs de la plèbe; ils n’ont jamais soupçonné cette maxime de l’aristocratie d’Occident, que noblesse oblige.

Ce serait ici le lieu dç dire comment la noblesse polonaise naquit, ainsi que les rois eux-mêmes, de la classe agricole ; ce qu’elle fut dans ses origines, dans ses usurpations, dans sa vie publique et sa vie privée, dans sa manière de faire la guerre, dans sa conduite avec les paysans, ses frères non anoblis ; de raconter son ostentation, ses prodigalités, son insolence et en même temps son humilité; son manque absolu d’esprit public, son intempérance proverbiale , son goût de rapine et ses violences. Le temps me presse ; je laisse cette monographie pour une autre occasion. Catholique romaine et nobiliaire, la Pologne reçut, avec le bap-

téme, son arrêt de mort. Elle n’était plus viable.

Ainsi, quand je dis la Pologne, il est sous-entendu, une fois pour toutes, que je parle des deux ou trois mil lions de nobles polonais répandus sur la surface des territoires partagés, et qui presque seuls, aujourd’hui comme au onzième siècle, forment le corps politique. Là, le peuple a été constamment retenu dans le servage, écrasé d’avanies, mis au régime des razzias; il n’a commencé à connaître la liberté que depuis Je démembrement ; à l’heure où j’écris, il n’est pas né à la vie politique. Quant à la noblesse, elle est restée la même, elle n’a rien rabattu de sa présomption, rien perdu de son impuissance. Ceux qui disent le contraire la flattent; elle est incurable... Or, qu’est-ce, je le demande, qu’une nationalité qui ne se compose que de nobles? ' A-t-elle sa place dans l’Europe moderne, dans l’Europe de la Révolution? N’est-elle pas l’ennemie naturelle de tous les peuples, non-seulement des peuples latins et germaniques, mais aussi, mais surtout des peuples slaves? Posée dès le début, celle question de la noblesse polonaise formerait à elle seule, contre la demande de restauration qu’elle intente, un préjugé invincible.

Après avoir pendant des siècles scandalisé l’Europe de ses discordes, la Pologne finit moralement en 1696 ; elle rend le dernier soupir avec Sobieski. Sobieski, lé plus grand homme qu’ait produit la Pologne, cœur vraiment grand et noble, mais justement à cause de cela celui de tons les rois que la noblesse paraît avoir haï le plus. Dès la mort de Cazimir III, dernier des Piast, en 4370, la Pologne s’était mise à trafiquer de sa conroéne, comme une courtisane de sa beauté. Elle gagna à cé

commerce, outre l’argent des candidats, l’adjonction de la Litliuanie, dont les terres immenses et fertiles fournirent à propos aux nobles polonais un moyen de se refaire, mais avec laquelle, malgré les complaisances de Jagellon et de ses successeurs, elle ne cessa de vivre en fort mauvais ménage. L’union fraternelle des Lithuaniens et des Polonais, c’est-à-dire des nobles des deux

pays, puisque chez les uns comme chez les autres la plèbe ne compte pas, cette union, dis-je, jusqu’en 1772, est un mythe, et nul ne saurait dire aujourd’hui que tjjttccommune déconfiture les ait réconciliés. Plus tard, jagellonide épuisée, les Polonais essayèvdle des Wasa , 1587 , avec laquelle ils se

r des Wasa ’ 1387 • avec laquelle ils se

fr perspective maîtres de la Suède. C’est dans

r j^ÿ'M'Jiut |jue le roi de Pologne Sigismond III soutint j^fre^f'Suède sa patrie, une guerre aussi injuste qu’im- Ns, yJ ^>Q lUt(jue. que firent cruellement expier à la Pologne ^^ïï^lî^ave-àdolphe et Charles XII, les deux héros sué- / • •" \ dois\

- , ' . ' V.r Àinsn du premier regard que nous jetons sur la Por logne Sa sur son histoire, nous découvrons, quoi? Que

> :;.j 'la nattaualité polonaise consiste exclusivement dans la

\f nb^lp^8e : sur quoi je demande ce qu’a de commun cette ^ — Hctfste nobiliaire avec l’Europe démocratique, égalitaire eLconstitutionnelle? Le second coup d’œil nous apprend ^ - qujtfhsncore? Que lesdits nobles, ayant épuisé leurs rois, oé a%lé pour régner sur eux, pendant quatre cents s ans, d|a princes étrangers, liongrois, lithuaniens, fran-

fe. : çàis, ^Êj/nsylvains, suédois, saxons. Et je demande de i r néuve^u de quel front la noblesse polonaise se plaint .aujourd’hui d’appartenir à des rois prussiens, autrichiens

el russes? Vous n’avez jamais su être Polonais, et vous parlez de nationalité.

L’histoire de Pologne, depuis son origine, peut se définir une longue décadence : le mot est de l’historien Salvandy, un ami des Polonais; Il est étrange qu’on veuille nous intéresser à la restauration d’une nationalité que condamnent ses propres annales. Réserve faite des individualités hors ligne que l’on rencontre en Pologne comme ailleurs, la nation, dépravée par sa conversion même, dépouillée, par sa fantaisie catholico-féodale, de ses institutions propres, sevrée de son génie, ne gardant que ses vices, arrêtée, enfin, dans son développement* apparaît aussi dépourvue d’instinct politique que de sens justicier. En ce qui concerne le droit civil, elle laisse périr la possession slave, protectrice de la commune et de la liberté du paysan ; mais sans parvenir à constituer chez elle, pas même au profit de la noblesse, la vraie forme de propriété. Elle essaye, à l’instar de la France de Hugues-Capet* rivale de l’Empire, de se constituer par la monarchie, 9G4-H39, et n’y réussit pas. La royauté est terrassée par l’aristocratie, mise à néant. Le titre fut conservé, l’institution n’exista jamais qu’en figure. « Je « ne veux pas être un roi de porcelaine, » leur disait Bathori le Transsylvain , un des plus grands hommes qui aient régné, — fie disons jamais gouverné, — en Pologne. On soupçonne le poison d’avoir abrégé les jours de ce prince ù idées gouvernementales. Le roi, en Pologne, est urt distributeur de sinécures ( slarosties )* le plus magnifique des seigneurs : hors de là, rien. Quand la dynastie indigène fut usée, on eut recours aux étrangers ; alors commença la grande mystification. Fascinés par

ce titre de roi de Pologne dont ils ne connaissaient ni le sens ni les charges, les prétendants accouraient du nord, de l’ouest, de l’est et du sud, prodiguaient les trésors, tenaient table ouverte; puis, le marché conclu, on leur faisait jurer les pacta conventa , charte dérisoire qui réduisait leur autorité à néant.

Après la monarchie, la Pologne essaye de l’aristocratie féodale ; elle tâche de se rattacher au système de l’Empire, 1139-1319. Mais la petite noblesse s’insurge contre la haute ; au droit germanique on oppose le droit polonique, et tout finit par une transaction qui n’est ni monarchie, ni féodalité, ni démocratie: c’est le justemilieu polonais. De 1320 à 1492 la Pologne est au régime de bascule ; si elle n’a pas fait la théorie du gouvernement doctrinaire, si savamment élaboré et pratiqué de nos jours, on ne peut lui en refuser la priorité. Les historiens polonais nomment cette période florissante , sans doute à cause des fournées de lois, toutes plus belles les unes que les autres, à la confection desquelles rois, noblesse et clergé prirent part, mais dont aucune ne peut se vanter d’avoir eu les honneurs de l’application. Amusement d’oisifs jouant à la réforme , dont quelques honnêtes gens étaient momentanément dupes, et que les historiens polonais étalent avec orgueil. Mais jamais, chez aucun peuple, la dissolution des mœurs, l’insolence nobiliaire, le mépris des lois, la misère des masses, ne sévirent avec plus de violence que pendant cette floraison. C’est le beau moment de la pourriture polonaise et de l’asservissement des kmétons ou paysans. Alors il n’y avait pas d’anarchie en Pologne; il n'y avait pas même un simulacre d’autorité. Ni justice, ni police;

les nobles faisaient ce qu’ils voulaient, comme dit la Bible parlant de l’anarchie des Hébreux. La politique des rois était de laisser faire et de jouir eux-mêmes : le plus illustre de tous, celui que les Polonais ont surnommé le Grand, Cazimir III, fut un Sardanapale. Enfin la crise finale commence à l’avénement de Jean -Albert pour finir à la mort de Sobieski : c’est la période de grande anarchie. Si, comme je le crois, le principe anarchique élevé jusqu’à l’absolu a son rôle dans les destinées du genre humain et la constitution des empires, cet élément a trouvé son vrai représentant dans la Pologne ; malheureusement, il faut bien le reconnaître, son heure n’est pas encore venue.

La Pologne a toujours été à rebours du mouvement général. En Angleterre, l’aristocratie s’entend avec la bourgeoisie pour dompter la royauté ; en France, c’est la royauté qui s’unit aux communes pour réduire la noblesse; en Allemagne, la Confédération se forme autour du pivot impérial. La Pologne est réfractaire à toutes le3 combinaisons; sa prétendue civilisation au moyen âge n’est qu’une vaine ostentation de luxe oriental; sa littérature une contrefaçon de latinistes ; sa république, dont le vocabulaire est emprunté à l’ancienne Rome, un décor d’Opéra ; sa dévotion, une bigoterie à outrance. Rien de vrai, rien d’arrêté chez ces natures sensuelles, livrées à toute la fureur des passions, à toutes les jalousies de l’égoïsme, à toutes les fantaisies de l’idéal. Le préjugé nobiliaire, poussé jusqu’à la puérilité et à la folie, l’indiscipline érigée en point d’honneur, faussant toutes les idées, on les verra tour à tour, faux royalistes, faux aristocrates, faux démocrates, faux catboli-

ques, faux protestants, faux révolutionnaires, comme ils étaient faux nobles : ils ne seront fidèles qu’aux jésuites.

J’ai dit que le peuple, à qui il faut toujours eri revenir quand on veut juger une nation, n’a pas encore donné signe de viej si ce n’est pour maudire et briller ses seigneurs. A l’époque de la conversion, 964, les nobles défendent de leur donner le baptême, ne les jugeant pas dignes de la rédemption du Christ. Plus tard, 1040, cette malheureuse plèbe, qu’on refoulait dans son paganisme afin de l’exploiter avec d’autant moins de scrupule, ayant osé s’insurger, on en fait sous Cazimir-le-Moine d’épouvantables massacres. C’est alors que le nom de slave, esclave, devient en Europe synonyme de serf : estce nous, habitants des bords delà Seine et du Rhône, qui avons pu inventer ce mot? N’est-il pas clair que cette odieuse note de servitude est du fait de la noblesse polonaise, qui, traitant le paysan, l'homme de la langue ( s/ava ), a déshonoré le nom de slave, tandis quelle affectait de s’appeler elle-même lèchite, race de Lech, ou plutôt Schlakhtzitz, race noble? Je passe sur la guerre d’extermination faite au XVII e siècle aux Rozaks zaporogues, c’est-à-dire aux* paysans réfugiés sur les cataractes du Dniéper, le crime irrémissible de la Pologne après l’atroce pacification de Cazimir-le-Moine. Rien ne prouve que les nobles polonais soient d’un autre sang que leurs kmdtons : mais telle a été peudant huit siècles la macération subie par cette classe infortunée, qu’elle ne conserve rien de la physionomie de ses maîtres, et que de savants hommes, tels que Malte-Brun, supposent l’existence eu Pologne de deux races, une conquérante*

la noblesse, l’autre conquise et de temps immémorial réduite en servitude, les paysans. Que les peuples, comme les individus, se gardent en toute chose de faire violence à leur naturel. Les Slaves polonais, üon contents de la fbl catholique qu’ils avaient embrassée, voulurent, à l’instar de la chrétienté d’Occident, se donner des nobles, des rois et des serfs. La noblesse a promptement dégénéré chez eux en brigandage ; la royauté est devenue une vaine idole; le serf a été plus rrlisérable, plus avili; qu’on ne le vit jamais chez les Orientaux, les Romains et lés Grecs. On parle de nationalité. Que la hoblesse polonaise commence par s’exécuter la première ; qu’elle rende à l’existence ceux dont elle a usurpé ld terre, et qüe depuis si longtemps elle opprime.

Mais j’ai hâte d’arriver au partage.

Sobieski mort, la Pologne se vend au Saxoh, qlii, par son alliance avec Pierre de Russie, attire sur elle les foudres du roi de Suède, puis est forcé de céder là place à Stanislas Leczinski, noble caractère, dbuë de toutes les vertus de Sobieski sans Une seule de ses faiblesses, l’ami, enfin, le protégé de Charles XII. C’était le tas pour les Polonais d’abandonner le Saxûn et d’assurer leur indépendance, d’un côté en s’alliant à la Suède, dont ils ne pouvaient jamais avoir rien à braindre, contre le Moscowite qui les menaçait; de l’autre, en se donnant une royauté définitivement nationale. Mais eh Pologne la royauté est exclusive de la nationalité. Charles XII défait à Pultava, Frédéric-Auguste rentre, comme chez lui, en Pologne; Stanislas fuit à l'étranger. La paix est signée en 1720.

En 1733, mort de Frédéric-Auguste I*, « plus regretté,

« dit un écrivain, des Saxons qu’il avait ruinés pour ac- « quérir la Pologne, que des Polonais qu’il avait gorgés « en achetant leurs suffrages. » A cette nouvelle Stanislas quitte la France et se fait reconnaître roi à Varsovie. La guerre commence entre la France et l’Autriche pour la succession de Pologne; elle dure trois ans. Les Polonais ne soutiennent pas leur roi patriote; Frédéric- Auguste II, l'homme de la Russie et de l’Autriche, reste le maître, et Stanislas renonce pour la seconde fois au trône de son pays. Le duché de Bar et Lorraine,* terre alors germanique, appartenant à la maison d’Autriche, lui est cédé avec droit de réversion à la couronne de France; l’Autriche reçoit en échange le duché de Toscane. C’est ainsi que la France a reçu sa part dans le démembrement de la Pologne.

Ainsi la Pologne était une cause permanente de conflagration pour l’Europe, dont elle déplaçait incessamment, par la vénalité de ses élections, le centre de gravité. Le traité de Westphalie, par le bon plaisir des Polonais, n’existait plus. Un tel état de choses ne pouvait être toléré. La paix de Vienne, 3 octobre 1733, où la France et l’Autriche se désintéressèrent mutuellement de leurs vues sur ce pays, était un présage de sinistre augure, une sorte d’anticipation sur le partage de 1773. Désormais l’étranger a la main sur la Pologne ; tôt ou tard, de gré ou de force, il faudra qu’elle subisse la loi de l’équilibre ; si elle ne peut entrer entière dans le système européen, elle y entrera écartelée.

De 1733 à 1764, date de la mort de Frédéric-Auguste II, roi de Saxe et de Pologne, voit-on que .les Polonais se soient amendés? En aucune façon : ils ne se

doutent ni de leur turpitude ni du péril qui les menace.

La dégradation est telle que les deux plus grands personnages de la république, les frères Czartoryski, n’entrevoient de salut pour leur patrie que dans une réforme imposée d’autorité, avec l’appui d’une force étrangère. C’est précisément le système repris de nos jours, avec moins d’habileté, par le marquis Wielopolski. On s’effraye à l’idée d’une entreprise aussi désespérée, qui accuse si haut l’incapacité politique et le mauvais vouloir des Polonais. Mais lisez l ’ Histoire de Rulhières, lisez-la deux fois plutôt qu’une, et vous resterez convaincu que telle était en effet, en 1764, la dernière ressource de la liberté en Pologne.

C’est à la Russie que les Czartoryski demandèrent assistance, la jugeant alors moins dangereuse pour l’indépendance de leur pays que la Prusse ou l’Autriche. De là l’élection de Stanislas Poniatowski, leur neveu, ex-amant de l’impératrice Catherine. Ce n’était pas le candidat que les princes Czartoryski eussent préféré, et la suite fit voir qu’ils avaient bien jugé leur homme. Mais tel fut, sur l’esprit des nobles Polonais, le prestige de ce titre d’amant d’une impératrice, que la candidature de Poniatowski, à peine posée par lui-même, se trouva imposée : il fut élu, 6 septembre 1764, avec l’assentiment de la Prusse et à la gloire de Catherine, dont on célébra partout la puissance et les magnanimes amours.

Cependant le succès semblait devoir répondre aux efforts des deux réformateurs. Une de leurs idées, la plus importante, était de créer en Pologne une classe moyenne, partie composée de paysans dont la classe

entière aurait été émancipée, partie formée de cette noblesse inférieure, qui, haïssant lé travail; croyait déroger ert se livrant atl Cbmttierce et à l’industrie, et préférait gueuser ou vivre dans la domesticité des hauts seigneurs. La classe moyenne devait servir de point d’appui à la royauté, contre les attaques du parti rétrograde. Qui fit tout à coup échouer ce plan? Le roi luimême, Poniatowski, qui trahit le secret de ses oncles et les délaissa pour se livrer aùx nobles; et les nobles, c’està-dire les Polonais, qui, dans leur horreur de toute réforme nobiliaire comme de toute émancipation plébéienne, dénoncèrent à Catherine; comme un complot contre la Russie, le plan régénérateur des Czartoryski. De ce moment tout fut perdu : la réforme commencée fut abandonnée ; l’impératrice avertie eut l’œil sur le gouvernement de Poniatowski; et quand la France, qui, pour prix de son désistement à l’égard de la Pologne, venait de s’annexer la Lorraine, essaya néanmoins , par une diversion puissante, de sauver ce pays en faisant déclarer la guerre à la Russie par la Porte, aussitôt la Prusse et l’Autriche, entrant dans la querelle, répondirent au signal parti de Constantinople en faisant avancer leurs armées, 1771; deux ans après, sur les instances de Frédéric II, on procédait au partage.

Nul plus que taoi n’est disposé à plaindre 10s Polonais. Mais qui donc peuvent-ils accuset de leur infortune, si ce n’est eux-mêmes? Supposez que le royaume de Belgique devenant électif, la couronne soit offerte par le peuple belge tantôt à un prince dé Galles, tantôt à un archiduc d’Autriche, tantôt à l’empereur des Français ou au roi de Prusse. Il est aisé de prévoir que tôt on tard

le prince élu voudra conserver ce qui pe lui aura été , donné qu’àyie; que les autres prétendants ne le permettront pas; que la guerre s'allumera pntre les puissances compétitrices pour la possession de ce royaump au concours, et que le débat finira par une traqsaetiqq qui, en apaisant tous les intérêts rivaux, mettra fin à la nationalité belge. Ce fut par une raison analogue qqe Inouïs XIV envahit en 1665 les Pays-Bas, qu’il ne ppqvait laisser à la maison d’Autriche : son seul fort fut de ne pas déclarer pnvprtepaenl ses projets et de se prévaloir d’un prétendu droit de dévolution qui n’exisfaif pas. Or, fel était précisément au dix-huitième siècle, à la mprf de Sobieski, le cas de la Pologne. Ne sqchanf, ne ppuvant ni ne voulant s’appartenir à elle-même, n’existant plus que pour le troubje de l’Europe, if fallait qu’elle fût à quelqu’un : le partage de 1773 a fait cesser l’anomalie polonaise. Pas une protestation ne s’esf élevée en Europe : qui donc pouvait y avoir intérêt? La France, nous l’avons vu, était désintéressée par l’acquisition de la Lorraine; la Suède gardait le souvenir de ses griefs; l’Angleterre avait pris dès longtemps ses compensations.

Les partages postérieurs ont été la conséquence dq premier, et, comme le premier, ils ont été provoqués par les Polonais. En 1791, la constitution est réformée par le roi, qui comprend enfin la sagesse des idées de ses oncles : des promesses sont faites aux paysans; la royauté est rendue héréditaire, et la couronne olferte à la maison de Saxe, après la mort du roi régnant. On sollicite l’alliance de la Prusse. Le moment était passé : rien ne réussit plus. D’abord, ce sont les nobles qui, ayant

conservé leurs droits et prérogatives, forment avec l’appui de l’ambassadeur de Russie la confédération de Targowitz pour le rétablissement de l’ancien ordre de choses. La Saxe dédaigne la couronne qui lui est of ferte; la Prusse met son alliance à un prix exorbitant. On ne veut plus des Polonais ; on n’en veut pour rien ; on se promet, au contraire, de les faire payer à leur tour. Enfin le roi cède, et le triomphe de la noblesse polonaise aboutit (1794) à un nouveau démembrement. Pour la seconde fois, l’implacable haine du noble pour le paysan amène le partage de la patrie.

L’insurrection de Kosciusko a lieu aussitôt après, de mars à octobre 1794. Alors les patriotes polonais en appellent à la Révolution, demandent secours à la Convention, essaient des moyens de terreur. Tentative malheureuse, qui ne sert qu’à exaspérer les puissances alors en guerre avec le peuple français. La Pologne n’était pas à la hauteur d’un 93 ; ses chefs n’avaient pas le tempérament de nos révolutionnaires. Kosciusko ne peut pas plus se passer du concours de la noblesse que la convertir à ses réformes. Une sorte de septembrisade avait eu lieu à Varsovie (28 juin 1794). Kosciusko exigea que les auteurs principaux du massacre, au nombre de sept, fussent pendus. A la nouvelle de cette exécution, le Comité de Salut public de Paris exigea de Bars, ambassadeur de la République insurgée de Pologne, une réponse catégorique aux questions suivantes :

« Si le général Kosciusko assure d’un côté théoriquement qu’il se sert des moyens vraiment révolutionnaires pour sauver la Pologne, comment se fait-il qu’en pratique il agisse différemment? Comment se fait-il qu’il ménage et reconnaisse,

lui dictateur, pour souverain, le traître Stanislas-Auguste? qu’il sévisse impitoyablement contre ceux qui, allant être fusillés pour la journée du 28 juin, ne se cachaient pas, et répondaient avec calme qu’ils avaient cru servir les intérêts de la patrie en assommant les vrais coupables? qu’il craigne d’affranchir spontanément les paysans, voulant ménager les intérêts et les privilèges de la noblesse? qu’il ménage enfin la perûde Autriche, qui est en guerre avec nous?... »

Bars, confus, se retira, ne pouvant nier des faits notoires, et la Convention, se retranchant dans la logique de ses principes, abandonna à son malheureux sort la nationalité polonaise.

Le partage delà Pologne fut ainsi consommé en 1796, et toujours, en dernière analyse, par la même cause, l'égoïsme des nobles, qui en 96 comme en 94, comme en 1773, comme en 1767, leur fit préférer l’aliénation de la patrie à l’émancipation des paysans. Napoléon, en 1807, ne révoqua point ce partage; il ne fit qu’y introduire un quatrième bénéficiaire, en donnant le duché de Varsovie à son ami le roi de Saxe. On se prévaut aujourd’hui, en faveur de la Pologne, de ce que Napoléon écrivit plus tard à Sainte-Hélène. Mais qu’est-ce que l’opinion de Napoléon, refaisant après coup sa propre histoire sur des données rétrospectives, auprès de celle du même Napoléon, obéissant, comme acteur principal, à la logique de l’histoire et en exécutant les arrêts?

La destruction de l'anarchie de Pologne, comme on a appelé cet État, apparaît à quiconque étudie froidement l’histoire de ce pays avec tous les caractères d’une nécessité vengeresse. Elle a été prévue, longtemps d’avance, par tous les hommes d’État qui ont touché «mx

affaires polonaises, par Étienne Batbori , par Jean-Cazimir, parSobieski, parLeczinski, par les Czartoryski. Le démembrement s’est opéré le jour où il a été démontré que la Pologne était pour l’Europe un péril public : j’ose dire qu’on ne trouverait pas, ni dans l’histoire ancienne, ni dans celle du moyen âge, ni dans les temps modernes, un seul exemple d’une exécution aussi fiiep mptivée. La suppression de l’État de Pologne, commandée par la sécurité des puissances voisines, était une délivrance pour les classes laborieuses : elles ont commencé à respirer depuis ces partages, qu’on nous représente comme des assassinats. Le partage, pour la plèbe polonaise, ç’a été l’émancipation.

Et maintenant à quelle justice, divine ou humaine, fera-t-on appel de cette condamnation sévère, mais irréfragable, de l’histoire ? Au droit de nature ? Mais, d’abord, le droit de nature exigerait au préalable, de la part des nobles polonais, non-seulement l'affranchissement de leurs serfs, devenus libres malgré eux, mais la restitution des terres qu’ils leur ont autrefois enlevées, et dont la possession injuste a été la cause première de tous les maux de leur patrie. S’il est un coin sur le globe où jamais il ait été vrai de dire, non au point de vue d’une critique transcendante, mais à celui de la pratique positive, que la propriété est le vol, c’est en Pologne. J’en atteste le général Miéroslawski... D’autre part, le droit naturel ne peut pas s’opposer au droit écrit, dont il n’est que le sentiment, l’idée spontanée et originelle. De grâce, si vous cherchez la justice, ne la demandez pas à la barbarie; ne vous figurez pas, avec Rousseau, que vous la trouverez plus intelligente, plus humaine,

chez les sauvages que chez lds civilisés. Les invasions de barbares, les ruines qu’elles laissent après elles* vous détromperaient douloureusement.

Au droit ancien de la guerre et des gens? — Mais c’est le droit pur de la force. Ct-oyez-vous que Charlemagne, que Rome ou Alexandre eussent souffert à côté d’eux une race turbulente , incapable, désorganisée, mangeuse de serfs, aussi longtemps que l’ont fait les puissances de l’Europe moderne ? Le droit de la force, je vous le dis, s’est trop fait attendre à la Pologne : c’est pour cela qu’on élève aujourd’hui tant de nuages sur son application.

Au droit nouveau inauguré jsar le traité dé Westphalie? — Mais j’ai expliqué que c’était précisément en vertu de ce droit que la Pologne, toujours en rupture d’équilibfe, impuissante à exercer sa souveraineté autrement qhe par ses prostitutions, formant au centre dé l’Europe civilisée un vaste hiatus, avait été et avait dû être démembrée. Quand une nation se montre rebelle à l’ordre universel* prétendrez -vous qu’il n’existe pour elle ni police ni justice, de même qu’il en existe une pour les individus ? De quel droit alors avez-vous forcé l’entrée < du Japon et de la Chine ?

A l’esprit plus libéral des traités de Vienne! — En effet, ces traités, dont les procureurs de la Pologne demandent l’abrogation, ont daigné s’occuper des libertés intérieures de ce pays, ce que n’eût certes pas fait le traité de Westphalie qui ne regardait qu’à l’équilibre général.

Les traités ont posé, en quelque sorte, la pierre d’attente de la réhabilitation polonaise, en invitant les souverains copartageants à faire jouir leurs sujets polonais respec-

tifs d’une constitution. Les traités devaient-ils faire davantage? Voyons, examinons. En 4814 , nous sommes à quarante ans du premier partage : les Polonais, par leur conduite récente, par leur philanthropie, avaientils fait oublier leurs anciens déportements?

Le mauvais génie de la Pologne a voulu que, depuis le coup de foudre qui, en 1773, détermina sa dissolution , elle agit constamment à contre-sens de ce que lui commandaient la saine politique, son caractère, ses devoirs et ses intérêts. Ainsi, après avoir repoussé la réforme des Czarloryski, réforme parfaitement conçue, qui en 1763 aurait passé sans exciter d’ombrages, les Polonais, éclairés par le premier partage, reviennent à l’idée d’une constitution. Mais en quel moment et de quelle manière? En 1791 et 1794, alors que la Révolution vient d’éclater sur le monde, ébranlant les trônes et faisant table rase de tous les privilèges. C’est à ce moment qu’ils affectent de se modeler sur la France, dont comme nobles ils détestent les principes et se promettent bien de ne pas suivre les grands exemples, jouant à la révolution, puis à la réaction, mais se gardant de faire leur nuit du 4 août, et ne sachant qu’inquiéter les puissances, dont bientôt ils s’attirent l’animadversion....

De 1797 à 1814, quelle est la tactique des Polonais? C’est de faire cause commune, d’abord avec le Directoire, puis avec le Consulat et l’Empire, sans égard au changement de principes qui s’était opéré dans le gouvernement français, sans nul souci du droit et des intérêts des nations voisines, sans s’apercevoir qu’avec la République ils étaient du parti des peuples contre les despotes, tandis qu’avec Napoléon iis étaient du parti du

despotisme contre les peuples. Pendant quinze ans on les voit guerroyer, sous les drapeaux de Napoléon, contre l’indépendance des nationalités, à Saint-Domingue, en Italie, en Espagne, en Allemagne, en Russie, partout. J’admets qu’ils se soient acquis, par leurs services, des titres à la reconnaissance française, et que nos militaires aient quelque raison de considérer en eux des frères d’armes. Mais avaient-ils également mérité, en 1814, de tous ceux qu’ils avaient contribué à écraser, toujours sans distinction des temps ni des causes, à Zurich, à Marengo, à Hohenlinden, à Sorao-Sierra, à Smolensk, à Borodino, et dans tant d’autres batailles? En 1799 et 1813 ils ont partagé nos revers, et c’eût été à nous de leur rendre l’indépendance, si la chose avait dépendu de notre volonté. Mais il faut bien reconnaître que plus nous leur devions, en 1814, de sympathie, plus les Russes, les Autrichiens, les Prussiens, les Allemands, les Espagnols, les Napolitains, avaient le droit de leur conserver de rancune, rancune qu’il nous est aussi défendu de blâmer que de partager. Que dis-je ? Nous qui maintenant jugeons de sang-froid les gigantesques expéditions de notre premier Empereur, qui avons fait notre meâ culpâ de tant de victoires remportées en pure perte et pour une politique aussi démesurée; nous qui avons serré la main aux alliés , n’avons-nous pas en définitive

ratifié les trois partages? Et si nous réfléchissons qu’il

n’a tenu qu’aux Polouais de profiter depuis 1815, sous la suzeraineté des empereurs de Russie, des avantages du régime constitutionnel stipulé pour la Pologne comme pour la France par les traités de 1815, pouvons-nous regretter cette ratification?

Il est prouvé que, tandis que la Russie était traitée par ses empereurs en terre serve, la Pologne l’était par les mêmes en terre libre; que pas un kopeck des contributions levées en Pologne n’entra jamais dans les caisses de l’Empire; que tout était dépensé au service du Royaume ; que les fameux six points , à l’occasion desquels on a fait tant de bruit dans ces derniers temps, étaient depuis longues années acquis aux Polonais, à qui la Russie ne demandait autre chose que leur contingent militaire. Avec un peu plus de bon sens et moins d’égoïsme, les Polonais auraient compris que la situation qui leur était faite les plaçait à la tête de la Russie ; que dans un temps donné ils devenaient, par le seul effet d’une constitution observée de bonne foi, non-seulement libres, plus libres que leurs aïeux n’avaient jamais été, mais souverains de l’empire russe ; ils auraient pris l’initiative de ces réformes qui font aujourd’hui la gloire d’Alexandre If, tandis qu’elles ont achevé de les rendre, eux, odieux à tout ce qui porte un cœur de paysan. Jamais plus belle fortune ne s’était offerte à une nation conquise : qui la leur a fait repousser? leur orgueil de nobles, de nobles polonais. Là est la vraie cause de la haine qu’ils témoignent pour le czar, et du mépris, plus grand encore, qu’ils ont pour les Moscowites. Le plan des Polonais, après 1815, a été uniquement de se servir de la constitution que leur avait donnée Alexandre I er comme d’une machine contre les czars. Quelques années après cette constitution leur fut retirée : c’est justement ce qu’ils voulaient. Ce retrait leur a servi de prétexte pour se lever en 1831. Me direz-vous quelle pensée les dirigeait dans celte insurrection d’abord heureuse, mais qui après

trois jours était jugée perdue par tous les hommes rie sens; insurrection dans laquelle éclatèrent, plus violentes que jamais* leurs vieilles discordes, et où ils se montrèrent aussi itnplaeables vis-à-vis de la plèbe qu’au temps dti grand Cazimir, surnommé par eux ironiquement le Roi des Paysans ? Le principe nobiliaire a été la fatalité de la Pologne.

Le tort des emperehrs de Russie, vis-à-vis de la Pologne, a été, dès 1773, de ménager cette incorrigible noblesse, et de s’imaginer qu’avec de bons traitements, des faveurs, des emplois, ils la rattacheraient à leur gouvernement. Ils sont allés jusqu’à lui donner une constitution : quelle faute ! C’est la maladie des potentats d’âimer à s’entourer dé privilégiés et de nobles ; les Louis XI sont des phénomènes dans l’histoire. Ainsi firent Louis XIV après la Fronde, et Napoléon I er , rallié aux bleus et aux blancs contre les républicains rouges dès le lendemain de son coup d’État. En suivant cette politique, les empereurs de Russie ont fait cause commune avec les ennemis naturels de leurs peuples et manqué à leurs devoirs de souverains. Us en ont été cruellement punis. Leur complaisance n’a recueilli que l’outrage ; et quand ils ont voulu sévir, ils se sont rendus odieux à l’Europe entière, qui n’a plus vu dans les Polonais envoyés en Sibérie que. des martyrs de la patrie et de la liberlé.

En 1846, ils recommencent leurs menées, et les paysans de Galicie les massacrent. On a essayé de faire croire que ce massacre avait eu lieu à l’instigation des autorités autrichiennes. Mais des révélations récentes, multipliées, nous ont appris ce qu’il convient de penser

de cette allégation polonaise. Depuis longtemps la pendaison des paysans, l’incendie de leurs cabanes, sont les moyens de propagande des soi-disant révolutionnaires polonais contre la tyrannie moscowite. Ces pendaisons et ces incendies sont à double fin, d’abord, de contraindre par la terreur les paysans à se réunir à l’insurrection, puis de les lancer contre les Russes accusés d’être les auteurs de tous ces crimes. Le 11 novembre 1846, la république de Cracovie, constituée par les traités, mais qui pour son malheur servait de place d’armes aux conspirateurs, est incorporée à l’Autriche, avec l’assentiment de la Russie et de la Prusse. A qui la faute?

Je n’ai garde d’approuver, dans ce qu'elle a de barbare, la répression moscowite, d’autant moins qu’il n’est pas un Russe de quelque intelligence qui ne la déplore. Je suis de ceux qui croient que plus un ennemi montre d’acharnement, plus il convient d’agir envers lui avec générosité. C’est la gloire de notre humanité que si les peuples sont fatalement entraînés par moments à se faire la guerre, ils ne se la fassent pas en bêtes féroces et en brigands. Mais il y a quelque chose de plus odieux que tout ce que font, dans leur colère, les MourawiefF et les Berg, c’est de spéculer sur l’atrocité même de la répression, comme le font les Polonais avec un machiavélisme aristocratique auquel on voit que le sang ne coûte pas plus que la calomnie. Au reste, les Polonais peuvent dire maintenant de leurs oppresseurs tout ce qu’ils voudront; je défie qui que ce soit, après ce que nous avons appris depuis un an de leur Sainte-Vehme, de les croire.

Maintenant on change de tactique. Après s’être longtemps prévalus des traités de 1815, qui leur garantis-

saient une constitution, — comme s’ils s’étaient jamais souciés le moins du monde de constitution !... après avoir osé dire que le seul obstacle qu’ils rencontrassent à l’émancipation des paysans, c’était le czar, — comme si jamais, en Pologne, le noble se fût occupé du paysan autrement que pour le piller et le knouter !... les Polonais lèvent le masque. Ils déclarent qu’il ne s’agit pas de tout cela; que leur aptitude gouvernementale ne regarde qu’eux ; que, n’ayant jamais eu de souverains despotiques, les traités de 1815 n’avaient point à leur garantir une constitution, mais bien à leur rendre leur nationalité ; que sous ce rapport ils ne tombent pas sous la loi de Vienne ; quant à ce qui est de leurs paysans, que personne n’a droit de leur faire de reproche; que le paupérisme et la misère sont endémiques dans l’Europe entière, et que si la noblesse polonaise a fait preuve à l’égard de ses prolétaires d’une charité médiocre, elle attend encore les bons exemples qui doivent lui apprendre à les enrichir.

Puis, faisant une dernière volte-face, ils ajoutent que la Pologne est indispensable à l’équilibre européen ; que sa mission dans l’avenir, comme dans le passé, est d’opposer une barrière à l’invasion moscowite, invasion dont la menace se laisse de plus en plus apercevoir; en sorte que le plus pressant intérêt de l’Europe, à les entendre, serait, en rétablissant la Pologne dans ses limites de 1772, de réparer la faute commise par les hommes d’État à courte vue et les stratégistes inexpérimentés de Vienne. Pour appuyer leur sollicitation, ils vont jusqu’à faire aussi des menaces. Ils donnent à entendre que si les puissances ne font droit à leur requête, ils se rejette-

ront dans les bras de l’autocrate, et qu’alors on verra L .. Bientôt ils nous feront peur des sicaires de leur gouvernement occulte. Et pourquoi pas? Il existe à Paris des * journaux français tout prêts à applaudir.

Chose intolérable, qui me fait monter le sang au visage, la Pologne aristocratique a le verbe plus haut à Paris qu’aucun de nos vieux partis ; elle jouit de plus d’autorité que le suffrage universel lui-même. Elle trouve aussi simple aujourd’hui de faire servir à ses desseins notre naïveté chauvinique, dût-il nous en coûter l’invasion et la banqueroute, dut l’Europe entière s’écrouler sur nous, qu’elle trouvait naturel autrefois de mettre à contribution la vanité des princes, en leur offrant ses princesses et sa couronne. La Pologne régente de haut la politique du gouvernement ; elle dispose de toute la presse, tandis qu’à nous, républicains de Février, on ne permet pas d’avoir un carré de papier périodique où nous puissions exhaler nos plaintes et déposer nos espérances. Elle domine dans les conseils de cette soi-disant Opposition, que nous entendrons bientôt reprocher au gouvernement impérial les 200 millions dépensés au Mexique, pendant qu’elle demandera un milliard et cent cinquante mille hommes pour la Pologne. Ne faut-il pas que MM. Havin etGuéroult fassent campagne, et illustrent par des victoires leur démocratisme césarien?... La Pologne pérore, lance des défis, donne des démentis, fait rage au Sénat ; elle prêche par la bouche de nos évêques; elle dogmatise à l’Académie ; je crois même qu’elle s’essaye à la narration dans nos lycées. Bientôt nous ne penserons, nous ne raisonnerons et ne conclurons plus que par la Pologne.

A propos de cette future invasion moscowite, dont on ne s’est pas découragé depuis la campagne de Crimée de semer parmi nous l’épouvante, on a inventé récemment. au profit des Polonais, une théorie empruntée aux sciences géologique et ethnographique, tendant à établir que les limites naturelles de la Pologne, et comme race ou nationalité et comme territoire, sont, du côté de la Russie, à la Dwina et au Dniéper; que là finit le monde européen et slave, et commence le monde asiatique, touranien et mongol ; qu’entre ces deux mondes il n’y a pas de ralliement possible, pas de rapport ni de politique, ni de mœurs, ni de croisement, non plus qu’entre les Anglo-Saxons et les Peaux-Rouges; que les Moscowites, comme on affecte aujourd’hui d’appeler exclusivement les Russes, doivent à tout prix être rejetés dans leurs steppes ; qu’à cette condition seulement l’Europe sera sauvée de la barbarie tartare.

Depuis l’époque du premier partage, il s’est organisé contre la Russie un système de dénigrement dont il faut croire que nous voyons en ce moment le dernier terme. La haine du Russe en Europe est bien portée. En cela gens du peuple et gens à la mode se montrent aussi intelligents les uns que les autres, ne faisant aucune différence entre les époques et les règnes, ne tenant compte des fatalités et des tendances, oubliant surtout ce qu’il y a de monstrueux dans ces condamnations collectives de peuples et de races. C’est la Russie qu’on a rendue principalement responsable du démembrement de la Pologne, dont cependant elle n’a été que tiers participant ; c’est à ses conseils qu’on rapporte la pensée première du partage, bien qu’on sache que l’homme de

génie, comme l’appelait justement Voltaire, qui décida cette grande mesure malgré les lépugnances de Marie- Thérèse et de Catherine, fut le grand Frédéric. N’osant traiter de barbares des puissances telles que l’Autriche et la Prusse, on a réservé pour la Russie , beaucoup moins avancée, tous les anathèmes; et cependant voici que la Russie a plus fait en trois ans pour le progrès de ses peuples et l’amélioration de son gouvernement, par suite pour la sécurité de l’Europe, que les Polonais des Bolestas, des Cazimir, des Sigismond, des Poniatowski, n’ont fait en huit siècles. Maintenant, poussant l’outrage jusqu’à la dérision, on dénie aux Moscowites la qualité de Slaves ; on leur ôte le nom de Russes ; on les dit pétris d’un autre limon que les riverains de la Vistule, de la Dwina et du Dnieper; on les retranche de la liste des nations civilisées ou civilisables et des races nobles, et l’on demande, au nom du salut public, qu’ils soient refoulés par delà l’Oural, en attendant que l’expansion des vrais Slaves les aille exterminer au fond du Kamtschatka.

Telle est la thèse, dernier corollaire du principe des nationalités et de celui des frontières naturelles, qu’on se propose sans doute de développer devant le futur Congrès. On se disait, h propos de la Pologne et de ses hautes prétentions : « Mais les Lithuaniens ne sont pas des Polonais; les Ruthènes ne sont pas des Polonais; les habitants de la Prusse orientale et du duché de Posen, en partie Allemands ou germanisés, ne peuvent pas être restitués comme Polonais. En fait de frontières, c’est-à-dire de grandes lignes stratégiques données par la nature, la Pologne n’en a pas, ni au nord, ni à l’est, ni à l’ouest. C’est le pays le plus ett'acé de la terre; elle

ne possède, au midi, que la chaîne des Karpathes qui la sépare de la Hongrie, mais qui ue saurait suffire pour délimiter une Pologne. » Ces doutes faisaient hésiter les plus amis. Avec la théorie dont je parle, on n’est embarrassé de rien. Le cadre est élargi ; il y aura place pour les Prussiens, les Autrichiens, les Hongrois, les Moldo- Valaques,les-Turcs eux-mêmes, place pour tout le monde, excepté pour ces affreux Moscowites. Usera aussi aisé de constituer l’unité slave sous l’hégémonie de la Pologne, après en avoir éliminé l’élément tartare ou moscowite, que Vunitè des races latines , cette unité essayée à si grands frais par Louis XIV et Napoléon I er , et qui vient d’être remise sur le tapis à l’occasion du Mexique.

On va m’appeler russophile, je m’y attends; on m’appellera comme on voudra : je ne m’en émeus guère. Mais je rougirais de mon pays et de mes contemporains, s’il ne se trouvait parmi nous un homme pour protester contre ces jongleries polonaises, suite aux jongleries italiennes de l’an passé. J’ai attendu tant que j’ai pu ; pourquoi faut-il que cet homme ce soit moi ? Je déclare donc que dans mon opinion toutes les races humaines ont le même droit à l'existence, le même droit à entrer dans le cercle de la civilisation, et que c’est un crime de prétendre en exclure une seule ; en ce qui concerne les Moscowites, que je les regarde comme de vrais Slaves ; qu’à mon jugement ils ont parfaitement le droit de prendre le nom de Russes; pour ce qui est des aptitudes intellectuelles et morales, qu’en somme Russes et Polonais à peu de chose près se valent; si les Polonais ont plus de brillant, les Russes ont montré jusqu’à présent une supériorité politique incontestable, et que ce qui se

passe sous nos yeux, comme ce qui s’est passé depuis quatre siècles , fournirait au besoin la preuve que c’est plutôt aux Russes à nous garder des Polonais qu’aux Polonais à nous garder des Russes. Je dis que f plus la Russie fera de progrès dans la civilisation et dans les voies constitutionnelles, plus elle perdra son humeur envahissante ; que plus ses paysans, émancipés d’hier, s’instruiront et s’enrichiront, se formeront aux arts et aux mœurs sédentaires, moins nous aurons à les craindre ; que là est le vrai gage de notre sécurité, le véritable contrefort de l’Europe. Venant aux territoires, j’ajoute que si le bassin du Volga diffère par sa constitution géologique de celui du Dnieper, on peut trouver des différences analogues entre les fleuves des pays les plus civilisés; que d’ailleurs il ne faut pas seulement considérer la composition des couches, mais la direction des bassins, bien autrement importante pour la distribution et le gouvernement des États; que sous ce rapport le bassin du Dniéper n’a rien de commun avec celui de la Vistule, tandis qu’il se rapproche beaucoup de celui du Volga; au total, qu’il y a moins de raison d’avancer de ce côté la frontière polonaise que d’en reculer la frontière russe.

Mais je laisse de côté ces élucubrations pédantesques, où la malveillance se trahit à chaque ligne, et dont tout le mérite est de mêler à tort et à travers géologie, politique, histoire naturelle et droit des gens. Et voici l’argument que je me contente d’opposer aux Polonais et à leurs avocats résurrectionnistes, prêcheurs de nationalités et de frontières naturelles :

Ce que vous voulez, on le devine, c’est de reformer

dans d’autre9 conditibns, sous d’autres dynasties, avec d’autres centres, au profit d’autres partis, de grandes unités politiques, en remplacement de celles qui existent. Cette prétention est inadmissible, par la raison que je m’en vais vous dire.

En principe, laissant de côté toute cosmogonie et raisonnant seulement au point de vue de la pratique immémoriale des gouvernements, toutes les nations; quels que puissent être le nombre de têtes dont se compose chacune d’elles et l’étendue de son territoire, doivent être considérées comme indigènes du sol qu’elles Occupent respectivement, indépendantes à l’origine, et souveraines. C’est dans cet état d’indépendance et d’autochthonie que les saisit la civilisation. Emportées par un mouvement séculaire, nous les voyons tour à tour se rapprocher, se pénétrer, s’absorber, former des groupes de plus en plus grands; puis se désagréger, se séparer, et, après avoir vécu pendant des temps sous des lois et des institutions communes, tendre de nouveau à se gouverner à part, à vivre de leur propre vie, en vertu de l’éducation acquise. C’est ce travail de fusion et de séparation alternatives que nous montre l’histoire de la formation des États, de leurs guerres, de leurs alliances, de leurs accroissements, puis de leur décadence et de leur dissolution. Mais cette dissolution, qui pour plusieurs témoigned’une impuissance organique radicale, considérée de plus haut, n’est autre chose que le phénomène de métamorphisme qui, après avoir formé les nations en un petit nombre de grandes unités politiques, doit les ramener toutes, par le progrès du droit et de la liberté, à des groupes d’États de dimensions plus restreintes. La

science, l’industrie, le commerce, les arts de la paix, le perfectionnement des constitutions, sont les agents de cette réforme, où il impliquerait contradiction que la guerre jouât le principal rôle. Les États actuels de l'Europe peuvent être regardés comme le dernier produit du mouvement agglomérateur et unitaire, de même que la constitution géologique actuelle est le produit de la dernière révolution du globe. Le traité de Westphalie, en posant le principe d’équilibre, nous indique le moment où . < a commencé de s'arrêter l'agglomération ; les traités de 1815, en ouvrant l’ère constitutionnelle, ont préparé la dissolution.

Maintenant que prétendez- vous? Suivre le mouvement de l’histoire, en réduisant graduellement, par une division systématique, les grandes souverainetés, et ne laissant subsister â leur place que des groupes d’États indépendants les uns des autres, unis seulement par un contrat de garantie mutuelle? Si tel est votre but, je suis d’accord avec vous ; nous n’avons qu’à nous donner la main. Mais non, ce n’est pas ce que vous voulez. Tout anarchistes que vous a faits la nature. Polonais, vous avez d’autres visées. Autrement, à quoi bon cette pétition de nationalité ? A quoi bon ce rétablissement de la Pologne dans ses anciennes limites ? A quoi bon ce démembrement de la Russie, de la Prusse, de l’Autriche, en réparation du vôtre? A quoi bon ce remaniement de l’Europe? Ce que vous voulez, aujourd’hui comme autrefois, comme toujours, car vous êtes nobles, c’est d’exploiter, c’est de régner. Pour cela vous ne tendez à rien de moins qu’à renverser l'ordre historique en créant sur nouveaux frais, à la place des unités qui s’en vont, des unités plus jeunes,

— loi —

d’autant plus avides, plus absorbantes, et, par leur esprit de nationalité comme par leur orgueil de caste , plus antagoniques. Vous voulez revivre, mais en dehors des conditions de la vie moderne... Le rétablissement de votre nationalité aurait ainsi pour conséquence, vous ne l’ignorez pas, en Pologne, de produire une réaction et une recrudescence nobiliaire , qui , donnant une autre forme à l’exploitation du paysan, ajournerait à des siècles la création du peuple polonais; — en Russie, d’étouffer dès leur naissance le développement des libertés publiques, de relever le privilège seigneurial et de rejeter le pouvoir dans l’absolutisme ; — en Hongrie, de rendre l’essor au parti magyar, ennemi, comme vous, de la plèbe et des nationalités; — en Prusse et par toute l’Allemagne, de soutenir le vieux parti féodal, que repoussent les catholiques eux-mêmes; — en France, en Belgique et partout, d’assurer le triomphe de la féodalité industrielle, le règne des Juifs, cause première et fondement du paupérisme moderne ; — dans l’univers catholique, de consolider le parti épiscopaliste et jésuite, dont ne veulent plus les ûmes religieuses. Et tout cela, pour satisfaire à un aristocratisme de mauvais aloi, qui a mérité sa déchéance et qui ne sait pas mourir. Ou la logique n’est de rien dans les affaires humaines, ou telles sont les conséquences qu’entraîne le rétablissement de la Pologne. Est-ce que les vingttrois millions de serfs qu’a émancipés le czar nous offrent de pareils dangers? Je proteste contre cette trahison envers les peuples. A l’exemple de vos ancêtres, je vous oppose, mon veto de citoyen français : Polonais, le passé, le présent, l’avenir; la liberté, le progrès, le

droit; la Révolution et les traités, tout vous condamne. Votre seule gloire désormais est d’accepter votre condamnation. Hésiter serait à vous indigne. Souvenezvous de cette forte parole du soldat romain à Néron, dans Suétone, alors que l’exécrable empereur, mettant le comble à la lâcheté, après avoir mis le comble au crime, fuyait devant la mort : Usque adeone mori mise rum est ? Est-il donc si malheureux de mourir?

AU. — Conclusion. — Les traités de 1815 sont indestructibles : suite que le futur congrès est appelé à leur donner.

Les traités de 1815 existent, je le prouve,

\ # Parce qu’ils sont la conclusion logique, nécessaire des événements antérieurs ;

2° Parce qu’ils continuent lo traité de Westphalie dont ils reproduisent, comme leur premier article, l'idée fondamentale ;

3* Par le principe qui leur est propre, principe qui est enlré depuis 1815 dans te droit de l’Europe, dans la philosophie de l’histoire et dans les catégories de la politique; principe enfin dont les traités sont la plus haute garantie;

U n Par l’application et le développement qu’a reçus partout ce principe ;

5° Parla délimitation qni a été faite en 1815 des États de l’Europe, et qui depuis cinquante ans n’a pas subi de change^ ment essentiel ;

G 0 Par ta continuité des relations diplomatiques qui ont créé entre les États une vie collective, conformément à l’esprit des traités ;

7 ° Par les infractions qui ont été commises contre les traités, et la répression dont elles ont été immédiatement l’objet ’

8° Par l'ensemble du mouvement européen, toujours dans le sens des traités, tandis que la résistance seule leur est contraire ;

9° Par la chute des dynasties de Bourbon en France et à Naples, toutes deux réfractaires aux traités ;

10° Par le maintien de celle d’Espagne, revenue à temps à la promesse d’une constitution;

•H 0 Par la séparation de la Belgique et de la Hollande, conséquence du mauvais vouloir du roi Guillaume ;

-12 0 Par le refus de Louis-Philippe d’accepter pour lui-méme ou pour l’un de ses fils la couronne des Beiges ;

13° Par la neutralisation de la Belgique;

44" Par l’occupation d’Ancône;

45° Par l'abandon de l’insurrection polonaise en 183-1 ;

16° Par les traités de 1840 et 1841, relatifs à la question d’Orient, et qui lit rentrer la France dans le concert européen ;

47° Par les conséquences fâcheuses qu’eurent pour la monarchie de Juillet les mariages espagnols ;

48° Par le retentissement de la révolution de Février;

49° Par l’expédition de Rome, faite par la République française contre la République romaine, 4849 ;

20° Par l’intervention de l’armce russe dans la guerre de Hongrie;

21° Par le rétablissement de l’Empire, accompli sous celte condition : L'Empire, c'est la paix;

22° Par l’expédition de Crimée, entreprise pour maintenir l’équilibre en Orient ;

23° Par la constitution indépendante des provinces moldovalaques ;

24° Par l’admission de la Turquie dans le système européen

25° Par l’expédition de Lombardie ;

2C° Par le traité de Villafranca ;

27° Par la modestie de Napoléon III qui, conquérant de la

Lombardie, la remet à Victor-Emmanuel et se contente d’une simple rectification de frontière ;

28 u Par la défaite de Garibatdi à Aspromonte ;

29° Par les protestations réitérées de l’empereur des Français contre les annexions du royaume de Naples, du duché de Toscane et des États de l’Eglise au royaume d’Italie;

30° Par la conservation de Rome et de son territoire au Pape ;

31° Par l’intervention de la diplomatie, au nom et en vertu des traités de 4815, dans les affaires de Pologne ;

32‘* Par l’abandon que font de la Pologne les mêmes puissances, ainsi qu’elles avaient fait en 1831, dès que les Polonais déclarent ne pas reconnaître les traités;

33 J Enfin, par la proposition d’un Congrès.

Les traités existent donc : le double principe qui est en eux, et qui depuis 1814-1815 s’est incorporé dans les faits, les a rendus indestructibles.

Si les traités de 1815 existent, comme il est impossible d’en douter après l’examen auquel nous venons de nous livrer; si, par l’efficacité de leur principe et par cinquante années d’application, ils sont devenus inviolables ; si l’on ne peut y toucher sans attenter à l’existence de l’Europe entière, il est clair que la phrase du message impérial : les traités de 1815 ont cessé d’exister, ne peut se prendre au pied de la lettre. C’est une expression figurative, hyperbolique, j’ai même dit mystique , qui , dans l’imagination des masses auxquelles s’adresse surtout le message, sert à peindre en cinq ou six mots toute une situation. Quand même ce message ne contiendrait aucun indice que c’est bien ainsi qu’il convient d’interpréter les paroles de l’Empereur, la violente contrariété des faits nous y obligerait. Mais nous

n’en sommes pas réduits à de pures suppositions. L’Empereur a dit encore :

« Le moment n’est-il pas venu de reconstruire sur de nouvelles bases l’édifice miné par le temps?...

« N’est -il pas urgent de reconnaître, par de nouvelles conventions , ce qui s’est irrévocablement accompli, et d’accomplir, d’un commun accord, ce que réclame Ma paix du monde?

Reconstruire l’édifice miné, reconnaître les faits accomplis : voilà qui ne me semble pas douteux. L’Empereur veut dire, non pas que la destruction des traités de 1815 doive être tenue pour accomplie, comme il plaît à certains esprits brouillons de le soutenir. Aucun fait accompli n’a abrogé les traités de 1815 ; loin de là, rien de ce qui s’est fait contre les traités n’a obtenu son accomplissement, témoin l’unité italienne qui est loin d’être un fait accompli.

L’Empereur a voulu dire que ce qui est accompli, c’est l’ordre général que les traités ont créé en Europe; puis il fait observer que ces mêmes traités, si puissants dans leur double loi, si libéraux dans leur garantie, n’ont pas été généralement compris; que les violations auxquelles ils ont été en butte, surtout de la part des souverains, ont ébranlé la confiance des peuples ; qu’une déclaration plus explicite est devenue indispensable ; et c’est à cette déclaration, dont le but est de faire taire les passions subversives et les partis extrêmes, que Napoléon III convie les souverains. C’est encore ainsi que dans sa lettre de convocation, tout en répétant que les traités de Vienne sont méconnus, menacés, détruits, il conclut à la nécessité,

non de lés abroger, mais de consacrer, en les révisant, les transformations accomplies.

Ce n’est pas tout. L’Empereur n’a pas songé seulement à la révision des traités; il a convoqué un Congrès. 11 a donc pensé que les traités de Vienne devaient avoir une suite ; que depuis 1814-1815 de nouveaux besoins se sont fait sentir, des idées ont dû naître, idées qu’il importe de fixer à leur tour, comme étant le développement légitime et la consécration des anciennes. Ainsi,

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