‹ Sibérie: notes de voyage et de séjour, 1902-1903Chapitre 8 sur 31 · HUTTES DE PAYSANS SIE · texte numérisé non relu

HUTTES DE PAYSANS SIE

et les colis de la troupe. Itate s'étend à perte de vue le long d'une immense rue principale ; il y a 2,500 à 3,000 habitants. Mais les maisons ne sont que des cabanes en troncs d'arbres, très basses^ chacune avec des cours et des écuries, et elles occupent ensemble une longueur démesurée.

Nous sommes reçus chez un paysan, dont la maison, ou plutôt la cabane, ressemble à toutes les autres. Il s'appelle Démite Akouline. La cour est un amas de fumier boueux où l'on enfoncerait à mi-jambe sans les planches jetées par-dessus pour faciliter les passages. Les paysans sibériens n'emploient pas le fumier pour engraisser leurs terres, parce qu'elles n'en ont pas besoin, étant encore vi)M*ges; d'ailleurs, ils changent fréquemment leurs emplacements de culture^ la terre est si vaste t Alors le fumier inutile s'entasse dans les cours, dans les rues^ partout, si bien que les villages et leurs environs ne sont que des champs de fumier. Peut-être un jour ou l'autre sera-t-on heureux de les trouver.

Démite Akouline a une bonne figure, mais ses vêtements sont crasseux; ses cheveux, longs et graisseux, sortent à flots d'un bonnet noir usé; sa barbe noire est tellement fournie qu'elle a l'air de former un tout solide^ à la manière des barbes des statues. Tout cela produit un effet si peu encourageant comme hospitahté, que j'ai une surprise joyeuse en pénétrant dans l'intérieur de la cabane, aussi propre que le dehors est sale. La chambre qui nous est destinée a des rideaux blancs, un lit. blanc et rouge; à terre, des tapis simples, mais propres, et dans un angle, les icônes que je retrouverai partout dans les moindres isbas. On me dit que l'intérieur des isbas est souvent

très propre; du moins, il y a presque toujours une chambre propre, celle des icônes!

Dans la chambre voisine, voici une nouveauté pour moi : un berceau d'enfant tout particulier. C'est un cadre rigide en bois enfermant un hamac et suspendu par les quatre angles à un ressort à boudin fixé au plafond par un crochet. Pour bercer l'enfant, on abaisse le cadre de bois, que le ressort ramène en l'air, produisant ensuite une série d'ondulations décroissantes d'intensité. Ce système est fort ingénieux, et l'effet sur le bébé m'a paru très soporifique.

Le lavoir sibérien, unique pour toute une maison, est bien connu. Je pense qu'il a été imaginé pour réduire la consommation d'eau au minimum dans un pays où l'eau n'est nulle part distribuée par des canaux. Ce lavoir est un récipient de cuivre ou de fer de forme quelconque, le plus souvent arrondi comme une boule, ouverte au sommet et fixée dans le mur par une tige ; en haut^ un couvercle; en bas, un trou que bouche à volonté une petite boule en fer terminée par une tige qui passe dans le trou. Pour se laver^ on pousse en l'air la tige qui soulève la boule, l'eau sort; on en profite pour rapidement s'inonder la figure avant que la boule en retombant ait obstrué la sortie de l'eau. On recommence ce manège jusqu'à ce qu'on en ait assez. A terre, un seau reçoit l'eau sale. Quand on n'a pas les moyens de se procurer cet ustensile^ on suspend à une ficelle un petit pot en fer, et pour se laver on l'agite de façon que l'eau s'écoule par les bords. C'est ce dernier dont fait usage la famille Akouline.

Que l'on n'oublie pas, si l'on doit voyager comme moi dans la campagne sibérienne, de se munir de draps de lit^ d'une taie d'oreiller et de plusieurs essuie-mains.

rÀ

Ce fiont des choses que Ton ne trouve pas sans de grandes difficultés, et jamais propres; en outre, ce n'est pas l'habitude de les fournir. Il faut prendre aussi quelques provisions, car on n'a guère à vous offrir chez les paysans que l'eau chaude du samovar, des œufs et quelques pircjnoe ou gâteaux campagnards, plutôt fades. Je n'avais emporté que du chocolat ; heureusement, mon compagnon avait du pain, mais en fait de viande, en bon Allemand d'origine qu'il était, il n'avait que du lard et une petite saucisse. Je lui abandonnai le lard entièrement; mais comme je voulais acheter quelques conserves chez un épicier, il m'en empêcha généreusement^ me disant qu'il avait bien assez pour deux, et en effet sa petite malle était pleine de pain, de beurre, d'œufs et de lard.

On m'avait dit qu'en un jour et demi je serais arrivé au centre des mines, au village de Tchebaki, à 200 verstes au sud d'Itate. Nous mîmes trois jours, mais vraiment les conditions de voyage furent contraires à toute rapidité de locomotion.

Le première matinée, nous eûmes une route horrible; les rivières débordées la recouvraient le plus souvent de façon à la transformer en un marais de boue fangeuse. £n certains endroits, où l'eau était particulièrement profonde, la route était pavée de troncs d'arbres jointifs sur lesquels notre pauvre tarantasse tressautait désagréablement; encore fallait-il bien savoir où étaient ces troncs d'arbres, car de chaque côté de la voie l'eau était profonde et coulait comme une rivière. Mais de temp^ à autre les bois sortaient de l'eau, et cela suffisait pour nous guider. La tarantasse, cette voiture si laide, est pourtant bien accommolée aux voies sibériennes; une voiture à ressorts se

briserait, on ne pourrait y fixer de lourds bagages, et puis ici l'on peut s'asseoir ou s'étendre sur du foin et sur ses couvertures^ et Ton s'en trouve beaucoup mieux quand le trajet doit durer des journées entières. Pour de très grandes distances, des milliers de verstes, on voyage même jour et nuit^ ne s'arrêtant que pour changer de chevaux.

Nous fîmes halte pour déjeunera Priselok^ et je pensais repartir de bonne heure ; mais, hélas t avec la caravane de trente personnes et plus que nous remorquions, c'était à chaque halte des pourparlers sans fin pour fixer le prix des tarantasses. Chacune ne pouvait guère contenir que deux à trois personnes avec leurs bagages; il en fallait donc trouver une douzaine à chaque relais, chacune munie de deux ou trois chevaux suivant leur force^ pour faire trente à quarante verstes (1). La patience est une vertu qu'on pourrait pratiquer en Sibérie^ c'est une belle pénitence à donner aux gens nerveux. £t moi qui voulais, par le moyen de cet Allemand^ faciliter mon voyage, je crois que je ne fis que tripler ses difficultés.

Après midi la route était meilleure; nous avions de bons chevaux, et ils purent faire un peu de trot et de galop. Mais ces chevaux étaient peureux : je m'en aperçus en ouvrant mon parapluie, car il tombait une averse. Le bruit du ressort qui se tendait produisit un effet magique; les deux chevaux partirent à bride abattue, sans que le cocher pût les retenir; c'était une chance que le passage où nous étions se prêtât à la rapidité, il n'y avait ni ravin ni troncs d'arbres. Armé de sang-froid, je réussis à refermer ma malencontreuse

(1) Une verste vaut 1,066 mètres.

machine qui se montrait aussi récalcitrante, car les chevaux jetaient sur elle des regards obliques terrifiés; sans doute ils n'en avaient jamais vu. J'aurais eu plus tôt fait de lâcher mon parapluie, mais j'y tenais. J'aidai ensuite le cocher à tirer sur ses rênes et nous arrivâmes sans encombre au prochain ravin. Pendant ce temps, l'Allemand s'était pelotonné au fond de la tarantasse en se cramponnant à moi, comme si je pouvais le sauver.

Un peu plus loin notre cocher, un garçon de vingt ans^ mis en goût par cet épisode, se mit à lancer ses chevaux aux descentes de façon à refaire la montée du ravin à grande vitesse; on eût dit un divertissement de montagnes russes, mais toujours l'Allemand se cramponnait à moi. Il n'y avait rien de bien mirobolant à faire faire cet exercice à des chevaux sur un sol en terre battue qui s'y prêtait admirablement, mais cela mettait notre jeune homme au comble de la joie II se retournait vers nous d'un air triomphant en s'écriant : Kharacho? Est-ce beau?

Le soir, nous fîmes halte à Charipova : la salle de réception qu'on nous donna était encore fort propre, sauf qu'une cane et ses petits avaient élu domicile sous le lit. Nous la fîmes sortir, et nous couchâmes à terre sur nos couvertures, bien que dans cette saison les parasites soient beaucoup moins a craindre qu'en été, mais en Sibérie, dans ces maisons de bois^ même neuves, il y en a toujours.

Je ne redirai pas les scènes de marchandage des chevaux et des tarantasses qui se répétaient à chaque station. Mon Allemand se fâchait régulièrement en déclarant qu'il ne céderait pas; mais comme chaque fois il était menacé de rester en panne, il finissait toujours

par céder, après une perte de temps de plusieurs heures. Lorsqu'on n'est pas de force au moins égale, il est bien inutile de se fâcher. Je remarquai que ces paysans sibériens sont plutôt adroit^ et rusés; ils n'ont rien d'humble comme les moujiks de Moscou; je commençai à penser que l'émigration en Sibérie leur donne de l'initiative et des qualités qu'ils n'avaient pas en Russie (1). Mais peut-être si nous étions des tchinovniks en uniforme seraient-ils plus soumis; pourtant mon Allemand me dit qu'ils savent très bien distinguer les civils des militaires. Il y a ici une chose qui m'intéresse en leur faveur : ils sont misérables; depuis deux ans la famine menace la Sibérie; les années sont très sèches, il y a très peu de foin et le prix de celui-ci est quintuplé. II est naturel que le prix de location des chevaux soit plus élevé; ces pauvres bêtes, mal nourries^ errent dans la campagne, cherchant partout quelque herbe à peine hors de terre à brouter; leur maigreur fait pitié. Mais l'Allemand est parcimonieux; après tout, je ne puis le blâmer, une économie d'un rouble par voiture est appréciable quand il y a une douzaine de voitures^ et la scène se répète toutes les trente ou quarante verstes : je crois seulement qu'il obtiendrait tout autant en cédant tout de suite ce qu'il cède à la fin.

Vendredi matin, froid vif; les pelisses et les bottes sont bienvenues. Petites montagnes pelées qui me rappellent celles du Transvaal; en partant, j'ai remarqué l'intelligence de nos petits chevaux qui^ pour se faire atteler, viennent se mettre d'eux-mêmes entre leurs brancards en les enjambant. La matinée se termine par une longue séance à Parnaia, au bord d'un lac. Ce

(i) Ceux-ci ne sont pas des émigrants.

tJNË MINE D'OR

rillage de cabanes grises contre une colline pelée i demi rocailleuse a l'aspect misérable.

Après-midi) nous faisons quarante verstes en trois heures et demie, malgré deux longues montées suivies de descentes. Le pays est une suite de collines et de lacs, mais les collines sont pelées et les lacs sont encore gelés et l'on est au milieu de mai. Le paysage n'a rien d'alpestre; le plus grand des trois lacs, qui a 12 kilomètres de longueur, me rappelle plutôt le Grand-Lac-Salé, une étendue morne et sans vie, en pays également morne et vide. Cependant ce lac Bojé (lac de Dieu) n'est pas salé; voici des troupes de chevaux qui ont trouvé à pattre près de son extrémité, et même voici quelques huttes de bois au toit plat couvert de terre. Enfin, au beau milieu du lac, je distingue avec ma lorgnette des gens en touloupe, qui pèchent à travers un trou dans la glace, soutenus par une planche appuyée sur la glace solide. Au delà du lac, dans la montée, voici enfin de petits bois : les montagnes, ou plutôt les collines, sont couvertes de petits arbres clairsemés conmie en Rhodésie.

Je demande pardon aux personnes à qui mes comparaisons ne disent rien : c'est dommage que la Patrie française, qui conseille de voyager, n'en fournisse pas les moyens.

Les pentes d'herbe encore bien courte sont parsemées en certains endroits de longues pierres planes dressées debout. On me dit que ce sont des kourganes, vestiges ou tombeaux des Mongols et Chinois qui ont été chassés de leurs villages par les Russes il y a mille ans peut-être. Us se sont enfuis en Chine, vers le sud. Nous en verrons de plus en plus; on dirait des champs de Karnac ; certaines pierres forment des alignements :

on pressent quelque chose de mystérieux dans le loin* tain passé oublié qu'elles évoquent.

Voici un joli petit vallon entre des croupes boisées, et le village de Eostima. L'on m'offre deux magnifiques peaux d'ours brun et noir tués il y a huit jours. Mais le prix me semble assez élevé et je n'ai que trop de bagages pour m'encombrer de ces peaux à travers toute la Sibérie. Le paysan qui nous logera ce soir attend d'un jour à l'autre deux Américains^ Brown et Mac Gormick, qui ont loué un placer dans le sud; ce sont deux jeunes gens qui ont de beaux projets d'installations hydrauliques, mais les remettent depuis deux ou trois ans, préférant passer leur temps à Tomsk plutôt que sur des placers en des endroits perdus. Pour moi je n'ai pas vu ce qu'il y a de si attrayant à Tomsk. Ces Américains éveillent ici de la sympathie. Ils sont du Colorado, et là-bas les gens ont quelque chose de gai et de familier qui les distingue des Anglo-Saxons. Et leur allure démocratique doit provoquer ici des idées d'égalité et de liberté qui contrastent avec la morgue des tchins, des c forms », comme les appelle un célèbre pamphlet russe. Déjà le paysan sibérien me semble au-dessus du niveau du paysan russe ; si les Français et les Américains s'installent dans le pays, il ira plus vite encore, et ce sera pour le plus grand bien delà Russie. La Sibérie est non seulement un immense champ de colonisation agricole; elle contribuera peutêtre plus que toute mesure d'instruction au développement moral du peuple russe.

Cette soirée à Kostima est vraiment charmante; il fait frais, une petite rivière décrit de paresseuses sinuosités entre des rives de gazon, et les contours qu'elle fait en amont et en aval sont tels que le v^Uon semble

fermé de tons côtés et isolé du monde. Nos paysans vont repartir avec leurs douze voitures; ce sont des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, plusieurs déjà mariés, qui s'amusent avec ceux de Eostima, comme des enfants, à se faire des niches avant le départ. Nos douze voitures n'ont que quatre cochers, car nos charpentiers ont conduit à l'aller, mais les chevaux ont l'habitude de suivre leurs maîtres, et voilà tous les attelages qui s'ébranlent, salués des cris de tout le village de Kostima, et ils partent au galop; on dirait un joyeux cortège de noce.

Mais voilà que le matin suivant, c'est la neige et le froid qui nous ressaisissent. Nous parcourons une vallée large dont les pentes portent des bois de sapins affreusement tristes, sans aiguilles, tout noirs. C'est une espèce de mélèze qui se dépouille chaque hiver La tarantasse est blanche de neige; la route, la campagne, tout est blanc, mais les chevaux vont toujours. Nous allons faire ainsi soixante-cinq verstes en deux étapes. Et à chaque soubresaut, chaque montagne russe, ou ravin à traverser, c'est mon Allemand, pareil à Mime (i), peureux et tatillon, qui se cramponne à la voiture et à moi, comme si nous pouvions le retenir en cas d'échouage. Lorsque j'ai revêtu ma pelisse de peau de mouton, je redoute moins ses doigts graisseux, car il est de ceux qui ne peuvent vous parler sans vous prendre par la manche, par votre habit ou vos boutons. Vous vous écartez, mais en vain; vous vous brossez, il revient à la charge. Je comprends mieux le dégoût que devait inspirer l'affreux Mime, bien plus laid et sale et tatillon sans doute, au pauvre Siegfried.

(1) Dans SiegfrUd.

ilà comment il faut aller en Sibérie pour appré- Vagner. Pouf être juste envers mon compagnoD, ai qu'il n'a pas voulu, malgré mes inetances, me rlui rembourser la part de ses provisions dont je s allégé en cours de route, ci enfin Tcbebaki. En ce moment je ne vois à rs la neige qu'une maison assez confortable, où t les employés du vieil Ivanitzkj et où l'on 'e le dtner et le gtte. Le lendemain, le ciel est et j'apprécie beaucoup mieux cette jolie localité une vallée spacieuse fermée au loin, vers le sud, es montagnes toutes blanches. 11 y a ici quelque

d'alpestre, sauf que les pins sont noirs et que rien esque rien n'est cultivé; ceoe sont guère que des âges d'été. Les légumes, sauf les pommes de terre, ussent que dans des serres. Celles-ci forment le pal ornement des jardins; outre les légumes, il :s fleurs, quelques fruits, surtout des abricots, et

des ananas. Le chalet que nos charpentiers vont ruire sera digne des serres et de l'ancienne dee qui renferme un immense salon carré et une de billard.

ûdément, le vieux mineur a des goûts châtelains tueux. On me fait visiter les écuries, le haras : il nquante chevaux de course qui vont concourir & )u et à Saint-Pétersbourg. Ils n'ont pas encore eu 1 succès; pourtant le cheval sibérien a de grandes tés que les Russes tiennent à mettre en valeur. H )QS le haras une vingtaine de juments anglaises chacune a son poulain né d'un père sibérien. En , plus de cent chevaux ordinaires peuplent les is; puis il y a des meutes de chiens, des cerfs, ars, que sais-je) Je n'aurais jamais rêvé rien de

pareil an cœur de la Sibérie : dans un beau pays, un luxe digne des gentilbommes de la France féodale, ce vieux sauvage ressuscite nos anciens bauts barons. Au delà du domaine s'étend un long village de paysans avec quelques boutiques. Tcbebaki est le centre d'approvisionnement des mines et placers du sud, et même de la région de l'ouest, celle de Kouznetzsk, ricbe en fer et en charbon. Enfin, une route va d'ici jusque dans la partie est de l'Altaï.

De Tcbebaki, j'ai encore à faire une cinquantaine de verstes en pleines montagnes pour atteindre la région des filons. Je les fais à cheval^ la route est trop mauvaise en ce moment pour les voitures. On me donne un guide polyglotte pour m'accompagner : c'est un Russe qui parle français, anglais et allemand; décidément, je n'aurai guère d'occasions de parler le russe. A part ceci, j'étais heureux de causer français avec un charmant compagnon qui avait voyagé aux États-Unis et en France.

Nous entrons dans les montagnes; partout des laryx ou mélèzes noirs; cependant le paysage gagne en grandeur, car les montagnes atteignent, puis dépassant quinze cents mètres; mais plus on monte^ plus la neige augmente. Nous faisons halte pour déjeuner au fond d'un raviil. A cause de mes bagages^ nous sommes suivis d'un Mongol à la figure large et bouffie, un type parfait de sa race, trapu, brun noirâtre de teint, massif comme sa figure; j'en ai gardé le souvenir en le photographiant. Il est plein d'attentions pour moi, nous fait le thé, s'occupe des chevaux; je me figure qu'il serait aussi fidèle qu'un chien bien dressé, prêt à tout pour son mattre.

Toutes les montagnes se ressemblent; aussi je ne

décrirai que celle où j'ai passé trois jours. L'on y arrive par UD vallon d'abord assez large dans lequel on a exploité des placers aurifères, et où s'élève maintenant une batterie de vingt pilons, dont le bruit, identique partout, évoque les filons de Californie et ceux du Transvaal. Puis on monte à flanc de coteau jusqu'à environ douze cents mètres d'altitude : sur le cbemin, la neige a disparu par suite du fréquent passage des tarataikas ou charrettes de minerai mais de chaque côté, presque tout le long de la côte, la neige atteint quatre à cinq mètres de hauteur, elle nous dépasse de beaucoup, même à cheval. ^1 est probable qu'elle ne disparaît qu'à la fin de l'été. Par contre, il y a quelques bois de sapins verts. Cela donne au pays un aspect moins triste, bien que le sommet des montagnes soit peu accidenté. A la mine s'allonge une série de maisons en troncs d'arbres dans un paysage absolument blanc de neige. Ce vallon encaissé, que la montagne pourtant domine à peine de cent cinquante mètres^ cette maison qui n'a vue que sur d'épaisses couches de neige en cette saison, c'est glacial. Vraiment je crois que j'aurais du mal à vivre en un pareil endroit, et les gens qui habitent ici ont l'air d'être du même avis; ils souffrent de rhumatismes et l'on n'entend pas le bruit de leurs voix.

Mais le filon aurifère est puissant et riche^ et cela suffit pour fixer ici des ouvriers et des employés; je fais le tour des habitations de ceux-ci; ils me reçoivent libéralement avec du thé et du vodka. Je remarque que leur salle principale est toujours ornementée de sapins verts plantés en terre à travers un trou du plancher : j'avais vu ainsi dans le salon de Tchebaki quatre jolis sapins ornant les quatre coins. C'est que dans ces pays tout blancs six à sept mois et même davan-

tage le manque de verdure donne une sorte de nostalgie, et comme il est impossible d'y reposer sa vue au dehors, on s'efforce d'avoir dans son intérieur des sapins et des plantes vertes.

La chambre qu'on nous donne n'a que des bancs de bois et des lits de planches, sans matelas. Mais le fourneau est toujours allumé, le thé est bouillant, le repas est abondant, sinon variée et je passe sans ennui mon court séjour en faisant quelques excursions sur les montagnes malgré la neige; elle est assez dure le plus souvent pour me porter. J'ai vu d'autres mines, aussi riches d'avenir que celles-ci^ mais situées moins haut; par contre, pour y arriver, il fallait traverser la même rivière à gué quatorze fois^ et en certains endroits le gué était si profond qu'il fallait passer sur une planche en laissant nager nos chevaux au bout de leur longe.

Je pensais aller de Tchebaki à Minoussinsk directement, mais je craignis que les bateaux de l'Yen isséi n'eussent pas encore commencé leur service. Je revins donc à Itate, seul cette fois, aussi bien plus vite. J'en profitai pour lier d'un peu plus près connaissance avec ces paysans que je n'avais fait qu'entrevoir : ils parurent, eux aussi, me revoir avec plaisir. Ils ont l'air intelligent, mais n'ont aucune instruction; beaucoup ne savent ni lire ni écrire^ ignorent les heures, se règlent sur le soleil. Ils prient avant et après leurs repas, observent le vendredi, du moins quelques-uns^ et ils le pratiquent sévèrement, ne mangeant alors ni viande^ ni lait, ni œufs. Ils se lavent, mais mangent avec leurs doigts et les essuient ensuite à leurs cheveux. En dînant chez mon cocher de Parnaia, qui. m'avait fait promettre de passer chez lui, je les vis, lui et son jeune frère, se passer leurs doigts graisseux encore de l'huile

de leur ragoût dans lears cheveux, de l'air de me montrer qu'ils avaient soin de leur propreté. Après cela, leurs cheveux, qu'ils portent plutôt longs, sèchent au vent, et peut-être même cette graisse les entretientelle. Ils ont l'air susceptibles d'un degré élevé d'instruction, et ceux qui sont ignorants regrettent visiblement de l'être. Pourtant ils sont eux aussi des moujiks, et peut-être le moujik n'a-t-il besoin que d'instruction et d'éducation. Car l'école, ce n'est pas suffisant, nous le voyons bien par nos paysans français, qui sont fort loin encore du degré de culture du paysan américain par exemple. Il faut de l'éducation morale, des règles d'hygiène et de propreté, et puis l'école de la nécessité qui développe les facultés natives. Cette éducation-là, elle fait encore défaut non seulement en Russie, mais en France.

Voici un village bien joli de loin, perché sur une falaise qui domine la rivière, et que dépassent la tour et le toit de sa jolie église. Presque chacun de ces villages a son église, et je ne puis m'empêcher de remarquer que, sans elle, tous ces amas de cases de bois ressembleraient fort à des tanières d'animaux. Seule l'église élève les pensées au-dessus du souci de la terre, et indique des préoccupations plus hautes. La religion, si elle était bien enseignée, pourrait à elle seule rendre autant de services que l'école et réducatio% mais voilà, elle est mal connue même de ceux qui ont mission de l'enseigner, et qui souvent ne s'en soucient guère. L'on me dit peu de bien des popes, et rien que leur tenue abandonnée sous leurs longs cheveux malpropres et leur robe crasseuse aux formes féminines tendrait à détourner de la religion qu'ils enseignent. Il faut qu'il y ait dans cette religion une vertu plus forte que tout

DATTERIE IVANITZKT

UINES IVAHITZKÏ

ce qui semble se liguer contre elle, si ses ministres semblent eux-mêmes prendre à tftebe de la détruire.

Voici de nouveau Itate et ses marais fangeux. Nous avons une heure pénible à traverser : ce paysage évoque dans mon esprit, par contraste, les environs d'un village californien, nommé Michigan Bluff. On ne pouvait l'aborder en venant des montagnes, qu'en traversant des champs immenses de galets de quartz amoncelés^ sur lesquels les chevaux trébuchaient i chaque pas. Ici, c'est la boue et les troncs d'arbres, làbas ce sont les cailloux; chaque pays a son charme, mais aussi ses difficultés, et il en est ainsi dans la vie de chacun.

D'Itate, le train ne part qu'à deux heures du matin. n faut passer ici l'après-midi et la nuit. Pour la nuit, le brave Akouline me donne encore sa belle chambre^ et se charge de m'éveiller. A Fbeure dite, je suis profondément touché de voir, en traversant la maison, que pour me faire place, on a fait coucher deux enfants sur la terre, où du reste ils dorment à poings fermés, et que la femme d'Akouline s'est levée pour me faire du thé. Evidemment on paye ces services; pourtant ce n'est pas l'argent qui peut compenser le charme de l'hospitalité lorsque, pour la donner, l'on se gêne véritablement. Je crois que le paysan sibérien est hospitalier comme le paysan écossais^ et qu'il est aussi désintéressé.

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